Chapitre 8 

La nuit

Quartier général des oiseaux et autres gallinacés de Saint-Odilon-du-Petit-Ruisseau

Rapport de la nuit.

Agent Hirondelle (23 heures) :

            Après la folie qu’a entraînée l’arrivée des étrangers ce matin, la soirée, malgré des apparences calmes, a été fort agitée. En survolant la maison du maire, j’ai aperçu ce dernier, étendu dans son lit, une bouillotte sur le front. Son épouse tentait de le calmer. Inutile ! Le maire s’est levé, a ouvert la fenêtre et s’est écrié : « Que c’est difficile d’être maire quand trop d’événements arrivent en même temps ! »

Agent Moineau (23 h 50) :

            En furetant dans les arbres du parc en face de l’église, j’ai surpris, sous les vieillies branches du chêne, le seul et unique de toute la région, une petite fille qui dormait dans un sac de couchage. Une poupée lui tenait compagnie.

Agent Pic-bois (24 h 20) :

            J’ai été interrompu dans mon pic-piquage par un autre pic-pic que je qualifierais de « bizarre ». C’était un pic-pic bizarre, parole de pic-bois. J’ai jeté un coup d’œil aux environs et ce que j’ai vu a failli me faire perdre à tout jamais le goût de pic-piquer. Un homme assez grand, drôlement habillé, enfonçait l’un après l’autre des clous dans une planche. J’ai été stupéfait de voir qu’après avoir soigneusement enfoncé tous les clous bien aiguisés dans la planche, il l’a retournée, et vous ne me croirez pas, mais c’est vrai : il s’est assis dessus ! Et ce n’est pas tout : il a poussé un grand soupir de soulagement et un sourire est apparu sur sa figure. Je n’en crois pas encore mes yeux et mes oreilles !

Agent Rouge-gorge (2 h 40) :

            Après avoir refait la teinture de ma gorge afin que son rouge soit toujours des plus éclatants, j’ai quitté mon nid, histoire de prendre un vol. Il faut dire que je suis un couche-tard. Je volais gracieusement depuis quelques minutes quand, à ma grande surprise, je remarquai la présence d’une dame assez âgée qui sortait de sa chambre d’hôtel… par la fenêtre. Au troisième étage ! Elle monta par l’escalier de secours qu’elle trouva jusque sur le toit. Une grosse loupe à la main, elle semblait suivre une piste. Me rendant compte que je manquais de politesse et de discrétion à l’égard de cette dame en l’espionnant, je rentrai précipitamment à mon nid. Après tout, elle avait bien le droit, si le cœur lui en disait, de se promener sur le toit de son hôtel en pleine nuit.

Agent Corneille (3 h 5) :

             Rien à signaler dans ma ronde, si ce n’est que Dollard Desbouleaux était très agité dans son sommeil. Je ne sais pas pourquoi, mais il répétait : « Entrez, honorable locataire. » « Vous êtes chez moi chez vous ou chez vous chez moi », je ne sais plus très bien. Excusez mes incertitudes, j’ai trop de peine.

            Chef, je démissionne ! Je n’en peux plus. Les autres agents me regardent d’un drôle d’air à cause de ma couleur. Pourtant, j’ai toujours été gentil avec eux. 

Agent Hibou (3 h 10) :

            Premièrement, je viens de croiser l’agent Corneille qui sortait en pleurant. Je ne suis pas en mesure de dire pour quoi.

            Deuxièmement, Étienne, l’artiste du village, a travaillé une bonne partie de la nuit. Ma vue n’était pas très bonne depuis une mission en plein jour. Me demander ça à moi, un hibou ! Il m’a semblé cependant qu’Étienne dessinait des affiches. Quant à vous dire ce qui était écrit dessus…

            Troisièmement, si vous voulez le savoir, allez voir vous-même ou envoyez un autre agent. 

Agent Serin (5 h) :

            J’aurais eu beaucoup à dire, mais, comme mes aimables confrères ont pris tout le temps destiné au rapport de nuit, je dois me résumer. La nuit a été très agitée sur tout Saint-Odilon. Rêves. Murmures. Agitation. Je dois m’arrêter, mon temps est écoulé. J’ajoute cependant que, même si je suis le plus jeune ici, j’aimerais bien qu’on pense plus à moi. Moi aussi, j’en vois des choses la nuit.

Agent Coq (5 h 45) :

            Excusez le retard. Je n’ai plus assez de temps pour vous expliquer. Peut-être la nuit prochaine. Le jour se lève. Le soleil va poindre dans une minute. Je suis pressé, très pressé…

Chapitre 9

Le matin

Cocorico ! Cocorico !

Le coq avait tout juste eu le temps de prendre son poste que, déjà, il lui fallait chanter le réveil.

Son chant ne fit aucun effet sur Dollard, pour la bonne raison qu’il était déjà debout, occupé à épousseter et à balayer sa cuisine. Il sortit même afin de cueillir quelques fleurs qu’il plaça dans un vase sur la table. Cela donnerait un air chaleureux; une sorte d’accueil à un éventuel locataire.

Ce mot, « locataire », éveilla encore une fois le doute dans son esprit. Avait-il pris la bonne décision ? Sa précieuse solitude était-elle menacée ? Est-ce que Capsule serait terrorisé par l’arrivée d’un étranger ?

Un peu tard pour une remise en question. Étienne avait préparé des affiches « Grenier à louer », qu’il placerait le jour même un peu partout dans Saint-Odilon. 

Non, non et non ! pensa Dollard. Son rêve de la nuit dernière lui avait indiqué qu’il faisait la bonne démarche. Toute la nuit, lui semblait-il, il avait été comblé, aimé, chouchouté et aidé par son locataire. Celui-ci avait été aux petits soins avec lui. 

Dollard réalisa que le rêve n’avait cependant pas révélé le visage de ce locataire si prévenant. Il se concentra et appela son rêve à son esprit… Un détail peut-être ? Une façon de s’habiller ? Une voix ?

Rien ! Plus il se concentrait, plus son rêve semblait le fuir. Il en vint à se poser une question terrible et embarrassante : avait-il rêvé, oui ou non ?

Il en aurait le cœur net. Il s’assit dans sa berceuse. Un léger somme lui ferait peut-être retrouver le fil de son rêve. Rien de mieux que ce petit balancement de la chaise pour s’as…sou…pi…r.

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Chapitre 7

Le grenier

« C’est ça que tu voudrais que je loue, Étienne ? », dit Dollard en riant.

Cette idée l’amusait beaucoup. Étienne le surprendrait toujours. Son tempérament d’artiste, sans doute…

« Pourquoi pas ? »

Cette fois, Dollard se dit qu’il devait ramener Étienne à la raison. Pour un artiste, celui-ci manquait sérieusement de sens de l’observation.

Il entreprit alors une visite guidée de son grenier. Il fit d’abord remarquer à Étienne le manque d’éclairage naturel. Les petites lucarnes diffusaient une bien pauvre lumière. 

« Étienne, regarde toute cette poussière. Et les fils d’araignée ! 

— Ça s’enlève », remarqua Étienne. 

Dollard se désolait de la réaction de son ami. Il lui montra l’entassement d’objets accumulés au fil des années. Un trésor à ses yeux. Il ne pouvait se départir de souvenirs d’un passé plus ou moins lointain. 

« Le locataire serait bien à l’étroit parmi toutes ces vieilles choses », constata Dollard. 

Étienne écoutait Dollard d’une oreille distraite. Il n’avait de pensée que pour ce qu’il voyait.

« Ce lit en fer blanc, à qui a-t-il appartenu ? »

— À moi, répondit Dollard. Mon père l’a acheté aussitôt que j’ai pu monter les marches de l’escalier. 

— Tu dormais ici ?

— Oui, jusqu’à ce que mes parents meurent. Après, j’ai pris leur chambre en bas. 

— Tu vois ! Si toi, tu as habité le grenier, pourquoi un locataire ne pourrait pas le faire ? »

— Vraiment, c’est une idée fixe ! Tu es sûr que tu vas bien ? »

Étienne voyait le grenier comme une sorte de repaire où des pirates auraient entassé leur butin. De vieilles lampes à l’huile, vestiges d’une époque où l’électricité n’était pas encore arrivée à Saint-Odilon. Des boîtes à fleurs, rouges, jaunes, vertes et bleues. 

« Et ces boîtes à fleurs », demanda-t-il à Dollard.

— Je les accrochais aux fenêtres de la maison. Mais, le jour où j’ai commencé à m’occuper des fleurs et des arbustes des voisins, j’ai délaissé les miennes. Les boîtes se sont retrouvées au grenier. Et… »

Étienne poussa une exclamation qui cloua net le bec de Dollard :

« Un coffre ! »

Un bruit grinçant se fit entendre. Le couvercle massif du vieux coffre s’ouvrit sur un amoncellement de jouets. Étienne, ému et respectueux, sortit délicatement un ourson en peluche qui avait déjà été brun, qui avait déjà eu deux yeux et deux oreilles, mais qui n’en était pas moins attirant. Étienne le tenait comme s’il était vivant.

Dollard était ému lui aussi. Sans le savoir, son ami venait de profaner son trésor le plus précieux : le coffre à jouets de son enfance. Souvent, quand il s’ennuyait, il montait au grenier en pèlerinage. Il passait parfois des heures à se remémorer le passé : ses jeux d’enfant unique, ses années d’école, ses parents qui lui avaient tout donné…

Dollard sortit des blocs du coffre. Ils lui avaient appris à compter. Il redécouvrit une locomotive en bois. Son père l’avait façonnée de ses mains pour l’offrir à son fils en cadeau de Noël. Et une maison d’oiseaux, la première qu’il avait lui-même construite avec les restes de bois qui avait servi à la fabrication de la table de la cuisine.

« Tu voudrais que je me débarrasse de tout ça pour qu’un locataire habite mon grenier ? Jamais ! 

— Qui te parle de jeter quoi que ce soit ? Il suffirait de les déplacer dans un coin. S’il le faut, j’en apporterai dans mon atelier. Ensuite, après un bon ménage, ton locataire aura suffisamment d’espace pour vivre ici. »

Dollard qui, au fond de lui-même, craignait de se laisser gagner à l’idée d’Étienne, tint tout de même son bout. Pour la forme ? Peut-être. Il émit donc une dernière objection : le calme, auquel il tenait tant depuis qu’il s’était habitué à vivre seul, et le silence dont il avait besoin pour rêver en paix en visitant tous les pays de sa collection de cartes postales.

« Non, Étienne, renonce tout de suite à ton idée. Je ne m’y ferai jamais. »

Étienne constata que le ton de voix de son ami était déjà moins résolu. Il se garda bien de le laisser voir. Il se dirigea vers l’escalier. Avant d’y descendre, il se retourna vers Dollard : 

« Oublie tout ça. C’était une idée folle. Je n’aurais jamais dû t’en faire part. Tu es trop habitué à vivre seul. »

Il descendit quelques marches. 

« Si jamais tu changes d’idée, avertis-moi. Je te ferai des affiches. On ne trouve pas ça sur le marché des affiches “GRENIER À LOUER”.

Étienne sortit par la cuisine. 

Dollard jeta un dernier regard à son grenier délabré, puis descendit à son tour. 

Il se prépara une bonne tasse de thé. Cela le calmerait. Pourquoi Étienne avait-il éveillé cette idée en lui ? Ça le chicotait maintenant… Il est vrai qu’il s’ennuyait souvent. Ses jeux de cache-cache avec Capsule le réjouissaient moins qu’avant. Une présence dans la maison… 

Craignant de se laisser trop vite gagner par cette idée, Dollard s’accorda le restant de la journée et toute la nuit pour y réfléchir. 

Chapitre 8 

La nuit

Quartier général des oiseaux et autres gallinacés de Saint-Odilon-du-Petit-Ruisseau

Rapport de la nuit

Agent Hirondelle (23 heures) :

            Après la folie qu’a entraînée l’arrivée des étrangers ce matin, la soirée, malgré des apparences calmes, a été fort agitée. En survolant la maison du maire, j’ai aperçu ce dernier, étendu dans son lit, une bouillotte sur le front. Son épouse tentait de le calmer. Inutile ! Le maire s’est levé, a ouvert la fenêtre et s’est écrié : « Que c’est difficile d’être maire quand trop d’événements arrivent en même temps ! »

Agent Moineau (23 h 50) :

            En furetant dans les arbres du parc en face de l’église, j’ai surpris, sous les vieillies branches du chêne, le seul et unique de toute la région, une petite fille qui dormait dans un sac de couchage. Une poupée lui tenait compagnie.

Agent Pic-bois (24 h 20) :

            J’ai été interrompu dans mon pic-piquage par un autre pic-pic que je qualifierais de « bizarre ». C’était un pic-pic bizarre, parole de pic-bois. J’ai jeté un coup d’œil aux environs et ce que j’ai vu a failli me faire perdre à tout jamais le goût de pic-piquer. Un homme assez grand, drôlement habillé, enfonçait l’un après l’autre des clous dans une planche. J’ai été stupéfait de voir qu’après avoir soigneusement enfoncé tous les clous bien aiguisés dans la planche, il l’a retournée, et vous ne me croirez pas, mais c’est vrai : il s’est assis dessus ! Et ce n’est pas tout : il a poussé un grand soupir de soulagement et un sourire est apparu sur sa figure. Je n’en crois pas encore mes yeux et mes oreilles !

Agent Rouge-gorge (2 h 40) :

            Après avoir refait la teinture de ma gorge afin que son rouge soit toujours des plus éclatants, j’ai quitté mon nid, histoire de prendre un vol. Il faut dire que je suis un couche-tard. Je volais gracieusement depuis quelques minutes quand, à ma grande surprise, je remarquai la présence d’une dame assez âgée qui sortait de sa chambre d’hôtel… par la fenêtre. Au troisième étage ! Elle monta par l’escalier de secours qu’elle trouva jusque sur le toit. Une grosse loupe à la main, elle semblait suivre une piste. Me rendant compte que je manquais de politesse et de discrétion à l’égard de cette dame en l’espionnant, je rentrai précipitamment à mon nid. Après tout, elle avait bien le droit, si le cœur lui en disait, de se promener sur le toit de son hôtel en pleine nuit.

Agent Corneille (3 h 5) :

             Rien à signaler dans ma ronde, si ce n’est que Dollard Desbouleaux était très agité dans son sommeil. Je ne sais pas pourquoi, mais il répétait : « Entrez, honorable locataire. » Vous êtes chez moi chez vous. Ou chez vous chez moi. » Je ne sais plus très bien. Excusez mes incertitudes, j’ai trop de peine.

            Chef, je démissionne ! Je n’en peux plus. Les autres agents me regardent d’un drôle d’air à cause de ma couleur. Pourtant, j’ai toujours été gentil avec eux. 

Agent Hibou (3 h 10) :

            Premièrement, je viens de croiser l’agent Corneille qui sortait en pleurant. Je ne suis pas en mesure de dire pour quoi.

            Deuxièmement, Étienne, l’artiste du village, a travaillé une bonne partie de la nuit. Ma vue n’était pas très bonne depuis une mission en plein jour. Me demander ça à moi, un hibou ! Il m’a semblé cependant qu’Étienne dessinait des affiches. Quant à vous dire ce qui était écrit dessus…

            Troisièmement, si vous voulez le savoir, allez voir vous-même ou envoyez un autre agent. 

Agent Serin (5 h) :

            J’aurais eu beaucoup à dire, mais, comme mes aimables confrères ont pris tout le temps destiné au rapport de nuit, je dois me résumer. La nuit a été très agitée sur tout Saint-Odilon. Rêves. Murmures. Agitation. Je dois m’arrêter, mon temps est écoulé. J’ajoute cependant que, même si je suis le plus jeune ici, j’aimerais bien qu’on pense plus à moi. Moi aussi, j’en vois des choses la nuit.

Agent Coq (5 h 45) :

            Excusez le retard. Je n’ai plus assez de temps pour vous expliquer. Peut-être la nuit prochaine. Le jour se lève. Le soleil va poindre dans une minute. Je suis pressé, très pressé…

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Chapitre 6

La chasseresse

Une nouvelle se répand plus ou moins vite selon le nombre plus ou moins grand de messagers. À Saint-Odilon, on trouvait autant de compères que de commères. Partout, dans le petit village, on murmurait. On parlait de gare, d’autobus, de train, d’un étranger et d’une chasseresse. Au sujet de cette femme, certaines personnes embellissaient les détails : elle revenait d’un pays africain lointain, portant des trésors de chasse. Ses valises étaient, paraît-il, remplies de cornes diverses, de panaches, et même – cela, on en était sûr – de défenses d’éléphant. 

«De la belle ivoire», avait dit Gervaise Dupommier, une dame qui ne connaissait pas bien le genre des mots, même si elle se piquait de «perler» bien mieux que la majorité de ses concitoyens.

Il n’en fallut pas plus pour vider à nouveau la rue principale du village. Cette fois, Géraldine, la maîtresse de poste, et son amie Anita décidèrent de fermer leur établissement respectif. Deux arrivants dans la même journée, cela ne s’était jamais vu. La chose méritait une grande attention, et les éventuels clients n’auraient qu’à repasser le lendemain. Aussitôt pensé, aussitôt fait, les deux amies se retrouvèrent, place de la Gare, y rejoignant la majorité de leurs concitoyens.

Un nouveau mur humain s’était érigé en un rien de temps, cette fois devant la gare ferroviaire. La foule tendait l’oreille afin de saisir la conversation qui s’était engagée, quelques minutes auparavant, entre le maire et la visiteuse, que tout le monde surnommait déjà «la chasseresse».

Ni grande ni petite, celle-ci semblait sortir d’un autre âge : robe fleurie, sac à main, et, surtout, un chapeau que lui aurait envié un mousquetaire du roi. Elle s’exprimait beaucoup par gestes, et ceux qui ne parvenaient pas à saisir ses propos se risquaient à déchiffrer dans cette multitude de mouvements de bras la raison de sa présence dans le village.

Alphabète et Jonquille, comme toujours, occupaient la première rangée de badauds. Elles comprenaient l’échange entre le maire et la chasseresse sans même avoir à tendre l’oreille. Derrière elles, on leur demandait les derniers développements. Les deux fillettes éprouvèrent une immense déception quand la chasseresse fit signe au maire de se rapprocher et qu’elle lui parla à l’oreille. La foule émit une sorte de rumeur offusquée. Pour qui se prenait-elle, cette chasseresse pour priver les dignes citoyens de Saint-Odilon d’un spectacle si rare et si inattendu ?

Monsieur le maire, qui n’avait pas trop bien compris ce que lui avait dit la dame, lui demanda de bien vouloir répéter. Le silence se fit dans la foule. On y sentait l’espoir d’une grande nouvelle, dont on parlerait durant des jours et des jours. Déception. Tout ce que la dame crut bon de crier au maire fut :

« Vous êtes sourd, ou quoi ? »

Indignation du maire. Indignation de la foule. 

Faisant fi des yeux soudainement fâchés qui la dévisageaient, la visiteuse ordonna d’une voix qui ne souffrait aucune réplique : 

« Entrez chez vous. Et en ordre ! »

On ne savait pas si elle était sérieuse ou si elle se moquait du village au grand complet. Le constable Desprunes essaya de faire remarquer à la visiteuse qu’en tant que gardien de la paix, il était le seul habilité à donner des ordres, après monsieur le maire, évidemment. Il ne comprit jamais comment il se retrouva soudainement à la tête d’un peloton de concitoyens soigneusement rangés, deux par deux, et marchant vers une destination inconnue. Seule son oreille droite lui faisait mal et lui rappelait l’affreuse humiliation que la visiteuse lui avait fait subir. Il la sentait étirée, comme si on l’avait traîné, lui, le constable de ce village, par cet endroit particulièrement délicat de son corps.

C’est ainsi que les habitants de Saint-Odilon rentrèrent chacun et chacune chez eux. On se serait cru à la petite école quand les élèves défilaient en rang, tête basse, et dans le silence le plus complet.

Devant la gare ferroviaire, le maire ne savait pas s’il devait hurler de rage ou clamer son admiration devant une telle manifestation d’autorité. Il se contenta d’un sourire un peu niais. 

La visiteuse lui dit alors, à son grand étonnement, sur un ton toujours aussi décidé : 

« N’oubliez pas ! N’oubliez surtout pas que je suis ici incognito. Gerry-la-Terreur ne doit pas savoir que je me suis réfugiée ici. Ce serait terrible, s’il l’apprenait ! »

Elle fit quelques pas vers la gare. Puis, se retournant :

« Monsieur le maire, dit-elle, si vous avez besoin d’aide, n’hésitez pas. Je serai heureuse de mettre mes méthodes maternelles à votre disposition. »

Sur ce, elle entra dans le vieux bâtiment de bois aux tons rougeâtres, la tête haute et le chapeau bien droit sur sa tête. Le maire n’eut pas le temps de faire un pas que, déjà, elle ressortait, une petite valise à la main. 

« À bientôt, Monsieur le maire », lui dit-elle en passant devant lui. 

Elle s’était exprimée de façon très douce, contrastant avec son ton précédent. Elle marcha d’un pas décidé vers la rue principale. Le maire se dit en lui-même que Saint-Odilon vivait sans doute des heures historiques.

Quand ils la virent passer, les quelques citoyens qui n’étaient pas entrés chez eux se posèrent tous la même question : comment faisait-elle pour faire entrer autant de trésors de chasse dans une si petite valise ?

Devant l’église, la nouvelle arrivée bifurqua sur sa gauche et se dirigea vers le Grand Hôtel de Saint-Odilon, le seul du village. Aussitôt qu’elle y fut entrée, une auto s’arrêta à quelque distance de là, et une fillette en descendit. Elle avait un sac de couchage solidement attaché à son dos, et une poupée de chiffons serrée contre elle. Ses yeux rougis montraient qu’elle avait pleuré. Elle se dirigea vers l’église. Sur son chemin, elle croisa monsieur le maire, qui ne lui prêta qu’une attention distraite. Ce ne fut qu’un peu plus loin que le magistrat réalisa qu’il n’avait jamais vu cette fillette avant aujourd’hui.

C’en était trop ! Il se dirigea vers sa maison, décidé à y goûter un peu de repos. C’était la première fois dans ses vingt-deux ans de magistrature qu’autant d’étrangers arrivaient en même temps à Saint-Odilon.

Chapitre 7

Le grenier

« C’est ça que tu voudrais que je loue, Étienne ? », dit Dollard en riant.

Cette idée l’amusait beaucoup. Étienne le surprendrait toujours. Son tempérament d’artiste, sans doute…

« Pourquoi pas ? »

Cette fois, Dollard se dit qu’il devait ramener Étienne à la raison. Pour un artiste, celui-ci manquait sérieusement de sens de l’observation.

Il entreprit alors une visite guidée de son grenier. Il fit d’abord remarquer à Étienne le manque d’éclairage naturel. Les petites lucarnes diffusaient une bien pauvre lumière. 

« Étienne, regarde toute cette poussière. Et les fils d’araignée ! 

— Ça s’enlève », remarqua Étienne. 

Dollard se désolait de la réaction de son ami. Il lui montra l’entassement d’objets accumulés au fil des années. Un trésor à ses yeux. Il ne pouvait se départir de souvenirs d’un passé plus ou moins lointain. 

« Le locataire serait bien à l’étroit parmi toutes ces vieilles choses », constata Dollard. 

Étienne écoutait Dollard d’une oreille distraite. Il n’avait de pensées que pour ce qu’il voyait. 

« Ce lit en fer blanc, à qui a-t-il appartenu ? »

— À moi, répondit Dollard. Mon père l’a acheté aussitôt que j’ai pu monter les marches de l’escalier. 

— Tu dormais ici ?

— Oui, jusqu’à ce que mes parents meurent. Après, j’ai pris leur chambre en bas. 

— Tu vois ! Si toi, tu as habité le grenier, pourquoi un locataire ne pourrait pas le faire ? »

— Vraiment, c’est une idée fixe ! Tu es sûr que tu vas bien ? »

Étienne voyait le grenier comme une sorte de repaire où des pirates auraient entassé leur butin. De vieilles lampes à l’huile, vestiges d’une époque où l’électricité n’était pas encore arrivée à Saint-Odilon. Et des boîtes à fleurs, rouges, jaunes, vertes et bleues. 

« D’où viennent ces boîtes à fleurs », demanda-t-il à Dollard.

— Je les accrochais aux fenêtres de la maison. Mais, le jour où j’ai commencé à m’occuper des fleurs et des arbustes des voisins, j’ai délaissé les miennes. Les boîtes se sont retrouvées au grenier. Et… »

Étienne poussa une exclamation qui cloua net le bec de Dollard :

« Un coffre ! »

Un bruit grinçant se fit entendre. Le couvercle massif du vieux coffre s’ouvrit sur un amoncellement de jouets. Étienne, ému et respectueux, sortit délicatement un ourson en peluche qui avait déjà été brun, qui avait déjà eu deux yeux et deux oreilles, mais qui n’en était pas moins attirant. Étienne le tenait comme s’il était vivant.

Dollard était ému lui aussi. Sans le savoir, son ami venait de profaner son trésor le plus précieux : le coffre à jouets de son enfance. Souvent, quand il s’ennuyait, il montait au grenier en pèlerinage. Il passait parfois des heures à se remémorer le passé : ses jeux d’enfant unique, ses années d’école, ses parents qui lui avaient tout donné…

Dollard sortit des blocs du coffre. Ils lui avaient appris à compter. Il redécouvrit une locomotive en bois. Son père l’avait façonnée de ses mains pour l’offrir à son fils en cadeau de Noël. Et une maison d’oiseaux, la première qu’il avait lui-même construite avec les restes de bois qui avait servi à la fabrication de la table de la cuisine.

« Tu voudrais que je me débarrasse de tout ça pour qu’un locataire habite mon grenier ? Jamais ! 

— Qui te parle de jeter quoi que ce soit ? Il suffirait de les déplacer dans un coin. S’il le faut, j’en apporterai dans mon atelier. Ensuite, après un bon ménage, ton locataire aura suffisamment d’espace pour vivre ici. »

Dollard qui, au fond de lui-même, craignait de se laisser gagner à l’idée d’Étienne, tint tout de même son bout. Pour la forme ? Peut-être. Il émit donc une dernière objection : le calme, auquel il tenait tant depuis qu’il s’était habitué à vivre seul, et le silence dont il avait besoin pour rêver en paix en visitant tous les pays de sa collection de cartes postales.

« Non, Étienne, renonce tout de suite à ton idée. Je ne m’y ferai jamais. »

Étienne constata que le ton de voix de son ami était déjà moins résolu. Il se garda bien de le laisser voir. Il se dirigea vers l’escalier. Avant d’y descendre, il se retourna vers Dollard : 

« Oublie tout ça. C’était une idée folle. Je n’aurais jamais dû t’en faire part. Tu es trop habitué à vivre seul. »

Il descendit quelques marches. 

« Si jamais tu changes d’idée, avertis-moi. Je te ferai des affiches. On ne trouve pas ça sur le marché des affiches « GRENIER À LOUER ».

Étienne sortit par la cuisine. 

Dollard jeta un dernier regard à son grenier délabré, puis descendit à son tour. 

Il se prépara une bonne tasse de thé. Cela le calmerait. Pourquoi Étienne avait-il éveillé cette idée en lui ? Ça le chicotait maintenant… Il est vrai qu’il s’ennuyait souvent. Ses jeux de cache-cache avec Capsule le réjouissaient moins qu’avant. Une présence dans la maison… 

Craignant de se laisser trop vite gagner par cette idée, Dollard s’accorda le restant de la journée et toute la nuit pour y réfléchir. 

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Chapitre 5

L’idée folle

Depuis quelques minutes déjà, Étienne se promenait devant la maison de Dollard. L’idée que son ami pouvait avoir des problèmes l’avait empêché de peindre. Mais comment lui offrir son aide ? Dollard avait quarante-cinq ans après tout… Tant pis. Étienne se décida d’un coup et entra chez Dollard. 

Celui-ci fut fort surpris de l’arrivée de son ami. Capsule le fut plus encore. Elle disparut en une fraction de seconde et s’abrita sous l’escalier, loin des dangers. 

« Tu ne travailles pas, ces jours-ci, Dollard ? »

Étienne attaquait le vif du sujet, rapidement, pour ne pas laisser place à la moindre hésitation de sa part.

Le « non » bref et résolu de Dollard tomba comme un coup de masse sur la curiosité d’Étienne. Son air vira de l’assurance à l’incertitude. Étienne se dit qu’il aurait peut-être mieux fait de se taire.

« C’est parce qu’il n’y a pas de travail, dit Dollard. J’ai taillé toutes les haies de mes clients et émondé les arbres, la semaine dernière. De toute façon, à me regarder faire, ils ont appris mes trucs. De moins en moins de clients font appel à mes services. »

Dollard n’avait jamais dit autant de choses d’un seul élan. En plus de surprendre Étienne, cela le mit à l’aise. Il profita de la détente pour se préparer un café et, après avoir servi Dollard, il s’assit de l’autre côté de la table, face à son ami. 

« Tu ne t’ennuies pas, des fois, ici, tout seul ? demanda-t-il à Dollard.

— J’ai Capsule; je ne suis pas seul. »

Étienne avait entendu cent fois cette explication. Il reprit résolument :

« Oui, mais tout de même… Un iguane… Écoute, Dollard, j’ai eu une idée tout à l’heure. Il faut que je t’en parle. »

Dollard se rembrunit. Étienne avait souvent des idées bizarres… Sa trop grande imagination…

« Écoute-moi bien, reprit Étienne, tu me diras ce que tu en penses. Tu es seul ici… avec Capsule. Et tu classes et reclasses tes cartes postales. Mais, moi, j’ai une idée extraordinaire pour toi. »

Étienne ne se rendit pas compte de l’attitude défensive que prenait Dollard. Il poursuivit tout de même : 

« Tu devrais avoir un locataire. »

Silence. Complet. Total. Absolu. Long, surtout.

Dollard regarda Étienne dans les yeux et lui dit :

« Un locataire ? Où veux-tu que je le loge ?

— Réfléchis un peu, Dollard… »

Celui-ci réfléchit longuement. Puis, vaincu à ce jeu de devinettes, il avoua qu’il ne voyait pas du tout où Étienne voulait en venir.

« Dans ton grenier ! s’exclama Étienne.

— Tu es sérieux ?

— Tout ce qu’il y a de plus sérieux. »

Éclatant de rire, Dollard accrocha Étienne par un bras et l’entraîna vers l’escalier qui conduisait au grenier. Il riait de plus en plus fort. Étienne se demandait d’ailleurs si Dollard approuvait son idée ou si, simplement, il se moquait de lui.

Chapitre 6

La chasseresse

Une nouvelle se répand plus ou moins vite selon le nombre plus ou moins grand de messagers. À Saint-Odilon, on trouvait autant de compères que de commères. Partout, dans le petit village, on murmurait. On parlait de gare, d’autobus, de train, d’un étranger et d’une chasseresse. Au sujet de cette femme, certaines personnes embellissaient les détails : elle revenait d’un pays africain lointain, portant des trésors de chasse. Ses valises étaient, paraît-il, remplies de cornes diverses, de panaches, et même — cela, on en était sûr — de défenses d’éléphant. « Du bel ivoire », avait dit Gervaise Dupommier, une dame qui ne connaissait pas bien le genre des mots, même si elle se piquait de « perler » bien mieux que la majorité de ses concitoyens.

Il n’en fallut pas plus pour vider à nouveau la rue principale du village. Cette fois, Géraldine, la maîtresse de poste, et son amie Anita décidèrent de fermer leur établissement respectif. Deux arrivants dans la même journée, cela ne s’était jamais vu. La chose méritait une grande attention, et les éventuels clients n’auraient qu’à repasser le lendemain. Aussitôt pensé, aussitôt fait, les deux amies se retrouvèrent, place de la Gare, y rejoignant la majorité de leurs concitoyens.

Un nouveau mur humain s’était érigé en un rien de temps, cette fois devant la gare ferroviaire. La foule tendait l’oreille afin de saisir la conversation qui s’était engagée, quelques minutes auparavant, entre le maire et la visiteuse, que tout le monde surnommait déjà «la chasseresse».

Ni grande ni petite, celle-ci semblait sortir d’un autre âge : robe fleurie, sac à main, et, surtout, un chapeau que lui aurait envié un mousquetaire du roi. Elle s’exprimait beaucoup par gestes, et ceux qui ne parvenaient pas à saisir ses propos se risquaient à déchiffrer dans cette multitude de mouvements de bras la raison de sa présence dans le village.

Alphabète et Jonquille, comme toujours, occupaient la première rangée de badauds. Elles comprenaient l’échange entre le maire et la chasseresse sans même avoir à tendre l’oreille. Derrière elles, on leur demandait les derniers développements. Les deux fillettes éprouvèrent une immense déception quand la chasseresse fit signe au maire de se rapprocher et qu’elle lui parla à l’oreille. La foule émit une sorte de rumeur offusquée. Pour qui se prenait-elle, cette chasseresse pour priver les dignes citoyens de Saint-Odilon d’un spectacle si rare et si inattendu ?

Monsieur le maire, qui n’avait pas trop bien compris ce que lui avait dit la dame, lui demanda de bien vouloir répéter. Le silence se fit dans la foule. On y sentait l’espoir d’une grande nouvelle, dont on parlerait durant des jours et des jours. Déception. Tout ce que la dame crut bon de crier au maire fut :

« Vous êtes sourd, ou quoi ? »

Indignation du maire. Indignation de la foule. 

Faisant fi des yeux soudainement fâchés qui la dévisageaient, la visiteuse ordonna d’une voix qui ne souffrait aucune réplique : 

« Entrez chez vous. Et en ordre ! »

On ne savait pas si elle était sérieuse ou si elle se moquait du village au grand complet. Le constable Desprunes essaya de faire remarquer à la visiteuse qu’en tant que gardien de la paix, il était le seul habilité à donner des ordres, après monsieur le maire, évidemment. Il ne comprit jamais comment il se retrouva soudainement à la tête d’un peloton de concitoyens soigneusement rangés, deux par deux, et marchant vers une destination inconnue. Seule son oreille droite lui faisait mal et lui rappelait l’affreuse humiliation que la visiteuse lui avait fait subir. Il la sentait étirée, comme si on l’avait traîné, lui, le constable de ce village, par cet endroit particulièrement délicat de son corps.

C’est ainsi que les habitants de Saint-Odilon rentrèrent chacun et chacune chez eux. On se serait cru à la petite école quand les élèves défilaient en rang, tête basse, et dans le silence le plus complet.

Devant la gare ferroviaire, le maire ne savait pas s’il devait hurler de rage ou clamer son admiration devant une telle manifestation d’autorité. Il se contenta d’un sourire un peu niais. 

La visiteuse lui dit alors, à son grand étonnement, sur un ton toujours aussi décidé : 

« N’oubliez pas ! N’oubliez surtout pas que je suis ici incognito. Gerry-la-Terreur ne doit pas savoir que je me suis réfugiée dans votre village. Ce serait terrible, s’il l’apprenait ! »

Elle fit quelques pas vers la gare. Puis, se retournant :

« Monsieur le maire, dit-elle, si vous avez besoin d’aide, n’hésitez pas. Je serai heureuse de mettre mes méthodes maternelles à votre disposition. »

Sur ce, elle entra dans le vieux bâtiment de bois aux tons rougeâtres, la tête haute et le chapeau bien droit sur sa tête. Le maire n’eut pas le temps de faire un pas que, déjà, elle ressortait, une petite valise à la main. 

« À bientôt, Monsieur le maire », lui dit-elle en passant devant lui. 

Elle s’était exprimée de façon très douce, contrastant avec son ton précédent. Elle marcha d’un pas décidé vers la rue principale. Le maire se dit en lui-même que Saint-Odilon vivait sans doute des heures historiques.

Les citoyens, eux, quand ils la virent passer sur le trottoir, se posèrent tous la même question : comment faisait-elle pour faire entrer autant de trésors de chasse dans une si petite valise ?

Devant l’église, la nouvelle arrivée bifurqua sur sa gauche et se dirigea vers le Grand Hôtel de Saint-Odilon, le seul du village. Aussitôt qu’elle y fut entrée, une auto s’arrêta à quelque distance de là, et une fillette en descendit. Elle avait un sac de couchage solidement attaché à son dos, et une poupée de chiffons serrée contre elle. Ses yeux rougis montraient qu’elle avait pleuré. Elle se dirigea vers l’église. Sur son chemin, elle croisa monsieur le maire, qui ne lui prêta qu’une attention distraite. Ce ne fut qu’un peu plus loin que le magistrat réalisa qu’il n’avait jamais vu cette fillette avant aujourd’hui.

C’en était trop ! Il se dirigea vers sa maison, décidé à y goûter un peu de repos. C’était la première fois dans ses vingt-deux ans de magistrature qu’autant d’étrangers arrivaient en même temps à Saint-Odilon.

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Chapitre 4

Les déboires de l’étranger

Saint-Odilon, ce jour-là, allait de surprise en surprise. Devant la gare des autobus, la foule mit quelque temps à se disperser. Croyant avoir affaire à un visiteur de marque, délégué d’un lointain pays, le maire voulut serrer la main de l’inconnu. Il fut fort surpris de le trouver à ses genoux, lui baisant les pieds et multipliant les salutations et les remerciements en chantant dans une langue qui lui était tout à fait étrangère. 

Le maire ne savait plus que faire pour arrêter l’étranger. Dans les regards des quelques citoyens qui étaient restés sur la place, il crut discerner un ricanement moqueur. Cela agit sur lui comme le dard d’un insecte dans la peau de sa malheureuse victime. 

« Ça suffit », cria-t-il.

Les quelques badauds qui avaient résisté aux ordres du constable Desprunes disparurent illico, craignant les foudres du premier magistrat. Mais cela n’arrêta en rien les curieuses litanies du nouvel arrivant. 

Le maire ne savait plus à quel saint se vouer. Soudain, la petite voix de Jonquille Cadieux parvint à ses oreilles : 

« Monsieur le maire, une dame vient d’arriver à la gare. »

Jonquille arrivait en courant de la gare ferroviaire.

« Et alors ? s’enquit le maire.

— Elle dit qu’elle s’en vient à la chasse.

— À la chasse, ici ? Mais ce n’est pas la saison.

— Elle a dit… »

Jonquille se mit à hésiter, cherchant au plus profond de sa mémoire les mots exacts que la dame avait prononcés :

« Elle a dit qu’elle venait ici incognito…

— Incognito ?

— Oui, pour chasser… je ne me souviens plus quoi… »

Le maire pensa en lui-même que c’était difficile d’exercer une charge comme la sienne. Ce pensant, il laissa son premier visiteur en plan et se mit en route, direction la gare ferroviaire. 

L’inconnu choisit ce moment pour parler en langage plus clair pour les auditeurs de Saint-Odilon. Il voulut remercier le maire de son accueil, mais il se heurta au vide. Malgré son poids, le maire était tout de même agile et il pouvait marcher assez vite. L’inconnu regarda de tous les côtés, se rendit compte qu’il était maintenant seul sur la place… et se mit à pleurer à chaudes larmes.

Si un spectateur à l’oreille attentive s’était trouvé sur la place à ce moment, il aurait entendu ces mots à travers les sanglots de l’étranger : 

« Grand Brahma ! Pourquoi on ne chante pas le bonjour dans le Québec ? »

Tournant le dos à la place déserte, il entra dans la gare des autobus pour y prendre son bagage.

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Chapitre 3

La maison

Dollard n’avait que quelques minutes à marcher pour arriver chez lui. En quelques minutes, en effet, on quittait le village et son activité pour découvrir « une oasis de paix et de calme ». Dollard avait lui-même décrit sa maison de cette façon dans une rédaction à l’école. Il était jeune à ce moment-là… Chaque fois qu’il revenait du village, chaque jour ou presque, il avait cette pensée qui le faisait d’abord sourire, puis l’attristait un peu. Il pensait à sa jeunesse et à ses parents, qui étaient décédés, il y avait de cela plusieurs années. Il n’était pas vraiment triste, car la vue de sa maison le consolait…

On aurait dit une maison pour jouer. Elle semblait irréelle. Pourtant, elle était solidement construite de bon bois et recouverte de bardeaux. Même si elle était vieille, cela ne se sentait pas. Elle était joliment décorée et entourée d’arbres et de fleurs. Une clôture blanche terminait l’ensemble. Dollard entretenait son petit domaine avec amour, en souvenir de ses grands-parents et de ses parents, qui l’avaient habitée avant lui. 

« Salut, Dollard.

— Salut, Étienne », lui répondit Dollard.

Étienne, comme à l’accoutumée, sortait son chevalet, une toile et des pinceaux. C’était l’artiste du village. Il était arrivé, un matin, voilà quelques années de cela, et il avait loué une petite remise chez monsieur Desgranges, le voisin de Dollard. Au village, on faisait souvent appel à ses talents d’artiste. Il était en quelque sorte le poète et le peintre officiel du village. Il écrivait aussi des histoires pour les enfants. Il les leur racontait, le samedi matin, au moment d’une activité qu’il avait appelée « Les matinées enfantines ». Une fois l’an, il présentait une exposition de ses œuvres au sous-sol de l’église. C’était chaque fois, un franc succès. 

Dollard se dirigea vers Étienne. Il ne voulait pas le déranger, mais il brûlait de lui raconter comment le village lui avait semblé étrange durant sa promenade matinale. Mais Étienne ne l’écoutait pas. Suivant son inspiration, il traçait des traits de couleur sur sa toile. Quand Dollard se rendit compte qu’il parlait tout seul, il décida de rentrer chez lui. Bien sûr, Étienne était un artiste habité par son inspiration. Il aurait tout de même bien aimé trouver chez lui une oreille attentive. 

« Quelque chose ne va pas, Dollard ? s’enquit Étienne, qui était subitement revenu sur terre.

— Non, non… », lui répondit Dollard, un peu mélancolique comme lorsque le soleil est beau, que les oiseaux chantent — ceux de Saint-Odilon-du-Petit-Ruisseau avaient un chant à nul autre pareil — et que l’on n’a personne à qui le dire.

D’un haussement d’épaules, Dollard chassa les idées grises et entra chez lui. La vue de sa cuisine, son lieu de séjour préféré, lui rendit sa vigueur et son entrain. Il se dirigea vers l’escalier qui montait au grenier. Mais au lieu d’y monter, il regarda plutôt sous ses marches.

« Capsule ? »

Dollard scruta le dessous de l’escalier. Rien.

« Capsule, où es-tu? »

Comme tous les matins, Dollard se mit donc à la recherche de Capsule, son iguane qu’il adorait. Étienne lui avait bien fait remarquer que cet animal était repoussant à regarder, mais rien n’y avait fait. Dollard s’était aussitôt attaché à son iguane, et cette petite bête et lui étaient devenus des amis inséparables. Une amitié que Dollard souhaitait éternelle les liait.

Capsule était arrivé dans la vie de Dollard d’une manière un peu étrange. Un missionnaire aventurier de passage à Saint-Odilon, une sorte de père Ambroise[1], lui avait laissé l’animal qu’il avait ramené clandestinement du Mexique. Chaque jour, Dollard et Capsule jouaient au chat et à la souris. Dollard, le chat, essayait de débusquer Capsule, sa souris aux allures préhistoriques. Le jeu se compliquait quand l’iguane trouvait une nouvelle cachette…

Ce matin-là, Dollard mit plus d’une demi-heure à trouver son amie. Elle s’était glissée derrière la glacière, une pièce de mobilier que Dollard avait conservée, se refusant à la modernité d’un réfrigérateur électrique. Heureux d’avoir retrouvé Capsule, il lui donna sa nourriture de la journée, menu invariable : laitue et céleri.

Ceci étant fait, il s’installa à sa table de cuisine et retrouva avec un plaisir toujours renouvelé sa collection de cartes postales soigneusement classées par pays et rangées dans un ordre parfait.

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Le Grenier

Chapitre 2

L’étranger

La place devant la gare des autobus était bondée. Des bébés dans les bras de leur maman jusqu’aux vieillards à barbe blanche, tout le village semblait s’y être rassemblé. C’est ce que remarqua Alphabète quand elle vit, devant elle, cette foule, sorte de barrière humaine interdisant le passage à qui que ce soit. Mais, malgré sa timidité, elle voulait voir, et elle prit les moyens pour y arriver. Elle se faufila lentement mais sûrement, tassant délicatement un bras, une jambe qui bloquaient le passage. Elle aboutit, à sa grande honte, entre monsieur le maire, qui semblait déguisé pour l’occasion, et le constable Desprunes, qui hésitait à demander aux gens de circuler. 

À la vue d’Alphabète, qui ressemblait à un jeune haricot poussant entre une grosse tomate — le maire — et une touffe de laitue frisée — la tête du constable ressemblant à ce légume —, ce dernier prit rapidement une décision. Il respira, se racla la gorge et cria un « Circulez ! » tonitruant. Ce mot fut très mal accueilli par le maire qui, de ses yeux myopes, lança un regard plus que perçant au constable, qui se vit déjà chômeur, seul et abandonné de tous. 

Chose curieuse : personne ne bougea. Ça aussi, Alphabète le remarqua. Habituellement, le constable Desprunes se faisait obéir au doigt et à l’œil, mais, ce matin-là, rien. Pas un souffle. Pas un mouvement. La population de Saint-Odilon-du-Petit-Ruisseau attendait. Alphabète remarqua alors que les chats du village s’étaient rassemblés d’un côté de la gare des autobus tandis que les chiens, leurs ennemis jurés, s’étaient rassemblés de l’autre. Plus étonnant encore, une multitude d’oiseaux observaient la scène, bien rangés sur les fils électriques ou téléphoniques. 

Au fait, se demandait Alphabète, où est-il, ce voyageur ? Elle regarda autour d’elle et aperçut Jonquille Cadieux, son aide dans ses travaux de couture, au couvent. Elle décida de la rejoindre en se faufilant à nouveau, telle une petite couleuvre dans les broussailles.

« Allô, Alphabète », cria Jonquille. 

Un murmure désapprobateur accueillit cette exclamation enfantine. La foule voulait du silence. Alphabète chuchota donc à l’oreille de Jonquille.

« On ne l’a pas encore vu, répondit cette dernière. Il est dans le terminus. C’est monsieur Descerises, le gérant de la banque, qui a dit à sa femme qu’un monsieur bizarrement habillé voyageait dans le même autobus que lui. »

La foule gardait les yeux rivés sur la double porte de la gare. On spéculait. On se demandait à quoi pourrait bien ressembler ce voyageur. Que pouvait-il avoir de si spécial ? Madame Descerises avait peut-être exagéré. Cela lui arrivait… assez souvent. On était même habitué à ses extravagances. Sa langue bien pendue avait noirci plus d’une réputation dans Saint-0dilon.

On commençait à douter. Le gérant de la banque et sa femme avaient peut-être inventé cette histoire de toutes pièces. Monsieur le maire suait à grosses gouttes et sa tête en tomate mûrissait à vue d’œil. Il décida de rentrer chez lui. Il en avait assez d’attendre. Il donna même l’ordre au constable Desprunes de faire évacuer la place. 

Respiration, raclement de gorge, ordre : 

« Circulez ! », cria le constable. 

Déçue, la foule obéit. Comme l’ordre venait du maire — on connaissait son mauvais caractère —, pas question de désobéir. Lentement, les gens tournèrent le dos à la gare et prirent le chemin de leur maison ou de leur commerce. Les chats, les chiens et les oiseaux ne bougèrent pas. Ils semblaient savoir que quelque chose d’inhabituel se produirait. 

C’est à ce moment précis que tout le monde figea sur place en entendant une voix, un accent et une expression qui n’avaient rien de familier pour les habitants de Saint-Odilon. L’étranger était enfin sorti de la gare, heureux de voir la foule se disperser. Sa timidité l’avait retenu à l’intérieur tout ce temps. Mais, aussitôt qu’il eut mis un pied dehors, deux petits rires vinrent agacer son oreille fine. Alphabète et Jonquille n’étaient pas loin… Et ce fut pour exprimer sa déception et sa peine de susciter des rires que l’étranger s’écria : 

« Par Brahma ! »

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Le Grenier

Chapitre 1

Dollard Desbouleaux

Dollard Desbouleaux se promenait lentement dans le village. Il aimait prendre le temps de regarder les maisons, les arbres, les gens surtout. Rue principale, il en rencontrait beaucoup… habituellement. 

Ce matin-là, personne. La rue principale ressemblait à un désert, où des maisons seraient bâties, des autos stationnées, mais sans personne pour donner vie à tout cela.

Ce n’est que lorsqu’il s’arrêta au bureau de poste que Dollard réalisa vraiment la situation. En effet, celui-ci étant le centre des rencontres de tout le village, les commères et les compères y avaient établi leur quartier général. Or, ce matin-là, personne : nul compère, nulle commère. Ni au magasin Desruisseaux, le seul de Saint-Odilon, où Dollard se rendit par la suite. Personne! Même les chats et les chiens semblaient avoir déserté Saint-Odilon-du-Petit-Ruisseau. Que se passait-il? On n’avait pourtant rien annoncé de grave à la radio.

Dollard était tellement absorbé dans ses pensées qu’au coin d’une rue il faillit écraser la petite Alphabète Durocher, qui courait à s’en rendre l’âme. Après les excuses d’usage — Dollard adorait parler avec Alphabète à cause de son accent, celui d’Haïti, son pays natal — il apprit qu’un «étranger étrange étrangement» venait d’arriver par le premier autobus du matin. On aurait dit qu’Alphabète multipliait à souhait les mots avec des « r » pour mieux les déguiser en quelque chose de doux et de chantant.

Dollard, souriant à cette idée, ne se rendit pas compte du départ de la jeune fille. Il la chercha des yeux et la vit courir et tourner au coin de la mairie pour descendre vers la gare des autobus. Il fallait qu’il soit bien étrange, ce voyageur, pour que le village en entier se déplace pour l’accueillir. Pas curieux de nature, Dollard faillit pourtant suivre le même chemin qu’Alphabète. À bien y penser, il se dit que, si ce voyageur était à Saint-Odilon pour quelques jours, il le rencontrerait bien.

Dollard rebroussa chemin, prenant la route qui conduisait à sa petite maison, un peu en retrait du village. 

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Le grenier

Préambule

Cette histoire se passe à Saint-Odilon-du-Petit-Ruisseau, à la fin des années 1950. Elle a d’abord été racontée dans ce roman, écrit en 1971. Après avoir été accepté par une maison d’édition, celui-ci fut ensuite refusé par la nouvelle directrice, qui se voulait alors la « papesse » de l’édition jeunesse. Je le « classai » donc parmi mes autres productions théâtrales et littéraires. 

En le publiant sur mon blogue (pgue.blog), chapitre après chapitre, j’ai voulu en garder la fraîcheur… et les imperfections. J’avais vingt-quatre ans quand je l’écrivis, un été durant et une partie de l’automne, au chalet de mon frère, à Hudson Heignts. J’aime retrouver celui que j’étais à cette époque. On ne se surprendra pas de certaines particularités… La rectitude politique n’avait pas encore fait les ravages qu’elle ferait plus tard dans le monde de l’édition. Le roman avait pourtant un certain parti-pris féministe, surtout dans le personnage d’Antoinette. 

Entre avril 1975 et juin 1979, j’adaptai le roman pour la télévision de Radio-Canada. Le Grenier devint alors une série télévisée.

Réalisateurs : Maurice Falardeau et Claude Poulin

Assistante à la réalisation (scripte assistante) : Michèle Perrier

Assistants à la production (régisseurs) : Claude Joly et Claude Laferrière

Musique originale : Marie Bernard

Décors : Hubert Poirier et Monique Lefrançois

Costumes : Michèle Forget, Claudette Picard

La toile qui servait de décor aux génériques d’ouverture et de fermeture était une œuvre de Frédéric Back. À la fin de la diffusion de la série, le directeur de la section jeunesse, avec la permission de monsieur Back, me l’offrit. Cette toile avait une grande valeur pour moi. En effet, monsieur Back s’était inspiré d’une photo de l’environnement de ma maison familiale à Mont-Rolland pour créer celui de la maison de Dollard Desbouleaux. Malheureusement, les gardiens m’en interdirent la sortie de Radio-Canada, même si le directeur de la section jeunesse insista auprès d’eux. J’appris quelques années plus tard qu’elle avait été détruite, comme tout le décor d’ailleurs. Hélas !

Distribution :

Dollard Desbouleaux                     Yvon Bouchard

Antoinette Orthographe                Hélène Loiselle

Sadhu Bidishah                             Gérard Poirier

Frimousse                                     Marielle Bernard

Étienne                                         Robert Duparc

Pondichéry                                     Denise Daudelin

Alphabète Durocher                       Martine Rouzier

Mustapha Aroun Al’Arachide         Gaétan Labrèche

Matante                                         Monique Aubry

Grand-maman Desbouleaux          Lise Lasalle

Postière                                           Mirielle Lachance

Mme Desruisseaux                            Mireille Thibeault

Jonquille Cadieux                            Mireille Lagacé

Monsieur Desgranges                     Edgar Fruitier

En 1982, Raymond Plante, alors directeur de l’édition jeunesse chez Québec Amérique, me demanda un roman pour sa nouvelle collection. Je pensai alors à publier celui qui avait donné vie à la série télévisée, mais, me ravisant, je décidai d’écrire plutôt une aventure de Sadhu Bidishah intitulée Pas d’hiver ! Quelle misère !Publié en 1983, il connut un grand succès, malgré la descente en flammes d’une autre « papesse » autoproclamée de l’édition jeunesse dans les pages du Devoir.

Est-ce mon passé religieux, mais les papesses et les papes autoproclamés m’insupportent. 

Le premier chapitre… dans les jours suivants.

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Histoires de famille — Chapitre 12

Retour à la vie ordinaire — Juillet 1933

Le voyage de noces a duré l’espace d’un éclair, pense Marie-Rose. Le retour à la vie normale lui pèse. Le fleuve lui manque plus qu’avant. Et les épinettes noires semblent encore plus tristes qu’à son arrivée à Montfort. Je ne m’y ferai jamais, soupire-t-elle.

Effectivement, les Laurentides ne feront jamais totalement son bonheur. Elle y passera pourtant toute sa vie : Montfort (1928), Morin-Heights (1932), Mont-Rolland (1942), Sainte-Adèle (1972 à 2004). Chaque été, elle vivra quelques jours de bonheur intense en retrouvant sa mère au Cap-Saint-Ignace, trois de ses sœurs, sans compter ses oncles et cousins Gamache à L’Anse-à-Gilles. Et le fleuve !

Marc, lui, est heureux d’avoir enfin rencontré ses beaux-parents. Joseph-Édouard lui a semblé plus sévère que Philias. Il paraît que son beau-père est malade, mais qu’il ne veut pas en parler. Joséphine, elle, est comme de la bonne tire d’érable. Il l’a aimée drette en la voyant.

***

La nuit suivant leur retour, Marc dort et ronfle tandis que Marie-Rose essuie ses larmes d’ennui — déjà — avec un mouchoir qu’elle a brodé au couvent du Cap-Saint-Ignace durant ses études.  

La vie reprend son cours. Après le bon déjeuner que Marie-Rose lui a préparé, Marc met ses overhalls et part travailler avec son père au moulin à scie et à la boutique à bois. Il a fallu deux de ses frères pour le remplacer durant son absence, paraît-il. Philias ne les a pas trouvés très vaillants à comparer avec son plus vieux. 

À cette époque, la famille semblait commencer par l’arrivée du premier fils. Léondina avait perdu trois bébés avant de donner la vie à Flora. Philias était content. Mais, quand Marc s’est pointé le bout du nez, deux ans plus tard, là, il a été très content ! Il aura d’autres garçons, mais le premier, c’est pas pareil. Que l’on n’aille pas croire qu’il n’aimait pas ses autres enfants. Ce serait mal le connaître. Mais disons qu’il a longtemps eu une petite préférence pour Marc. Ce faible pour son fils aîné s’est de beaucoup atténué quand celui-ci a décidé de voler de ses propres ailes vers Mont-Rolland, au bord du ruisseau Saint-Louis. Philias a-t-il pris cela comme un abandon ? Nous ne le saurons jamais. 

(Je reviendrai sur cette période difficile dans la deuxième partie de mes histoires de famille, période Mont-Rolland 1942-1972.) 

Marie-Rose reprend son ordinaire : les repas, le ménage, le lavage. Tout ce qu’une bonne épouse d’alors doit faire. Et bien faire. Ses amies, en grande partie anglophones, l’invitent à prendre le thé. Les belles attentions de Léondina l’aident à chasser un peu sa tristesse. L’orgueilleuse Marie-Rose se permettra même une fois, une seule, de pleurer dans les bras de sa belle-mère ! C’est tout dire de la relation entre ces deux femmes «étrangères» au pays d’en haut, chacune à sa façon.

Dans le même ordre du retour des choses, M. (celle que l’on ne doit pas nommer) a repris ses commérages. Elle guette Marie-Rose chaque fois qu’elle la rencontre. Les semaines passent. Les mois passent…

Finalement, les années passent, et Marie-Rose n’affiche toujours pas de rondeurs qui laisseraient présager une grossesse.

Les choses dégénèrent quand, chez monsieur Corbeil, M. exprime publiquement sa douleur de voir que la femme de son neveu Maxime «empêche la famille». Elle était pourtant convaincue qu’elle était une bonne catholique. Madame Corbeil qui, de sa cuisine, entend la conversation, entre d’un bon pas dans le salon de barbier de son mari, et dit à M. que « la calomnie aussi, c’est un péché », pour aussitôt tourner les talons et retourner à la préparation de son repas. 

Madame Corbeil, une amie de Léondina, ne peut garder pour elle les horreurs qu’elle a entendu sortir de la bouche de M. Elle veut surtout protéger Marie-Rose des ragots et des colportages. Léondina n’est pas étonnée. Mais, en bonne chrétienne, elle se garde de faire quelque commentaire que ce soit sur sa belle-sœur, qu’elle ne porte pourtant pas dans son cœur. Elle remercie madame Corbeil de l’avoir mise au courant. 

Malheureusement, elle ne pourra pas faire grand-chose pour changer la situation. Le mal est fait. La guerre à l’ancienne maîtresse d’école est reprise, et elle s’envenime. On la montre du doigt. On murmure « chrétiennement » sur son passage. On plaint son pauvre mari. 

Les commères, et quelques compères, il faut le dire, ne le savent heureusement pas, mais le curé de Saint-Sauveur, celui qui a marié Marc et Marie-Rose, refuse même de lui donner l’absolution. Désemparée, elle doit se rendre, par la track, chez les pères de l’orphelinat de Montfort. L’un d’eux l’écoute en confession et l’absout de ses péchés. Il a compris que cette femme n’y est pour rien dans le fait qu’elle ne tombe pas enceinte. Marie-Rose se sent délivrée.

Pourtant, la vie devient infernale. Même Marc se voit refuser l’absolution par le curé de Saint-Sauveur parce qu’« il ne fait pas son devoir ». Il s’en ouvrira à Marie-Rose. La seule manifestation de sa déception sera un : «Ça parle au yâbe !» Se rendra-t-il à Montfort lui aussi ? L’histoire ne le dit pas. 

Quant aux calomnies de sa tante, il ne semble pas s’en soucier outre mesure. 

«Qu’essé qu’tu veux que j’fasse ? répète-t-il à Marie-Rose.

— Tu pourrais lui parler. C’est ta tante après tout. Lui dire qu’on essaye, mais que je tombe pas enceinte.

— Ça va faire de la chicane dans la famille. »

Sur ces paroles peu encourageantes, Marie-Rose retourne à sa lecture. Heureusement qu’elle aime lire. Ses amies anglophones lui prêtent des livres. Ce soir, elle relit pour la enième fois, La porteuse de pain, un roman de Xavier de Montépin, que son amie, madame Savaria, de Montfort et de Montréal, lui a offert pour son trentième anniversaire. Un pur mélodrame. Rien de bien remontant.

***

Comme Marie-Rose le répétera toute sa vie : «Un malheur n’arrive jamais sans un autre !» Au mois d’août 1937, Joseph-Édouard, son père, meurt à L’Anse-à-Gilles. Elle ne l’a pas revu depuis son voyage de noces, quatre ans auparavant. Elle le savait malade. Toujours les mêmes maux de tête qui le faisaient hurler dans la grange où il se réfugiait.

Elle prend le train, seule, habillée, chapeautée et chaussée de noir, comme le veulent les règles d’alors concernant le deuil. Un jour, sa sœur Laura dira : « Rose a toujours été braillarde. Mais, quand papa est mort, on a eu peur qu’elle se noie. »

Plus tard, beaucoup plus tard, chaque fois que Marie-Rose parlera du décès de son père, une grande tristesse l’envahira. Elle repensera aussi au courage de sa mère, se retrouvant « propriétaire » d’une immense terre, dont elle ne savait que faire. Son aîné, Joseph-Édouard, était entré en communauté. L’autre garçon, Édouard, vivait en Mauricie. Grande croyante, Joséphine s’en est remise au bon Dieu. Malheureusement, ses desseins sont insondables. Quelques années plus tard, flouée par son propre notaire, Joséphine vendra sa terre à une autre famille de L’Anse-à-Gilles pour une bouchée de pain. Le pain de l’humiliation d’un Dieu qui ne l’a pas exaucée. 

***

Un dimanche, juste avant que Marc et Marie-Rose rentrent chez eux après le repas dominical, Léondina décide de leur parler. 

«Pourquoi vous verriez pas un docteur ?

— Pour qu’essé faire ? demande Marc.

— Peut-être qu’un de vous deux a un problème… (elle baisse la voix) aux organes.

— C’t’à crère», rétorque Marc. 

Marie-Rose trouve l’idée intéressante, si l’on peut dire. Elle la retourne dans sa tête, la nuit suivante. 

Marc, lui, ne veut pas entendre parler de docteur. Sa vie durant, le mot « docteur » le révulsera. 

Quelques jours plus tard, autour d’une bonne tasse de thé, Léondina aborde franchement le sujet avec Marie-Rose. 

«La meilleure façon de savoir ce qui va pas, c’est de voir un docteur. Je vas écrire à une dame que je connais à Montréal. Elle a été opérée et elle a eu onze enfants. »

Marie-Rose pâlit. Onze enfants ! Un seul lui suffirait, si le bon Dieu le voulait. Elle prie pourtant sainte Anne tous les soirs. Mais celle-ci semble faire la sourde oreille.

***

Un soir, vers 6 heures, juste avant que Marc rentre chez lui après le travail, Léondina lui dit qu’elle veut parler à Marie-Rose. Que c’est important ! Sans se douter de son «importance», il lui fait le message. 

Le lendemain après-midi, après son ordinaire, Marie-Rose entre chez ses beaux-parents. Léondina la fait passer à la cuisine, comme d’habitude. Le salon ne sert que dans les grandes occasions. Gabrielle, la sœur de Marc et grande amie de Marie-Rose, a fait une tarte et préparé du thé. Léondina donne un papier à sa belle-fille, où elle a écrit le nom du docteur Arthur Magnan, à Montréal.

Aussitôt rentrée chez elle, Marie-Rose écrit à Alice, sa sœur. Elle lui demande, si elle le veut bien, de se rendre au bureau du docteur Magnan et de prendre un rendez-vous pour elle. En postant la lettre le lendemain matin, Marc ne sait pas ce qui se trame.

Une autre lettre, et Alice annonce à sa sœur qu’elle a rendez-vous avec le docteur Magnan. Marie-Rose reprend espoir. 

Pour l’heure, elle se demande comment annoncer la nouvelle à Marc. Elle commence une neuvaine à sainte Anne, qui, elle en est convaincue, l’inspirera.

***

Montréal, février 1938. 

Marie-Rose est hospitalisée à Notre-Dame. Le docteur Magnan l’a examinée, quelques semaines auparavant. Son « intérieur » n’est pas propice à recevoir un bébé, paraît-il. Mais on peut contourner la difficulté, et elle pourra «peut-être» avoir un enfant.

«Mais, un, pas plus, si vous voulez vivre assez longtemps pour le voir grandir», conclut le médecin.

Marie-Rose est au septième ciel ! 

Marc le sera moins, quelques semaines plus tard, quand il devra payer les coûts de l’opération et ceux de l’hospitalisation. Les Sœurs grises, qui dirigent l’hôpital, ne font de cadeau à personne : si Marc ne paie pas, Marie-Rose restera à l’hôpital jusqu’à ce que la facture soit payée jusqu’à la dernière cenne. Sa paye de 10 $ par semaine couvre le loyer — il a appris qu’en fait, son père n’avait payé que les deux premiers mois de la maison qu’il lui a «donnée» en cadeau de noces —, la nourriture, les vêtements.

***

Chaque été, le couple déménage à l’étage de sa maison et loue le rez-de-chaussée à des vacanciers qui y passent une ou deux semaines. Marie-Rose prépare les repas, fait le ménage et voit au confort de ses hôtes. 

En cet été 1938, elle fait neuvaine sur neuvaine pour que les «tentatives» réussissent — elle ne sait pas trop comment évoquer la chose à sainte Anne. Elle rêve de bedaine bien ronde, de layette, du berceau que Marc fabriquera de ses mains si habiles. Curieusement, elle ne pense pas aux douleurs de l’accouchement. 

Mais les rêves ne font parfois pas bon ménage avec la réalité. Cet été-là, des vacanciers devront être relogés chez une connaissance. Marie-Rose est trop fatiguée. Elle doit se reposer. 

Léondina décide de s’occuper de sa belle-fille et de voir à ce qu’elle lui donne un beau bébé, garçon ou fille, peu importe. Elle lui fait parvenir de la nourriture par l’un ou l’autre de ses fils. Fernand insiste souvent pour le faire. Il aime beaucoup son ancienne maîtresse d’école. Mais ce n’est pas la seule raison… Sur son chemin, il croise quelques jeunes filles de son âge qui lui plaisent bien. Il rêve de se laisser pousser une moustache. Il a encore des croûtes à manger… Mais, quelques années plus tard, il en arborera une superbe tout en finesse. Il fera battre le cœur d’une certaine Madeleine, de Montréal… Mais n’anticipons pas et rassurons tout de suite le lecteur et la lectrice : Géraldine Castonguay sera la femme de sa vie. 

***

Un soir du mois d’août, Marc rentre du moulin. Marie-Rose pleure à chaudes larmes. Même s’il n’est pas très sentimental, il ne s’en inquiète pas moins. 

La table est mise. Marie-Rose sert son mari. Quand elle s’assoit à son tour, elle regarde Marc dans les yeux. Ses larmes se transforment en sourire. 

« Je suis enceinte. Tu vas être papa. »

La cuillerée de soupe s’est arrêtée près de la bouche de Marc, mais sans l’atteindre. Ce n’est pas dans ses habitudes, mais là, il est sidéré. Il se lève, donne un petit baiser à Marie-Rose, et sort de la maison.

« Y faut qu’j’aille annoncer ça à pâpâ et à moman ! », dit-il avant de sortir.

C’est au tour de Marie-Rose d’être sidérée. Elle ne s’attendait pas à un tel débordement d’émotion de la part de Marc. Elle sourit en caressant son ventre. 

Avant de s’endormir, ce soir-là, elle remercie sainte Anne de l’avoir exaucée. Elle commence sur le champ une nouvelle neuvaine, d’action de grâce, cette fois.

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