Enfance

« S’il a eu une enfance, il lui semble qu’il s’en souviendrait. »

Comme un chien qui regarde le monde.

Je retrouve cette phrase d’un abécédaire que j’écrivis au début de la dernière décennie du XXe siècle.

Bizarre de parler de moi comme d’un écrivain — le mot est sans doute un peu fort — d’un autre siècle.

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J’avais des vieux parents. Peut-être est-ce cela qui m’a fait vieillir trop vite au point de me demander, un jour, si j’avais eu une enfance.

J’ai, bien sûr, j’ai des souvenirs épars de la période où j’étais enfant. Ainsi, je peux dire : « Je me rappelle du voyage en Abitibi. Je me souviens du décès de grand-mère Guénette. » Mais je ne parviens pas à me faire une image de cette plage de temps, trop vite passée sans doute, qui s’appelle l’enfance. Je pourrais, si j’en avais le talent, concevoir un tableau qui exprimerait — une sorte d’instantané — ce qu’a été ma vie d’adulte : un tableau plutôt sombre, malgré quelques fulgurances de bonheur, aux contours assez précis. Mais il me serait impossible ne serait-ce que d’esquisser un tableau d’ensemble de mon enfance.

Mon départ de la maison à onze ans a sûrement contribué à effacer de ma mémoire la vie que j’avais eue jusqu’alors. J’y revins aux vacances de Noël et d’été durant mes quatre années de juvénat, puis il se passa trois ans ou presque — une année de postulat, une année de noviciat et les premiers mois de scolasticat — avant que j’y retourne, l’espace d’un repas, sans plus. Après mon départ de la communauté, j’emménageai à Montréal pour y terminer mes études. Mon frère avait reçu de nos parents le mandat de veiller sur moi; mais, heureusement, il ne prit pas trop son rôle au sérieux.

Je me rends compte que même mon adolescence se passa, pourrais-je dire, sans que je m’en rende compte, à l’exception de l’éveil de ma sexualité que la prière et les lectures pseudoéducatives imposées (Toi qui deviens homme, de Mgr Thiamer Thot; Aimer, ou le journal de Dany, de Michel Quoist) ne parvinrent pas à réfréner chez l’aspirant au vœu de chasteté que j’étais. Même les vies de saints, lectures elles aussi imposées, ne réussirent à chasser les « mauvaises pensées », comme on appelait alors les rêveries plus ou moins érotiques auxquelles les adolescents se laissaient parfois aller. Je me souviens que, sans doute en désespoir de cause, le maître des novices m’imposa de relire le journal de Gérard Raymond, un cousin de ma mère, mort, disait-on, en odeur de sainteté quelque part dans les années 1930. Je n’en étais pas, hélas! à ma première lecture de cette apologie de la souffrance et du sacrifice. Même dans mes rares périodes de foi intense, il ne me vint jamais à l’idée d’utiliser les cilices dont usa le bon cousin. Au noviciat, au début de l’avent et du carême, périodes de sacrifice par excellence, semblables instruments de torture « décoraient » le mur de l’escalier qui menait au dortoir. Je sais que certains confrères les utilisaient pour calmer les ardeurs de leur sexualité et s’entraîner à y renoncer pour toujours. En ce qui me concerne, je n’ai jamais éprouvé le moindre désir de ce genre de mortification.

Donc, mon arrivée au juvénat — je peux la dater : 30 août 1959, un dimanche ensoleillé — me fit entrer dans un monde où les douces folies de l’enfance, s’il y en eut, n’avaient plus leur place. Je me devais de répondre à l’appel de Dieu sans me poser de questions, et la Règle, à laquelle je devais me soumettre, exprimait, selon les dires du frère directeur, la volonté de Dieu à mon égard. Avant de nous demander de nous agenouiller pour notre première prière du soir en commun, il ajouta : « Dieu vous a appelés à le suivre sur le chemin de la vie religieuse. À vous d’être fidèles à son appel. »

En nous rendant à la chapelle pour y chanter le Salve Regina, mon ange gardien — un « grand » de Syntaxe chargé de veiller sur le petit nouveau d’Éléments latins que j’étais — rompit le silence de rigueur pour me murmurer que ceux qui ne suivaient pas leur vocation risquaient de brûler éternellement en enfer. « L’enfer de ceux qui ont dit non  », ajouta-t-il, en baissant les yeux.

Cette nuit-là, je ne parvins à peu près pas à fermer l’oeil. J’avais toujours eu ma chambre à moi, à la maison, et je devais désormais en partager une, immense, avec une bonne centaine d’autres. De mon deuxième étage du lit superposé que je partageais avec mon ange gardien, je fixai le plafond du dortoir jusqu’au petit jour, me répétant que je devais être fidèle à l’appel de Dieu, sinon… Toujours! Jamais! sonnait l’horloge de l’enfer. Je me rendais compte — probablement avec horreur — que ma vie était déjà jouée. Le chemin était tracé, celui de la voie étroite, dont parlent les Évangiles. Et cela, à cause d’un appel de Dieu que je n’étais soudain plus certain d’avoir entendu.

Je venais sans doute de m’assoupir quand, après avoir claqué plusieurs fois dans ses mains, le maître de salle hurla plus qu’il ne dit : « Laudetur Jesus Christus! » Réveillé en sursaut, je me rappelai alors que mon ange gardien m’avait prévenu, la veille, de ce genre de réveil-matin ainsi que des consignes à suivre à ce moment. Je me dégageai donc rapidement de mes couvertures et me mis à genoux… oubliant que j’étais haut perché.

« AYOYE! »

Au lieu de répondre — Et Maria mater ejus! Amen. — à l’invocation criée par le surveillant, je laissai bien malgré moi échapper cette plainte qui fit s’éclater bruyamment de rire plusieurs de mes congénères. L’atterrissage avait été pénible et je m’étais blessé à un genoux — celui où l’on doit m’administrer dans quelques semaines une infiltration de cortisone pour soulager l’arthrose de la personne vieillissante que je suis devenu. Cela ne me fit pas trouver grâce aux yeux du surveillant qui m’avertit que, si cela se reproduisait, je ferais du piquet, le soir, dans l’allée centrale du dortoir. Il ajouta : « Il n’y a pas de place ici pour ceux qui veulent faire les bouffons! »

C’est sans doute à ce moment que, si elle a existé, la « belle plage de temps de mon enfance » disparut à tout jamais. À moins, à bien y penser, qu’elle ne soit disparue, la veille, quand j’avais regardé la Ford de mon père s’éloigner, empruntant la longue allée bordée d’arbres qui conduisait à la route du retour vers Mont-Rolland, où mes parents retournaient sans moi.

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Autour de Linda

Flora et Hector devaient être contents de leur clan. À Saint-Sauveur, les Chartier s’étaient réunis autour de leur frère Audé et de sa femme Judith, qui pleuraient la mort de leur fille Linda qui, jusqu’à il y a quelques mois, avait été leur bâton de vieillesse.

Le cancer a écrit son œuvre démente dans ses cellules. Il s’en est emparé, les a rendues folles et les a lâchées lousse. « Croissez et multipliez-vous », a-t-il dit, comme le père éternel à barbe blanche de notre enfance. En avril, Linda a consulté. Ses cellules avaient perdu le peu de raison qu’il leur restait. La terrible, la « longue » maladie avait pris le contrôle. Linda n’y pouvait plus rien. Elle se trouvait sans doute jeune pour mourir. Liberté 55, qu’ils disaient. Pas de liberté dans son cas, pas de choix. Oui, tout de même, celui d’accepter l’inéluctable, de partir, la tête haute.

Heureusement que, dans leur malheur, Audé et Judith n’étaient pas seuls. Flora et Hector, les parents d’Audé, se sont arrangés pour que tout se passe le mieux possible. Ils ont lancé des invitations : « Venez à Saint-Sauveur, le 12 août, venez dire à notre fils et à sa femme qu’ils ne sont pas seuls. » Réal, Alcide et Yvon, qui sont déjà dans le grand monde de l’Éternel, de l’Infini, ont prêté main-forte.

Et le clan des Chartier s’est réuni. Marielle, l’aînée, frêle et souffrante, est descendue de Saint-Adolphe. Claude et Serge ont répondu à l’appel. Et le chœur des filles était là lui aussi : Pierrette, Monique, Lucie et leur jeune sœur Claudette. On aurait dit les tantes qui veillaient sur l’héroïne de Kamouraska, dans le roman de Anne Hébert. Huguette, la veuve de Réal et quelques-un(e)s de son propre clan étaient aussi présents. Flora et Hector avaient de quoi être fiers.

Flora a communiqué avec sa petite sœur Anne-Marie, quatre-vingt-onze ans (Ti-Pit pour les intimes) : « Laisse pas mon gars tout seul! » qu’elle lui a dit de sa voix d’aînée du clan des Guénette. Anne-Marie, obéissante — du moins, c’est ce qu’on a toujours dit d’elle — a rameuté ses enfants. Suzanne et Christiane ont répondu oui. Elles ont pourtant leurs propres soucis, mais il n’était pas question qu’elles restent chez elles pendant que leur cousin et sa femme vivaient un deuil difficile — en existe-t-il de faciles?

Il y avait aussi Arsène à Simone, et Louise. Laurent à Lionel, et Suzanne. Lisette à René. Isabelle à Hervé. Jocelyne à Fernand. Eux aussi, ils ont leurs soucis, mais aucun d’entre eux n’aurait voulu laisser leur cousin endeuillé seul en ces moments de détresse.

J’y étais moi aussi, Pierre à Marc. Il m’est venu à l’idée que, dans leur éternité, mon père et ma mère participaient à une grande réunion de famille organisée par Flora et Hector pour accueillir leur petite-fille. Fernand accordait son violon, pour la veillée qui se préparait. Simone avait préparé quelques bonnes tartes. Ça se mange tout seul après les sets carrés. Lionel, Hervé et Marc étaient dans une grande discussion de moulins à scie. René, parti si jeune, était lui aussi de la fête. Il devait sourire, un sourire qu’il était seul, me semble-t-il, à avoir. Même Gabrielle était là, sur ses deux jambes, bien droites, et mettait la main à la pâte.

Raymond, mon frère, était un peu surpris de voir notre mère, Marie-Rose, et Flora se jaser comme elles ne l’avaient jamais fait depuis qu’il avait deux ans. À croire que l’éternité réchauffe les refroidissements qui se produisent parfois dans la vie des gens.

Audé, Judith, reposez-vous. Soyez en paix. Votre Linda est entre bonnes mains. Flora et Hector l’ont accueillie. La fête bat son plein. Le party est pogné! Et Linda revit, belle, fière et heureuse. Elle vous embrasse.

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L’horreur de la vieillesse (chez les autres)

Beaucoup, beaucoup de travail, cet été. Comme je déteste cette saison pour sa chaleur et son humidité, il m’arrive, certains jours, de déclamer le poème de Vigneault mis en musique par Léveillée :

Ah! que les temps abrègent, viennent les vents et les neiges…

Pour rajouter à mon inconfort, ma vieille voisine me fait profiter du son de ses chaînes de télévision et de radio. S’il n’y a pas de bruit chez moi, je peux suivre les nouvelles, en anglais — c’est une ancienne soldate — comme si j’étais assis à côté d’elle. Elle  ne m’a parlé qu’une fois en presque cinq ans, et c’était pour me dire qu’elle ne se mêlait pas des affaires des autres et qu’elle n’acceptait pas que les autres se mêlent de ses affaires. Clac! Elle m’a fermé la porte au nez. Je venais de lui demander, gentiment malgré la colère qui grondait en moi, si, par un heureux hasard, elle ne pourrait pas baisser le son de sa radio… Depuis, pas un mot, même les rares fois où je la rencontre.

À une époque heureuse, elle s’envolait vers le Mexique à la fin novembre pour n’en revenir qu’en avril. La paix. La sainte paix. J’en jouissais. J’orgasmais presque, moi qui, vieillissant, connaît plus le verbe que ses effets. Surtout que la radiothérapie dans cette région du corps, sensible s’il en est,  agit fortement sur la libido. Je me dis parfois que c’est un bon débarras. Le désir et moi n’avons jamais fait bon ménage. Tout cela pour dire que les absences prolongées de ma vieille voisine me procuraient le plus grand des bonheurs.

Mais le sort, toujours lui, a joué contre moi. Elle a cru bon de se fracturer la hanche au Mexique. Depuis, elle passe ses hivers, enfermée dans son appartement, à me faire suer la plupart du temps.

Je me suis plaint. Rien n’y a fait. La direction ne pourra jamais la mettre à la porte, vu son grand âge. De toutes façons, elle refuse d’ouvrir au concierge s’il se présente chez elle. De même pour le gérant.

Comme je suis moi-même vieillissant, cette horrible vieille me porte tout de même à réfléchir. Je me dis parfois que je ne voudrais jamais avancer en âge de cette façon. Quand je me surprends à manquer de patience, à chiâler ou à me plaindre, je me dis : prends sur toi, n’agis surtout pas comme ta vieille voisine. Ne deviens jamais casse-pied comme elle. Et prie pour disparaître avant que cela ne t’arrive.

Avec ma chance proverbiale, je vais trépasser et, s’il y un ailleurs après la vie, elle va venir m’y rejoindre, la vieille m….

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Chère Denise

Chère Denise,

En ces moments d’une infinie tristesse pour toi et ta fille, je t’offre ces souvenirs. Je suis sûr que ceux et celles dont il est question dans ce message d’amitié sont là avec moi pendant que je l’écris. Nous savons le grand malheur qui te frappe, et nous sommes avec toi pour le partager, pour tenter de le te le rendre plus doux, si la chose est possible. Même Louis-Marie, qui nous a quittés il y a déjà sept ans. Même Hélène, son amie gaffeuse à qui tous les malheurs sont arrivés.

Oui, nous sommes tous là pour te dire que nous t’aimons, chère Denise.

*****

Où? Je ne sais pas. À quelle occasion? Je ne m’en souviens pas. Par qui? Par Louis-Marie; ça, c’est certain. Quand? Vers le milieu des années 1970. Louis-Marie a fait les présentations :

« Denise, c’est Pierre. Il prépare une série pour enfants à Radio-Canada.

— Pierre, c’est Denise. Elle est comédienne, et elle est très bonne. »

Mes élans poétiques de l’époque me suggérèrent que tu étais la représentation parfaite d’une divinité nordique. Si belle! Un peu froide, tant qu’on n’avait pas entendu ton rire… De longs cheveux soyeux châtain clair. Un port de tête d’une dignité dérangeante.

« Pas comme Andrée Saint-Laurent, avait précisé Louis-Marie, mais tout de même remarquable. »

Dommage que le metteur en scène n’ait pas remarqué cet atout majeur chez toi quand il te dirigea si lamentablement dans Othello.

Peu à peu, au gré des entremises de Louis-Marie, je fis la connaissance d’une partie de votre groupe d’amis. Celui-ci s’était formé au hasard des professeurs de théâtre que vous aviez fréquentés. Vous étiez plus jeunes que moi, mais vous m’avez accueilli parmi vous sans discrimination. Chère Denise, pardonne à ma vieille mémoire qui s’égare peut-être dans les sentiers amicaux du jardin du Tendre de nos relations. Je vous ai tous connus, ou presque, à ce même moment. « Ou presque », c’est Diane, la toute première que je connus, à qui je tentai de partager les balbutiements du travail sur un texte. Cela fait presque cinquante ans de cela. Diane était encore une enfant…

Il y avait Marie-Christine, une beauté blonde et ténébreuse — oui, ça existe, et elle en était une glorieuse incarnation. Jacques, un Arlequino frondeur et taquin sous des airs angéliques. Diane, une tragédienne dans l’âme, une sensibilité à fleur de peau, qu’un rien faisait rire aux éclats, qu’un rien faisait éclater en sanglots, Diane que j’ai toujours considérée comme une réincarnation d’Athalie. Jacqueline, réservée au premier abord, mais qui savait lâcher son fou quand l’occasion se présentait. Jacqueline qui savait adoucir les relations parfois tendues que nous avions avec Gaétan. Et Louis-Marie, bien sûr, l’entremetteur, le grand enfant qui ne vieillissait pas, du moins pas encore… Il y en a eu sûrement d’autres, mais la mémoire est une faculté qui oublie, surtout quand elle approche les soixante-dix ans…

Tout ce beau monde a fait carrière dans le théâtre, chacun à sa façon. En ce qui me concerne, j’ai eu le plaisir de travailler avec quelques-uns d’entre eux. Dans le petit monde du Grenier, Jacques a incarné le frère de Sadhu Bidishah. Marie-Christine a joué le rôle d’une jeune amie de Frimousse. Et, toi, Denise, tu héritas de la voix de Pondichéri, la boule de cristal adorée de Sadhu. Durant des années, on n’entendit que ta voix. Pondichéri se moquait de son fakir de maître sans élèves — il n’en eut qu’un seul et il n’était pas là pour l’accueillir —, le consolait dans ses peines, l’aidait à résoudre de graves problèmes. Jalouse d’Échalote, la couleuvre de Sadhu, Pondichéri menaça même, dans une de ses rares colères, de la foudroyer. Dans le dernier épisode, par un tour de passe-passe dont elle avait le secret, elle apparut en majesté, sous tes traits, couronnée et habillée de cristal. Tu étais resplendissante. Gérard Poirier ne put retenir ses larmes en te voyant si belle. Il te récita même quelques vers de Britanicus à propos de la beauté surréelle de Junie. Tu chantas, tu dansas avec Dollard et ses amis. Et, redevenue boule de cristal, Pondichéri partit sur les chemins avec Sadhu, acceptant même de le partager avec Échalote, la petite couleuvre.

Quelque temps après la fin de la série — je n’ai pas toujours une bonne relation avec le temps —, tu nous appris que tu te mariais avec Kurt, un grand monsieur mystérieux, qui, d’une gentillesse inimitable, essayait de nous parler en français, sans, toutefois, y arriver de manière convaincante. Et tu partis, toi aussi, sur les chemins vers la Floride.

Plusieurs étés durant, tu vins visiter tes parents et ta famille. Et tes amis! Un beau jour, tu nous as présenté Yasmine, que nous avons vue grandir, à chacun de tes séjours à Montréal. Tu ne nous as jamais oubliés. Nous non plus, tu le sais.

Quand Louis-Marie vécut des problèmes personnels, tu étais branchée, à distance, sur lui. Il t’arriva même de me téléphoner au petit matin pour me dire que Louis-Marie n’allait pas bien, que tu en étais certaine, que tu le sentais, que cela t’habitait. Sorcière un peu, mais si belle et si douce!

À l’été 2012, nous nous sommes réunis autour de toi, le temps d’un souper vietnamien. Tu étais radieuse « telle qu’en toi-même Dieu t’a créée ». Kurt souriait de te voir si heureuse. Et, coup de théâtre, Yasmine a fait une entrée des plus remarquées dans le restaurant. Nous sommes restés sans mot devant sa beauté, ses yeux, sa vitalité… et son français qu’elle avait la gentillesse de parler aux amis de sa mère. Ton portrait, chère Denise. Si nous sommes restés muets en la voyant, c’est que nous te retrouvions en elle. Kurt aussi, bien sûr, mais, nous devons l’avouer, nous avions un parti pris en ta faveur. Soirée radieuse, où ton rire fusait comme dans le temps. Rien n’avait changé entre nous.

Je ne reviendrai pas sur les événements qui nous ont fait nous retrouver à nouveau. Sois assurée cependant que nous, tes amis, les portons en nous. Nous te portons, toi, chère Denise, dans nos cœurs. Yasmine y a bien sûr une grande place. Et nous gardons un souvenir ému de Kurt, l’homme mystérieux qu’il sera toujours resté à nos yeux, du moins aux miens. Nous nous souviendrons de ses bras chaleureux qui nous ont enveloppés, à l’heure des au revoir, après le souper mémorable de 2012.

Voilà, chère Denise, ces mots que nous voulions te dire. Ils t’arrivent un peu sur le tard; le temps m’a manqué.

J’espère que tu viendras nous voir. Yasmine commence à travailler demain, 1er juillet à Union College, Schenectady NY. Je sais que tu l’aideras à s’y installer. Ce n’est pas très loin de Montréal… On se réunira. Tous ensemble, nous représenterons des centaines d’années d’amitié et d’amour.

Nous t’aimons, chère Denise. Et nous aimons Yasmine comme toi-même.

Tes amis

P.-S. Ce soir, je lirai le recueil de poèmes de Kurt, que j’ai enfin reçu, en écoutant le disque de Yasmine. Ce sera une soirée en famille, puisque tu seras dans mes pensées, chère Denise.

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Au revoir

Je n’ai plus rien à penser, plus rien à dire et à écrire. 

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Abécédaire — T

Télévision

Opérations mystères a marqué les enfants de ma génération. À la radio, j’écoutais tante Lucille raconter des histoires, et Zézette, le samedi matin, faire des coups pendables qui faisaient damner son père. Mais tout se passait dans ma tête; je ne voyais pas les personnages. Heureusement, car mes yeux d’enfant auraient été bien étonnés de voir que Jeanne Couët, l’actrice qui prêtait sa voix à Zézette, était probablement plus vieille que ma mère. Et quelle n’aurait pas été ma surprise de découvrir que le père Didace, celui d’Amable dans Le Survenant, était aussi le père de Zézette. Ovila Légaré jouait les deux personnages, mais, dans ma tête d’enfant, je ne savais pas encore ce qu’était un personnage.

La télévision – elle entra chez nous en 1955 – changea nos vies, mais il n’était pas question de l’ouvrir avant le chapelet en famille de CKAC avec le cardinal – « Montréal, ma ville, tu t’es faite belle pour accueillir ton prince » – Léger. Certains soirs, je priais Dieu de m’épargner le chapelet, car je ne voulais pas manquer le début de Ciné-Feuilleton. Mais rien n’y faisait; ma mère allumait la radio… « Étoile du matin, Reine du saint Rosaire », chantait une voix nasillarde. C’était le signal que le moment était venu de se mettre à genoux et de prier.

L’arrivée de la télévision enflamma mon imagination, que j’avais déjà très fertile. Je découvris grand-père Cailloux et son ami Frisson de colline dans Le grenier aux images, puis Pépinot et Capucine. Ensuite, ce fut le Grand-Nord avec Kimo, Moko et Arthur, le pingouin. Et, plaisir suprême, les espaces intersidéraux dans Opérations mystères. Chaque épisode était longuement commenté, le lendemain matin, dans le taxi qui nous amenait, les autres enfants du rang et moi, à l’école. Claude Latour, Raymonde, Jean et Paul Lamoureux, même Pauline et Colette Latour, deux cousines qui étaient maîtresses d’école, tout le monde tentait de prédire ce qui arriverait à Luc et Luce Falardeau, nos héros préférés. Chaque épisode se terminait sur un suspense qui, parfois, nous glaçait le sang. Nos héros n’avaient pas que des amis dans le monde intergalactique qu’ils visitaient. Tanagra, une méchante Vénusienne, leur faisait la vie dure. Heureusement que les Vénus masquées étaient là pour les aider à s’enfuir! Et je crois que certains Martiens leur voulaient aussi du mal.

Des années plus tard, je me retrouvai, jeune acteur, dans un spectacle avec tante Lucille. Mon ami Beaupré et moi jouions deux lutins de tante Lucille, respectivement Trois Poils et Cinq Étoiles. Curieux détour de la vie qui me fit rencontrer celle qui avait bercé mon enfance de ses contes.

J’éprouvai aussi des sentiments difficiles à décrire quand, dans les années 1970, je travaillai dans le film Ti-Cul Tougas et me retrouvai à crier des insultes à Guy Lécuyer, le Moko de mon enfance. Puis, à la première répétition de Mantilles et Mystères au Gésu, je faillis me transformer en statue de sel en voyant que je partagerais la scène – bien humblement, dans mon cas – avec Louise Marleau, la Luce d’Opérations mystères. Plus tard encore, quand je travaillai pendant des années avec Hélène Loiselle et Gérard Poirier, je portai toujours un certain regard d’enfant sur eux. N’avaient-ils pas été, elle, une bonne Vénusienne, et lui, un bon Martien dans la même série? Et qui plus est Hélène Loiselle était la sœur de Kimo, mon autre « Esquimau » préféré — nous ne savions même pas alors que le mot Innu existait. Je n’eus jamais la joie de rencontrer Paule Bayard, le pingouin Arthur de ce joyeux trio du Grand-Nord et l’inoubliable voix de Bobinette — l’originale, la vraie.

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Abécédaire — E

Échec

Il connut son premier coup de foudre, un jour de première communion. C’est dire comment sa vie amoureuse fut orientée.

Ce coup de foudre, il s’en souvient comme si c’était hier. Il l’a ressenti, — à sens unique sans doute, comme le seraient les histoires d’amour de sa vie, sauf la dernière — pour une invitée à la première communion de sa cousine Danielle, à Morin-Heights. L’invitée devait avoir le même âge que lui, huit ou neuf ans, et ils ont joué avec ses cousines, Jocelyne et Danielle, dans la maisonnette que leur père, leur avait construite.

Est-ce en souvenir de ce coup de foudre qu’il tanna son père jusqu’à ce qu’il se décide à lui construire une cabane au pied d’un arbre? Cette cabane de planches devint, dans son imagination d’enfant, un restaurant comme celui que sa tante Germaine avait à Pont-Viau, et où son frère, le chanceux, pouvait travailler quand ils allaient la visiter.

Enfance

S’il a eu une enfance, il lui semble qu’il s’en souviendrait.

Il avait des vieux parents. Peut-être est-ce cela qui l’a fait vieillir trop vite.

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Abécédaire

 Absolu

Sa propre perfection lui donnait de fréquentes nausées.

Ange

Ce volatile nous visite habituellement dix minutes avant l’heure, ou dix minutes après, profitant d’un silence ou d’une pause subtile. Un rien le fait fuir.

Les anges sont revenus à la mode. Nous les avions mis à la retraite, mais ils ont effectué un retour en force. Tout le monde parle de son ange. Certains disent même qu’ils l’ont rencontré. Tant mieux pour eux, si cela les rassure.

Si ma mémoire est bonne, la journée des anges gardiens était le mardi, comme le mercredi était celle de saint Joseph et le samedi, celle de la Vierge Marie. L’histoire sainte, que nous apprenions avec crainte et tremblement, car elle était remplie de cris et de fureur, nous apprenait les différentes classes sociales des anges, archanges et autres trônes et dominations. Et, bien sûr, il y avait Satan, le chef des mauvais anges qui, avec ceux qu’il avait entraînés dans sa révolte, s’était retrouvé cul par-dessus tête en enfer — Toujours! Jamais! —, où il brûlerait avec tous ceux et celles qui, après lui, se révolteraient contre Dieu.

Arbre

Les peupliers, les lombards surtout, ont toujours fait partie de mon paysage intérieur. Quelle route d’une vie, oubliée de moi, bordaient-ils?

Au bord du ruisseau Saint-Louis, il y avait des trembles, des aulnes et des bouleaux. Je n’ai souvenir d’aucun peuplier, encore moins de lombards.

Quand j’en verrai de longues rangées, en Italie, des années plus tard, une émotion indéfinissable s’emparera de moi.

Amour

Qui n’a pas connu la relation de Pappi et de Jappi Toutou ne sait rien des liens qui unissent un père et son fils.

Peut-être est-ce parce que papa n’était pas assez Pappi, et moi pas assez Jappi, que nos relations furent pendant longtemps si difficiles…

Arme

Dans le bosquet derrière la maison, mon « tétanoseur » paralysait les attaques de mes ennemis imaginaires quand, seul, je jouais à Opérations mystères. Mon arme, un bout de bois rappelant vaguement la forme d’une arme, me protégeait des Vénusiennes et de la méchante Tanagra, leur chef. Il me permettait de rejoindre, sain et sauf, mes amis Luc et Luce, les héros d’Opérations mystères. Nous fêtions nos retrouvailles avant de repartir vers de nouvelles aventures.

Au hasard de mon imagination — ou de l’épisode de la semaine —, mes ennemis « dététanosés » m’apparaissaient subitement derrière un tremble ou un bouleau. Si je ne voulais pas être à nouveau pris au piège, tout était à recommencer : sortir mon arme, la pointer dans leur direction, appuyer sur le bouton imaginaire et produire avec ma bouche le dgittt long et étouffé qui les replongeait dans leur immobilité de statue.

Certains soirs, le robot Oscar me faisait prisonnier et, quand la voix de ma mère me signifiait que je devais entrer, une angoisse terrible me prenait. Le lendemain, parviendrais-je à m’évader des bras puissants du complice du professeur Narton?

Nous étions deux enfants, mais j’ai été élevé seul. Quand j’ai atteint l’âge de raison, mon frère, de presque neuf ans mon aîné, était déjà pensionnaire. Je n’ai pas souvenir d’avoir joué avec lui, sauf peut-être les fois où on se lançait la balle, l’été après souper, quand la vaisselle était faite et que papa et maman s’assoyaient sur la grande galerie grillagée, à l’abri des maringouins, pour boire leur deuxième tasse de thé.

Il y avait plusieurs enfants dans le rang où nous habitions, mais chaque famille restait chez elle. Les Lamoureux s’amusaient entre eux. Mon grand ami Claude, lui, avait une petite sœur.

Parenthèse

Cinquante ans plus tard, un soir, une grande femme médecin entra dans la chambre de mon père à l’Hôtel-Dieu de Montréal. Aussitôt qu’elle me dit son nom, Judith, je reconnus tout de suite la petite sœur de Claude à qui on tirait les tresses pour s’amuser. Elle-même se doutait que le monsieur Marc Guénette de Sainte-Adèle, qu’elle avait pour patient, ne pouvait qu’être mon père. Curieux hasard de la vie : la petite-fille de Jean-Baptiste, notre voisin en qui mon père avait toujours reconnu un homme bon et généreux, manifesta, généreuse de son temps, une immense bonté à mon vieux père qui revécut par cette rencontre des moments heureux, même s’ils avaient été difficiles, de sa vie.

Fin de la parenthèse

Moi, faux enfant unique, je jouais seul, et je suis sûr que cela a contribué à développer mon imagination. Je n’ai jamais souffert de la solitude et je n’en souffre toujours pas. Au collège, je la recherchais, mais la trouvais peu.

Une fois que je m’étais rendu seul au second bois — c’était le nom que l’on donnait à l’érablière jouxtant le cimetière de la communauté —, un comité d’accueil m’attendait à mon retour. Les deux surveillants, mon ange gardien — Fafard, un grand de syntaxe qui devait veiller sur moi, un petit d’éléments latins —, et même le directeur étaient là, dans la salle de récréation. Quand je les ai vus, j’ai pensé m’enfuir, mais je n’ai pas osé. Le directeur ma gentiment pris par le bras et m’a conduit vers une immense pancarte collée au mur. Il m’a demandé de lire à voix haute ce qui y était écrit. Je me suis exécuté, la voix tremblotante et l’articulation bégayante : « Rarement un! Jamais deux! Toujours trois! » La solitude n’était pas recommandable.

Quelques mois plus tard, on me la referait lire, cette pancarte, cette fois parce que je m’étais rendu à la grotte de l’Immaculée Conception avec mon ami Couture. Aucune gentillesse, cette fois, dans la voix du directeur. Nous aurions dû savoir, Couture et moi, que les promenades à deux étaient formellement interdites. Mieux valait prévenir les amitiés particulières que les guérir! Après la solitude, l’amitié était désormais suspecte.

Autome

Qui

nous dira

l’agonie des fleurs?

Une photo de moi, tout jeune, me représente — en noir et blanc — assis dans une chaise de jardin à ma taille, fabriquée par mon père. Derrière moi, on distingue un rosier chétif — lui aussi en noir et blanc —, seul élément floral du parterre.

Sur mes genoux, un chat — noir et blanc — semble aimer le confort que je lui procure. On m’a dit que ce chat, qui en fait était roux, portait, par un curieux retournement des choses, le nom de Miquette, un nom de souris. Peut-être était-ce la raison pour laquelle il n’était nullement dérangé par celles qui traversaient la cuisine à quelques pouces de ses immenses moustaches. Parfois, m’a-t-on dit, il ouvrait un œil, question de voir qui produisait ces « petits hi hi, font la souris », comme je l’apprendrais plus tard dans mon livre de lecture de première année. Il le refermait aussitôt et se rendormait en dessous du poêle à bois au ronron duquel il joignait le sien.

Souvenir

D’une odeur d’asclépiade

Au bord d’une route

Des asclépiades, il y en avait partout au bord de la route qui longeait notre maison. Mon père les appelait « cocombres sauvages ». Leur fruit avait, en effet, l’allure allongée d’un concombre. Quand on l’ouvrait, des mousses légères s’en échappaient. La fleur, très odoriférante, causait presque des malaises à ma mère à qui j’en offrais d’immenses bouquets.

Entre mardi et vendredi

Dans un temps nébuleux connu d’eux seuls

Les merles sont partis

Jusqu’à la fin de sa vie, mon père m’obstina que les oiseaux que j’appelais «merles» (d’Amérique) étaient en fait des grives. La dernière fois que nous en vîmes un, lui et moi, dans le parc devant sa résidence à Montréal, il mit fin à la discussion en me lançant :  «Qu’est-ce que tu connais là-dedans?» Les mêmes mots si souvent répétés. Je crois bien qu’à ses yeux, j’étais encore un petit gars. Il me refusait mon âge, tout comme il se refusait d’ailleurs le sien.

 

 

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Enfin!

Enfin, quelqu’un qui me comprend sans me connaître!

Muriel Robin,  humoriste et comédienne française, « ne comprend pas comment on peut tenir sans médicaments dans le monde où l’on vit. […] Sinon, j’ai dix ordinateurs qui se mettent en route dans ma tête. Or, se poser des questions sur tout, ça épuise, c’est ça qui vous plonge dans la dépression ». (Obs, no 2684, p. 5)

J’ai une sœur de médocs! Consolant en ce début frileux de printemps. L’automne, ma saison préférée, est bien loin. Le printemps est annonciateur de trop de lumière, de trop de chaleur, de trop de tout. Souffrance d’attendre la tombée du jour jusqu’à une heure indue.

Je termine un hiver qui m’a plu souvent qu’autrement cloué chez moi, arthriteux et dépressif — ce n’est pas chose facile de combattre une douleur vive que, seuls, des anti-douleurs puissants peuvent endormir quelques heures.

Mon seul plaisir : de longues sessions de coussin chaud, avec Cannelle lovée contre moi. Son ronron qui m’apaise.

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J’aurais voulu écrire

Il y a parfois des phrases que j’aurais aimé écrire. Souvent, même. En voici quelques-unes.

« Pour un coeur, la vie est une chose simple : il bat aussi longtemps qu’il peut, puis il s’arrête. »

(Incipit de La mort d’un père, Karl Ove Knausgaard, Denoël)

« Et la mort que j’avais toujours considérée comme la chose la plus importante de la vie, obscure et attirante, n’était plus qu’un tuyau qui éclate, une branche qui casse au vent, une veste qui glisse d’un cintre et tombe par terre. »

(Dernière phrase du même ouvrage)

« Écririons-nous, […], si nous n’étions pas blessés? Pas anéantis, mais blessés. »

(Gilles Archambault, Une démarche de chat, Noroît)

« C’était à Vienne, un matin de printemps, il y a tant d’années. Il avait plus pendant la nuit et le soleil séchait la buée sur les vitres. Sur le rebord de la fenêtre, des primevères jaunes essayaient d’attraper les premiers rayons. »

(Jean Octeau, Les tilleuls de Berlin, Grasset)

Note : Je ne me suis pas trompé. Il s’agit bien de Jean Octeau, ancien haut fonctionnaire québécois.

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