Chapitre 4

Les déboires de l’étranger

Saint-Odilon, ce jour-là, allait de surprise en surprise. Devant la gare des autobus, la foule mit quelque temps à se disperser. Croyant avoir affaire à un visiteur de marque, délégué d’un lointain pays, le maire voulut serrer la main de l’inconnu. Il fut fort surpris de le trouver à ses genoux, lui baisant les pieds et multipliant les salutations et les remerciements en chantant dans une langue qui lui était tout à fait étrangère. 

Le maire ne savait plus que faire pour arrêter l’étranger. Dans les regards des quelques citoyens qui étaient restés sur la place, il crut discerner un ricanement moqueur. Cela agit sur lui comme le dard d’un insecte dans la peau de sa malheureuse victime. 

« Ça suffit », cria-t-il.

Les quelques badauds qui avaient résisté aux ordres du constable Desprunes disparurent illico, craignant les foudres du premier magistrat. Mais cela n’arrêta en rien les curieuses litanies du nouvel arrivant. 

Le maire ne savait plus à quel saint se vouer. Soudain, la petite voix de Jonquille Cadieux parvint à ses oreilles : 

« Monsieur le maire, une dame vient d’arriver à la gare. »

Jonquille arrivait en courant de la gare ferroviaire.

« Et alors ? s’enquit le maire.

— Elle dit qu’elle s’en vient à la chasse.

— À la chasse, ici ? Mais ce n’est pas la saison.

— Elle a dit… »

Jonquille se mit à hésiter, cherchant au plus profond de sa mémoire les mots exacts que la dame avait prononcés :

« Elle a dit qu’elle venait ici incognito…

— Incognito ?

— Oui, pour chasser… je ne me souviens plus quoi… »

Le maire pensa en lui-même que c’était difficile d’exercer une charge comme la sienne. Ce pensant, il laissa son premier visiteur en plan et se mit en route, direction la gare ferroviaire. 

L’inconnu choisit ce moment pour parler en langage plus clair pour les auditeurs de Saint-Odilon. Il voulut remercier le maire de son accueil, mais il se heurta au vide. Malgré son poids, le maire était tout de même agile et il pouvait marcher assez vite. L’inconnu regarda de tous les côtés, se rendit compte qu’il était maintenant seul sur la place… et se mit à pleurer à chaudes larmes.

Si un spectateur à l’oreille attentive s’était trouvé sur la place à ce moment, il aurait entendu ces mots à travers les sanglots de l’étranger : 

« Grand Brahma ! Pourquoi on ne chante pas le bonjour dans le Québec ? »

Tournant le dos à la place déserte, il entra dans la gare des autobus pour y prendre son bagage.

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