Chapitre 2
L’étranger
La place devant la gare des autobus était bondée. Des bébés dans les bras de leur maman jusqu’aux vieillards à barbe blanche, tout le village semblait s’y être rassemblé. C’est ce que remarqua Alphabète quand elle vit, devant elle, cette foule, sorte de barrière humaine interdisant le passage à qui que ce soit. Mais, malgré sa timidité, elle voulait voir, et elle prit les moyens pour y arriver. Elle se faufila lentement mais sûrement, tassant délicatement un bras, une jambe qui bloquaient le passage. Elle aboutit, à sa grande honte, entre monsieur le maire, qui semblait déguisé pour l’occasion, et le constable Desprunes, qui hésitait à demander aux gens de circuler.
À la vue d’Alphabète, qui ressemblait à un jeune haricot poussant entre une grosse tomate — le maire — et une touffe de laitue frisée — la tête du constable ressemblant à ce légume —, ce dernier prit rapidement une décision. Il respira, se racla la gorge et cria un « Circulez ! » tonitruant. Ce mot fut très mal accueilli par le maire qui, de ses yeux myopes, lança un regard plus que perçant au constable, qui se vit déjà chômeur, seul et abandonné de tous.
Chose curieuse : personne ne bougea. Ça aussi, Alphabète le remarqua. Habituellement, le constable Desprunes se faisait obéir au doigt et à l’œil, mais, ce matin-là, rien. Pas un souffle. Pas un mouvement. La population de Saint-Odilon-du-Petit-Ruisseau attendait. Alphabète remarqua alors que les chats du village s’étaient rassemblés d’un côté de la gare des autobus tandis que les chiens, leurs ennemis jurés, s’étaient rassemblés de l’autre. Plus étonnant encore, une multitude d’oiseaux observaient la scène, bien rangés sur les fils électriques ou téléphoniques.
Au fait, se demandait Alphabète, où est-il, ce voyageur ? Elle regarda autour d’elle et aperçut Jonquille Cadieux, son aide dans ses travaux de couture, au couvent. Elle décida de la rejoindre en se faufilant à nouveau, telle une petite couleuvre dans les broussailles.
« Allô, Alphabète », cria Jonquille.
Un murmure désapprobateur accueillit cette exclamation enfantine. La foule voulait du silence. Alphabète chuchota donc à l’oreille de Jonquille.
« On ne l’a pas encore vu, répondit cette dernière. Il est dans le terminus. C’est monsieur Descerises, le gérant de la banque, qui a dit à sa femme qu’un monsieur bizarrement habillé voyageait dans le même autobus que lui. »
La foule gardait les yeux rivés sur la double porte de la gare. On spéculait. On se demandait à quoi pourrait bien ressembler ce voyageur. Que pouvait-il avoir de si spécial ? Madame Descerises avait peut-être exagéré. Cela lui arrivait… assez souvent. On était même habitué à ses extravagances. Sa langue bien pendue avait noirci plus d’une réputation dans Saint-0dilon.
On commençait à douter. Le gérant de la banque et sa femme avaient peut-être inventé cette histoire de toutes pièces. Monsieur le maire suait à grosses gouttes et sa tête en tomate mûrissait à vue d’œil. Il décida de rentrer chez lui. Il en avait assez d’attendre. Il donna même l’ordre au constable Desprunes de faire évacuer la place.
Respiration, raclement de gorge, ordre :
« Circulez ! », cria le constable.
Déçue, la foule obéit. Comme l’ordre venait du maire — on connaissait son mauvais caractère —, pas question de désobéir. Lentement, les gens tournèrent le dos à la gare et prirent le chemin de leur maison ou de leur commerce. Les chats, les chiens et les oiseaux ne bougèrent pas. Ils semblaient savoir que quelque chose d’inhabituel se produirait.
C’est à ce moment précis que tout le monde figea sur place en entendant une voix, un accent et une expression qui n’avaient rien de familier pour les habitants de Saint-Odilon. L’étranger était enfin sorti de la gare, heureux de voir la foule se disperser. Sa timidité l’avait retenu à l’intérieur tout ce temps. Mais, aussitôt qu’il eut mis un pied dehors, deux petits rires vinrent agacer son oreille fine. Alphabète et Jonquille n’étaient pas loin… Et ce fut pour exprimer sa déception et sa peine de susciter des rires que l’étranger s’écria :
« Par Brahma ! »