Chapitre 4

Les déboires de l’étranger

Saint-Odilon, ce jour-là, allait de surprise en surprise. Devant la gare des autobus, la foule mit quelque temps à se disperser. Croyant avoir affaire à un visiteur de marque, délégué d’un lointain pays, le maire voulut serrer la main de l’inconnu. Il fut fort surpris de le trouver à ses genoux, lui baisant les pieds et multipliant les salutations et les remerciements en chantant dans une langue qui lui était tout à fait étrangère. 

Le maire ne savait plus que faire pour arrêter l’étranger. Dans les regards des quelques citoyens qui étaient restés sur la place, il crut discerner un ricanement moqueur. Cela agit sur lui comme le dard d’un insecte dans la peau de sa malheureuse victime. 

« Ça suffit », cria-t-il.

Les quelques badauds qui avaient résisté aux ordres du constable Desprunes disparurent illico, craignant les foudres du premier magistrat. Mais cela n’arrêta en rien les curieuses litanies du nouvel arrivant. 

Le maire ne savait plus à quel saint se vouer. Soudain, la petite voix de Jonquille Cadieux parvint à ses oreilles : 

« Monsieur le maire, une dame vient d’arriver à la gare. »

Jonquille arrivait en courant de la gare ferroviaire.

« Et alors ? s’enquit le maire.

— Elle dit qu’elle s’en vient à la chasse.

— À la chasse, ici ? Mais ce n’est pas la saison.

— Elle a dit… »

Jonquille se mit à hésiter, cherchant au plus profond de sa mémoire les mots exacts que la dame avait prononcés :

« Elle a dit qu’elle venait ici incognito…

— Incognito ?

— Oui, pour chasser… je ne me souviens plus quoi… »

Le maire pensa en lui-même que c’était difficile d’exercer une charge comme la sienne. Ce pensant, il laissa son premier visiteur en plan et se mit en route, direction la gare ferroviaire. 

L’inconnu choisit ce moment pour parler en langage plus clair pour les auditeurs de Saint-Odilon. Il voulut remercier le maire de son accueil, mais il se heurta au vide. Malgré son poids, le maire était tout de même agile et il pouvait marcher assez vite. L’inconnu regarda de tous les côtés, se rendit compte qu’il était maintenant seul sur la place… et se mit à pleurer à chaudes larmes.

Si un spectateur à l’oreille attentive s’était trouvé sur la place à ce moment, il aurait entendu ces mots à travers les sanglots de l’étranger : 

« Grand Brahma ! Pourquoi on ne chante pas le bonjour dans le Québec ? »

Tournant le dos à la place déserte, il entra dans la gare des autobus pour y prendre son bagage.

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Chapitre 3

La maison

Dollard n’avait que quelques minutes à marcher pour arriver chez lui. En quelques minutes, en effet, on quittait le village et son activité pour découvrir « une oasis de paix et de calme ». Dollard avait lui-même décrit sa maison de cette façon dans une rédaction à l’école. Il était jeune à ce moment-là… Chaque fois qu’il revenait du village, chaque jour ou presque, il avait cette pensée qui le faisait d’abord sourire, puis l’attristait un peu. Il pensait à sa jeunesse et à ses parents, qui étaient décédés, il y avait de cela plusieurs années. Il n’était pas vraiment triste, car la vue de sa maison le consolait…

On aurait dit une maison pour jouer. Elle semblait irréelle. Pourtant, elle était solidement construite de bon bois et recouverte de bardeaux. Même si elle était vieille, cela ne se sentait pas. Elle était joliment décorée et entourée d’arbres et de fleurs. Une clôture blanche terminait l’ensemble. Dollard entretenait son petit domaine avec amour, en souvenir de ses grands-parents et de ses parents, qui l’avaient habitée avant lui. 

« Salut, Dollard.

— Salut, Étienne », lui répondit Dollard.

Étienne, comme à l’accoutumée, sortait son chevalet, une toile et des pinceaux. C’était l’artiste du village. Il était arrivé, un matin, voilà quelques années de cela, et il avait loué une petite remise chez monsieur Desgranges, le voisin de Dollard. Au village, on faisait souvent appel à ses talents d’artiste. Il était en quelque sorte le poète et le peintre officiel du village. Il écrivait aussi des histoires pour les enfants. Il les leur racontait, le samedi matin, au moment d’une activité qu’il avait appelée « Les matinées enfantines ». Une fois l’an, il présentait une exposition de ses œuvres au sous-sol de l’église. C’était chaque fois, un franc succès. 

Dollard se dirigea vers Étienne. Il ne voulait pas le déranger, mais il brûlait de lui raconter comment le village lui avait semblé étrange durant sa promenade matinale. Mais Étienne ne l’écoutait pas. Suivant son inspiration, il traçait des traits de couleur sur sa toile. Quand Dollard se rendit compte qu’il parlait tout seul, il décida de rentrer chez lui. Bien sûr, Étienne était un artiste habité par son inspiration. Il aurait tout de même bien aimé trouver chez lui une oreille attentive. 

« Quelque chose ne va pas, Dollard ? s’enquit Étienne, qui était subitement revenu sur terre.

— Non, non… », lui répondit Dollard, un peu mélancolique comme lorsque le soleil est beau, que les oiseaux chantent — ceux de Saint-Odilon-du-Petit-Ruisseau avaient un chant à nul autre pareil — et que l’on n’a personne à qui le dire.

D’un haussement d’épaules, Dollard chassa les idées grises et entra chez lui. La vue de sa cuisine, son lieu de séjour préféré, lui rendit sa vigueur et son entrain. Il se dirigea vers l’escalier qui montait au grenier. Mais au lieu d’y monter, il regarda plutôt sous ses marches.

« Capsule ? »

Dollard scruta le dessous de l’escalier. Rien.

« Capsule, où es-tu? »

Comme tous les matins, Dollard se mit donc à la recherche de Capsule, son iguane qu’il adorait. Étienne lui avait bien fait remarquer que cet animal était repoussant à regarder, mais rien n’y avait fait. Dollard s’était aussitôt attaché à son iguane, et cette petite bête et lui étaient devenus des amis inséparables. Une amitié que Dollard souhaitait éternelle les liait.

Capsule était arrivé dans la vie de Dollard d’une manière un peu étrange. Un missionnaire aventurier de passage à Saint-Odilon, une sorte de père Ambroise[1], lui avait laissé l’animal qu’il avait ramené clandestinement du Mexique. Chaque jour, Dollard et Capsule jouaient au chat et à la souris. Dollard, le chat, essayait de débusquer Capsule, sa souris aux allures préhistoriques. Le jeu se compliquait quand l’iguane trouvait une nouvelle cachette…

Ce matin-là, Dollard mit plus d’une demi-heure à trouver son amie. Elle s’était glissée derrière la glacière, une pièce de mobilier que Dollard avait conservée, se refusant à la modernité d’un réfrigérateur électrique. Heureux d’avoir retrouvé Capsule, il lui donna sa nourriture de la journée, menu invariable : laitue et céleri.

Ceci étant fait, il s’installa à sa table de cuisine et retrouva avec un plaisir toujours renouvelé sa collection de cartes postales soigneusement classées par pays et rangées dans un ordre parfait.

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Le Grenier

Chapitre 2

L’étranger

La place devant la gare des autobus était bondée. Des bébés dans les bras de leur maman jusqu’aux vieillards à barbe blanche, tout le village semblait s’y être rassemblé. C’est ce que remarqua Alphabète quand elle vit, devant elle, cette foule, sorte de barrière humaine interdisant le passage à qui que ce soit. Mais, malgré sa timidité, elle voulait voir, et elle prit les moyens pour y arriver. Elle se faufila lentement mais sûrement, tassant délicatement un bras, une jambe qui bloquaient le passage. Elle aboutit, à sa grande honte, entre monsieur le maire, qui semblait déguisé pour l’occasion, et le constable Desprunes, qui hésitait à demander aux gens de circuler. 

À la vue d’Alphabète, qui ressemblait à un jeune haricot poussant entre une grosse tomate — le maire — et une touffe de laitue frisée — la tête du constable ressemblant à ce légume —, ce dernier prit rapidement une décision. Il respira, se racla la gorge et cria un « Circulez ! » tonitruant. Ce mot fut très mal accueilli par le maire qui, de ses yeux myopes, lança un regard plus que perçant au constable, qui se vit déjà chômeur, seul et abandonné de tous. 

Chose curieuse : personne ne bougea. Ça aussi, Alphabète le remarqua. Habituellement, le constable Desprunes se faisait obéir au doigt et à l’œil, mais, ce matin-là, rien. Pas un souffle. Pas un mouvement. La population de Saint-Odilon-du-Petit-Ruisseau attendait. Alphabète remarqua alors que les chats du village s’étaient rassemblés d’un côté de la gare des autobus tandis que les chiens, leurs ennemis jurés, s’étaient rassemblés de l’autre. Plus étonnant encore, une multitude d’oiseaux observaient la scène, bien rangés sur les fils électriques ou téléphoniques. 

Au fait, se demandait Alphabète, où est-il, ce voyageur ? Elle regarda autour d’elle et aperçut Jonquille Cadieux, son aide dans ses travaux de couture, au couvent. Elle décida de la rejoindre en se faufilant à nouveau, telle une petite couleuvre dans les broussailles.

« Allô, Alphabète », cria Jonquille. 

Un murmure désapprobateur accueillit cette exclamation enfantine. La foule voulait du silence. Alphabète chuchota donc à l’oreille de Jonquille.

« On ne l’a pas encore vu, répondit cette dernière. Il est dans le terminus. C’est monsieur Descerises, le gérant de la banque, qui a dit à sa femme qu’un monsieur bizarrement habillé voyageait dans le même autobus que lui. »

La foule gardait les yeux rivés sur la double porte de la gare. On spéculait. On se demandait à quoi pourrait bien ressembler ce voyageur. Que pouvait-il avoir de si spécial ? Madame Descerises avait peut-être exagéré. Cela lui arrivait… assez souvent. On était même habitué à ses extravagances. Sa langue bien pendue avait noirci plus d’une réputation dans Saint-0dilon.

On commençait à douter. Le gérant de la banque et sa femme avaient peut-être inventé cette histoire de toutes pièces. Monsieur le maire suait à grosses gouttes et sa tête en tomate mûrissait à vue d’œil. Il décida de rentrer chez lui. Il en avait assez d’attendre. Il donna même l’ordre au constable Desprunes de faire évacuer la place. 

Respiration, raclement de gorge, ordre : 

« Circulez ! », cria le constable. 

Déçue, la foule obéit. Comme l’ordre venait du maire — on connaissait son mauvais caractère —, pas question de désobéir. Lentement, les gens tournèrent le dos à la gare et prirent le chemin de leur maison ou de leur commerce. Les chats, les chiens et les oiseaux ne bougèrent pas. Ils semblaient savoir que quelque chose d’inhabituel se produirait. 

C’est à ce moment précis que tout le monde figea sur place en entendant une voix, un accent et une expression qui n’avaient rien de familier pour les habitants de Saint-Odilon. L’étranger était enfin sorti de la gare, heureux de voir la foule se disperser. Sa timidité l’avait retenu à l’intérieur tout ce temps. Mais, aussitôt qu’il eut mis un pied dehors, deux petits rires vinrent agacer son oreille fine. Alphabète et Jonquille n’étaient pas loin… Et ce fut pour exprimer sa déception et sa peine de susciter des rires que l’étranger s’écria : 

« Par Brahma ! »

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Le Grenier

Chapitre 1

Dollard Desbouleaux

Dollard Desbouleaux se promenait lentement dans le village. Il aimait prendre le temps de regarder les maisons, les arbres, les gens surtout. Rue principale, il en rencontrait beaucoup… habituellement. 

Ce matin-là, personne. La rue principale ressemblait à un désert, où des maisons seraient bâties, des autos stationnées, mais sans personne pour donner vie à tout cela.

Ce n’est que lorsqu’il s’arrêta au bureau de poste que Dollard réalisa vraiment la situation. En effet, celui-ci étant le centre des rencontres de tout le village, les commères et les compères y avaient établi leur quartier général. Or, ce matin-là, personne : nul compère, nulle commère. Ni au magasin Desruisseaux, le seul de Saint-Odilon, où Dollard se rendit par la suite. Personne! Même les chats et les chiens semblaient avoir déserté Saint-Odilon-du-Petit-Ruisseau. Que se passait-il? On n’avait pourtant rien annoncé de grave à la radio.

Dollard était tellement absorbé dans ses pensées qu’au coin d’une rue il faillit écraser la petite Alphabète Durocher, qui courait à s’en rendre l’âme. Après les excuses d’usage — Dollard adorait parler avec Alphabète à cause de son accent, celui d’Haïti, son pays natal — il apprit qu’un «étranger étrange étrangement» venait d’arriver par le premier autobus du matin. On aurait dit qu’Alphabète multipliait à souhait les mots avec des « r » pour mieux les déguiser en quelque chose de doux et de chantant.

Dollard, souriant à cette idée, ne se rendit pas compte du départ de la jeune fille. Il la chercha des yeux et la vit courir et tourner au coin de la mairie pour descendre vers la gare des autobus. Il fallait qu’il soit bien étrange, ce voyageur, pour que le village en entier se déplace pour l’accueillir. Pas curieux de nature, Dollard faillit pourtant suivre le même chemin qu’Alphabète. À bien y penser, il se dit que, si ce voyageur était à Saint-Odilon pour quelques jours, il le rencontrerait bien.

Dollard rebroussa chemin, prenant la route qui conduisait à sa petite maison, un peu en retrait du village. 

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Le grenier

Préambule

Cette histoire se passe à Saint-Odilon-du-Petit-Ruisseau, à la fin des années 1950. Elle a d’abord été racontée dans ce roman, écrit en 1971. Après avoir été accepté par une maison d’édition, celui-ci fut ensuite refusé par la nouvelle directrice, qui se voulait alors la « papesse » de l’édition jeunesse. Je le « classai » donc parmi mes autres productions théâtrales et littéraires. 

En le publiant sur mon blogue (pgue.blog), chapitre après chapitre, j’ai voulu en garder la fraîcheur… et les imperfections. J’avais vingt-quatre ans quand je l’écrivis, un été durant et une partie de l’automne, au chalet de mon frère, à Hudson Heignts. J’aime retrouver celui que j’étais à cette époque. On ne se surprendra pas de certaines particularités… La rectitude politique n’avait pas encore fait les ravages qu’elle ferait plus tard dans le monde de l’édition. Le roman avait pourtant un certain parti-pris féministe, surtout dans le personnage d’Antoinette. 

Entre avril 1975 et juin 1979, j’adaptai le roman pour la télévision de Radio-Canada. Le Grenier devint alors une série télévisée.

Réalisateurs : Maurice Falardeau et Claude Poulin

Assistante à la réalisation (scripte assistante) : Michèle Perrier

Assistants à la production (régisseurs) : Claude Joly et Claude Laferrière

Musique originale : Marie Bernard

Décors : Hubert Poirier et Monique Lefrançois

Costumes : Michèle Forget, Claudette Picard

La toile qui servait de décor aux génériques d’ouverture et de fermeture était une œuvre de Frédéric Back. À la fin de la diffusion de la série, le directeur de la section jeunesse, avec la permission de monsieur Back, me l’offrit. Cette toile avait une grande valeur pour moi. En effet, monsieur Back s’était inspiré d’une photo de l’environnement de ma maison familiale à Mont-Rolland pour créer celui de la maison de Dollard Desbouleaux. Malheureusement, les gardiens m’en interdirent la sortie de Radio-Canada, même si le directeur de la section jeunesse insista auprès d’eux. J’appris quelques années plus tard qu’elle avait été détruite, comme tout le décor d’ailleurs. Hélas !

Distribution :

Dollard Desbouleaux                     Yvon Bouchard

Antoinette Orthographe                Hélène Loiselle

Sadhu Bidishah                             Gérard Poirier

Frimousse                                     Marielle Bernard

Étienne                                         Robert Duparc

Pondichéry                                     Denise Daudelin

Alphabète Durocher                       Martine Rouzier

Mustapha Aroun Al’Arachide         Gaétan Labrèche

Matante                                         Monique Aubry

Grand-maman Desbouleaux          Lise Lasalle

Postière                                           Mirielle Lachance

Mme Desruisseaux                            Mireille Thibeault

Jonquille Cadieux                            Mireille Lagacé

Monsieur Desgranges                     Edgar Fruitier

En 1982, Raymond Plante, alors directeur de l’édition jeunesse chez Québec Amérique, me demanda un roman pour sa nouvelle collection. Je pensai alors à publier celui qui avait donné vie à la série télévisée, mais, me ravisant, je décidai d’écrire plutôt une aventure de Sadhu Bidishah intitulée Pas d’hiver ! Quelle misère !Publié en 1983, il connut un grand succès, malgré la descente en flammes d’une autre « papesse » autoproclamée de l’édition jeunesse dans les pages du Devoir.

Est-ce mon passé religieux, mais les papesses et les papes autoproclamés m’insupportent. 

Le premier chapitre… dans les jours suivants.

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Histoires de famille — Chapitre 12

Retour à la vie ordinaire — Juillet 1933

Le voyage de noces a duré l’espace d’un éclair, pense Marie-Rose. Le retour à la vie normale lui pèse. Le fleuve lui manque plus qu’avant. Et les épinettes noires semblent encore plus tristes qu’à son arrivée à Montfort. Je ne m’y ferai jamais, soupire-t-elle.

Effectivement, les Laurentides ne feront jamais totalement son bonheur. Elle y passera pourtant toute sa vie : Montfort (1928), Morin-Heights (1932), Mont-Rolland (1942), Sainte-Adèle (1972 à 2004). Chaque été, elle vivra quelques jours de bonheur intense en retrouvant sa mère au Cap-Saint-Ignace, trois de ses sœurs, sans compter ses oncles et cousins Gamache à L’Anse-à-Gilles. Et le fleuve !

Marc, lui, est heureux d’avoir enfin rencontré ses beaux-parents. Joseph-Édouard lui a semblé plus sévère que Philias. Il paraît que son beau-père est malade, mais qu’il ne veut pas en parler. Joséphine, elle, est comme de la bonne tire d’érable. Il l’a aimée drette en la voyant.

***

La nuit suivant leur retour, Marc dort et ronfle tandis que Marie-Rose essuie ses larmes d’ennui — déjà — avec un mouchoir qu’elle a brodé au couvent du Cap-Saint-Ignace durant ses études.  

La vie reprend son cours. Après le bon déjeuner que Marie-Rose lui a préparé, Marc met ses overhalls et part travailler avec son père au moulin à scie et à la boutique à bois. Il a fallu deux de ses frères pour le remplacer durant son absence, paraît-il. Philias ne les a pas trouvés très vaillants à comparer avec son plus vieux. 

À cette époque, la famille semblait commencer par l’arrivée du premier fils. Léondina avait perdu trois bébés avant de donner la vie à Flora. Philias était content. Mais, quand Marc s’est pointé le bout du nez, deux ans plus tard, là, il a été très content ! Il aura d’autres garçons, mais le premier, c’est pas pareil. Que l’on n’aille pas croire qu’il n’aimait pas ses autres enfants. Ce serait mal le connaître. Mais disons qu’il a longtemps eu une petite préférence pour Marc. Ce faible pour son fils aîné s’est de beaucoup atténué quand celui-ci a décidé de voler de ses propres ailes vers Mont-Rolland, au bord du ruisseau Saint-Louis. Philias a-t-il pris cela comme un abandon ? Nous ne le saurons jamais. 

(Je reviendrai sur cette période difficile dans la deuxième partie de mes histoires de famille, période Mont-Rolland 1942-1972.) 

Marie-Rose reprend son ordinaire : les repas, le ménage, le lavage. Tout ce qu’une bonne épouse d’alors doit faire. Et bien faire. Ses amies, en grande partie anglophones, l’invitent à prendre le thé. Les belles attentions de Léondina l’aident à chasser un peu sa tristesse. L’orgueilleuse Marie-Rose se permettra même une fois, une seule, de pleurer dans les bras de sa belle-mère ! C’est tout dire de la relation entre ces deux femmes «étrangères» au pays d’en haut, chacune à sa façon.

Dans le même ordre du retour des choses, M. (celle que l’on ne doit pas nommer) a repris ses commérages. Elle guette Marie-Rose chaque fois qu’elle la rencontre. Les semaines passent. Les mois passent…

Finalement, les années passent, et Marie-Rose n’affiche toujours pas de rondeurs qui laisseraient présager une grossesse.

Les choses dégénèrent quand, chez monsieur Corbeil, M. exprime publiquement sa douleur de voir que la femme de son neveu Maxime «empêche la famille». Elle était pourtant convaincue qu’elle était une bonne catholique. Madame Corbeil qui, de sa cuisine, entend la conversation, entre d’un bon pas dans le salon de barbier de son mari, et dit à M. que « la calomnie aussi, c’est un péché », pour aussitôt tourner les talons et retourner à la préparation de son repas. 

Madame Corbeil, une amie de Léondina, ne peut garder pour elle les horreurs qu’elle a entendu sortir de la bouche de M. Elle veut surtout protéger Marie-Rose des ragots et des colportages. Léondina n’est pas étonnée. Mais, en bonne chrétienne, elle se garde de faire quelque commentaire que ce soit sur sa belle-sœur, qu’elle ne porte pourtant pas dans son cœur. Elle remercie madame Corbeil de l’avoir mise au courant. 

Malheureusement, elle ne pourra pas faire grand-chose pour changer la situation. Le mal est fait. La guerre à l’ancienne maîtresse d’école est reprise, et elle s’envenime. On la montre du doigt. On murmure « chrétiennement » sur son passage. On plaint son pauvre mari. 

Les commères, et quelques compères, il faut le dire, ne le savent heureusement pas, mais le curé de Saint-Sauveur, celui qui a marié Marc et Marie-Rose, refuse même de lui donner l’absolution. Désemparée, elle doit se rendre, par la track, chez les pères de l’orphelinat de Montfort. L’un d’eux l’écoute en confession et l’absout de ses péchés. Il a compris que cette femme n’y est pour rien dans le fait qu’elle ne tombe pas enceinte. Marie-Rose se sent délivrée.

Pourtant, la vie devient infernale. Même Marc se voit refuser l’absolution par le curé de Saint-Sauveur parce qu’« il ne fait pas son devoir ». Il s’en ouvrira à Marie-Rose. La seule manifestation de sa déception sera un : «Ça parle au yâbe !» Se rendra-t-il à Montfort lui aussi ? L’histoire ne le dit pas. 

Quant aux calomnies de sa tante, il ne semble pas s’en soucier outre mesure. 

«Qu’essé qu’tu veux que j’fasse ? répète-t-il à Marie-Rose.

— Tu pourrais lui parler. C’est ta tante après tout. Lui dire qu’on essaye, mais que je tombe pas enceinte.

— Ça va faire de la chicane dans la famille. »

Sur ces paroles peu encourageantes, Marie-Rose retourne à sa lecture. Heureusement qu’elle aime lire. Ses amies anglophones lui prêtent des livres. Ce soir, elle relit pour la enième fois, La porteuse de pain, un roman de Xavier de Montépin, que son amie, madame Savaria, de Montfort et de Montréal, lui a offert pour son trentième anniversaire. Un pur mélodrame. Rien de bien remontant.

***

Comme Marie-Rose le répétera toute sa vie : «Un malheur n’arrive jamais sans un autre !» Au mois d’août 1937, Joseph-Édouard, son père, meurt à L’Anse-à-Gilles. Elle ne l’a pas revu depuis son voyage de noces, quatre ans auparavant. Elle le savait malade. Toujours les mêmes maux de tête qui le faisaient hurler dans la grange où il se réfugiait.

Elle prend le train, seule, habillée, chapeautée et chaussée de noir, comme le veulent les règles d’alors concernant le deuil. Un jour, sa sœur Laura dira : « Rose a toujours été braillarde. Mais, quand papa est mort, on a eu peur qu’elle se noie. »

Plus tard, beaucoup plus tard, chaque fois que Marie-Rose parlera du décès de son père, une grande tristesse l’envahira. Elle repensera aussi au courage de sa mère, se retrouvant « propriétaire » d’une immense terre, dont elle ne savait que faire. Son aîné, Joseph-Édouard, était entré en communauté. L’autre garçon, Édouard, vivait en Mauricie. Grande croyante, Joséphine s’en est remise au bon Dieu. Malheureusement, ses desseins sont insondables. Quelques années plus tard, flouée par son propre notaire, Joséphine vendra sa terre à une autre famille de L’Anse-à-Gilles pour une bouchée de pain. Le pain de l’humiliation d’un Dieu qui ne l’a pas exaucée. 

***

Un dimanche, juste avant que Marc et Marie-Rose rentrent chez eux après le repas dominical, Léondina décide de leur parler. 

«Pourquoi vous verriez pas un docteur ?

— Pour qu’essé faire ? demande Marc.

— Peut-être qu’un de vous deux a un problème… (elle baisse la voix) aux organes.

— C’t’à crère», rétorque Marc. 

Marie-Rose trouve l’idée intéressante, si l’on peut dire. Elle la retourne dans sa tête, la nuit suivante. 

Marc, lui, ne veut pas entendre parler de docteur. Sa vie durant, le mot « docteur » le révulsera. 

Quelques jours plus tard, autour d’une bonne tasse de thé, Léondina aborde franchement le sujet avec Marie-Rose. 

«La meilleure façon de savoir ce qui va pas, c’est de voir un docteur. Je vas écrire à une dame que je connais à Montréal. Elle a été opérée et elle a eu onze enfants. »

Marie-Rose pâlit. Onze enfants ! Un seul lui suffirait, si le bon Dieu le voulait. Elle prie pourtant sainte Anne tous les soirs. Mais celle-ci semble faire la sourde oreille.

***

Un soir, vers 6 heures, juste avant que Marc rentre chez lui après le travail, Léondina lui dit qu’elle veut parler à Marie-Rose. Que c’est important ! Sans se douter de son «importance», il lui fait le message. 

Le lendemain après-midi, après son ordinaire, Marie-Rose entre chez ses beaux-parents. Léondina la fait passer à la cuisine, comme d’habitude. Le salon ne sert que dans les grandes occasions. Gabrielle, la sœur de Marc et grande amie de Marie-Rose, a fait une tarte et préparé du thé. Léondina donne un papier à sa belle-fille, où elle a écrit le nom du docteur Arthur Magnan, à Montréal.

Aussitôt rentrée chez elle, Marie-Rose écrit à Alice, sa sœur. Elle lui demande, si elle le veut bien, de se rendre au bureau du docteur Magnan et de prendre un rendez-vous pour elle. En postant la lettre le lendemain matin, Marc ne sait pas ce qui se trame.

Une autre lettre, et Alice annonce à sa sœur qu’elle a rendez-vous avec le docteur Magnan. Marie-Rose reprend espoir. 

Pour l’heure, elle se demande comment annoncer la nouvelle à Marc. Elle commence une neuvaine à sainte Anne, qui, elle en est convaincue, l’inspirera.

***

Montréal, février 1938. 

Marie-Rose est hospitalisée à Notre-Dame. Le docteur Magnan l’a examinée, quelques semaines auparavant. Son « intérieur » n’est pas propice à recevoir un bébé, paraît-il. Mais on peut contourner la difficulté, et elle pourra «peut-être» avoir un enfant.

«Mais, un, pas plus, si vous voulez vivre assez longtemps pour le voir grandir», conclut le médecin.

Marie-Rose est au septième ciel ! 

Marc le sera moins, quelques semaines plus tard, quand il devra payer les coûts de l’opération et ceux de l’hospitalisation. Les Sœurs grises, qui dirigent l’hôpital, ne font de cadeau à personne : si Marc ne paie pas, Marie-Rose restera à l’hôpital jusqu’à ce que la facture soit payée jusqu’à la dernière cenne. Sa paye de 10 $ par semaine couvre le loyer — il a appris qu’en fait, son père n’avait payé que les deux premiers mois de la maison qu’il lui a «donnée» en cadeau de noces —, la nourriture, les vêtements.

***

Chaque été, le couple déménage à l’étage de sa maison et loue le rez-de-chaussée à des vacanciers qui y passent une ou deux semaines. Marie-Rose prépare les repas, fait le ménage et voit au confort de ses hôtes. 

En cet été 1938, elle fait neuvaine sur neuvaine pour que les «tentatives» réussissent — elle ne sait pas trop comment évoquer la chose à sainte Anne. Elle rêve de bedaine bien ronde, de layette, du berceau que Marc fabriquera de ses mains si habiles. Curieusement, elle ne pense pas aux douleurs de l’accouchement. 

Mais les rêves ne font parfois pas bon ménage avec la réalité. Cet été-là, des vacanciers devront être relogés chez une connaissance. Marie-Rose est trop fatiguée. Elle doit se reposer. 

Léondina décide de s’occuper de sa belle-fille et de voir à ce qu’elle lui donne un beau bébé, garçon ou fille, peu importe. Elle lui fait parvenir de la nourriture par l’un ou l’autre de ses fils. Fernand insiste souvent pour le faire. Il aime beaucoup son ancienne maîtresse d’école. Mais ce n’est pas la seule raison… Sur son chemin, il croise quelques jeunes filles de son âge qui lui plaisent bien. Il rêve de se laisser pousser une moustache. Il a encore des croûtes à manger… Mais, quelques années plus tard, il en arborera une superbe tout en finesse. Il fera battre le cœur d’une certaine Madeleine, de Montréal… Mais n’anticipons pas et rassurons tout de suite le lecteur et la lectrice : Géraldine Castonguay sera la femme de sa vie. 

***

Un soir du mois d’août, Marc rentre du moulin. Marie-Rose pleure à chaudes larmes. Même s’il n’est pas très sentimental, il ne s’en inquiète pas moins. 

La table est mise. Marie-Rose sert son mari. Quand elle s’assoit à son tour, elle regarde Marc dans les yeux. Ses larmes se transforment en sourire. 

« Je suis enceinte. Tu vas être papa. »

La cuillerée de soupe s’est arrêtée près de la bouche de Marc, mais sans l’atteindre. Ce n’est pas dans ses habitudes, mais là, il est sidéré. Il se lève, donne un petit baiser à Marie-Rose, et sort de la maison.

« Y faut qu’j’aille annoncer ça à pâpâ et à moman ! », dit-il avant de sortir.

C’est au tour de Marie-Rose d’être sidérée. Elle ne s’attendait pas à un tel débordement d’émotion de la part de Marc. Elle sourit en caressant son ventre. 

Avant de s’endormir, ce soir-là, elle remercie sainte Anne de l’avoir exaucée. Elle commence sur le champ une nouvelle neuvaine, d’action de grâce, cette fois.

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Un conte à faire rêver

Il était une fois, sur un joli Plateau, une gente dame du doux nom de Dada. Elle et moi, nous connaissions depuis plusieurs années, pour employer un euphémisme. Dame Dada avait toujours été d’une extrême gentillesse avec moi. Confessons-le, dans notre jeunesse, nous fîmes ensemble quelques mauvais coups qui firent damner sa mère, une étoile toujours bien vivante et alerte de notre paradis artistique. 

Dame Dada, sous ses airs de jeune fille de bonne famille — elle avait étudié à Marie-de-France — nourrissait en elle un petit fond réjouissant de « belle » méchanceté. Belle, oui, car, lorsque dame Dada se sentait offensée de quelque façon, ses colères, elles, n’étaient pas bellottes à voir et à encaisser de la part du faquin ou de la faquine qui avait eu la fâcheuse idée de s’en prendre à elle. Une vraie Sagittaire qui pittechait ses flèches jusqu’à ce que l’ennemi soit terrassé.

Sa belle méchanceté s’épanouit d’un cran quand elle fit la connaissance du sieur Mario. Nos « mauvais coups » firent pâle figure devant ceux qu’elle concocta avec ce sieur facétieux — on remarquera ici, j’espère, l’allitération. Ces deux-là devinrent comme cul et chemise. L’expression est quelque peu triviale, mais il n’en vient pas d’autres à mon esprit vieillissant.

Les présentations faites, venons-en au cœur du sujet.

Un jour, dame Dada me fit porter un de ces plis, que nous recevons maintenant par les airs ou les ondes, je ne sais plus, où elle nous conviait sieur Luc et moi-même à un dîner estival sur sa terrasse. Je faillis défaillir d’euphorie et de félicité — j’allitère, j’allitère, je sais. Mon vieux corps me joue de vilains tours depuis de nombreuses années, et, comme le disait mon père, le sieur Marc : « Quand tes jambes te portent difficilement ou pas pantoute… » Cela pour dire que, ne pouvant sauter de joie, je fondis en larmes. Je voulus prévenir sieur Luc, mais il ne comprit rien à cause des sanglots, plus longs que ceux de Verlaine, qui les comparaient au vent d’automne.

Aparté

Je ne veux pas ici faire preuve de maniérisme en utilisant des références littéraires. C’est que dame Dada est une bombe de connaissances : elle est actrice, chanteuse, traductrice, adaptateuse pour la scène et, le bouquet, science politiqueuse. C’est dire comment il me faut faire preuve d’un peu d’érudition…

Fin de l’aparté

Toujours est-il que, par un beau soir d’été, sieur Luc et moi vîmes un magnifique carrosse argenté se poser devant notre humble résidence. Comble de simplicité, dame Dada conduisait elle-même ledit carrosse ! J’en eus le souffle coupé, ce qui n’est pas difficile dans mon cas, je lui cours après de grandes parties de journée. Dame Dada descendit et m’ouvrit ses bras, comme elle l’avait fait tant de fois auparavant. Simple, je vous dis! Aucune forfanterie de sa part. Ni de celle de dame Lyly, une sienne amie, grande littéraire devant l’Éternel. Celle-ci m’ouvrit la porte du carrosse et m’aida à m’y installer. Elle m’attacha même. Car on s’y attache maintenant. On a remplacé les sangles de cuir du marquis de Sade, par des courroies douces et coulissantes qui vous rivent à votre siège. La modernité atteint des sommets !

Dame Dada nous conduisit à travers les méandres fous et dangereux que notre mairesse — le mot est réducteur, mais il lui convient bien — a cru bon de parsemer ici et là dans notre ville. Dame Dada contourna dextrement d’immenses sculptures orangées posées partout sur notre route — de l’art de rue, comme on les appelle, je crois. Je voudrais revivre en pensée notre trajet, que la chose me serait impossible. Je sentis dame Dada se retenir de médire de notre mairesse ou de proférer des grossièretés, ce qui aurait été tout à fait inapproprié dans sa bouche. La noblesse ne se gagne pas; elle se vit au jour le jour dans les moindres gestes. Dame Dada et dame Lyly en sont les preuves vivantes.

Enfin, malgré les désagréments de la route, tout de même vécus dans le confort de notre carrosse, nous arrivâmes devant les grilles de la résidence de dame Dada. Et là, quelle ne fut pas ma surprise, ô combien plaisante, d’y apercevoir la signora Effèma. Elle serait des nôtres ? Je ne m’y attendais pas. Dame Lyly me détacha et me soutint pour sortir du carrosse, exercice périlleux qu’elle réalisa avec une virtuosité désarmante. Et je me retrouvai dans les bras de la signora Effèma, que je n’avais pas vue depuis des lustres. Bises et rebises. Je laissai la place à sieur Luc qui, joyeux et ému, la bisa et la rebisa à son tour.

Après les périls que dame Dada avait affrontés pour nous conduire jusqu’à sa demeure, je me sentis tout à coup en paix. Les oiseaux chantaient dans les arbres du jardin. Le potager fleurait bon. La table était mise, des fauteuils confortables attendaient que nous nous y effouèrions — oui, l’effouèrement est permis en certaines circonstances amicales.

Le bonheur de se retrouver en si agréable compagnie.

*****

L’émotion du souvenir, et mes vieux doigts qui sur mon clavier me jouent parfois des tours, est à son comble. Je dois m’arrêter sur la promesse que la suite de ce récit viendra sous peu. 

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F… le Petit Prince

Note : Ce texte a été écrit, il y a quelques années, au moment d’une rupture amoureuse parce que je n’avais pas répondu favorablement, sans méchanceté pourtant, aux attentes de l’autre.

Tu travailles fort, ces temps-ci. À ne plus plaire à tout prix. Non pas à déplaire absolument. Seulement à ne pas plaire. 

Tu travailles fort sur les attentes. Celles des autres, bien sûr, et les tiennes aussi. Et là encore, tu t’entraînes à ne pas toujours plaire.

Tu te fais passer en premier. C’est nouveau. Tu as toujours privilégié ce que les autres attendaient de toi, ce qu’ils pensaient de toi.

Tu ne sais pas si tu y parviendras, mais tu essaies. Très fort. Aussi fort que tu peux te le permettre. 

Parfois, devant la montagne d’attentes qui t’enlève tout courage d’avancer, il te prend une envie de crier : F…! Tu ne le fais pas. Tu as été trop bien élevé pour cela. Trop dressé. Trop drillé. Mais tu le penses. Joyeusement. Et tu tournes le dos à la montagne. 

L’autre jour, au risque de déplaire à la terre entière, tu as osé dire, publiquement, que tu déteste le Petit Prince, et ce, depuis toujours. La guimauve, la petite fleur, le mouton. Au diable, le Prince et sa principauté! Au diable, Saint-Exupéry et sa mièvrerie!

Au diable tous les héros cathos que l’on te citait en exemple, du temps de ta jeunesse, les Guy de Larigaudie et tous les autres, incluant le cousin de ta mère, Gérard Raymond, mort en odeur de sainteté — en fait, c’est la tuberculose qui l’a emporté — en 1932. Une de ses sœurs, longtemps grabataire, — était-ce Marie-Gertrude ou Marie-Thècle — buvait de l’eau bénite pour retrouver la santé. Ce n’était sûrement pas Marie-Marthe, la dévoyée, qui se mettait du rouge à lèvres, et plutôt plus que moins. 

Quand les frères du juvénat ont appris que Gérard était en quelque sorte ton cousin, ils n’ont pas arrêté de te le citer en exemple. Gérard n’aurait pas fait cela. Gérard n’aurait pas dit cela. Gérard n’aurait pas parlé dans les rangs. 

Gérard n’aurait pas soutenu le regard du gros Charlie, qui te répétait pour la millième fois que tu étais nul en algèbre en te donnant des coups de règle sur les jointures des doigts. Tu serrais les dents pour ne pas pleurer, et tu soutenais son regard. Gérard ne l’aurait pas détesté au point où toi tu le détestais. Tu le haïssais presque autant que le Petit Prince. Ce qui n’est pas peu dire. 

Gérard n’aurait pas applaudi, le jour où un élève plus «en difficulté» que d’autres, mais bâti comme un bœuf, lassé de recevoir des claques par la tête et de se frapper le front à tout coup sur le tableau, saisit le gros Charlie par la soutane et l’assit dans la grotte mariale qui ornait le coin de la classe. Cul par-dessus tête, le gros Charlie! Le rabat sur le travers. La croix dans le front. Et la statue de la sainte Vierge qui menaçait de l’assommer s’il bougeait. Il lui fallut l’aide de son chouchou pour sortir de ce mauvais pas, se replacer le mieux possible la soutane, rajuster son cordon et sa croix, et sortir de la classe le plus dignement possible dans un silence tout relatif puisque, devant un tel spectacle, tu t’étais mis à applaudir. Pour la petite histoire, tu «mangeras» la strappe pour cet acte de révolte et de jouissance.

Le dimanche suivant, l’élève récalcitrant fut renvoyé. Il retourna dans son petit village du Nord et, comme son père, ses frères et ses sœurs, fut engagé à la Rolland Paper, où il connut une belle carrière… et ne frappa jamais ses enfants. 

On te fit même lire le journal de Gérard, le matin, pendant le déjeuner. Tu n’étais pas encore trop bègue, heureusement. Cela viendrait plus tard et te ferait connaître — bien involontairement — l’un de tes premiers succès théâtraux. Jamais postulants et novices ne rirent autant que devant tes essais infructueux de lire ne serait-ce que le titre du livre que tu t’apprêtais à lire pendant que les autres mangeaient leur soupane: 
La vie bbbbbienheureuse de Kkkkkkateri Ttttttekakwita.

Devant le brouhaha que ton essai de lecture provoqua, on te fit le reproche de t’être donné en spectacle! Cela s’appelait l’apprentissage de l’humilité. Tu mangeas ta soupe à genoux devant la table du frère Maître et de ses acolytes durant quelques jours. Ça aussi, ça maganne l’orgueil.

Tu appris au fil des ans à toujours donner aux autres ce qu’ils attendaient de toi. Au moins, cela t’évitait les sarcasmes et les coups. Tu devins obéissant. Un modèle! 

À partir de ce moment, tu te mis à te haïr toi-même. Et surtout à détester le « bon garçon » que l’on crut que tu étais devenu.

Soixante ans plus tard, tu travailles encore sur ton toi-même. Tu essaies de le débarrasser de la gangue dans laquelle il s’est englué. Tu voudrais bien retrouver un peu de ta dignité avant de mourir. Et à ton âge, on y pense souvent.

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À propos du cancer

Le 29 novembre 2011, j’apprends que j’ai un cancer. Je m’effondre. Il est heureusement — façon de parler — opérable et les chances de survie sont bonnes. C’est censé me rassurer.

Du même coup, on me dit que, si l’on n’avait pas perdu mon dossier, on m’aurait enlevé le polype au colon qui, à ce moment n’était peut-être pas cancéreux. Mais, on informatisait le système de santé et mon dossier n’a pas eu le bonheur de l’être. L’opération prévue en février n’a eu lieu que le 30 août…

Le soir même, un psy me demande pourquoi je me suis donné un cancer. J’ai le goût de lui sauter dans la face, mais je suis tellement anémique depuis des mois que je n’en ai pas la force. Une autre, plus tard, me reprendra: «Vous n’êtes pas cancéreux, vous « vivez avec le cancer »» Je n’aime déjà pas les psys — sauf celui qui m’a sauvé du suicide à 17 ans —, à partir de ce moment, je les déteste officiellement. Je les haïs. J’ai tenu parole. J’ai toujours refusé d’en consulter depuis, même si ma tête n’est pas forte, forte.

Je note alors dans mon journal — oui, je sais, ça fait vieux jeu, mais j’assume :

«Certains matins, ou certains soirs, selon ton humeur, tu réalises que ce cancer pourrait t’être fatal. Que tu pourrais mourir ! Tu as de la difficulté non seulement à écrire, mais à prononcer ce mot. Même dans ta tête, il ne se meut pas bien dans le flot de tes pensées. 

«Mourir. Tout quitter, même ce qui t’a fait souffrir pendant ta vie. Souffrir à l’idée de mourir. Laisser ton compagnon derrière toi. Et ta Cannelle, la plus aimante des chattes. Et tes amis, tous plus attentionnés les uns que les autres. 

«Mourir. Ne plus être.»

On s’étonnera peut-être que je me tutoies. Je me parlais, en fait.

Je suis opéré à nouveau le 13 janvier 2013. En avril, on m’apprend que… Solution : radiothérapie. Mes «chances» sont bonnes, me dit-on. Quelles chances, en effet!

On me confie aux soins d’un radiooncologue muet, du moins pourrait-on le croire. Il ne dit pas un mot. Je ne sais pas si je dois m’asseoir ou non. On m’a averti que le docteur D. est un peu spécial. Un peu? Je suis certain que, pour utiliser un mot à la mode, il doit vivre avec «un spectre» quelconque. Plus off que ça, t’es un zombie. À mon grand étonnement, il me parle tout à coup : «Vingt-cinq traitements de radio. Vous pouvez vous en aller.»

Fling, flang, je me retrouve dans le corridor. L’assistante du docteur D. me fait signe de la rejoindre. Très gentiment, elle me dit : «Je veux confirmer votre rendez-vous, la semaine prochaine, avec le docteur T., votre oncologue pour votre chimiothérapie.» Elle doit se rendre compte que je ne me sens pas bien, car elle m’offre tout de suite un café. Puis… «Le docteur D. ne vous a pas dit que vous auriez huit traitements de chimio?» J’ai peine à secouer un peu ma tête de droite à gauche.

À nouveau, mon journal : 

«La date fatidique se rapproche. L’étau se resserre. Dans quelques jours, ce sera pour vrai. Il n’y aura plus de distance à parcourir avant de…

«Tu seras assis dans le bureau de l’oncologue — tu as failli écrire de « ton » oncologue, mais tu n’as pas à ce point le besoin de propriété. Il te livrera son plus récent bulletin de nouvelles, qui te concernent toutes. Tu sais déjà que ton cœur battra à se rompre. Tu tenteras, en vain, de respirer doucement. 

«Jamais bulletin de nouvelles ne t’aura autant stressé. Il parlera de protocoles. Et les dés seront joués. Tu devras t’en remettre à la chance, au hasard. Tu espéreras — ce sera nouveau pour toi, car tu as plutôt tendance à désespérer — faire partie des 80 % de ceux et de celles qui s’en tirent indemnes. Indemnes ? Pas sûr. En mots plus simples, tu espéreras vivre encore quelques années.»

Octobre et novembre 2013, à l’hôpital Notre-Dame, cinq fois la semaine. Plus le temps passe, plus je m’affaiblis. Mais je marche chaque jour. Comme racontait Clémence : «Il peut neiger, grêler, pleuvoir…» Le gentil oncologue m’a suggéré de marcher le plus possible — j’en étais encore capable à l’époque.

Le 25 novembre, jour de mon anniversaire et dernier des traitements de radiothérapie, les technologues ont attaché un bouquet de ballons à la table du supplice. Je ne sais comment les remercier. Je me contente de brailler comme une fontaine.

Cinq ans plus tard, ce sera l’horrible docteur D. qui me délivrera des rendez-vous mensuels, puis espacés de plus en plus. Il me dira — oui, il a parlé: «C’est fini. Je ne veux plus vous voir.» en m’indiquant la porte de son nouveau bureau au CHUM.

Juste pour en être sûr, j’appelle mon médecin — oui, on pouvait leur parler au téléphone à cette époque lointaine. Il me confirme que cette façon de parler du docteur D. signifie que je suis en rémission.

Une bonne âme, à qui je confiais la bonne nouvelle à mon retour chez moi, a cette parole des plus réconfortantes : «Quand on a le cancer, on l’a toujours.»

J’entre dans mon appartement. Je serre Cannelle dans mes bras. Elle ronronne de bonheur. Je m’étends. Elle se love contre moi. La vie reprend son cours. «Pourvu que ça doure…»

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Mon père et la marche

Mon père aura marché toute sa vie : au catéchisme, à l’école, au moulin à scie de son père, sans compter sa marche sur la voie ferrée de Morin-Heights à Monfort, ce qui lui a permis de rencontrer Marie-Rose, qui allait devenir sa femme en 1933. Et, ses allées et venues entre la maison de Mont-Rolland et le barrage, qu’il a construit de ses mains en 1942, pour aller ouvrir l’eau, et, après avoir travaillé quelques heures, y remonter pour fermer l’eau cette fois. 

Déménagé à Sainte-Adèle, il en arpentera tous les recoins, dès potron-minet*.

Direction : les écuries du Chanteclerc. Toute une trotte puisqu’il habite chemin Notre-Dame, juste en face de l’ancien couvent des dames de la Congrégation, maintenant une RPA. Il n’oublie jamais d’arrêter saluer M. Desjardins, le boulanger du Vieux-Four, qui lui offre le café et parfois une brioche aux raisins bien chaude. 

Autre direction, le pit de sable presque au bout du chemin Notre-Dame, traversée sur un petit pont où la Doncaster et la rivière du Nord ne font plus qu’une, et retour par l’ancienne voie ferrée du P’tit train du Nord. Salutations à d’anciens compatriotes de Mont-Rolland et retour à Sainte-Adèle, « par en arrière ». Il n’a jamais aimé le boulevard. Trop bruyant; il n’y entend pas les tourterelles tristes qui le saluent au passage quand il emprunte un sentier qui le ramène chez lui.

Un matin d’avril 2004, il ne revient pas à la maison. Il n’est pas en promenade, mais à la messe, où il s’est effondré. 

À partir de là, et pour l’année et demie qui a suivi, sa vie n’a plus de couleur ni d’odeur. Hospitalisé à Saint-Jérôme, pour son malheur, puis transféré dans une résidence à Montréal, il doit se contenter de marcher dans le petit parc au coin de Saint-Laurent et de Saint-Joseph, tous les jours, appuyé au bras de l’un de ses fils ou d’un ami de son fils. 

Il ne reverra jamais Marie-Rose, sa femme, à cause d’une épidémie de la bactérie C. difficile. Elle l’attrapera elle aussi et mourra dans des circonstances inhumaines à l’urgence de l’hôpital Fleury, qui la considérera comme une « vieille » de 97 ans, qui n’est bonne qu’à mourir, en août 2004.

Je me trompe… Il a revu Marie-Rose dans son cercueil, à Sainte-Adèle, le jour de ses funérailles. Il lui a tenu la main tout en récitant un Notre Père et un Je vous salue Marie pour le repos de son âme. 

Le soir, il dira à une préposée : « Ma femme est morte. Heureusement, il me reste mes gars. »

*Une expression qu’il n’a jamais utilisée, mais que son fils emploie à cause de son amour immodéré des chats.

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