Abécédaire — T

Télévision

Opérations mystères a marqué les enfants de ma génération. À la radio, j’écoutais tante Lucille raconter des histoires, et Zézette, le samedi matin, faire des coups pendables qui faisaient damner son père. Mais tout se passait dans ma tête; je ne voyais pas les personnages. Heureusement, car mes yeux d’enfant auraient été bien étonnés de voir que Jeanne Couët, l’actrice qui prêtait sa voix à Zézette, était probablement plus vieille que ma mère. Et quelle n’aurait pas été ma surprise de découvrir que le père Didace, celui d’Amable dans Le Survenant, était aussi le père de Zézette. Ovila Légaré jouait les deux personnages, mais, dans ma tête d’enfant, je ne savais pas encore ce qu’était un personnage.

La télévision – elle entra chez nous en 1955 – changea nos vies, mais il n’était pas question de l’ouvrir avant le chapelet en famille de CKAC avec le cardinal – « Montréal, ma ville, tu t’es faite belle pour accueillir ton prince » – Léger. Certains soirs, je priais Dieu de m’épargner le chapelet, car je ne voulais pas manquer le début de Ciné-Feuilleton. Mais rien n’y faisait; ma mère allumait la radio… « Étoile du matin, Reine du saint Rosaire », chantait une voix nasillarde. C’était le signal que le moment était venu de se mettre à genoux et de prier.

L’arrivée de la télévision enflamma mon imagination, que j’avais déjà très fertile. Je découvris grand-père Cailloux et son ami Frisson de colline dans Le grenier aux images, puis Pépinot et Capucine. Ensuite, ce fut le Grand-Nord avec Kimo, Moko et Arthur, le pingouin. Et, plaisir suprême, les espaces intersidéraux dans Opérations mystères. Chaque épisode était longuement commenté, le lendemain matin, dans le taxi qui nous amenait, les autres enfants du rang et moi, à l’école. Claude Latour, Raymonde, Jean et Paul Lamoureux, même Pauline et Colette Latour, deux cousines qui étaient maîtresses d’école, tout le monde tentait de prédire ce qui arriverait à Luc et Luce Falardeau, nos héros préférés. Chaque épisode se terminait sur un suspense qui, parfois, nous glaçait le sang. Nos héros n’avaient pas que des amis dans le monde intergalactique qu’ils visitaient. Tanagra, une méchante Vénusienne, leur faisait la vie dure. Heureusement que les Vénus masquées étaient là pour les aider à s’enfuir! Et je crois que certains Martiens leur voulaient aussi du mal.

Des années plus tard, je me retrouvai, jeune acteur, dans un spectacle avec tante Lucille. Mon ami Beaupré et moi jouions deux lutins de tante Lucille, respectivement Trois Poils et Cinq Étoiles. Curieux détour de la vie qui me fit rencontrer celle qui avait bercé mon enfance de ses contes.

J’éprouvai aussi des sentiments difficiles à décrire quand, dans les années 1970, je travaillai dans le film Ti-Cul Tougas et me retrouvai à crier des insultes à Guy Lécuyer, le Moko de mon enfance. Puis, à la première répétition de Mantilles et Mystères au Gésu, je faillis me transformer en statue de sel en voyant que je partagerais la scène – bien humblement, dans mon cas – avec Louise Marleau, la Luce d’Opérations mystères. Plus tard encore, quand je travaillai pendant des années avec Hélène Loiselle et Gérard Poirier, je portai toujours un certain regard d’enfant sur eux. N’avaient-ils pas été, elle, une bonne Vénusienne, et lui, un bon Martien dans la même série? Et qui plus est Hélène Loiselle était la sœur de Kimo, mon autre « Esquimau » préféré — nous ne savions même pas alors que le mot Innu existait. Je n’eus jamais la joie de rencontrer Paule Bayard, le pingouin Arthur de ce joyeux trio du Grand-Nord et l’inoubliable voix de Bobinette — l’originale, la vraie.

Publié dans Uncategorized | Laisser un commentaire

Abécédaire — E

Échec

Il connut son premier coup de foudre, un jour de première communion. C’est dire comment sa vie amoureuse fut orientée.

Ce coup de foudre, il s’en souvient comme si c’était hier. Il l’a ressenti, — à sens unique sans doute, comme le seraient les histoires d’amour de sa vie, sauf la dernière — pour une invitée à la première communion de sa cousine Danielle, à Morin-Heights. L’invitée devait avoir le même âge que lui, huit ou neuf ans, et ils ont joué avec ses cousines, Jocelyne et Danielle, dans la maisonnette que leur père, leur avait construite.

Est-ce en souvenir de ce coup de foudre qu’il tanna son père jusqu’à ce qu’il se décide à lui construire une cabane au pied d’un arbre? Cette cabane de planches devint, dans son imagination d’enfant, un restaurant comme celui que sa tante Germaine avait à Pont-Viau, et où son frère, le chanceux, pouvait travailler quand ils allaient la visiter.

Enfance

S’il a eu une enfance, il lui semble qu’il s’en souviendrait.

Il avait des vieux parents. Peut-être est-ce cela qui l’a fait vieillir trop vite.

Publié dans Uncategorized | Laisser un commentaire

Abécédaire

 Absolu

Sa propre perfection lui donnait de fréquentes nausées.

Ange

Ce volatile nous visite habituellement dix minutes avant l’heure, ou dix minutes après, profitant d’un silence ou d’une pause subtile. Un rien le fait fuir.

Les anges sont revenus à la mode. Nous les avions mis à la retraite, mais ils ont effectué un retour en force. Tout le monde parle de son ange. Certains disent même qu’ils l’ont rencontré. Tant mieux pour eux, si cela les rassure.

Si ma mémoire est bonne, la journée des anges gardiens était le mardi, comme le mercredi était celle de saint Joseph et le samedi, celle de la Vierge Marie. L’histoire sainte, que nous apprenions avec crainte et tremblement, car elle était remplie de cris et de fureur, nous apprenait les différentes classes sociales des anges, archanges et autres trônes et dominations. Et, bien sûr, il y avait Satan, le chef des mauvais anges qui, avec ceux qu’il avait entraînés dans sa révolte, s’était retrouvé cul par-dessus tête en enfer — Toujours! Jamais! —, où il brûlerait avec tous ceux et celles qui, après lui, se révolteraient contre Dieu.

Arbre

Les peupliers, les lombards surtout, ont toujours fait partie de mon paysage intérieur. Quelle route d’une vie, oubliée de moi, bordaient-ils?

Au bord du ruisseau Saint-Louis, il y avait des trembles, des aulnes et des bouleaux. Je n’ai souvenir d’aucun peuplier, encore moins de lombards.

Quand j’en verrai de longues rangées, en Italie, des années plus tard, une émotion indéfinissable s’emparera de moi.

Amour

Qui n’a pas connu la relation de Pappi et de Jappi Toutou ne sait rien des liens qui unissent un père et son fils.

Peut-être est-ce parce que papa n’était pas assez Pappi, et moi pas assez Jappi, que nos relations furent pendant longtemps si difficiles…

Arme

Dans le bosquet derrière la maison, mon « tétanoseur » paralysait les attaques de mes ennemis imaginaires quand, seul, je jouais à Opérations mystères. Mon arme, un bout de bois rappelant vaguement la forme d’une arme, me protégeait des Vénusiennes et de la méchante Tanagra, leur chef. Il me permettait de rejoindre, sain et sauf, mes amis Luc et Luce, les héros d’Opérations mystères. Nous fêtions nos retrouvailles avant de repartir vers de nouvelles aventures.

Au hasard de mon imagination — ou de l’épisode de la semaine —, mes ennemis « dététanosés » m’apparaissaient subitement derrière un tremble ou un bouleau. Si je ne voulais pas être à nouveau pris au piège, tout était à recommencer : sortir mon arme, la pointer dans leur direction, appuyer sur le bouton imaginaire et produire avec ma bouche le dgittt long et étouffé qui les replongeait dans leur immobilité de statue.

Certains soirs, le robot Oscar me faisait prisonnier et, quand la voix de ma mère me signifiait que je devais entrer, une angoisse terrible me prenait. Le lendemain, parviendrais-je à m’évader des bras puissants du complice du professeur Narton?

Nous étions deux enfants, mais j’ai été élevé seul. Quand j’ai atteint l’âge de raison, mon frère, de presque neuf ans mon aîné, était déjà pensionnaire. Je n’ai pas souvenir d’avoir joué avec lui, sauf peut-être les fois où on se lançait la balle, l’été après souper, quand la vaisselle était faite et que papa et maman s’assoyaient sur la grande galerie grillagée, à l’abri des maringouins, pour boire leur deuxième tasse de thé.

Il y avait plusieurs enfants dans le rang où nous habitions, mais chaque famille restait chez elle. Les Lamoureux s’amusaient entre eux. Mon grand ami Claude, lui, avait une petite sœur.

Parenthèse

Cinquante ans plus tard, un soir, une grande femme médecin entra dans la chambre de mon père à l’Hôtel-Dieu de Montréal. Aussitôt qu’elle me dit son nom, Judith, je reconnus tout de suite la petite sœur de Claude à qui on tirait les tresses pour s’amuser. Elle-même se doutait que le monsieur Marc Guénette de Sainte-Adèle, qu’elle avait pour patient, ne pouvait qu’être mon père. Curieux hasard de la vie : la petite-fille de Jean-Baptiste, notre voisin en qui mon père avait toujours reconnu un homme bon et généreux, manifesta, généreuse de son temps, une immense bonté à mon vieux père qui revécut par cette rencontre des moments heureux, même s’ils avaient été difficiles, de sa vie.

Fin de la parenthèse

Moi, faux enfant unique, je jouais seul, et je suis sûr que cela a contribué à développer mon imagination. Je n’ai jamais souffert de la solitude et je n’en souffre toujours pas. Au collège, je la recherchais, mais la trouvais peu.

Une fois que je m’étais rendu seul au second bois — c’était le nom que l’on donnait à l’érablière jouxtant le cimetière de la communauté —, un comité d’accueil m’attendait à mon retour. Les deux surveillants, mon ange gardien — Fafard, un grand de syntaxe qui devait veiller sur moi, un petit d’éléments latins —, et même le directeur étaient là, dans la salle de récréation. Quand je les ai vus, j’ai pensé m’enfuir, mais je n’ai pas osé. Le directeur ma gentiment pris par le bras et m’a conduit vers une immense pancarte collée au mur. Il m’a demandé de lire à voix haute ce qui y était écrit. Je me suis exécuté, la voix tremblotante et l’articulation bégayante : « Rarement un! Jamais deux! Toujours trois! » La solitude n’était pas recommandable.

Quelques mois plus tard, on me la referait lire, cette pancarte, cette fois parce que je m’étais rendu à la grotte de l’Immaculée Conception avec mon ami Couture. Aucune gentillesse, cette fois, dans la voix du directeur. Nous aurions dû savoir, Couture et moi, que les promenades à deux étaient formellement interdites. Mieux valait prévenir les amitiés particulières que les guérir! Après la solitude, l’amitié était désormais suspecte.

Autome

Qui

nous dira

l’agonie des fleurs?

Une photo de moi, tout jeune, me représente — en noir et blanc — assis dans une chaise de jardin à ma taille, fabriquée par mon père. Derrière moi, on distingue un rosier chétif — lui aussi en noir et blanc —, seul élément floral du parterre.

Sur mes genoux, un chat — noir et blanc — semble aimer le confort que je lui procure. On m’a dit que ce chat, qui en fait était roux, portait, par un curieux retournement des choses, le nom de Miquette, un nom de souris. Peut-être était-ce la raison pour laquelle il n’était nullement dérangé par celles qui traversaient la cuisine à quelques pouces de ses immenses moustaches. Parfois, m’a-t-on dit, il ouvrait un œil, question de voir qui produisait ces « petits hi hi, font la souris », comme je l’apprendrais plus tard dans mon livre de lecture de première année. Il le refermait aussitôt et se rendormait en dessous du poêle à bois au ronron duquel il joignait le sien.

Souvenir

D’une odeur d’asclépiade

Au bord d’une route

Des asclépiades, il y en avait partout au bord de la route qui longeait notre maison. Mon père les appelait « cocombres sauvages ». Leur fruit avait, en effet, l’allure allongée d’un concombre. Quand on l’ouvrait, des mousses légères s’en échappaient. La fleur, très odoriférante, causait presque des malaises à ma mère à qui j’en offrais d’immenses bouquets.

Entre mardi et vendredi

Dans un temps nébuleux connu d’eux seuls

Les merles sont partis

Jusqu’à la fin de sa vie, mon père m’obstina que les oiseaux que j’appelais «merles» (d’Amérique) étaient en fait des grives. La dernière fois que nous en vîmes un, lui et moi, dans le parc devant sa résidence à Montréal, il mit fin à la discussion en me lançant :  «Qu’est-ce que tu connais là-dedans?» Les mêmes mots si souvent répétés. Je crois bien qu’à ses yeux, j’étais encore un petit gars. Il me refusait mon âge, tout comme il se refusait d’ailleurs le sien.

 

 

Publié dans Uncategorized | Laisser un commentaire

Enfin!

Enfin, quelqu’un qui me comprend sans me connaître!

Muriel Robin,  humoriste et comédienne française, « ne comprend pas comment on peut tenir sans médicaments dans le monde où l’on vit. […] Sinon, j’ai dix ordinateurs qui se mettent en route dans ma tête. Or, se poser des questions sur tout, ça épuise, c’est ça qui vous plonge dans la dépression ». (Obs, no 2684, p. 5)

J’ai une sœur de médocs! Consolant en ce début frileux de printemps. L’automne, ma saison préférée, est bien loin. Le printemps est annonciateur de trop de lumière, de trop de chaleur, de trop de tout. Souffrance d’attendre la tombée du jour jusqu’à une heure indue.

Je termine un hiver qui m’a plu souvent qu’autrement cloué chez moi, arthriteux et dépressif — ce n’est pas chose facile de combattre une douleur vive que, seuls, des anti-douleurs puissants peuvent endormir quelques heures.

Mon seul plaisir : de longues sessions de coussin chaud, avec Cannelle lovée contre moi. Son ronron qui m’apaise.

Publié dans Uncategorized | Laisser un commentaire

J’aurais voulu écrire

Il y a parfois des phrases que j’aurais aimé écrire. Souvent, même. En voici quelques-unes.

« Pour un coeur, la vie est une chose simple : il bat aussi longtemps qu’il peut, puis il s’arrête. »

(Incipit de La mort d’un père, Karl Ove Knausgaard, Denoël)

« Et la mort que j’avais toujours considérée comme la chose la plus importante de la vie, obscure et attirante, n’était plus qu’un tuyau qui éclate, une branche qui casse au vent, une veste qui glisse d’un cintre et tombe par terre. »

(Dernière phrase du même ouvrage)

« Écririons-nous, […], si nous n’étions pas blessés? Pas anéantis, mais blessés. »

(Gilles Archambault, Une démarche de chat, Noroît)

« C’était à Vienne, un matin de printemps, il y a tant d’années. Il avait plus pendant la nuit et le soleil séchait la buée sur les vitres. Sur le rebord de la fenêtre, des primevères jaunes essayaient d’attraper les premiers rayons. »

(Jean Octeau, Les tilleuls de Berlin, Grasset)

Note : Je ne me suis pas trompé. Il s’agit bien de Jean Octeau, ancien haut fonctionnaire québécois.

Publié dans Uncategorized | Laisser un commentaire

Anniversaire de ma mère

Aujourd’hui, c’est l’anniversaire de ma mère, Marie-Rose Poitras.

Née en 1907 à L’Anse-à-Gilles, elle suit les traces de sa sœur Alice, et devient « maîtresse d’école », comme on disait alors. Après une année de maladie, sans poste d’enseignante à son retour sur le marché du travail dans son coin de pays, elle répond à une annonce de la municipalité de Montfort dans L’Action catholique, sans savoir vraiment où cela se trouve. Trois trajets de train plus tard et des centaines de kilomètres plus loin, elle arrive dans ce pauvre village des Laurentides, au nord de Saint-Sauveur et de Morin-Heights, fin août 1930. Elle découvre, selon ses mots, « qu’il n’y a que du bois, pas d’eau », elle qui avait été élevée sur une ferme au bord du fleuve. Bien décidée à repartir chez elle dès le train du lendemain, elle rate celui-ci, et se retrouve « prisonnière » de son école de rang.

Elle se fait des amies, des dames irlandaises pour la plupart, chez qui elle prend le thé et avec qui elle apprend l’anglais, qu’elle parlera avec l’accent irlandais jusqu’à la fin de sa vie. Elle se lie d’amitié avec les pères monfortains qui ont fondé, dans ce lieu éloigné de tout, un orphelinat. Elle se fiance à Ernest O’Connor, un habitant du coin. La mère de celui-ci, qui ne voit pas d’un bon œil que son fils épouse une French Canadian, fait en sorte que les fiançailles soient rompues. Cruelle déception pour Marie-Rose qui commençait à trouver quelques qualités à ce paradis des maringouins et de la mouche noire que sont les Laurentides.

Elle rencontre Marc Guénette, un Vendredi saint, « sur la track », alors que tous les deux empruntent ce raccourci pour se rendre à l’orphelinat pour y faire leurs pâques. Un an plus tard, on lui confie l’école de Morin-Heights. L’année scolaire est pénible, car une tante de Marc, avec qui Marie-Rose s’est fiancée, lui fait la vie dure. La mégère n’a aucune confiance dans cette étrangère qui vient d’en bas de Québec. Marie-Rose doit se défendre devant la commission scolaire. Elle a finalement gain de cause. Mais la guerre n’est pas finie pour autant. Quand Marc et Marie-Rose annoncent leur mariage prochain, la même tante remonte aux barricades. La maîtresse d’école ne peut pas être mariée. Imaginez le scandale si, un beau matin, elle se présentait devant ses classes — elles étaient multiples, à l’époque —, avec des rondeurs laissant présager une naissance!

Marie-Rose se marie et devient donc femme au foyer. Les années passent… et elle ne « tombe » pas enceinte. La matante acariâtre et belliqueuse répand alors fielleusement la rumeur que l’ancienne maîtresse d’école « empêche » la famille. Le curé de Saint-Sauveur lui refuse l’absolution au confessionnal. On la montre du doigt.

Finalement, six ans après s’être mariée, et quelques mois après avoir subi une intervention chirurgicale, Marie-Rose est enfin enceinte. Quand mon frère Raymond vient au monde, c’est une sœur de mon père qui prend le relais de sa tante dans le mépris de l’étrangère. La situation perdurera. Les deux belles-sœurs seront polies quand elles se rencontreront, mais jamais elles ne se visiteront.

Je garderai toujours de ma mère le souvenir d’une femme courageuse, au caractère bien trempé, il est vrai, et d’une mère aimante. Grâce à elle, mon frère et moi avons eu l’immense chance de faire des études et, surtout, de faire ce que nous aimions dans la vie. Elle nous a permis de réaliser nos rêves.

Un beau jour — il est mieux d’arriver vite, car j’avance en âge —, je tiendrai la promesse que j’ai faite à mes parents avant qu’ils meurent de raconter leur histoire.

Publié dans Uncategorized | Un commentaire

Hôpital Notre-Dame, 1947 (1)

Parler à l’enfant que tu as été, même si tu n’es pas certain d’en garder un bon souvenir. Écran aux images floues. Le temps est passé. Ne reste que des lambeaux. Mais rien de très heureux.

Enfant, déjà, tu étais torturé. Par Dieu, son ciel et son contraire. Tu as fait ta première communion en état de péché mortel — tu raconteras, un jour, le pourquoi du comment. Sacrilège. Tu l’as peut-être confessé plus tard, bien plus tard, dans tes moments de — trop — profonde religiosité. Car il s’agissait bien de cela : ta religion n’avait rien de religieux. Elle n’était que crainte, peur, deal à passer avec celui qu’on t’avait enseigné à craindre par-dessus tout.

Tu as longtemps mis la faute de tes malheurs sur la religion. Elle en était bien sûr responsable, mais, toi aussi, tu l’as été. Ce que tu étais, ta sensibilité à fleur de peau, ta peur de tout déjà présente dans tes premiers cris de bébé bleu, tout cela et bien autre chose, tu ne peux les reprocher à la religion. Elle n’a fait que fabriquer la marinade dans laquelle ton inné et tes acquis ont macéré…

Puis, un jour de lucidité, tu t’es rendu à l’évidence qu’il n’existait pas, ce père Fouettard menaçant et timoré qu’on t’avait imposé d’aimer sous menace des flammes éternelles. Et pourtant, encore maintenant, il t’arrive, dans des moments de fragilité — dans l’ascenseur, un jour, qui te menait en radio-oncologie —, de le supplier d’être bon pour toi.

Publié dans Uncategorized | Laisser un commentaire

Hôpital Notre-Dame, 1947 (3)

Rien n’y pourra changer; tu es « sur terre pour y rester » — on excusera ici le calque sur l’anglais. Souvent, tu caresseras l’idée de disparaître, de partir, de t’en aller loin, ailleurs, tu ne sais trop où. Car l’après te « pose question », pour utiliser un vocabulaire déjà vieilli. On se « posait beaucoup question », dans les années 1980. Tout nous interrogeait, nous parlait. Tout ou rien, la même chose finalement. Ah! le vide infini de cette décennie!

L’enfant malade, « en difficulté respiratoire », comme on dirait maintenant, le bébé qui venait de naître ne savait pas, heureusement, dans quoi il s’embarquait. Il n’avait rien demandé, lui. Ses parents — plus probablement son père, car sa mère ne lui a jamais paru portée sur la chose — avaient accompli l’« acte d’amour », euphémisme pour «sacraliser» un acte plus ou moins propre, que la presque majorité des épouses d’alors endurait, espérant que le mari finisse par finir ce qu’il avait entrepris, un acte relevant plus de l’instinct et de la mécanique que de l’amour. Tu te souviens d’une sorte de comptine entendue durant ta jeunesse — tu n’y avais alors rien compris :

Ouv’ la pat’lette / R’lève la jaquette en flanalette…

Édifiant. Et sûrement assez près de la réalité de l’« acte d’amour » tel que pratiqué à l’époque chez les couples catholiques obéissants. Combien de fois entendras-tu ta mère et tes tantes parler tout bas de l’ennui ou du désagrément de cette chose qu’elles s’entendaient pour ne pas nommer! Leurs maris ne semblaient pas s’être montrés de bons mécaniciens…

Un médecin de l’époque, qui sévissait sur les ondes radiophoniques, répétait à l’envi qu’il n’y avait pas de femmes frigides, mais que des hommes maladroits. Un père dominicain, qui sévissait lui aussi sur les mêmes ondes, répétait, à l’envi lui aussi, que l’essentiel, c’était le ciel, et que tout le reste n’était rien en comparaison. Incroyables, tous les sévices radiophoniques que les oreilles des auditeurs d’alors ont pu subir! Ils ne savaient pas encore que nous en subirions de pires, si nous habitions la région de Québec et que nous écoutions leurs radios.

Tu as été le « fruit de l’amour » — décidément, tu multiplies les citations —, c’est ce qu’on t’a dit en tout cas. Pas tes parents. Ils n’ont jamais prononcé de telles inepties, heureusement. Non, en fait, ils ne t’ont jamais parlé de quoi que ce soit, même pas des oiseaux ou des vaches de monsieur Latour qui vêlaient — on aura compris que ce n’était pas lui qui vêlait, mais bien ses belles et grasses vaches qui paissaient paisiblement dans le champ derrière chez nous. Les sœurs, au couvent pendant ta deuxième et troisième année, puis les frères au collège jusqu’à la fin de ta septième année, répéteront que tous, nous sommes les fruits de l’amour. Amour de Dieu, en premier lieu; puis, amour de nos parents. Rien à voir avec le tube de Moïra, en 1964, qui chantait : C’est le fruit de notre amour, que je porte dans mes bras. Rien, non plus, avec cet autre tube, de Nicole Martin cette fois, une vingtaine d’années plus tard : C’est un enfant de toi, mais tu ne le sauras pas…

Parenthèse

Tu t’es amusé à faire du lipsync — oui, le mot français est surjeu — sur la chanson de Nicole Martin, quand tu partageais un appartement avec un ami. Tu mettais la chanson, pleine force, et tu entrais dans son salon en la mimant. Effet bœuf garanti. Car l’ami en question n’en pouvait plus d’entendre Nicole Martin, qui, à cette époque, t’aidait à te remettre d’une histoire d’amour non partagée… comme toutes les histoires d’amour que tu as vécues, sauf la dernière, qui dure depuis bientôt vingt-cinq ans. Tu étais le comble de la midinette, peut-être faut-il désormais écrire midinet. Avant Nicole Martin, Véronique Samson, Nicole Croisille et plusieurs autres t’ont apporté leur soutien quand tu naviguais, toujours péniblement, sur les flots agités de ta vie amoureuse. Tu as même écrit le texte d’une chanson, que ton ami Louis-Marie a chantée à Boubou dans l’métro : Mes amours sont des paquets de problèmes qui ne riment jamais avec je t’aime… Pas fort, à bien y penser, mais dans le goût de l’époque. Une chanteuse t’approcha même pour que tu lui composes une dizaine de chansons. Mais la commande créa plus d’anxiété que de créativité chez toi, et, finalement, tu la déclinas.

Fin de la parenthèse.

À suivre.

Publié dans Uncategorized | Laisser un commentaire

Hôpital Notre-Dame, 1947 (2)

Selon ta mère, il neigeait à plein temps, le jour où tu es né. Elle l’avait vu par la fenêtre de sa chambre de l’hôpital Notre-Dame, qui donnait sur le parc Lafontaine.

Chaque fois que tu passes devant l’hôpital, chaque fois que tu y entres — ces mois où tu te rendais en oncologie —, tu as une pensée pour ta mère. Elle avait quarante et un ans, et elle s’était retrouvée enceinte. Retrouvée sans le désirer. Tu as su très jeune que tu n’avais pas été souhaité. Mais cela ne t’a pas empêché d’être aimé. Beaucoup. Tendrement. Trop, peut-être. Tu étais « inespéré et inattendu », pour reprendre le titre d’une pièce de Ducharme. Neuf ans plus tôt, à la naissance de ton frère, le docteur Magnan avait dit à ta mère qu’elle ne devait pas se retrouver à nouveau enceinte. Pour sa vie à elle. Mais le destin en a décidé autrement. Quelques années après la naissance de ton frère, elle avait fait une fausse-couche. Puis, « on ne contrôlait pas ça, dans mon temps », comme elle disait, la nouvelle est tombée. Sans doute comme une tonne de briques. Cela n’a pas dû être la joie. Neuf longs mois ou presque; on t’a extrait de son ventre un peu avant la date de tombée. Ça ne se présentait pas bien, paraît-il. Et comme si cela ne suffisait pas, on a dû retarder la césarienne, car, c’était la loi d’alors, ton père n’en avait pas signé l’autorisation. On plaça ta mère sur une voie de garage pendant qu’on tentait de le joindre. Il fallut plus de deux heures pour que son placet arrive enfin. La bonne sœur, qui reçut le télégramme de ton père, remonta légèrement ses nombreuses jupes et courut jusqu’à la salle d’opération. Le bon docteur Magnan pouvait procéder!

Et tu es arrivé, ce matin du 25 novembre 1947.

« Il neigeait à plein temps », cette phrase, ta mère te la répétera, année après année, le matin de ton anniversaire, aux aurores, afin d’être la première à te le souhaiter. La dernière fois, ce fut en 2003, car, l’année suivante, elle vous avait quittés, ton père, ton frère et toi, à la fin de l’été.

Publié dans Uncategorized | Laisser un commentaire

Relativité

Laurent et moi marchons depuis quelques heures dans Greenwich Village. Nous sommes à New-York pour effectuer des recherches sur Raoul Barré, un dessinateur et cartooniste, qui aurait — nous n’en sommes pas certains — quelque chose à voir avec la naissance du célèbre chat Félix.

Donc, nous marchons dans Greenwich Village. Nous causons. Nous restons parfois silencieux, nos esprits occupés par tout ce que nous connaissons de ce lieu mythique. Secrètement, nous souhaitons y découvrir une chose, même infime, que nous ne saurions pas encore.

Donc, nous causons. De philosophie, entre autres sujets. Nous ne sommes ni l’un ni l’autre de vrais philosophes. Mais notre jeunesse, pas si éloignée — pas encore à ce moment — a été marquée par l’existentialisme, surtout celui de Sartre. Nous l’avons lu, pétri de dévotion. Nous vouons au couple Sartre-De Beauvoir une véritable vénération. Ils sont alors pour nous ce que nous appelons aujourd’hui des people. Mais, chose importante, des people avec du contenu, loin du vide abyssal des célébrités actuelles. Le Deuxième sexe nous a fait saisir l’essence de ce qui allait devenir le féminisme. La Nausée nous a fait percevoir, de l’intérieur, la fragilité, j’allais écrire la nullité, de nos existences.

Laurent, qui a toujours été plus volontaire que moi, est passé rapidement de la pensée à l’action. Il a fait table rase des valeurs passées. Moi, je voudrais le faire. J’admire sa volonté, son besoin d’action, mais un fond judéo-chrétien, solidement ancré dans mon passé religieux, m’empêche souvent de passer de la parole aux actes.

Pourtant, une pensée m’habite — et m’habitait déjà dès la dernière année de ma vie religieuse : je suis convaincu que tout est relatif. Cette conviction m’est tombée dessus avec la fulgurance d’un révélation. Et il n’y a pas loin entre tout est relatif et tout se vaut. Même ensoutané, je soupçonnais la religion de s’ériger elle-même en vérité révélée et d’imposer cette pseudo-vérité à ses ouailles sous peine d’enfer, si celles-ci n’y adhéraient pas. À mes yeux d’adolescent, la religion faisait partie de ce que nous englobions alors sous le vocable de « croulant ».

Je m’accroche pour ainsi dire à ma découverte de la relativité — pas celle d’Einstein, bien sûr — et à son pendant que tout se vaut. Cela ouvre à ma conscience un immense espace, qui s’appelle la liberté.
Voilà ce que je tente d’expliquer à Laurent à ce moment de notre promenade. Je lui parle, avec une certaine dégaine, de ma découverte de la relativité, et de l’importance qu’elle revêt à cette époque de ma vie de jeune adulte. Nous nous arrêtons à un feu de circulation. Soudain, Laurent se tourne vers moi et me dit : J’espère que tu as conscience que cette relativité est elle-même relative.

Je suis frappé de plein fouet par sa question. Le feu passe au vert. Je ne bouge pas. J’ai l’impression que mon monde s’écroule. Je n’avais pas réalisé que j’avais érigé ma relativité en vérité. Contradiction suprême. Je traverse la rue. Je rejoins Laurent, qui ne s’est rendu compte de rien. J’essaie de faire bonne figure. Je n’ose lui avouer qu’il vient, par sa question, de faire s’effondrer une partie de la vie que je tente de me construire, comme tout jeune adulte de mon âge.

À la fin de cet après-midi de déambulation, une rencontre fortuite dans un bar m’aidera à calmer mon désarroi. Laurent s’est éclipsé, me laissant vivre le charme de cette rencontre toute relative…

Publié dans Uncategorized | Laisser un commentaire