Hôpital Notre-Dame, 1947 (1)

Parler à l’enfant que tu as été, même si tu n’es pas certain d’en garder un bon souvenir. Écran aux images floues. Le temps est passé. Ne reste que des lambeaux. Mais rien de très heureux.

Enfant, déjà, tu étais torturé. Par Dieu, son ciel et son contraire. Tu as fait ta première communion en état de péché mortel — tu raconteras, un jour, le pourquoi du comment. Sacrilège. Tu l’as peut-être confessé plus tard, bien plus tard, dans tes moments de — trop — profonde religiosité. Car il s’agissait bien de cela : ta religion n’avait rien de religieux. Elle n’était que crainte, peur, deal à passer avec celui qu’on t’avait enseigné à craindre par-dessus tout.

Tu as longtemps mis la faute de tes malheurs sur la religion. Elle en était bien sûr responsable, mais, toi aussi, tu l’as été. Ce que tu étais, ta sensibilité à fleur de peau, ta peur de tout déjà présente dans tes premiers cris de bébé bleu, tout cela et bien autre chose, tu ne peux les reprocher à la religion. Elle n’a fait que fabriquer la marinade dans laquelle ton inné et tes acquis ont macéré…

Puis, un jour de lucidité, tu t’es rendu à l’évidence qu’il n’existait pas, ce père Fouettard menaçant et timoré qu’on t’avait imposé d’aimer sous menace des flammes éternelles. Et pourtant, encore maintenant, il t’arrive, dans des moments de fragilité — dans l’ascenseur, un jour, qui te menait en radio-oncologie —, de le supplier d’être bon pour toi.

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Hôpital Notre-Dame, 1947 (3)

Rien n’y pourra changer; tu es « sur terre pour y rester » — on excusera ici le calque sur l’anglais. Souvent, tu caresseras l’idée de disparaître, de partir, de t’en aller loin, ailleurs, tu ne sais trop où. Car l’après te « pose question », pour utiliser un vocabulaire déjà vieilli. On se « posait beaucoup question », dans les années 1980. Tout nous interrogeait, nous parlait. Tout ou rien, la même chose finalement. Ah! le vide infini de cette décennie!

L’enfant malade, « en difficulté respiratoire », comme on dirait maintenant, le bébé qui venait de naître ne savait pas, heureusement, dans quoi il s’embarquait. Il n’avait rien demandé, lui. Ses parents — plus probablement son père, car sa mère ne lui a jamais paru portée sur la chose — avaient accompli l’« acte d’amour », euphémisme pour «sacraliser» un acte plus ou moins propre, que la presque majorité des épouses d’alors endurait, espérant que le mari finisse par finir ce qu’il avait entrepris, un acte relevant plus de l’instinct et de la mécanique que de l’amour. Tu te souviens d’une sorte de comptine entendue durant ta jeunesse — tu n’y avais alors rien compris :

Ouv’ la pat’lette / R’lève la jaquette en flanalette…

Édifiant. Et sûrement assez près de la réalité de l’« acte d’amour » tel que pratiqué à l’époque chez les couples catholiques obéissants. Combien de fois entendras-tu ta mère et tes tantes parler tout bas de l’ennui ou du désagrément de cette chose qu’elles s’entendaient pour ne pas nommer! Leurs maris ne semblaient pas s’être montrés de bons mécaniciens…

Un médecin de l’époque, qui sévissait sur les ondes radiophoniques, répétait à l’envi qu’il n’y avait pas de femmes frigides, mais que des hommes maladroits. Un père dominicain, qui sévissait lui aussi sur les mêmes ondes, répétait, à l’envi lui aussi, que l’essentiel, c’était le ciel, et que tout le reste n’était rien en comparaison. Incroyables, tous les sévices radiophoniques que les oreilles des auditeurs d’alors ont pu subir! Ils ne savaient pas encore que nous en subirions de pires, si nous habitions la région de Québec et que nous écoutions leurs radios.

Tu as été le « fruit de l’amour » — décidément, tu multiplies les citations —, c’est ce qu’on t’a dit en tout cas. Pas tes parents. Ils n’ont jamais prononcé de telles inepties, heureusement. Non, en fait, ils ne t’ont jamais parlé de quoi que ce soit, même pas des oiseaux ou des vaches de monsieur Latour qui vêlaient — on aura compris que ce n’était pas lui qui vêlait, mais bien ses belles et grasses vaches qui paissaient paisiblement dans le champ derrière chez nous. Les sœurs, au couvent pendant ta deuxième et troisième année, puis les frères au collège jusqu’à la fin de ta septième année, répéteront que tous, nous sommes les fruits de l’amour. Amour de Dieu, en premier lieu; puis, amour de nos parents. Rien à voir avec le tube de Moïra, en 1964, qui chantait : C’est le fruit de notre amour, que je porte dans mes bras. Rien, non plus, avec cet autre tube, de Nicole Martin cette fois, une vingtaine d’années plus tard : C’est un enfant de toi, mais tu ne le sauras pas…

Parenthèse

Tu t’es amusé à faire du lipsync — oui, le mot français est surjeu — sur la chanson de Nicole Martin, quand tu partageais un appartement avec un ami. Tu mettais la chanson, pleine force, et tu entrais dans son salon en la mimant. Effet bœuf garanti. Car l’ami en question n’en pouvait plus d’entendre Nicole Martin, qui, à cette époque, t’aidait à te remettre d’une histoire d’amour non partagée… comme toutes les histoires d’amour que tu as vécues, sauf la dernière, qui dure depuis bientôt vingt-cinq ans. Tu étais le comble de la midinette, peut-être faut-il désormais écrire midinet. Avant Nicole Martin, Véronique Samson, Nicole Croisille et plusieurs autres t’ont apporté leur soutien quand tu naviguais, toujours péniblement, sur les flots agités de ta vie amoureuse. Tu as même écrit le texte d’une chanson, que ton ami Louis-Marie a chantée à Boubou dans l’métro : Mes amours sont des paquets de problèmes qui ne riment jamais avec je t’aime… Pas fort, à bien y penser, mais dans le goût de l’époque. Une chanteuse t’approcha même pour que tu lui composes une dizaine de chansons. Mais la commande créa plus d’anxiété que de créativité chez toi, et, finalement, tu la déclinas.

Fin de la parenthèse.

À suivre.

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Hôpital Notre-Dame, 1947 (2)

Selon ta mère, il neigeait à plein temps, le jour où tu es né. Elle l’avait vu par la fenêtre de sa chambre de l’hôpital Notre-Dame, qui donnait sur le parc Lafontaine.

Chaque fois que tu passes devant l’hôpital, chaque fois que tu y entres — ces mois où tu te rendais en oncologie —, tu as une pensée pour ta mère. Elle avait quarante et un ans, et elle s’était retrouvée enceinte. Retrouvée sans le désirer. Tu as su très jeune que tu n’avais pas été souhaité. Mais cela ne t’a pas empêché d’être aimé. Beaucoup. Tendrement. Trop, peut-être. Tu étais « inespéré et inattendu », pour reprendre le titre d’une pièce de Ducharme. Neuf ans plus tôt, à la naissance de ton frère, le docteur Magnan avait dit à ta mère qu’elle ne devait pas se retrouver à nouveau enceinte. Pour sa vie à elle. Mais le destin en a décidé autrement. Quelques années après la naissance de ton frère, elle avait fait une fausse-couche. Puis, « on ne contrôlait pas ça, dans mon temps », comme elle disait, la nouvelle est tombée. Sans doute comme une tonne de briques. Cela n’a pas dû être la joie. Neuf longs mois ou presque; on t’a extrait de son ventre un peu avant la date de tombée. Ça ne se présentait pas bien, paraît-il. Et comme si cela ne suffisait pas, on a dû retarder la césarienne, car, c’était la loi d’alors, ton père n’en avait pas signé l’autorisation. On plaça ta mère sur une voie de garage pendant qu’on tentait de le joindre. Il fallut plus de deux heures pour que son placet arrive enfin. La bonne sœur, qui reçut le télégramme de ton père, remonta légèrement ses nombreuses jupes et courut jusqu’à la salle d’opération. Le bon docteur Magnan pouvait procéder!

Et tu es arrivé, ce matin du 25 novembre 1947.

« Il neigeait à plein temps », cette phrase, ta mère te la répétera, année après année, le matin de ton anniversaire, aux aurores, afin d’être la première à te le souhaiter. La dernière fois, ce fut en 2003, car, l’année suivante, elle vous avait quittés, ton père, ton frère et toi, à la fin de l’été.

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Relativité

Laurent et moi marchons depuis quelques heures dans Greenwich Village. Nous sommes à New-York pour effectuer des recherches sur Raoul Barré, un dessinateur et cartooniste, qui aurait — nous n’en sommes pas certains — quelque chose à voir avec la naissance du célèbre chat Félix.

Donc, nous marchons dans Greenwich Village. Nous causons. Nous restons parfois silencieux, nos esprits occupés par tout ce que nous connaissons de ce lieu mythique. Secrètement, nous souhaitons y découvrir une chose, même infime, que nous ne saurions pas encore.

Donc, nous causons. De philosophie, entre autres sujets. Nous ne sommes ni l’un ni l’autre de vrais philosophes. Mais notre jeunesse, pas si éloignée — pas encore à ce moment — a été marquée par l’existentialisme, surtout celui de Sartre. Nous l’avons lu, pétri de dévotion. Nous vouons au couple Sartre-De Beauvoir une véritable vénération. Ils sont alors pour nous ce que nous appelons aujourd’hui des people. Mais, chose importante, des people avec du contenu, loin du vide abyssal des célébrités actuelles. Le Deuxième sexe nous a fait saisir l’essence de ce qui allait devenir le féminisme. La Nausée nous a fait percevoir, de l’intérieur, la fragilité, j’allais écrire la nullité, de nos existences.

Laurent, qui a toujours été plus volontaire que moi, est passé rapidement de la pensée à l’action. Il a fait table rase des valeurs passées. Moi, je voudrais le faire. J’admire sa volonté, son besoin d’action, mais un fond judéo-chrétien, solidement ancré dans mon passé religieux, m’empêche souvent de passer de la parole aux actes.

Pourtant, une pensée m’habite — et m’habitait déjà dès la dernière année de ma vie religieuse : je suis convaincu que tout est relatif. Cette conviction m’est tombée dessus avec la fulgurance d’un révélation. Et il n’y a pas loin entre tout est relatif et tout se vaut. Même ensoutané, je soupçonnais la religion de s’ériger elle-même en vérité révélée et d’imposer cette pseudo-vérité à ses ouailles sous peine d’enfer, si celles-ci n’y adhéraient pas. À mes yeux d’adolescent, la religion faisait partie de ce que nous englobions alors sous le vocable de « croulant ».

Je m’accroche pour ainsi dire à ma découverte de la relativité — pas celle d’Einstein, bien sûr — et à son pendant que tout se vaut. Cela ouvre à ma conscience un immense espace, qui s’appelle la liberté.
Voilà ce que je tente d’expliquer à Laurent à ce moment de notre promenade. Je lui parle, avec une certaine dégaine, de ma découverte de la relativité, et de l’importance qu’elle revêt à cette époque de ma vie de jeune adulte. Nous nous arrêtons à un feu de circulation. Soudain, Laurent se tourne vers moi et me dit : J’espère que tu as conscience que cette relativité est elle-même relative.

Je suis frappé de plein fouet par sa question. Le feu passe au vert. Je ne bouge pas. J’ai l’impression que mon monde s’écroule. Je n’avais pas réalisé que j’avais érigé ma relativité en vérité. Contradiction suprême. Je traverse la rue. Je rejoins Laurent, qui ne s’est rendu compte de rien. J’essaie de faire bonne figure. Je n’ose lui avouer qu’il vient, par sa question, de faire s’effondrer une partie de la vie que je tente de me construire, comme tout jeune adulte de mon âge.

À la fin de cet après-midi de déambulation, une rencontre fortuite dans un bar m’aidera à calmer mon désarroi. Laurent s’est éclipsé, me laissant vivre le charme de cette rencontre toute relative…

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Hibernation

Ma dernière chronique, quelque part en septembre, parlait, si ma mémoire est bonne, de moiteur et de chaleur. J’y invoquais la venue de l’hiver…

J’y suis. Et l’engourdissement, que je ressentais dans ces dernières chaleurs estivales, s’est transformé en une sorte d’hibernation. Comme un vieil ours, je dors à n’en plus finir — ce qui fait la joie de ma chatte Cannelle — et, le reste du temps, je travaille, un peu, pas trop. À l’exception d’un sauvetage de manuscrit effectué durant le temps des fêtes, le travail ne s’acharne pas sur moi. Je continue de me lever aux aurores. Lecture des journaux. Lecture tout court. Engourdissement progressif dans la chaleur de mon fauteuil, Cannelle sur mes genoux.

Je prends parfois mon courage à deux mains, et je sors. Horreur de l’humidité montréalaise, qui vous gèle même les os. Je ne peux marcher vite, mes jambes ne me le permettent plus, surtout si les trottoirs sont glacés. Il arrive parfois que je fasse un vol fessier plané, «les jambes en l’air, l’ego de travers», pour citer le titre d’une revue de Louise Matteau, jouée, il y a quarante ans, au Patriote à Clémence, la petite salle de théâtre au-dessus du «grand» Patriote, où les chansonniers venaient présenter leurs dernières créations à un public toujours enthousiaste.

***

Cette aventure théâtrale, et musicale me semble-t-il, fut des plus heureuses. «Tout n’était que bonheur», citation cette fois de feu la comtesse de Paris, à propos de son exil au Brésil avec les enfants de la famille de France pendant la guerre. Nous formions, mes camarades et moi, une joyeuse équipe, un peu beaucoup folle, bien décidée à faire rire les spectateurs et à les faire réfléchir aussi. Je jouais tous les rôles masculins des nombreux sketches du spectacle. Et j’étais bien entouré : Louise Matteau, Danielle Matteau, Danièle Lorain — ces deux dernières étaient presque encore des enfants —, Céline Halley, Louise Deschâtelets. Gaétan Gladu en avait signé la mise en scène. Merveilleux souvenir.

Mauvais souvenir cependant que celui de sa reprise au théâtre d’été. Cette fois, c’est moi qui dirige. Des bons acteurs et actrices — une exception, on verra pourquoi —, mais une production brinquebalante pour ne pas dire inexistante. Aucune répétition dans le décor. Une première en forme de générale pas au point, sur un plancher qui colle, littéralement, aux pieds des comédiens — une peinture vert forêt pour aller avec le cadre enchanteur du paysage de Val-Morin. Et un acteur qui, pour calmer son trac, avale un Valium avec du cognac, juste avant d’entrer en scène. Un presque massacre dans la dernière scène de la première partie. L’acteur en question doit diriger fermement une thérapie de groupe. Oubliant sans doute qu’il est au théâtre, il malmène deux des actrices, qui hurlent à faire fuir les loups qui se seraient aventurés près du théâtre qui, en fait, n’en est pas un, mais plutôt un restaurant au pied d’une pente de ski. Rideau. C’est une façon de parler, car il n’y en a pas. Black out, plutôt. Je frôle la crise cardiaque. Mon assistante m’intime l’ordre de sortir du théâtre, d’aller respirer le bon air des Laurentides. Elle s’occupera pendant ce temps de l’acteur qui a perdu la carte.

Surprise quand je rentre dans le théâtre après l’entracte, qui s’est longuement prolongé. La deuxième partie est commencée. Jacques Piperni remplace au pied levé l’acteur qu’on entend maintenant ronfler derrière la scène. Au pied levé, c’est le cas de le dire, car, en bon professeur de gymnastique qu’il joue, moulé dans un collant bleu royal, il fait sautiller une classe toute féminine. Je vogue de surprise en surprise jusqu’à la fin du spectacle. Jacques est partout et, finalement, il sauve le show, la première, et la vie de ses camarades. Cela n’empêchera pas Michel Jenesaisplusqui, le potineur officiel des vedettes, d’intituler sa critique, quelques jours plus tard : Pour voir des acteurs s’entretuer, ou presque, sur scène. Coup de grâce à cette mésaventure théâtrale. Richard Niquette immortalisera ce court moment de théâtre d’été dans un roman intitulé Vie de chalet. Car, autre particularité de la production, elle avait logé tous les acteurs et actrices, la régisseuse et la technicienne dans un même chalet. Là aussi, on faillit s’entretuer.

Il me fallut tout le reste de l’été pour me remettre de ce cauchemar. Heureusement, l’écriture des épisodes de ma première série télévisée me permit à plusieurs reprises de mettre le couvercle sur la marmite bouillonnante des mauvais souvenirs qui remontaient à la surface. Mes personnages du Grenier eurent un effet lénifiant sur mon esprit détraqué. J’écrivis peut-être cet été-là mes meilleures scènes sur l’art, difficile, de la cohabitation et de la bonne entente. Quelques mois plus tard, Marie Bernard mettrait, magistralement, en musique les paroles des chansons de chacun des épisodes et accompagnerait les faits et gestes de Dollard (Yvon Bouchard), Antoinette (Hélène Loiselle), Frimousse (Marielle Bernard), Sâdhu (Gérard Poirier) et Étienne (Robert Duparc). Le Grenier connut un succès inespéré. Maurice Falardeau, Claude Poulin, Michèle Perrier et Claude Laferrière furent les artisans, derrière les caméras, de ce succès. Malgré la mésaventure théâtrale laurentienne, l’année 1975 fut sans doute la plus belle de ma vie…

***

Un bienveillant engourdissement monte le long de ma colonne vertébrale arthriteuse. Je n’en ressens pas moins l’effet bénéfique. Je vais bientôt quitter ma table de travail, me diriger vers mon fauteuil, où Cannelle viendra me rejoindre.

Il est dix heures et demi. Une petite sieste s’impose.

 

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Touffeur et moiteur

Mots maintenant détestés.

Auparavant, je les goûtais. Ils avaient quelque chose de libidineux. Ils me semblaient à leur aise au creux d’un lit, emmêlés dans les draps, « après l’amour », comme chantait Aznavour. Des vers des Fleurs du mal me revenaient à l’esprit : « La très chère étaient nue… » Touffeur et moiteur me renvoyaient aux « esclaves des Maures » langoureusement étendues, prêtes, chaires offertes, à accueillir leur maître.

Le charme est définitivement rompu. Touffeur et moiteur m’empêchent maintenant de respirer à l’aise. Mais ils n’en font pas moins monter des vers à mon esprit. D’autres vers. De Vigneault, mis en musique par Léveillée et chantés par Monique Leyrac.

Ah! que les temps s’abrègent
Viennent les vents et les neiges
[…]

Vienne la blanche semaine
Ah! que les temps ramènent
L’hiver!

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Rencontre inoubliable

Crainte. Appréhension. Je suis en route pour visiter une ancienne collègue de travail dans une unité de soins palliatifs. Je ne sais plus si j’ai bien fait d’accepter l’invitation d’une amie de l’accompagner. Plus le boulevard Saint-Michel nous approche de notre point de chute, plus mon estomac se serre. J’utilise ici un cliché, je sais. Mais quand le cliché se loge à votre plexus, il devient une réalité qui se concrétise peu à peu et de plus en plus fort.

Nous montons au troisième étage de la nouvelle unité de l’hôpital Marie-Clarac.  L’ascenseur s’arrête. Nous descendons. Mon rythme cardiaque s’accélère. Je trottine, sans canne — j’ai mon orgueil —, derrière mon amie en direction de la chambre. Avant d’y entrer, je prends, le plus discrètement possible, une grande respiration. Nous entrons. Le lit est placé face à la fenêtre, qui donne sur la rivière. J’entends : « Qui vient me faire une belle surprise? » Je fonce, comme si je faisais une entrée en scène malgré le trac.

Je suis devant elle. J’ai peine à la reconnaître. Le cancer et les traitements ont fait leur œuvre. Mais elle est encore belle malgré tout. « Pierre, comme vous êtes gentil d’être venu me visiter. » La voix est encore solide et je suis touché de l’entendre encore me voussoyer. C’était une coquetterie entre elle et moi, le vous respectueux, mais tout de même amical.

Le trac tombe. Et je me sens bien. Je retrouve la collègue à l’humour un peu corrosif et au franc parler. Elle n’a pas changé, sauf, peut-être, un certain adoucissement dans le ton. Et nous causons, comme nous le faisions quand je m’arrêtais dans la porte de son bureau. Elle me dit que sa patronne vient lui faire la lecture deux ou trois fois par semaine, maintenant que ses yeux ne lui permettent plus de lire. Sa sérénité m’atteint et me touche.

Les minutes passent. Nous ne voulons pas la fatiguer. Je me penche sur elle pour l’embrasser et, de ses bras devenus frêles, elle me serre avec toute la force qu’elle peut y mettre. Un adieu peut-être.

Le corridor à contre-courant. L’auto. Le chemin du retour.

En entrant chez moi, je me sens léger. Je ne raisonne pas cette légèreté. Je l’accueille. Simplement.

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Cinquantième anniversaire

Dans mon journal, à la date du 15 août 1965, j’ai noté :

Profession religieuse. Merci, Seigneur. Prier beaucoup pour ceux qui sont venus; surtout papa, maman et Raymond.

Rien de plus. Aucun commentaire sur mes états d’âme ou sur l’état de mon âme. Une certaine sécheresse dans le ton. Pourtant, la journée a été fertile en émotions. Après une retraite de dix jours — en silence, ce qui, pour moi, est un exploit en soi —, le grand jour arrivait. J’avais dix-sept ans.

Dans le film que mon frère a tourné en 8mm, ce jour-là, ma mère est radieuse. Pour elle, c’est un grand jour, peut-être plus que pour moi. Elle m’a encouragé à suivre ce que l’on qualifiait alors d’«appel» malgré l’entêtement et le refus de mon père. Même si le frère recruteur avait demandé à mon père, devant son hésitation qui avait tous les airs d’un refus de me laisser partir et, surtout, de devoir payer une pension : «Avez-vous pensé à ce que vous direz à Dieu, le jour du Jugement, si vous avez refusé que votre fils suive son appel?» Il commençait à se remettre des trois années payées à mon frère au collège Laval. Et voilà que son benjamin, avec lequel il n’avait de plus aucune affinité et dont le piètre était de santé en bas âge avait failli le ruiner, voulait partir à son tour pour étudier et devenir frère. Au moins quatre années de pension à payer onze mois sur douze, car nous n’avions qu’à peu près un mois de vacances en famille, l’été.

Mon père est tout de même souriant dans les images sautillantes que je me suis repassées, hier soir. Comme mon frère était le cinéaste du jour, je ne saurai jamais quel figure il faisait. Bien que je m’en doute… À ses yeux, les années de postulat et de noviciat que je venais de vivre, étaient de pures niaiseries : manger en silence, trois repas par jour, en écoutant la lecture mièvre de vies de saints; battre notre coulpe — confession publique de nos manquements publics et humble demande à nos confrère et au maître des novices de noter des manquements que nous aurions oubliés ou tus —; et autres «curiosités» alors à la mode. Curieusement, pour moi, malgré les difficultés vécues spirituellement, ces deux années furent sans doute les plus heureuses de mon parcours religieux. Les précédentes ne me laissaient que des souvenirs allant de la grisaille à la noirceur, et je ne savais pas encore que la suivante, celle de la première année de scolasticat, serait un enfer permanent.

Mon grand-père Guénette est de la fête ainsi que plusieurs oncles et tantes. Mes parents m’ont offert une montre, qui ne devait pas être dorée, par esprit de pauvreté. Je l’ai toujours; mon père l’a portée jusqu’à la fin de sa vie et je l’ai retrouvée dans ses choses après son décès. Sur la table du banquet qui suit la cérémonie — offert par mes parents — un magnifique bouquet de lys, symbole de la pureté, et un gros gâteau que je m’apprête à couper.

Une nouvelle vie commence pour moi. Ce jour-là, je crois fermement que ma route est déjà tracée. Je cheminerai jusqu’à mes vœux perpétuels, cinq ans plus tard. Mon supérieur me confiera un poste d’enseignant dans une école de la province. Et la vie continuera ainsi. Je deviendrai un «vieux moine», comme nous appelions alors les anciens.

Voilà ce que je serais devenu si la vie n’en avait décidé autrement, le 25 août plus précisément, en fin de soirée, au lac Morgan. Je raconterai, un jour, ce qui causa non seulement la perte de ma vocation, mais ma perte tout court. Mais, comme j’ai souvent terminé les textes de ce blogue et ceux de celui, disparu dans le monde virtuel, de celui qui l’a précédé : cela est une autre histoire. Infiniment triste, «bête à pleurer», comme chantait Aznavour.

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Suggestions de lectures

À ceux et celles qui, comme moi, ont perdu, disons, un peu de leur ferveur fidéiste, religieuse, psychologique, nouvelâgeuse, thérapeutique, environnementaliste, etc., je recommande le livre de Alexandre Lacroix : Comment vivre lorsqu’on ne croit en rien? Extraits :

« Quand on vous indique la direction du bien — que ce soit un prêtre, un psychologue ou un philosophe qui s’y emploie —, vous devez être en alerte : que cherche-t-il, cet homme-là? Pourquoi essaie-t-il de prendre barre sur moi en me faisant la leçon? De quelle ambition sournoise, de quelle névrose sa définition du bien est-elle le masque? »

« La morale authentique, donc, se méfie des grands principes abstraits et ne règne ni par la menace de sanction ni par le sentiment de culpabilité qu’elle instille; elle ne se donne pas pour tâche de bricoler une échelle des valeurs, à laquelle nos comportements devraient correspondre et grâce à laquelle ils pourraient être jugés, mais tente de nous montrer l’existence telle qu’elle est — et, partant, de nous préparer à la vivre. »

Et un long extrait (j’insiste sur la prononciation juste : le g de long se prononce « qu ») sur le scrupule. J’y reviendrai, ayant moi-même souffert de ce mal toute ma vie.

Qu’on se rassure… J’ai découvert, dès années après ma sortie du monde de la r’ligion, comme se plaisait à prononcer un ancien patron à moi, que les scrupules, qui me rongeaient et qui m’avaient fait subir les tourments de l’enfer afin, justement, de les éviter, s’apparentaient dangereusement aux troubles obsessionnels compulsifs que mon médecin — j’ai le meilleur depuis plus de trente ans — diagnostiqua chez moi. Quand il m’expliqua que ceux-ci étaient causés par une sorte de court-circuit dans les circonvolutions de mon cerveau et qu’il existait un traitement — oui, une pilule, et rose, en plus — pour en atténuer les effets indésirables, je faillis lui sauter au cou, chastement, bien sûr. Je me souviens du mois et de l’année de ma presque libération : février 1992.

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Exorcisme

J’exhume un texte caché dans mon ordinateur depuis 2011. Je ne sais pourquoi. C’est vrai qu’il parle d’une certaine intimité… Et qu’il semble faire un lien entre un problème physique et une « maladie mentale » dont j’ai souffert de onze à dix-huit ans. Je ne ferais sans doute plus le même lien depuis que je me suis bêtement fait demander par un psy pourquoi je m’étais donné un cancer. Une claque sur la gueule ne m’aurait pas fait plus d’effet.  Heureusement, j’ai eu la dignité de sortir de son bureau sans le saluer.

Voici donc l’exhumation en question.

30 août 2011. Je subis une intervention mineure en gastroentérologie. Ce domaine de la médecine ne traite pas l’une des parties les plus nobles de l’anatomie humaine, mais c’est comme ça. Dieu, ayant paraît-il, créé l’homme à son image et à sa ressemblance, a peut-être lui aussi un système gastrique. Même divins, ses boyaux n’en restent pas moins des boyaux. Cela aurait sans doute été plus élégant qu’on me retire quelque chose au cerveau, ou plus truculent si la région affectée avait été celle de mes parties intimes — on remarquera que je n’ai pas utilisé « sexy » ou « érotique », mais bien « truculent », signe que je ne me fais aucune illusion sur mes dites parties que j’ai pourtant exposées au grand jour pendant qu’on m’opérait. À ce moment, je suis plus préoccupé par l’allure comique que doit me conférer le petit chapeau en chiffon J bleu que l’on m’a placé sur la tête avant d’entrer en salle d’opération. Est-ce pour protéger mon crâne dégarni de la froidure ambiante? Je ne sais pas. Mais, comme je n’ai pas une tête à chapeau, je suis, disons, « préoccupé » — on remarquera l’usage d’un terme de la diplomatie — par l’allure que je dois avoir ainsi coiffé. C’est tout moi : j’ai le « fondement » exposé à la vue de celles qui m’opèrent et autres infirmières — on m’a prévenu le matin que je serais placé dans une posture dite « gynécologique » —, mais je me soucie plus de ce ridicule chapeau bleu. L’image de Gilles Duceppe me vient à l’esprit. Sauf que, moi, je n’effectue pas une visite; je suis visité. Assez de détails scabreux. Passons aux choses sérieuses.

30 août 1959. J’entre au juvénat Notre-Dame à Iberville. J’ai onze ans. Je quitte mon foyer pour la première fois. J’ai l’estomac noué et j’ai mal au ventre. Je ne suis généralement pas amateur de coïncidences ou de phénomènes paranormaux, mais j’ai l’intime conviction — c’est comme la foi, ça ne s’explique pas — que le problème « intérieur » dont j’ai souffert par la suite s’est noué, c’est le cas de le dire, en ce beau dimanche de fin d’été 1959. Ce jour-là a commencé sans doute le plus long et le plus douloureux mal de ventre de l’histoire! De la mienne, en tout cas. Que de visites, à l’infirmerie, je ferai : j’ai mal au cœur, j’ai mal au ventre, je vais vomir. Je suis bloqué — on n’utilise pas le mot « constipé », je ne sais pourquoi. Trop cru sans doute. Trop « signifiant », pour utiliser un terme de la sémiologie. On lui préfère « blocage », prononcé en se passant la main sur le ventre et en grimaçant juste assez pour que l’infirmier comprenne. Comme au temps du malade imaginaire, on traite encore ces maux avec des purgations, des émétiques et des lavements. Tout juste si l’on ne nous fait pas une saignée! Chaque fois, la douleur se montre plus forte que ma gêne. Je n’ai jamais été très fort sur le déculottage en public — ce qui explique peut-être aussi que je déteste tout ce qui s’appelle thérapie par le parlottage, le radotage et le remuage de déjections psychologiques. Heureusement, à une exception près, les frères qui s’occupent de l’infirmerie ne sont pas du genre « mets ta main », comme disaient, je crois, les Cyniques. L’exception près dont je parle nous faisait baisser notre pantalon, même si nous lui répétions pour la cinquième fois que nous avions mal à la gorge.

30 août 2011. Jour du grand exorcisme. On m’a extirpé le problème que je portais en moi — c’est le cas de le dire — depuis cinquante-deux ans. Quand je disais qu’il s’agissait sans doute du plus long mal de ventre de l’histoire… de la mienne, en tout cas.

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