La maison
Dollard n’avait que quelques minutes à marcher pour arriver chez lui. En quelques minutes, en effet, on quittait le village et son activité pour découvrir « une oasis de paix et de calme ». Dollard avait lui-même décrit sa maison de cette façon dans une rédaction à l’école. Il était jeune à ce moment-là… Chaque fois qu’il revenait du village, chaque jour ou presque, il avait cette pensée qui le faisait d’abord sourire, puis l’attristait un peu. Il pensait à sa jeunesse et à ses parents, qui étaient décédés, il y avait de cela plusieurs années. Il n’était pas vraiment triste, car la vue de sa maison le consolait…
On aurait dit une maison pour jouer. Elle semblait irréelle. Pourtant, elle était solidement construite de bon bois et recouverte de bardeaux. Même si elle était vieille, cela ne se sentait pas. Elle était joliment décorée et entourée d’arbres et de fleurs. Une clôture blanche terminait l’ensemble. Dollard entretenait son petit domaine avec amour, en souvenir de ses grands-parents et de ses parents, qui l’avaient habitée avant lui.
« Salut, Dollard.
— Salut, Étienne », lui répondit Dollard.
Étienne, comme à l’accoutumée, sortait son chevalet, une toile et des pinceaux. C’était l’artiste du village. Il était arrivé, un matin, voilà quelques années de cela, et il avait loué une petite remise chez monsieur Desgranges, le voisin de Dollard. Au village, on faisait souvent appel à ses talents d’artiste. Il était en quelque sorte le poète et le peintre officiel du village. Il écrivait aussi des histoires pour les enfants. Il les leur racontait, le samedi matin, au moment d’une activité qu’il avait appelée « Les matinées enfantines ». Une fois l’an, il présentait une exposition de ses œuvres au sous-sol de l’église. C’était chaque fois, un franc succès.
Dollard se dirigea vers Étienne. Il ne voulait pas le déranger, mais il brûlait de lui raconter comment le village lui avait semblé étrange durant sa promenade matinale. Mais Étienne ne l’écoutait pas. Suivant son inspiration, il traçait des traits de couleur sur sa toile. Quand Dollard se rendit compte qu’il parlait tout seul, il décida de rentrer chez lui. Bien sûr, Étienne était un artiste habité par son inspiration. Il aurait tout de même bien aimé trouver chez lui une oreille attentive.
« Quelque chose ne va pas, Dollard ? s’enquit Étienne, qui était subitement revenu sur terre.
— Non, non… », lui répondit Dollard, un peu mélancolique comme lorsque le soleil est beau, que les oiseaux chantent — ceux de Saint-Odilon-du-Petit-Ruisseau avaient un chant à nul autre pareil — et que l’on n’a personne à qui le dire.
D’un haussement d’épaules, Dollard chassa les idées grises et entra chez lui. La vue de sa cuisine, son lieu de séjour préféré, lui rendit sa vigueur et son entrain. Il se dirigea vers l’escalier qui montait au grenier. Mais au lieu d’y monter, il regarda plutôt sous ses marches.
« Capsule ? »
Dollard scruta le dessous de l’escalier. Rien.
« Capsule, où es-tu? »
Comme tous les matins, Dollard se mit donc à la recherche de Capsule, son iguane qu’il adorait. Étienne lui avait bien fait remarquer que cet animal était repoussant à regarder, mais rien n’y avait fait. Dollard s’était aussitôt attaché à son iguane, et cette petite bête et lui étaient devenus des amis inséparables. Une amitié que Dollard souhaitait éternelle les liait.
Capsule était arrivé dans la vie de Dollard d’une manière un peu étrange. Un missionnaire aventurier de passage à Saint-Odilon, une sorte de père Ambroise[1], lui avait laissé l’animal qu’il avait ramené clandestinement du Mexique. Chaque jour, Dollard et Capsule jouaient au chat et à la souris. Dollard, le chat, essayait de débusquer Capsule, sa souris aux allures préhistoriques. Le jeu se compliquait quand l’iguane trouvait une nouvelle cachette…
Ce matin-là, Dollard mit plus d’une demi-heure à trouver son amie. Elle s’était glissée derrière la glacière, une pièce de mobilier que Dollard avait conservée, se refusant à la modernité d’un réfrigérateur électrique. Heureux d’avoir retrouvé Capsule, il lui donna sa nourriture de la journée, menu invariable : laitue et céleri.
Ceci étant fait, il s’installa à sa table de cuisine et retrouva avec un plaisir toujours renouvelé sa collection de cartes postales soigneusement classées par pays et rangées dans un ordre parfait.