Retour à la vie ordinaire — Juillet 1933
Le voyage de noces a duré l’espace d’un éclair, pense Marie-Rose. Le retour à la vie normale lui pèse. Le fleuve lui manque plus qu’avant. Et les épinettes noires semblent encore plus tristes qu’à son arrivée à Montfort. Je ne m’y ferai jamais, soupire-t-elle.
Effectivement, les Laurentides ne feront jamais totalement son bonheur. Elle y passera pourtant toute sa vie : Montfort (1928), Morin-Heights (1932), Mont-Rolland (1942), Sainte-Adèle (1972 à 2004). Chaque été, elle vivra quelques jours de bonheur intense en retrouvant sa mère au Cap-Saint-Ignace, trois de ses sœurs, sans compter ses oncles et cousins Gamache à L’Anse-à-Gilles. Et le fleuve !
Marc, lui, est heureux d’avoir enfin rencontré ses beaux-parents. Joseph-Édouard lui a semblé plus sévère que Philias. Il paraît que son beau-père est malade, mais qu’il ne veut pas en parler. Joséphine, elle, est comme de la bonne tire d’érable. Il l’a aimée drette en la voyant.
***
La nuit suivant leur retour, Marc dort et ronfle tandis que Marie-Rose essuie ses larmes d’ennui — déjà — avec un mouchoir qu’elle a brodé au couvent du Cap-Saint-Ignace durant ses études.
La vie reprend son cours. Après le bon déjeuner que Marie-Rose lui a préparé, Marc met ses overhalls et part travailler avec son père au moulin à scie et à la boutique à bois. Il a fallu deux de ses frères pour le remplacer durant son absence, paraît-il. Philias ne les a pas trouvés très vaillants à comparer avec son plus vieux.
À cette époque, la famille semblait commencer par l’arrivée du premier fils. Léondina avait perdu trois bébés avant de donner la vie à Flora. Philias était content. Mais, quand Marc s’est pointé le bout du nez, deux ans plus tard, là, il a été très content ! Il aura d’autres garçons, mais le premier, c’est pas pareil. Que l’on n’aille pas croire qu’il n’aimait pas ses autres enfants. Ce serait mal le connaître. Mais disons qu’il a longtemps eu une petite préférence pour Marc. Ce faible pour son fils aîné s’est de beaucoup atténué quand celui-ci a décidé de voler de ses propres ailes vers Mont-Rolland, au bord du ruisseau Saint-Louis. Philias a-t-il pris cela comme un abandon ? Nous ne le saurons jamais.
(Je reviendrai sur cette période difficile dans la deuxième partie de mes histoires de famille, période Mont-Rolland 1942-1972.)
Marie-Rose reprend son ordinaire : les repas, le ménage, le lavage. Tout ce qu’une bonne épouse d’alors doit faire. Et bien faire. Ses amies, en grande partie anglophones, l’invitent à prendre le thé. Les belles attentions de Léondina l’aident à chasser un peu sa tristesse. L’orgueilleuse Marie-Rose se permettra même une fois, une seule, de pleurer dans les bras de sa belle-mère ! C’est tout dire de la relation entre ces deux femmes «étrangères» au pays d’en haut, chacune à sa façon.
Dans le même ordre du retour des choses, M. (celle que l’on ne doit pas nommer) a repris ses commérages. Elle guette Marie-Rose chaque fois qu’elle la rencontre. Les semaines passent. Les mois passent…
Finalement, les années passent, et Marie-Rose n’affiche toujours pas de rondeurs qui laisseraient présager une grossesse.
Les choses dégénèrent quand, chez monsieur Corbeil, M. exprime publiquement sa douleur de voir que la femme de son neveu Maxime «empêche la famille». Elle était pourtant convaincue qu’elle était une bonne catholique. Madame Corbeil qui, de sa cuisine, entend la conversation, entre d’un bon pas dans le salon de barbier de son mari, et dit à M. que « la calomnie aussi, c’est un péché », pour aussitôt tourner les talons et retourner à la préparation de son repas.
Madame Corbeil, une amie de Léondina, ne peut garder pour elle les horreurs qu’elle a entendu sortir de la bouche de M. Elle veut surtout protéger Marie-Rose des ragots et des colportages. Léondina n’est pas étonnée. Mais, en bonne chrétienne, elle se garde de faire quelque commentaire que ce soit sur sa belle-sœur, qu’elle ne porte pourtant pas dans son cœur. Elle remercie madame Corbeil de l’avoir mise au courant.
Malheureusement, elle ne pourra pas faire grand-chose pour changer la situation. Le mal est fait. La guerre à l’ancienne maîtresse d’école est reprise, et elle s’envenime. On la montre du doigt. On murmure « chrétiennement » sur son passage. On plaint son pauvre mari.
Les commères, et quelques compères, il faut le dire, ne le savent heureusement pas, mais le curé de Saint-Sauveur, celui qui a marié Marc et Marie-Rose, refuse même de lui donner l’absolution. Désemparée, elle doit se rendre, par la track, chez les pères de l’orphelinat de Montfort. L’un d’eux l’écoute en confession et l’absout de ses péchés. Il a compris que cette femme n’y est pour rien dans le fait qu’elle ne tombe pas enceinte. Marie-Rose se sent délivrée.
Pourtant, la vie devient infernale. Même Marc se voit refuser l’absolution par le curé de Saint-Sauveur parce qu’« il ne fait pas son devoir ». Il s’en ouvrira à Marie-Rose. La seule manifestation de sa déception sera un : «Ça parle au yâbe !» Se rendra-t-il à Montfort lui aussi ? L’histoire ne le dit pas.
Quant aux calomnies de sa tante, il ne semble pas s’en soucier outre mesure.
«Qu’essé qu’tu veux que j’fasse ? répète-t-il à Marie-Rose.
— Tu pourrais lui parler. C’est ta tante après tout. Lui dire qu’on essaye, mais que je tombe pas enceinte.
— Ça va faire de la chicane dans la famille. »
Sur ces paroles peu encourageantes, Marie-Rose retourne à sa lecture. Heureusement qu’elle aime lire. Ses amies anglophones lui prêtent des livres. Ce soir, elle relit pour la enième fois, La porteuse de pain, un roman de Xavier de Montépin, que son amie, madame Savaria, de Montfort et de Montréal, lui a offert pour son trentième anniversaire. Un pur mélodrame. Rien de bien remontant.
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Comme Marie-Rose le répétera toute sa vie : «Un malheur n’arrive jamais sans un autre !» Au mois d’août 1937, Joseph-Édouard, son père, meurt à L’Anse-à-Gilles. Elle ne l’a pas revu depuis son voyage de noces, quatre ans auparavant. Elle le savait malade. Toujours les mêmes maux de tête qui le faisaient hurler dans la grange où il se réfugiait.
Elle prend le train, seule, habillée, chapeautée et chaussée de noir, comme le veulent les règles d’alors concernant le deuil. Un jour, sa sœur Laura dira : « Rose a toujours été braillarde. Mais, quand papa est mort, on a eu peur qu’elle se noie. »
Plus tard, beaucoup plus tard, chaque fois que Marie-Rose parlera du décès de son père, une grande tristesse l’envahira. Elle repensera aussi au courage de sa mère, se retrouvant « propriétaire » d’une immense terre, dont elle ne savait que faire. Son aîné, Joseph-Édouard, était entré en communauté. L’autre garçon, Édouard, vivait en Mauricie. Grande croyante, Joséphine s’en est remise au bon Dieu. Malheureusement, ses desseins sont insondables. Quelques années plus tard, flouée par son propre notaire, Joséphine vendra sa terre à une autre famille de L’Anse-à-Gilles pour une bouchée de pain. Le pain de l’humiliation d’un Dieu qui ne l’a pas exaucée.
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Un dimanche, juste avant que Marc et Marie-Rose rentrent chez eux après le repas dominical, Léondina décide de leur parler.
«Pourquoi vous verriez pas un docteur ?
— Pour qu’essé faire ? demande Marc.
— Peut-être qu’un de vous deux a un problème… (elle baisse la voix) aux organes.
— C’t’à crère», rétorque Marc.
Marie-Rose trouve l’idée intéressante, si l’on peut dire. Elle la retourne dans sa tête, la nuit suivante.
Marc, lui, ne veut pas entendre parler de docteur. Sa vie durant, le mot « docteur » le révulsera.
Quelques jours plus tard, autour d’une bonne tasse de thé, Léondina aborde franchement le sujet avec Marie-Rose.
«La meilleure façon de savoir ce qui va pas, c’est de voir un docteur. Je vas écrire à une dame que je connais à Montréal. Elle a été opérée et elle a eu onze enfants. »
Marie-Rose pâlit. Onze enfants ! Un seul lui suffirait, si le bon Dieu le voulait. Elle prie pourtant sainte Anne tous les soirs. Mais celle-ci semble faire la sourde oreille.
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Un soir, vers 6 heures, juste avant que Marc rentre chez lui après le travail, Léondina lui dit qu’elle veut parler à Marie-Rose. Que c’est important ! Sans se douter de son «importance», il lui fait le message.
Le lendemain après-midi, après son ordinaire, Marie-Rose entre chez ses beaux-parents. Léondina la fait passer à la cuisine, comme d’habitude. Le salon ne sert que dans les grandes occasions. Gabrielle, la sœur de Marc et grande amie de Marie-Rose, a fait une tarte et préparé du thé. Léondina donne un papier à sa belle-fille, où elle a écrit le nom du docteur Arthur Magnan, à Montréal.
Aussitôt rentrée chez elle, Marie-Rose écrit à Alice, sa sœur. Elle lui demande, si elle le veut bien, de se rendre au bureau du docteur Magnan et de prendre un rendez-vous pour elle. En postant la lettre le lendemain matin, Marc ne sait pas ce qui se trame.
Une autre lettre, et Alice annonce à sa sœur qu’elle a rendez-vous avec le docteur Magnan. Marie-Rose reprend espoir.
Pour l’heure, elle se demande comment annoncer la nouvelle à Marc. Elle commence une neuvaine à sainte Anne, qui, elle en est convaincue, l’inspirera.
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Montréal, février 1938.
Marie-Rose est hospitalisée à Notre-Dame. Le docteur Magnan l’a examinée, quelques semaines auparavant. Son « intérieur » n’est pas propice à recevoir un bébé, paraît-il. Mais on peut contourner la difficulté, et elle pourra «peut-être» avoir un enfant.
«Mais, un, pas plus, si vous voulez vivre assez longtemps pour le voir grandir», conclut le médecin.
Marie-Rose est au septième ciel !
Marc le sera moins, quelques semaines plus tard, quand il devra payer les coûts de l’opération et ceux de l’hospitalisation. Les Sœurs grises, qui dirigent l’hôpital, ne font de cadeau à personne : si Marc ne paie pas, Marie-Rose restera à l’hôpital jusqu’à ce que la facture soit payée jusqu’à la dernière cenne. Sa paye de 10 $ par semaine couvre le loyer — il a appris qu’en fait, son père n’avait payé que les deux premiers mois de la maison qu’il lui a «donnée» en cadeau de noces —, la nourriture, les vêtements.
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Chaque été, le couple déménage à l’étage de sa maison et loue le rez-de-chaussée à des vacanciers qui y passent une ou deux semaines. Marie-Rose prépare les repas, fait le ménage et voit au confort de ses hôtes.
En cet été 1938, elle fait neuvaine sur neuvaine pour que les «tentatives» réussissent — elle ne sait pas trop comment évoquer la chose à sainte Anne. Elle rêve de bedaine bien ronde, de layette, du berceau que Marc fabriquera de ses mains si habiles. Curieusement, elle ne pense pas aux douleurs de l’accouchement.
Mais les rêves ne font parfois pas bon ménage avec la réalité. Cet été-là, des vacanciers devront être relogés chez une connaissance. Marie-Rose est trop fatiguée. Elle doit se reposer.
Léondina décide de s’occuper de sa belle-fille et de voir à ce qu’elle lui donne un beau bébé, garçon ou fille, peu importe. Elle lui fait parvenir de la nourriture par l’un ou l’autre de ses fils. Fernand insiste souvent pour le faire. Il aime beaucoup son ancienne maîtresse d’école. Mais ce n’est pas la seule raison… Sur son chemin, il croise quelques jeunes filles de son âge qui lui plaisent bien. Il rêve de se laisser pousser une moustache. Il a encore des croûtes à manger… Mais, quelques années plus tard, il en arborera une superbe tout en finesse. Il fera battre le cœur d’une certaine Madeleine, de Montréal… Mais n’anticipons pas et rassurons tout de suite le lecteur et la lectrice : Géraldine Castonguay sera la femme de sa vie.
***
Un soir du mois d’août, Marc rentre du moulin. Marie-Rose pleure à chaudes larmes. Même s’il n’est pas très sentimental, il ne s’en inquiète pas moins.
La table est mise. Marie-Rose sert son mari. Quand elle s’assoit à son tour, elle regarde Marc dans les yeux. Ses larmes se transforment en sourire.
« Je suis enceinte. Tu vas être papa. »
La cuillerée de soupe s’est arrêtée près de la bouche de Marc, mais sans l’atteindre. Ce n’est pas dans ses habitudes, mais là, il est sidéré. Il se lève, donne un petit baiser à Marie-Rose, et sort de la maison.
« Y faut qu’j’aille annoncer ça à pâpâ et à moman ! », dit-il avant de sortir.
C’est au tour de Marie-Rose d’être sidérée. Elle ne s’attendait pas à un tel débordement d’émotion de la part de Marc. Elle sourit en caressant son ventre.
Avant de s’endormir, ce soir-là, elle remercie sainte Anne de l’avoir exaucée. Elle commence sur le champ une nouvelle neuvaine, d’action de grâce, cette fois.