Hibernation

Ma dernière chronique, quelque part en septembre, parlait, si ma mémoire est bonne, de moiteur et de chaleur. J’y invoquais la venue de l’hiver…

J’y suis. Et l’engourdissement, que je ressentais dans ces dernières chaleurs estivales, s’est transformé en une sorte d’hibernation. Comme un vieil ours, je dors à n’en plus finir — ce qui fait la joie de ma chatte Cannelle — et, le reste du temps, je travaille, un peu, pas trop. À l’exception d’un sauvetage de manuscrit effectué durant le temps des fêtes, le travail ne s’acharne pas sur moi. Je continue de me lever aux aurores. Lecture des journaux. Lecture tout court. Engourdissement progressif dans la chaleur de mon fauteuil, Cannelle sur mes genoux.

Je prends parfois mon courage à deux mains, et je sors. Horreur de l’humidité montréalaise, qui vous gèle même les os. Je ne peux marcher vite, mes jambes ne me le permettent plus, surtout si les trottoirs sont glacés. Il arrive parfois que je fasse un vol fessier plané, «les jambes en l’air, l’ego de travers», pour citer le titre d’une revue de Louise Matteau, jouée, il y a quarante ans, au Patriote à Clémence, la petite salle de théâtre au-dessus du «grand» Patriote, où les chansonniers venaient présenter leurs dernières créations à un public toujours enthousiaste.

***

Cette aventure théâtrale, et musicale me semble-t-il, fut des plus heureuses. «Tout n’était que bonheur», citation cette fois de feu la comtesse de Paris, à propos de son exil au Brésil avec les enfants de la famille de France pendant la guerre. Nous formions, mes camarades et moi, une joyeuse équipe, un peu beaucoup folle, bien décidée à faire rire les spectateurs et à les faire réfléchir aussi. Je jouais tous les rôles masculins des nombreux sketches du spectacle. Et j’étais bien entouré : Louise Matteau, Danielle Matteau, Danièle Lorain — ces deux dernières étaient presque encore des enfants —, Céline Halley, Louise Deschâtelets. Gaétan Gladu en avait signé la mise en scène. Merveilleux souvenir.

Mauvais souvenir cependant que celui de sa reprise au théâtre d’été. Cette fois, c’est moi qui dirige. Des bons acteurs et actrices — une exception, on verra pourquoi —, mais une production brinquebalante pour ne pas dire inexistante. Aucune répétition dans le décor. Une première en forme de générale pas au point, sur un plancher qui colle, littéralement, aux pieds des comédiens — une peinture vert forêt pour aller avec le cadre enchanteur du paysage de Val-Morin. Et un acteur qui, pour calmer son trac, avale un Valium avec du cognac, juste avant d’entrer en scène. Un presque massacre dans la dernière scène de la première partie. L’acteur en question doit diriger fermement une thérapie de groupe. Oubliant sans doute qu’il est au théâtre, il malmène deux des actrices, qui hurlent à faire fuir les loups qui se seraient aventurés près du théâtre qui, en fait, n’en est pas un, mais plutôt un restaurant au pied d’une pente de ski. Rideau. C’est une façon de parler, car il n’y en a pas. Black out, plutôt. Je frôle la crise cardiaque. Mon assistante m’intime l’ordre de sortir du théâtre, d’aller respirer le bon air des Laurentides. Elle s’occupera pendant ce temps de l’acteur qui a perdu la carte.

Surprise quand je rentre dans le théâtre après l’entracte, qui s’est longuement prolongé. La deuxième partie est commencée. Jacques Piperni remplace au pied levé l’acteur qu’on entend maintenant ronfler derrière la scène. Au pied levé, c’est le cas de le dire, car, en bon professeur de gymnastique qu’il joue, moulé dans un collant bleu royal, il fait sautiller une classe toute féminine. Je vogue de surprise en surprise jusqu’à la fin du spectacle. Jacques est partout et, finalement, il sauve le show, la première, et la vie de ses camarades. Cela n’empêchera pas Michel Jenesaisplusqui, le potineur officiel des vedettes, d’intituler sa critique, quelques jours plus tard : Pour voir des acteurs s’entretuer, ou presque, sur scène. Coup de grâce à cette mésaventure théâtrale. Richard Niquette immortalisera ce court moment de théâtre d’été dans un roman intitulé Vie de chalet. Car, autre particularité de la production, elle avait logé tous les acteurs et actrices, la régisseuse et la technicienne dans un même chalet. Là aussi, on faillit s’entretuer.

Il me fallut tout le reste de l’été pour me remettre de ce cauchemar. Heureusement, l’écriture des épisodes de ma première série télévisée me permit à plusieurs reprises de mettre le couvercle sur la marmite bouillonnante des mauvais souvenirs qui remontaient à la surface. Mes personnages du Grenier eurent un effet lénifiant sur mon esprit détraqué. J’écrivis peut-être cet été-là mes meilleures scènes sur l’art, difficile, de la cohabitation et de la bonne entente. Quelques mois plus tard, Marie Bernard mettrait, magistralement, en musique les paroles des chansons de chacun des épisodes et accompagnerait les faits et gestes de Dollard (Yvon Bouchard), Antoinette (Hélène Loiselle), Frimousse (Marielle Bernard), Sâdhu (Gérard Poirier) et Étienne (Robert Duparc). Le Grenier connut un succès inespéré. Maurice Falardeau, Claude Poulin, Michèle Perrier et Claude Laferrière furent les artisans, derrière les caméras, de ce succès. Malgré la mésaventure théâtrale laurentienne, l’année 1975 fut sans doute la plus belle de ma vie…

***

Un bienveillant engourdissement monte le long de ma colonne vertébrale arthriteuse. Je n’en ressens pas moins l’effet bénéfique. Je vais bientôt quitter ma table de travail, me diriger vers mon fauteuil, où Cannelle viendra me rejoindre.

Il est dix heures et demi. Une petite sieste s’impose.

 

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Touffeur et moiteur

Mots maintenant détestés.

Auparavant, je les goûtais. Ils avaient quelque chose de libidineux. Ils me semblaient à leur aise au creux d’un lit, emmêlés dans les draps, « après l’amour », comme chantait Aznavour. Des vers des Fleurs du mal me revenaient à l’esprit : « La très chère étaient nue… » Touffeur et moiteur me renvoyaient aux « esclaves des Maures » langoureusement étendues, prêtes, chaires offertes, à accueillir leur maître.

Le charme est définitivement rompu. Touffeur et moiteur m’empêchent maintenant de respirer à l’aise. Mais ils n’en font pas moins monter des vers à mon esprit. D’autres vers. De Vigneault, mis en musique par Léveillée et chantés par Monique Leyrac.

Ah! que les temps s’abrègent
Viennent les vents et les neiges
[…]

Vienne la blanche semaine
Ah! que les temps ramènent
L’hiver!

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Rencontre inoubliable

Crainte. Appréhension. Je suis en route pour visiter une ancienne collègue de travail dans une unité de soins palliatifs. Je ne sais plus si j’ai bien fait d’accepter l’invitation d’une amie de l’accompagner. Plus le boulevard Saint-Michel nous approche de notre point de chute, plus mon estomac se serre. J’utilise ici un cliché, je sais. Mais quand le cliché se loge à votre plexus, il devient une réalité qui se concrétise peu à peu et de plus en plus fort.

Nous montons au troisième étage de la nouvelle unité de l’hôpital Marie-Clarac.  L’ascenseur s’arrête. Nous descendons. Mon rythme cardiaque s’accélère. Je trottine, sans canne — j’ai mon orgueil —, derrière mon amie en direction de la chambre. Avant d’y entrer, je prends, le plus discrètement possible, une grande respiration. Nous entrons. Le lit est placé face à la fenêtre, qui donne sur la rivière. J’entends : « Qui vient me faire une belle surprise? » Je fonce, comme si je faisais une entrée en scène malgré le trac.

Je suis devant elle. J’ai peine à la reconnaître. Le cancer et les traitements ont fait leur œuvre. Mais elle est encore belle malgré tout. « Pierre, comme vous êtes gentil d’être venu me visiter. » La voix est encore solide et je suis touché de l’entendre encore me voussoyer. C’était une coquetterie entre elle et moi, le vous respectueux, mais tout de même amical.

Le trac tombe. Et je me sens bien. Je retrouve la collègue à l’humour un peu corrosif et au franc parler. Elle n’a pas changé, sauf, peut-être, un certain adoucissement dans le ton. Et nous causons, comme nous le faisions quand je m’arrêtais dans la porte de son bureau. Elle me dit que sa patronne vient lui faire la lecture deux ou trois fois par semaine, maintenant que ses yeux ne lui permettent plus de lire. Sa sérénité m’atteint et me touche.

Les minutes passent. Nous ne voulons pas la fatiguer. Je me penche sur elle pour l’embrasser et, de ses bras devenus frêles, elle me serre avec toute la force qu’elle peut y mettre. Un adieu peut-être.

Le corridor à contre-courant. L’auto. Le chemin du retour.

En entrant chez moi, je me sens léger. Je ne raisonne pas cette légèreté. Je l’accueille. Simplement.

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Cinquantième anniversaire

Dans mon journal, à la date du 15 août 1965, j’ai noté :

Profession religieuse. Merci, Seigneur. Prier beaucoup pour ceux qui sont venus; surtout papa, maman et Raymond.

Rien de plus. Aucun commentaire sur mes états d’âme ou sur l’état de mon âme. Une certaine sécheresse dans le ton. Pourtant, la journée a été fertile en émotions. Après une retraite de dix jours — en silence, ce qui, pour moi, est un exploit en soi —, le grand jour arrivait. J’avais dix-sept ans.

Dans le film que mon frère a tourné en 8mm, ce jour-là, ma mère est radieuse. Pour elle, c’est un grand jour, peut-être plus que pour moi. Elle m’a encouragé à suivre ce que l’on qualifiait alors d’«appel» malgré l’entêtement et le refus de mon père. Même si le frère recruteur avait demandé à mon père, devant son hésitation qui avait tous les airs d’un refus de me laisser partir et, surtout, de devoir payer une pension : «Avez-vous pensé à ce que vous direz à Dieu, le jour du Jugement, si vous avez refusé que votre fils suive son appel?» Il commençait à se remettre des trois années payées à mon frère au collège Laval. Et voilà que son benjamin, avec lequel il n’avait de plus aucune affinité et dont le piètre était de santé en bas âge avait failli le ruiner, voulait partir à son tour pour étudier et devenir frère. Au moins quatre années de pension à payer onze mois sur douze, car nous n’avions qu’à peu près un mois de vacances en famille, l’été.

Mon père est tout de même souriant dans les images sautillantes que je me suis repassées, hier soir. Comme mon frère était le cinéaste du jour, je ne saurai jamais quel figure il faisait. Bien que je m’en doute… À ses yeux, les années de postulat et de noviciat que je venais de vivre, étaient de pures niaiseries : manger en silence, trois repas par jour, en écoutant la lecture mièvre de vies de saints; battre notre coulpe — confession publique de nos manquements publics et humble demande à nos confrère et au maître des novices de noter des manquements que nous aurions oubliés ou tus —; et autres «curiosités» alors à la mode. Curieusement, pour moi, malgré les difficultés vécues spirituellement, ces deux années furent sans doute les plus heureuses de mon parcours religieux. Les précédentes ne me laissaient que des souvenirs allant de la grisaille à la noirceur, et je ne savais pas encore que la suivante, celle de la première année de scolasticat, serait un enfer permanent.

Mon grand-père Guénette est de la fête ainsi que plusieurs oncles et tantes. Mes parents m’ont offert une montre, qui ne devait pas être dorée, par esprit de pauvreté. Je l’ai toujours; mon père l’a portée jusqu’à la fin de sa vie et je l’ai retrouvée dans ses choses après son décès. Sur la table du banquet qui suit la cérémonie — offert par mes parents — un magnifique bouquet de lys, symbole de la pureté, et un gros gâteau que je m’apprête à couper.

Une nouvelle vie commence pour moi. Ce jour-là, je crois fermement que ma route est déjà tracée. Je cheminerai jusqu’à mes vœux perpétuels, cinq ans plus tard. Mon supérieur me confiera un poste d’enseignant dans une école de la province. Et la vie continuera ainsi. Je deviendrai un «vieux moine», comme nous appelions alors les anciens.

Voilà ce que je serais devenu si la vie n’en avait décidé autrement, le 25 août plus précisément, en fin de soirée, au lac Morgan. Je raconterai, un jour, ce qui causa non seulement la perte de ma vocation, mais ma perte tout court. Mais, comme j’ai souvent terminé les textes de ce blogue et ceux de celui, disparu dans le monde virtuel, de celui qui l’a précédé : cela est une autre histoire. Infiniment triste, «bête à pleurer», comme chantait Aznavour.

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Suggestions de lectures

À ceux et celles qui, comme moi, ont perdu, disons, un peu de leur ferveur fidéiste, religieuse, psychologique, nouvelâgeuse, thérapeutique, environnementaliste, etc., je recommande le livre de Alexandre Lacroix : Comment vivre lorsqu’on ne croit en rien? Extraits :

« Quand on vous indique la direction du bien — que ce soit un prêtre, un psychologue ou un philosophe qui s’y emploie —, vous devez être en alerte : que cherche-t-il, cet homme-là? Pourquoi essaie-t-il de prendre barre sur moi en me faisant la leçon? De quelle ambition sournoise, de quelle névrose sa définition du bien est-elle le masque? »

« La morale authentique, donc, se méfie des grands principes abstraits et ne règne ni par la menace de sanction ni par le sentiment de culpabilité qu’elle instille; elle ne se donne pas pour tâche de bricoler une échelle des valeurs, à laquelle nos comportements devraient correspondre et grâce à laquelle ils pourraient être jugés, mais tente de nous montrer l’existence telle qu’elle est — et, partant, de nous préparer à la vivre. »

Et un long extrait (j’insiste sur la prononciation juste : le g de long se prononce « qu ») sur le scrupule. J’y reviendrai, ayant moi-même souffert de ce mal toute ma vie.

Qu’on se rassure… J’ai découvert, dès années après ma sortie du monde de la r’ligion, comme se plaisait à prononcer un ancien patron à moi, que les scrupules, qui me rongeaient et qui m’avaient fait subir les tourments de l’enfer afin, justement, de les éviter, s’apparentaient dangereusement aux troubles obsessionnels compulsifs que mon médecin — j’ai le meilleur depuis plus de trente ans — diagnostiqua chez moi. Quand il m’expliqua que ceux-ci étaient causés par une sorte de court-circuit dans les circonvolutions de mon cerveau et qu’il existait un traitement — oui, une pilule, et rose, en plus — pour en atténuer les effets indésirables, je faillis lui sauter au cou, chastement, bien sûr. Je me souviens du mois et de l’année de ma presque libération : février 1992.

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Exorcisme

J’exhume un texte caché dans mon ordinateur depuis 2011. Je ne sais pourquoi. C’est vrai qu’il parle d’une certaine intimité… Et qu’il semble faire un lien entre un problème physique et une « maladie mentale » dont j’ai souffert de onze à dix-huit ans. Je ne ferais sans doute plus le même lien depuis que je me suis bêtement fait demander par un psy pourquoi je m’étais donné un cancer. Une claque sur la gueule ne m’aurait pas fait plus d’effet.  Heureusement, j’ai eu la dignité de sortir de son bureau sans le saluer.

Voici donc l’exhumation en question.

30 août 2011. Je subis une intervention mineure en gastroentérologie. Ce domaine de la médecine ne traite pas l’une des parties les plus nobles de l’anatomie humaine, mais c’est comme ça. Dieu, ayant paraît-il, créé l’homme à son image et à sa ressemblance, a peut-être lui aussi un système gastrique. Même divins, ses boyaux n’en restent pas moins des boyaux. Cela aurait sans doute été plus élégant qu’on me retire quelque chose au cerveau, ou plus truculent si la région affectée avait été celle de mes parties intimes — on remarquera que je n’ai pas utilisé « sexy » ou « érotique », mais bien « truculent », signe que je ne me fais aucune illusion sur mes dites parties que j’ai pourtant exposées au grand jour pendant qu’on m’opérait. À ce moment, je suis plus préoccupé par l’allure comique que doit me conférer le petit chapeau en chiffon J bleu que l’on m’a placé sur la tête avant d’entrer en salle d’opération. Est-ce pour protéger mon crâne dégarni de la froidure ambiante? Je ne sais pas. Mais, comme je n’ai pas une tête à chapeau, je suis, disons, « préoccupé » — on remarquera l’usage d’un terme de la diplomatie — par l’allure que je dois avoir ainsi coiffé. C’est tout moi : j’ai le « fondement » exposé à la vue de celles qui m’opèrent et autres infirmières — on m’a prévenu le matin que je serais placé dans une posture dite « gynécologique » —, mais je me soucie plus de ce ridicule chapeau bleu. L’image de Gilles Duceppe me vient à l’esprit. Sauf que, moi, je n’effectue pas une visite; je suis visité. Assez de détails scabreux. Passons aux choses sérieuses.

30 août 1959. J’entre au juvénat Notre-Dame à Iberville. J’ai onze ans. Je quitte mon foyer pour la première fois. J’ai l’estomac noué et j’ai mal au ventre. Je ne suis généralement pas amateur de coïncidences ou de phénomènes paranormaux, mais j’ai l’intime conviction — c’est comme la foi, ça ne s’explique pas — que le problème « intérieur » dont j’ai souffert par la suite s’est noué, c’est le cas de le dire, en ce beau dimanche de fin d’été 1959. Ce jour-là a commencé sans doute le plus long et le plus douloureux mal de ventre de l’histoire! De la mienne, en tout cas. Que de visites, à l’infirmerie, je ferai : j’ai mal au cœur, j’ai mal au ventre, je vais vomir. Je suis bloqué — on n’utilise pas le mot « constipé », je ne sais pourquoi. Trop cru sans doute. Trop « signifiant », pour utiliser un terme de la sémiologie. On lui préfère « blocage », prononcé en se passant la main sur le ventre et en grimaçant juste assez pour que l’infirmier comprenne. Comme au temps du malade imaginaire, on traite encore ces maux avec des purgations, des émétiques et des lavements. Tout juste si l’on ne nous fait pas une saignée! Chaque fois, la douleur se montre plus forte que ma gêne. Je n’ai jamais été très fort sur le déculottage en public — ce qui explique peut-être aussi que je déteste tout ce qui s’appelle thérapie par le parlottage, le radotage et le remuage de déjections psychologiques. Heureusement, à une exception près, les frères qui s’occupent de l’infirmerie ne sont pas du genre « mets ta main », comme disaient, je crois, les Cyniques. L’exception près dont je parle nous faisait baisser notre pantalon, même si nous lui répétions pour la cinquième fois que nous avions mal à la gorge.

30 août 2011. Jour du grand exorcisme. On m’a extirpé le problème que je portais en moi — c’est le cas de le dire — depuis cinquante-deux ans. Quand je disais qu’il s’agissait sans doute du plus long mal de ventre de l’histoire… de la mienne, en tout cas.

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Été 2016

Comme tous les autres avant lui, et ce, depuis toujours, je crois, je déteste déjà l’été qui commence. Toute cette lumière, si tôt le matin et si tard le soir. Comme chantait si justement Dominique Michel, à propos de l’hiver dans son cas, j’« haïs » l’été, et cette loi qui veut que nous devions être contents de son arrivée, et surtout, de sa durée, la maudite, que les gens comme moi doivent supporter jusqu’à la fin septembre. Et même à ce moment, elle nous nargue encore, nous les désespérés de l’été.

Comme les ours, à l’hiver, je voudrais rentrer dans mon appartement, tirer les rideaux et m’endormir, Cannelle collée sur moi, du sommeil du juste. Je dois souffrir de dépression estivale. Et ça remonte loin. Je me rappelle le combat que je devais mener, chaque été, lors des vacances du collège. J’étais partagé entre la joie de retrouver mes parents, mon frère, mon chien, et le détestable temps qui s’allongeait, à perte de temps, jusqu’au retour au collège à la mi-août. Il continuerait de me narguer jusqu’au jour béni entre tous où nous changerions l’heure, et que le soleil disparaîtrait en fin d’après-midi. En fin et enfin!

J’ai peut-être des origines vampires. On ne sait jamais. Ces Guenet et ces Jean de Paris dit Poitras, venus de la Bretagne ou de la Normandie, fréquentaient peut-être des lieux hantés par des gens, dont le sang n’était peut-être pas très fort. Si je ne savais pas l’origine de la faiblesse actuelle du mien, je me poserais des questions. Qu’on se rassure, en ce qui me concerne, ce sont les traitements de chimio et de radio qui l’ont affaibli et qui me font consommer, depuis, un joli comprimé tout rouge de honte, chaque matin.

(Au moins, j’ai subis ces tratements — le mot est volontaire — à l’automne, ma saison préférée, pour citer le titre d’un film d’André Téchiné, où Catherine Deneuve baragouinait déjà. Maintenant, on croirait entendre Françoise Sagan quand elle ouvre sa bouche joliment refaite.)

Voilà, j’ai dit, comme signe parfois ma petite-cousine Virginie ses statuts FB.

Signe de ma grandeur d’âme, je vous souhaite tout de même un bon été, vous, mes fidèles lecteurs.

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Je hais les dimanches

Du moins, je les ai haïs pendant longtemps. Je ne les aime pas encore tout à fait. Je les ai longtemps considéré comme des pertes de temps.

Enfant, les fins de semaine passaient trop vite. Si je n’aimais pas le dimanche, c’était parce qu’il passait trop vite et que l’heure du dodo, très tôt, approchait. À cette époque, j’aimais l’école, mais normalement, sans excès.

C’est au collège que j’ai appris à détester les dimanches. Nous ne pouvions voir nos parents qu’une fois tous les deux mois. Et pas de parloir durant l’avent et le carême. Ça faisait plusieurs dimanches, longs à occuper et surtout à s’ennuyer. Et que dire du dimanche — enfin — où je devais avoir du parloir, mais, cela pouvait arriver, mes parents ne pouvaient pas venir à Iberville ou à Saint-Vincent-de-Paul. Je ne parle pas de mes deux années à Saint-Hyacinthe, où je n’ai à peu près pas vu mes parents et mon frère, si ce n’est le jour de ma prise d’habit et celui de ma profession.

Généralement, après les deux messes du dimanche matin et le dîner, nous avions «quartier libre», comme on dit dans l’armée. Dans nos mots à nous, cela s’appelait du temps libre. En période d’examens, nous passions ce précieux temps à étudier. En d’autres temps, on jouait aux cartes (j’ai déjà gagné un tournoi de 500 sans avoir jamais compris les règles du jeu), au mississipi, au hockey (pas moi, sûrement, sauf quand je consentais à arbitrer un match), au base-ball (jamais!) et à lire (le plus souvent). Je me souviens d’avoir lu plusieurs Bob Morane à la cachette, quelque part dans le grenier, car le frère directeur n’avait pas voulu m’autoriser à les lire. Mon cousin Léandre me les avait offerts. Le Bossu, aussi, de Paul Féval, je l’ai lu à la cachette. Combien de fois ne m’a-t-on pas encouragé à lire et à relire le journal de Gérard Raymond, un cousin de ma mère mort en odeur de sainteté. Son journal sentait la sainteté pas mal fort… Les joies de la foi et du cilice, qu’il portait pendant le carême. Faire pénitence pour le salut des âmes, tel était son objectif de vie. Heureusement pour lui, il est mort jeune, des poumons, comme on disait alors.

Avant de nous rendre aux Vêpres, à cinq heures, nous avions droit de regarder L’heure du Concile. Du moins, à partir de son annonce par Jean XXIII, le seul pape qui ait trouvé grâce à mes yeux, depuis. Émission fort ennuyeuse pour l’enfant que j’étais encore, puis pour l’adolescent que je devins, qui se forçait à trouver cela intéressant, le salut de son âme en dépendant. Parfois, une douce envie de dormir me prenait et je m’y laissais glisser. Délice du petit somme pendant que les autres se farcissaient L’heure du concile. J’ai bien dû me faire réveiller, une fois ou l’autre, mais je n’en ai pas souvenir.

Les dimanches n’ont jamais été les mêmes depuis. Et ça fait plus de cinquante ans de cela. J’ai toujours ressenti un inconfort certain, ce premier ou dernier jour de la semaine. Vivement, le lundi, que la vie reprenne. Quand j’étais amoureux, je trouvais qu’ils passaient trop vite. J’aurais voulu que la chaleur du lit se continuât longtemps, longtemps… En peine d’amour, les dimanches criaient la cruauté de l’absence, du lit vide. La cruauté d’une journée pour rien. Au moins, le lundi, la vie reprenait et mettait le chagrin en veilleuse. Habituellement,  du moins.

Plus je vieillissais, plus les amours s’espacèrent. Durant des années, il n’y eut personne pour réchauffer le lit, à côté de moi. J’appris alors, en désespoir de cause sans doute, à aimer les lits à une place, comme le titre d’un roman de Françoise Dorin, si je ne m’abuse. Je pratiquai une sorte de pensée positive pour me confirmer à moi-même que la vie était bien mieux en solitaire. Il y avait, bien sûr, Brume des montagnes, ce merveilleux chat, dont je n’étais pas le compagnon de vie officiel, mais que je gardais les fins de semaine. À cette époque, je marchais beaucoup. Randonnées après randonnées, j’essayais d’évacuer le vide intérieur en multipliant les kilomètres. Et quand je revenais à la maison, Brume m’attendait. Quel chat délicieux. Si doux et si pacifique. Le toucher, le flatter, c’était retrouver un calme intérieur. Ce chat était un thaumaturge qui s’ignorait.

Tantôt, le cœur un peu triste (toujours le spleen qui va grandissant plus j’avance en âge), j’irai m’étendre pour ma sieste du dimanche après-midi. Quelques minutes plus tard, Cannelle viendra se lover contre moi. Et je me dirai que, finalement, les dimanches ne sont pas si pires après tout. C’est fou ce qu’un ronron de chat peut nous révéler.

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Spleen et autres délectations

Dans l’univers religieux où j’ai été élevé, ma plus que tendance au romantisme s’appelait la «délectation morose». Si elle était encouragée par le sujet qui en souffrait, autrement dit si celui-ci s’y complaisait, c’était un péché envers la foi et l’espérance. L’âme risquait de s’y perdre à tout jamais et de ne jamais entrer au paradis.

Plus tard, en découvrant Baudelaire particulièrement, je découvris que si souffrance il y avait chez moi, elle était causée par le spleen, cette «mélancolie sans raison apparente», comme le définit le dictionnaire, même si, chez moi, il y avait plus qu’apparence de raison. Les années passèrent, plus ou moins grisâtres, plus ou moins ensoleillées. En temps ordinaire, cette mélancolie m’était plutôt douce. C’est elle qui me fit découvrir les joies de la solitude assumée et celles de l’écriture qui exige une certaine solitude. Sans cette douce mélancolie, je n’aurais jamais créé ce que je considère comme la chose la plus accomplie de ma vie d’auteur: un drame romantique sur la vie de Laure Conan, intitulé Un visage dans mon rêve, pièce inédite, et qui le restera sans doute. La mélancolie me fit aussi vivre les affres de la dépression et flirté parfois avec l’idée d’une fin que je pourrais précipiter. J’aborde maintenant the last sprint avant le dernier abandon. Cela, je le sens et je le sais depuis que j’ai été malade — le mot «rémission» n’ayant pas encore retenti à mon oreille pour me redonner un semblant d’espoir.

Y a-t-il un lien? Je ne sais pas. Mais me revient en mémoire mon premier rêve, le premier du moins dont je me souvienne. Je devais avoir quatre ou cinq ans. Peut-être même moins. C’était un 24 décembre. Ma mère m’avait couché durant la soirée; elle ne voulait pas m’entendre pleurnicher pendant la messe de minuit.

Extérieur nuit, vide sidéral. J’y dérive, j’y suis abandonné, j’y suis perdu. Je ne me vois pas,  je me sens dériver, abandonné et perdu. J’en ai la pleine conscience. Et je me réveille en hurlant, étouffé, au bout de mon souffle.

Avais-je ainsi revécu ma naissance?

Ma mère me raconta, quelques années plus tard, qu’on m’avait brusquement retiré de son ventre, car son âge et la condition de son cœur ne lui permettaient pas de me faire entrer en ce monde par la voie royale. J’étais passé — je ne mourais pas subitement, je venais subitement au monde — du cocon chaleureux où elle m’avait porté à la froideur d’une salle d’opération. Présentant de sérieuses difficultés respiratoires, on m’avait sauvé in extremis. Je fus même ondoyé par une religieuse infirmière, qui assistait le docteur Magnan, grand ordonnateur du rituel de ma précipitation dans le monde. Au moins, si je trépassais, j’irais directement au ciel, évitant ainsi une éternité dans les limbes, où allaient les bébés non baptisés.

Ce sentiment d’exil, ne ne pas appartenir au «bon» monde, de ne pas y avoir ma place, je le porte encore. Qui sait? Peut-être qu’à l’autre bout de ce qu’on appelle la vie, je  retrouverai ce paradis d’éternité d’où je fus chassé.

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Anniversaire

Extraits de mon journal :

29 mai 1966

Vingt-cinquième anniversaire de vie religieuse du frère Grenier. J’ai préparé le banquet. C’est sans doute ma dernière fois à la cuisine.

Ce soir, longue conversation avec un confrère. Elle m’a fait du bien. Mais elle arrive trop tard.

30 mai 1966

Concours de littérature du ministère : facile!

31 mai 1966

Ma dernière journée complète ici. Merci, Seigneur, pour les grâces que tu m’as données.

1er juin 1966

Ma sortie de communauté.

Rien de plus, à cette date. Net. Fret. Sec. Commentaire laconique. Et pourtant, j’étais dans un état de dépression totale. J’avais 18 ans. Je partais, l’esprit perturbé, le cœur en lambeaux et la foi su’l’travers.

Je n’étais ni beau comme un enfant ni fort comme un homme, comme le chanterait plus tard Dalida. J’étais d’une maigreur extrême. On s’entendait autour de moi pour trouver que je «faisais dur». 6 pieds et trois pouces, 135 livres. Je ne dormais pas, ou peu, depuis des mois. J’avais écœuré à peu près tous ceux que je pouvais considérer comme mes amis avec mes états d’âme. Et pourtant, ils m’étaient restés fidèles. Et certains le restent encore, quarante-neuf ans plus tard.

2 juin 1966

Journée vide (chez mes parents) où je me suis ennuyé comme jamais.

3 juin 1966

Je n’ai pas encore d’impressions précises, mais je crois avoir bien fait.

4 juin 1966

Ce soir, Renée Claude à la Butte à Matthieu avec Raymond.

Mes parents, et mon frère surtout, ont fait tout ce qu’ils ont pu pour me faire atterrir dans le vrai monde. Je m’en étais retiré sept ans auparavant.

5 juin 1966

Élections provinciales. Au cinéma Pine avec Raymond : Un soir sur la plage avec Martine Carol et Geneviève Grad.

Je n’ai pas dû voter, car je n’en avais pas l’âge. Et je ne garde aucun souvenir de ce film.

6 juin 1966

J’ai travaillé beaucoup aujourd’hui : vitres, gazon, etc.

S’occuper pour ne pas penser.

7 juin 1966

Longue promenade à Sainte-Adèle par la route 11 et le deuxième rang. J’ai le cafard. Je me demande si j’ai bien fait…

Le ver est désormais dans la pomme. Et le doute m’habitera très longtemps. Je me sentais désespérément seul. Plus tard, bien plus tard, quand j’aurai apprivoisé cette solitude intérieure, je m’en ferai «presque une amie, une douce habitude», comme chantera Moustaki, je crois. Et je la revendiquerai. Je fuirai tout engagement susceptible de m’en éloigner. Je la cultiverai. Je m’en régalerai. Sa conquête m’aura coûté tellement cher!

Mais, tout au fond de moi, il y aura toujours une douleur qui n’aura jamais été soignée, des mots qui n’auront jamais été prononcés, un réconfort que je n’aurai jamais eu, un rendez-vous manqué qui ne se reproduira jamais. «Où vont les mots qu’on n’a pas pris le temps d’entendre et l’amour inconnu que nul n’a découvert?» Léveillé ne m’aura jamais autant parlé que lorsqu’il a écrit ces lignes.

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