La joie par le travail

Je crois que cette expression, qui coiffe cette chronique, vient d’un film de David Lean. Il me semble qu’un méchant Japonais, chef d’un camp de travail, disait cette consigne à Alec Guinness, qui jouait un officier britannique prisonnier du méchant Japonais en question. Ce devait être  dans Le pont de la rivière Kwaï.

Comme toujours, je pars de loin pour arriver au cœur de mon sujet. Et celui-ci, pour une fois, concerne mon travail. C’est en effet une joie de réviser le manuscrit d’une amie qui m’est chère, et ce, depuis les années 1970. Elle a écrit un roman pour enfants pétillant, léger comme les bulles du champagne, que nous buvions à l’époque, et dont j’ai oublié la marque. Handicap majeur pour elle : le sujet lui a été imposé. Elle a répondu à une commande!

Pour elle qui a fait de sa vie une création — elle est apparue à son mariage quasi féérique, la tête ceinte de fleurs — entrer dans l’esprit d’autres créateurs et leur fournir ce à quoi ils s’attendent, c’est déjà en soi un exploit. Mais le réussir, ledit exploit, c’est un cran au-dessus.

Chapeau! elle a donné du sens à l’expression passe-partout que l’on n’entend que trop souvent, surtout depuis quelques années : elle a relevé le défi! Et, moi, chanceux, je suis parmi ses premiers lecteurs; je révise son manuscrit, le sourire aux lèvres. Je tique bien, ici et là, à certaines professions de fois écolos de ses personnages. Mais rien pour ternir mon plaisir. Que voulez-vous, je suis vieux, et un certain discours écologiste me fait parfois gercer les lèvres. Mais je comprends qu’il faut ce qu’il faut quand on s’adresse à notre belle jeunesse qui, bientôt, nous fera signe de nous éclipser, comme leurs parents le font depuis déjà quelques années. On leur enseigne, dès la maternelle, que ce sont leurs grands-parents qui ont bousillé la planète. La vie y était belle et douce avant que le babyboom n’engendre ces monstres destructeurs!

Mais, je l’ai dit, le message m’a à peine fait tiquer. Le plaisir de la lecture de cette œuvre — c’en est une — me l’a vite fait oublier. Et quand j’en aurai terminé la lecture, je me dirai que je n’ai pas travaillé pour rien, et que cela a été une joie de le faire.

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Journal 1967

15 février 1967

Pris contact avec celui qui s’occupe du club pour jeunes littéraires. J’espère pouvoir me joindre à eux.

« Celui qui », c’est ton ami Laurent. Presque cinquante ans plus tard, vous êtes toujours amis. Ce midi, tu manges avec lui et ensuite tu l’aideras à choisir les livres qu’il ne déménagera pas. Les livres, encore et toujours. Votre passion commune… avec le cinéma, le théâtre.

17 février 1967

Suis allé au CEP. Formidable! J’ai rencontré Alain Gélinas et Pascal Desgranges. Pas de cours à l’école normale, aujourd’hui. On étudie le bill 25.

Tu avais dix-neuf ans. Tu entrais dans le monde du théâtre par une toute petite porte, mais tout de même… Celle d’une caserne de pompier désaffectée, rue Notre-Dame au coin de Wolfe. Tout en suivant les ateliers de Pascal, tu deviendras serveur, ouvreur, placier. Tu passeras surtout des soirées et des parties de nuit merveilleuses, entouré de créateurs. Un rêve qui se réalisait. Il t’arrivera de sortir du Centre expérimental populaire (CEP) au petit matin et d’aller déjeuner avec Laurent, Micheline et d’autres, dont tu as oublié le nom, au Louvre Tea Room, au coin de Papineau et de Sainte-Catherine. Dans les grandes occasions, il vous arrivait de marcher jusqu’au Select, coin Saint-Denis et Sainte-Catherine. Ce restaurant tiendra au même moment ou presque une grande place dans l’œuvre de Michel Tremblay.

Un autre matin mémorable : celui où, avec tes amis, tu te rendis aux abords de l’hôtel de ville pour y acclamer Charles de Gaule. Tu ne savais pas encore que, l’année suivante, tu le prendrais en grippe lors de Mai 68. Tu saluas même son retrait de la vie politique en ouvrant une bouteille de Clos de Sainte-Odile — chez toi, bien sûr, car tu n’avais pas encore l’âge d’entrer dans les endroits licenciés, comme on les appelait à ce moment. C’était le vin préféré de ton frère quand il mangeait de la fondue suisse.

Quant au bill 25, tu ne te souviens plus de quoi il s’agit. Chose certaine, cependant, tu utilisais le même mot anglais que tout le monde à cette époque. L’Office québécois de la langue française n’avait pas encore été créé. On ne savait pas qu’il fallait plutôt écrire : projet de loi.

18 février 1967

Suis allé chez Laurent, cet après-midi, rue Maisonneuve. Ce soir, au CEP : spectacle de Claude Dubois.

La rue Maisonneuve a changé de nom pour Alexandre-de-Sève, quand la rue Demontigny à cédé sa place au boulevard de Maisonneuve.

Ce fut sans doute, ce 18 février, la réunion de fondation du Petit littéraire, magazine qui parut le temps de quelques numéros. Ton frère avait accepté de le faire « taper » sur stencils par Diane A. et imprimer à l’hôtel de ville de Saint-Léonard, où il travaillait. De nos jours, il aurait peut-être comparu devant la commission Charbonneau pour cela.

Laurent et toi étiez fous de lecture. À cette époque, vous lisiez Sartre, Camus, de Beauvoir, Franz Fanon et plusieurs auteurs publiés chez François Maspéro, qui vient de mourir dans son grand âge — tu écris cela un matin ensoleillé du printemps 2015, qui tarde à s’installer.

19 février 1967

Journée calme. Pas de messe. Ce soir, une pièce de Tchekhov à la télévision.

L’indication « pas de messe » est significative. C’était sûrement nouveau pour toi. Tu étais sorti de communauté, huit mois auparavant. La culpabilité devait te ronger. Même si tu avais mis certaines choses de côté, dont la religion, tu n’en avais pas moins été pétri de tout ce qui t’avait fait jusqu’à ce jour. Ta famille était très religieuse. Très jeune, tu as été obsédé par la crainte du péché — dans ton souvenir, il n’y en avait qu’un seul : l’impureté. À six ans, le jour de ta première communion, tu t’es plus ou moins convaincu que tu n’étais pas en état de péché mortel. C’est dire… Tu avais sans doute fouillé dans la boîte où ton frère croyait avoir bien caché ses revues osées. La contemplation du corps féminin te donnait toutes sortes d’idées. Tu éprouvais de drôles de sensations.

Tu te dis que M., son presque fils, a dû être lui aussi mis en contact avec les magazines « osés » de ton frère. Pas cette année-là, car, le jour où tu as écrit dans ton journal, M. n’était pas encore né. Il ne paraîtrait en ce monde qu’en juillet. Tu ne sais trop d’où vient un curieux lien qui se présente à ton esprit : tu penses à Lorsque l’enfant paraît, de Roussin, que tu as répété ad nauseam, toutes tes années de formation en théâtre. Gina Bausson surtout, mais Gaétan Labrèche aussi, considéraient que tu avais un emploi comique au théâtre. Alors que tu te mourais de jouer Racine, Corneille, et Musset, tes professeurs te faisaient travailler La petite hutte et Lorsque l’enfant paraît.

La seule fois où Gina accepta que tu travailles Musset, ce fut un désastre. Tu avais pourtant bien répété la scène de On ne badine pas avec l’amour, avec la belle, merveilleuse et rouquine Lorraine, mais le public — les autres élèves — se retint de ne pas éclater de rire. Tu étais, paraît-il, un Perdican fort amusant. Pauvre Lorraine! Nous avions tellement travaillé et je lui volais le show sans le vouloir. Suzanne Lebeau, ta critique la plus sévère, a dû — tu n’en gardes aucun souvenir — te dire que tu étais « à chier ». Elle avait le sens de la répartie.

Autre temps… Une pièce de Tchekhov à la télévision. Il y a belle lurette que Radio-Canada n’a pas présenté de théâtre, sauf, dernièrement, le musical Belles-Sœurs, sur ARTV. Tu remontes dans tes souvenirs… En noir et blanc, dans un écran très neigeux — l’antenne sur la maison avait dû bouger — tu regardes avec ravissement La fille de Madame Angot, La Belle Hélène, pas la poire du même nom, mais bien l’opéra-bouffe d’Offenbach, et tellement d’autres téléthéâtres, des classiques, des vaudevilles, des boulevards, du théâtre d’ici et d’ailleurs. Ce n’était pas toujours très bon. Cela dépendait de l’inspiration et de la culture du metteur en scène. Il y eut des éclairs de génie : Le journal d’un curé de campagne, avec le jeune Yves Jacques et Gilles Pelletier, réalisé, si ma mémoire est bonne, par Paul Blouin. Et du peu ou pas de génie : un Othello joué, merveilleusement, par ton ami Jean-Marie Lemieux, grimmé en Noir — la subtilité n’était pas au rendez-vous —, et une pauvre Desdémone, mal dirigée, jouée par Denise Daudelin, une amie dont tu gardes amoureusement le souvenir dans ton cœur.

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Sagesse

Je travaille depuis des semaines à réviser un manuscrit qui traite du livre biblique de Qohéleth. C’est pour moi une source de joie. Cela me remet en contact avec mon moi profond, celui qui a toujours cru que tout était vanité, juste bon à être balayé par le vent.

À l’époque de mes études pour devenir religieux, on m’a enfoncé de force l’idée que je devais absolument me délester de pareilles idées. Le test de caractérologie de Le Senne que je passai l’année de mon postulat s’avéra, aux yeux de mon directeur spirituel, désastreux. Ce test mesurait l’émotivité, l’activité et le retentissement des représentations (être primaire ou secondaire). J’avais tout contre moi : j’étais un sentimental nerveux, passionné et colérique. Un grand ménage s’imposait. Ce que j’entrepris aussitôt sorti de son bureau. Je travaillai fort, me répétant que la vie valait la peine d’être vécue, même si je devais m’adonner à des pratiques religieuses d’un autre âge, manger ma soupe à genoux devant la table des professeurs par souci de mortification, et me lever pour saluer le crucifix si par malheur j’avais fait un bruit à table. La vie était belle même si, jour après jour, mon bégaiement faisait de moi la risée de certains confrères à la charité élastique.

Au noviciat, je crus venir à bout de ce qu’on appelait alors mon pessimisme. Je m’abonnai aux adages et autres proverbes hop la vie. Je me mortifiai pour chasser de mon âme — j’étais convaincu à cette époque d’en avoir une — les idées noires et autres remugles nauséeux. Je m’accusai, lors du supplice de la coulpe — une confession publique de nos manquements —, de ne pas combattre assez fortement les tentations à la dépression par lesquelles le démon s’acharnait sur moi. Car ce ne pouvait être autre chose. Et j’eus l’impression de réussir quand je passai à nouveau le test de Le Senne. Victoire! Mes réponses aux questions du test firent de moi un sanguin flegmatique, amorphe et apathique. J’avais eu le dessus sur mes démons! Mon directeur spirituel ne fut sans doute pas dupe de ce changement inespéré, mais cela l’encouragea tout de même à recommander que je puisse prononcer mes premiers vœux.

Mon nouveau caractère ne résista cependant pas aux «joies» de la vie religieuse. Et une situation particulièrement difficile pour l’adolescent que j’étais me fit revenir au galop à mes bonnes vieilles habitudes de sentimental nerveux, passionné et colérique. Ma vraie nature repris ses droits. Et je sombrai dans une profonde dépression, d’où je ne pus me sortir qu’en prenant la fuite.

Des torrents ont coulé depuis. Cinquante ans plus tard, je me réjouis de retrouver chez Qohéleth des pensées qui m’ont accompagné ma vie durant. La vanité des choses. Le vent qui emporte tout. La décrépitude de la vieillesse. Et surtout, la sagesse qui n’est toujours pas au rendez-vous… à moins que ces constatations en fassent partie. Peut-être suis-je sage comme monsieur Jourdain était philosophe… sans le savoir.

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Je ne sais pourquoi

Je ne sais pourquoi…

Un souvenir de début d’été monte en moi, en ce matin froid du début de mars. Rien ne s’y prête. Et pourtant…

Je sors sur la galerie de la maison, par la porte de la cuisine. La porte de « scring » est déjà posée. C’est l’été, même si ce n’en est que le début.

— Pierre, tu as oublié ton vaisseau.

C’est ma mère qui m’interpelle depuis la cuisine.

Je retourne sur mes pas. Elle me donne une petite chaudière — mon père prononcait : cheyère — pour ma cueillette de fraises des champs. J’ai la permission d’aller de l’autre côté de la clôture de broche, sur le bout de terre de monsieur Latour, qui jouxte notre terrain.

— Fais attention de ne pas piler dans les bouses de vaches!

Encore ma mère, qui ne veut pas avoir à relaver son plancher à mon retour des fraises.

— Emmène Mickey avec toi — on prononçait : Meckey.

Mickey, c’est son chien, le seul dont elle n’ait pas peur. Il lui obéit au doigt et à l’œil, alors que, nous, il nous envoie promener.

— Mickey, tu surveilles Pierre pour ne pas qu’il s’éloigne trop. Ne le laisse pas s’approcher de la dam et du ruisseau — mon père disait le crick.

En cela aussi, Mickey lui obéit, aboyant comme un fou si j’ose me diriger vers le ruisseau Saint-Louis, où mon père prend son eau pour alimenter la turbine de son moulin à scie. On n’a jamais dit «scierie», dans la famille. Mon grand-père, mon père, mon oncle Léo, mon oncle Hervé ont tous eu des moulins à scie et non des scieries. Mon grand-père avait aussi une «boutique à bois», tout comme mon oncle Fernand.

Et me voici parti. Le soleil brille; le ciel est d’un bleu magnifique d’avant les grandes pollutions. Mickey me précède, le nez au vent. Je marche «délicatement» pour ne pas écraser malencontreusement une belle talle de fraises. J’ai l’impression de partir à l’aventure. C’est la première fois que ma mère me laisse sauter la clôture de monsieur Latour. Elle me «fait confiance», m’a-t-elle dit. Je suis certain maintenant qu’elle a dû prier sainte Anne, sa préférée, jusqu’à mon retour.

Pourquoi ce souvenir? Et pourquoi ce matin?

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Vengeance!

Je crois que Gaïa, la déesse-mère, n’a pas aimé que je veuille écrire une chronique sur son visage à deux faces. Eh oui, je la décrivais ainsi, d’un clavier agile et particulièrement inspiré quand, soudain, une fausse manœuvre : perte totale. Je ne retrouve pas le brouillon. J’en livre ici l’essentiel, qui n’est pas «le ciel», comme disait le père Desmarais, de malheureuse mémoire.

Il s’agissait d’une réflexion à partir d’un roman, lu ces derniers jours. Un scientifique y soutenait, devant une classe d’étudiants californiens éberlués, que la Nature n’était pas celle qu’ils croyaient, celle qu’on leur avait présentée, depuis les années 1960, comme Gaïa, pour ne pas la nommer,  que les féministes de la côte Ouest avaient déifiée pour faire concurrence à Notre Père qui es aux cieux. Tous les maux que nous avions vécus jusqu’alors venaient que nous l’avions ignorée.

Gaïa donna alors naissance à deux rejetons : Environnement et Santé, qui partirent à la conquête des âmes et des esprits. Ils devinrent même des religions pour plusieurs — il faut croire que l’esprit humain a besoin de croyances. Et leur firent oublier que celle qu’ils se plaisaient à appeler Dame Nature, quand ce n’était pas le sirupeux Mère Nature, avait une face, bien cachée, et qui aurait peut-être eu avantage à le rester. Car, c’est bien déprimant de découvrir, un beau jour, que notre maman, comme le soutenait le scientifique dans le roman, n’a rien de bon en soi. Et même qu’elle s’est toujours appliquée, «religieusement» pourrions-nous dire, à détruire la race humaine. C’était, toujours selon le scientifique, inscrit dans ses gènes.

La Nature ne veut pas notre bien, soutenait-il; au contraire, elle ne peut pas nous sentir,  elle fait tout pour nous éliminer, et elle cache son jeu en nous faisant croire que nous sommes les artisans de nos propres malheurs, et qu’elle, innocente, n’y est pour rien. Elle nous endort en utilisant frauduleusement le chant des baleines et celui des oiseaux.

Un pavé dans la mare! pour les oreilles chastes des étudiants californiens. Leur mère les avait non seulement abandonnés à leur sort, mais elle s’acharnait à les faire disparaître, eux et tous les autres de leur race… Y avoir pensé plus tôt, elle aurait avorté!

L’idée m’a semblé intéressante. En y repensant bien, le scientifique n’avait pas totalement tort. À en croire le discours environnementaliste, nouvelle religion, nouvel opium du peuple, nous sommes responsables, pour ne pas dire coupables, de tout ce qui nous arrive. Et Maman Nature n’a rien à voir là-dedans. Qu’on se le tienne pour dit. Ainsi, quand la grippe espagnole a fait des millions de morts, elle devait être en train de tricoter des papattes pour ses petits, et elle ne s’est pas rendue compte qu’elle les tricotait pour rien, parce que ses petits mouraient tous les uns après les autres.

Voilà. Je m’apprête à publier cette chronique. Souhaitons que Gaïa ne me joue pas le même tour que plus tôt.

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Réjouissant

Lu dans une entrevue avec Patrick Rambaud :

« J’ai casé une phrase de Stirner dans mon livre (Le Maître, Grasset) : « Un homme n’est appelé à rien, pas plus qu’une plante ou un oiseau. » C’est vrai. C’est idiot de vouloir trouver un sens à tout, alors qu’il n’y en a pas. »

Je me mets à la recherche de ce Stirner qui m’intrigue.

Et une autre, de Wittgenstein, cette fois :

« Puisque la vérité est étalée sous nos yeux, il n’y a rien à expliquer.»

Comme diraient les Anglais, ceci fait ma journée.

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Tête de Turc

Tu travailles un document posthume de Jean Monbourquette qui parle de projections… Pas celles du cinéma, non. Celles que tout un chacun développe à l’égard de l’autre.

Un chapitre est consacré aux têtes de Turc. Plus tu avances dans sa correction, plus un souvenir insiste pour remonter à la surface de ta mémoire. Trop tard, c’est fait. Il a émergé. Il t’envahit.

Si le mot avait existé, à l’époque, tu aurais pu l’utiliser… Tu as été harcelé — l’expression te semble faible — durant toutes les représentations de Mantilles et mystères, au Gésu. Tu y figurais, car dire que tu y jouais serait un peu exagéré. Tu faisais bien une scène ou deux en tant que valet d’un des personnages de ce méli-mélo amoureux, mais tu ne te souviens même plus si tu y disais au moins un mot.

Il faut dire que ta timidité de grande échalote avait fait de toi un être des plus réservés. Le soir de la première répétition, tu saluas tout le monde — et que du beau monde : André Lachapelle, Jean Perraud, Jean-Marie Lemieux, Jacques Brouillet, Pascal Rollin, Louise Marleau, et Rina Cyr, qui fut toujours d’une extrême gentillesse avec toi — et te retiras dans un coin d’où tu ne sortis que pour retourner chez toi. Tes humbles services n’avaient pas été requis, ce soir-là.

Les choses se gâtèrent quand la troupe quitta la salle de répétition pour se retrouver sur la scène du Gésu. La rencontre avec l’équipe de machinistes fut pour toi une expérience terrible. Ceux-ci voyaient aux nombreux déplacements des décors durant la représentation. Ils se tenaient donc en coulisse, juste derrière le pendrillon, où tu te dissimulais avant tes quelques entrées en scène.

Dès la première répétition en costume — tu portais le collant et un juste au corps très cintré qui faisaient ressortir ta maigreur —, tu devins leur tête de Turc. Ils savaient que tu pouvais les entendre, et cela semblait exciter leur méchanceté. Chaque représentation, ils improvisaient de nouvelles façons de se moquer de toi. Parfois, ils poussaient l’horreur jusqu’à écarter le pendrillon pour te demander si tu les entendais bien, si tu avais aimé leur dernière farce… L’autre comédien, qui jouait lui aussi les valets, entra dans leur jeu. Tu devins très vite l’objet d’une risée générale. Ta bonne relation avec Jean-Marie Lemieux les fit se calmer un peu, mais ce fut de courte durée. C’est long, deux mois de représentations dans une situation pareille. Pourtant, tu as tenu le coup. Tu réalisais le rêve de te retrouver sur une scène professionnelle. Tu faisais du théâtre, même si tu ne jouais que les utilités.

Tu revois parfois certains de tes harceleurs. L’un est auteur-compositeur-interprète. Il ne refuse jamais d’être porte-parole d’un organisme demandeur de paix et de bonne entente parmi les humains, dont il vante la bonté. À l’époque de ses prestations à la Nouvelle compagnie théâtrale, il n’avait pas, à l’évidence, fait profession de foi dans la bonté de l’humanité. Il a du talent, mais celui-ci te reste en travers de la gorge quand tu l’entends. Chaque fois, tu te revois, pétrifié, paralysé, essayant de ne pas craquer devant ses quolibets.

Un autre fut consacré « idéateur », puis « script-éditeur » sur des séries télévisées, et même des spectacles d’envergure. Il doit avoir « grandi » (Tu détestes ce mot. Tu ne crois pas que ce qui t’écrase te fasse grandir un jour. C’est une idée de looser et de prédicateur de développement personnel.) Tant mieux pour ceux et celles qui l’entourent. Peut-être ne les fait-il pas souffrir comme il l’a fait à ton égard.

Tu n’en étais pourtant pas à tes premières armes en tant que victime de ce qui ne s’appelait pas encore du harcèlement. Tes années de collège, les premières surtout, ton absence de talent pour le sport, ton goût de la lecture et de l’écriture — oui, déjà à onze-douze ans — ont fait de toi une tête de Turc, non seulement de la part des gros bras du groupe, mais aussi d’un surveillant. Combien de fois ne t’a-t-il pas appelé le chétif, l’échalote! Il a même ri quand, maladroit que tu étais, tu es passé au-dessus du cheval allemand sans t’y arrêter pour atterrir moitié sur le tapis, bien mince, moitié sur le terrazzo. Ta réputation était faite. Tu devins son objet. Il récoltait des rires chaque fois qu’il te citait en exemple de ce qu’il ne fallait pas faire. Cela dura deux longues années, où tu appris à ravaler ton amour-propre, à serrer les dents et à ne pas pleurer, car on t’avait dit qu’un gars, ça ne pleurait pas. Un peu plus, il te traitait de tapette, ce dont certains de tes confrères ne se gênaient pas, sans doute parce que tu avais refusé leurs avances et leurs « demandes spéciales ».

Ce frère, tu l’as revu, cinq ans plus tard, en sortant de ta chambre du pavillon Champagnat, au Scolasticat central de Montréal. Il occupait celle juste en face de la tienne. Tu appris qu’il t’enseignerait l’éducation physique. L’idée t’est venue qu’il reprendrait probablement son manège d’intimidation et de harcèlement. Tu décidas, ce matin-là, qu’il n’aurait pas ta peau, cette fois. Et tu découvris le plaisir — c’en est un — de la résistance. Il ne te vit à peu près jamais, en action, au gymnase ou à la piscine. Tu répondais à l’appel au début du cours, et tu t’éclipsais aussitôt. Tu ne te souviens pas comment tu t’y es pris, mais tu obtins la note de passage.

Tu as eu le courage, quand tu quittas la communauté, d’aller à sa chambre lui dire qu’il resterait le plus mauvais souvenir des huit années que tu venais d’y passer. Et le courage de ne pas le saluer en refermant sa porte derrière toi.

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Éloge de la dépression — Notes de lecture

[Un psy dit à son patient, affecté par le décès de sa femme :]

— La dépression est le maître symptôme de la lucidité. Comme l’anxiété et l’insomnie qui vont souvent avec. La volonté de vivre est un réflexe archaïque retrouvé chez les bactéries qui s’affaiblit à mesure que l’on gravit l’échelle. L’évolution de l’espèce s’accompagne d’une involution du réflexe de survie. Par conséquent, le suicide est une preuve de développement. Il ne faut donc pas vous troubler, votre humeur est humaine.

En résumé, la perte de ma femme n’y changeait rien. La dépression réactionnelle à un drame était le dopage administré par le destin à notre dépression constitutionnelle qui n’exigeait pourtant pas d’amélioration de ses performances.

— La nature a inventé deux artifices pour nous retenir sur cette planète : le plaisir afin de nous inciter à nous reproduire sans bâiller et la peur de la mort pour éviter qu’on ne s’y précipite. Ce sont ces bases simples que nous avons perdues de vue. Le bonheur, création postérieure et humaine, n’était prévu pour personne. […]

Le docteur Cotan conseillait de ne pas trop compter sur le secours des bons souvenirs d’antan, car le contraste entre l’allégresse d’hier et la désolation d’aujourd’hui n’égayait personne. D’ailleurs, le bon souvenir était une ruse de notre inconscient qui ne cherchait qu’à nous briser. Si nous parvenions à vivre sans regret et sans espérance, nous ferions cesser les fluctuations morales. Le goût de l’existence serait moins vif mais son dégoût aussi. Tout serait perdu, sauf l’humeur.

(Antoine Sénanque, Salut Marie, Paris, Grasset, 2012, p. 134-136)

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Je n’ai pas su

J’écoute Aznavour. Il chante Il faut savoir.

Un certain soir de juin d’un temps lointain, j’avais ces paroles en tête. Surtout la fin, « Il faut savoir, mais moi je ne sais pas. »

Et je suis parti sans me retourner.

J’aurais pu chanter aussi L’amour, c’est comme un jour… « Ça s’en va, mon amour. »

La première histoire d’amour. C’est vrai qu’on ne l’oublie jamais. Je me demande seulement pourquoi tant d’années plus tard, elle fait encore mal. Encore…

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Une autre!

Voilà, une autre année finie. Et de une! La prochaine me rapproche peu à peu de la fin. Car je sais, surtout depuis l’épisode du cancer, que j’ai une date de péremption inscrite quelque part dans mes gènes. Un jour, le code à barre ne répondra plus. On aura beau le scanner…

Il n’y aura plus de «je». Y aura-t-il d’ailleurs encore quelque chose? J’en ai toujours douté, même dans mes années de ferveur religieuse ou dans celles de la foi au nirvana et à la réincarnation à laquelle je me raccrochais pour ne pas sombrer dans la folie, devant ce vide que je pressentais depuis si longtemps et qui se révélait à moi.

J’ai beau parler tous les jours à mon père, ma mère, mon frère et même à Alice, ma chatte, morte en 2008, je suis loin d’être sûr qu’ils m’entendent. Je le voudrais, certes, mais je n’en ai aucune certitude. Et s’ils sont quelque part, peut-être sont-ils passés à autre chose, bien heureux d’avoir laissé leur vie terrestre derrière eux. Je n’ai peut-être aucune place dans leurs souvenirs; en ont-ils d’ailleurs, des souvenirs? Si oui, cela reviendrait à dire qu’ils continuent leur vie d’ici et qu’ils en portent encore le fardeau.

Je n’ai jamais autant réalisé que le christianisme n’est rien de plus qu’une mythologie comme les autres qui l’ont précédée. Noël n’a-t-il pas après tout été plaqué sur une fête, dite païenne. Copier/coller. Oublier la fête du Soleil et la remplacer par une histoire à dormir debout d’un enfant qui vient au monde dans une crèche, et dont les anges annoncent l’arrivée à des bergers qui s’ennuient tellement dans leur bergerie qu’ils sont prêts à tout pour se changer les idées. Quitte à entendre des voix chanter Gloria!

L’Église est une secte qui a réussi à s’imposer. Après avoir voulu — et avoir presque réussi —  régenter le monde à coup de terreur, comme le fait un certain islam, elle a dû se résoudre à se déguiser en douce brebis, porteuse de paix. Mais son jupon dépasse. À preuve, les récriminations de la curie à l’égard du pape qui essaie — peut-être joue-t-il lui aussi un jeu — de ramener l’Église à l’essentiel. S’il ne finit pas assassiné, c’est peut-être que le Dieu auquel il croit existe vraiment.

Comme chaque année, j’ai envoyé des vœux et j’en ai reçu. Automatisme. Tentative de m’accrocher à des rituels. Comme l’arbre de Noël que j’ai fait et que je me suis empressé de défaire, hier, 2 janvier. Fini le temps des mascarades. Reste celui de l’ordinaire. Comme un alcolo, je me raccroche au «un jour à la fois».

Je crois que c’est la première fois — une première, c’est rare — que j’envisage le vide qui m’attend sans vouloir m’en expliquer. Au diable les parce que! Fini les justifications!

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