14 mars 1907

Le 14 mars 1907, ma mère, Marie-Rose Poitras venait au monde à L’Anse-à-Gilles. Elle était la septième enfant de Joseph Poitras et de Joséphine Gamache. Après ses années d’études chez les Soeurs de la Charité au couvent de Cap Saint-Ignace, elle obtint son brevet d’enseignement, à dix-sept ans. On lui décerna même une mention honorable attribuée par la supérieure mère Saint-Christine. Comme sa sœur Alice, elle pratiqua son métier dans les écoles de rang des environs jusqu’à ce qu’une attaque subite de ce que l’on appelait alors la « tuberculose des os » l’oblige à prendre une année de repos, qui ne ressemblait en rien à nos « années sabbatiques » de maintenant. Remèdes à son mal : des bains dans le fleuve quand le temps le permettait, d’autres bains, de soleil ceux-ci, des badigeons d’iode sur ses genoux attaqués et enflés, et du repos. Grand-maman, qui était la bonté et la douceur même, la dorlotait. Un jour vint pourtant, où, se sentant mieux, Marie-Rose proposa à nouveau ses services comme enseignante. Mais il n’y avait rien pour elle… Tous les postes étaient occupés.

Marie-Rose décida alors de monter à Montréal. Elle ne voulait pas rester à la charge de sa famille plus longtemps. Elle trouva refuge chez sa sœur Alice, à la Pointe-Saint-Charles. Engagée comme bonne chez des Juifs d’Outremont, les Schwartz, elle succéda à sa sœur Germaine, qui avait trouvé un autre emploi, chez les Lévy. Elle se risqua même à suivre un cours d’infirmière… Échec total. Elle s’évanouit, le premier matin, en voyant un pansement qui saignait. À l’époque, les infirmières apprenaient leur métier sur le tas, à l’hôpital, dès la première journée. Marie-Rose se résolut à retourner chez ses parents dans l’espoir de trouver une école où enseigner.

Chez les Poitras, on lisait L’Action catholique, un journal où un cousin issu de germain, comme on disait alors, Joseph-Édouard Laurent, était journaliste. La petite histoire veut qu’il tenta sa chance pour sortir avec Marie-Rose, une « sortie » que son père ne vit pas, paraît-il, d’un bon œil. Le cousin journaliste maria finalement une autre cousine issue de germain, la merveilleuse Jeanne Morency — que mon frère et moi adorions, mais ça, c’est une autre histoire.

Donc, le hasard fit que Marie-Rose découvrit dans L’Action catholique une petite annonce : on y demandait une enseignante à Montfort. N’écoutant que son désir de se remettre à enseigner, elle répondit de sa belle main d’écriture à l’offre d’emploi. Quelques semaines plus tard, le secrétaire de la commission scolaire de Montfort lui annonçait qu’il l’attendrait au train, un soir de la fin août. Son père déplia alors la carte du Québec, et Marie-Rose découvrit alors que son départ était finalement une sorte d’exil. Montfort lui semblait au bout du monde, au nord de Montréal, au nord de Saint-Sauveur, au nord de tout… Pas autant cependant que l’Abitibi où sa sœur Simone élevait sa famille, son mari travaillant dans une mine.

Courageuse, Marie-Rose prit le train avec sa grosse malle de jeune fille rangée. Changement à Québec. Changement à Montréal. Arrivée à Montfort… Une catastrophe à ses yeux. Habituée à voir le fleuve des fenêtres de la maison de mon grand-père, elle arrivait « en plein bois ». Le secrétaire de la commission scolaire l’attendait en voiture à cheval. Il la conduisit à son école, un bâtiment des plus rustiques en comparaison des écoles où elle avait enseigné par chez elle. Un soir de mélancolie de 2004, quelques mois avant son décès, elle nous raconta, à mon frère et à moi, que son premier soir à Montfort, elle s’était couchée toute habillée, décidée à prendre le premier train du retour dès le lendemain matin. Mais le destin en décida autrement. Ce fut le « criard » du train qui la réveilla… Trop tard pour courir à la cabane en rondins qui servait de gare… Elle se retrouva prise au piège de ce Nord auquel elle ne s’habitua jamais. C’était dans les environs de 1927.

Marie-Rose fit donc l’école aux quelques élèves qui venaient des rangs environnants. Le village même de Montfort était tout petit; il devait son nom aux Montfortains qui y avaient ouvert un orphelinat en 1883. Ma mère se fit quelques amies au village, pour la plupart irlandaises — elle parla anglais jusqu’à la fin de sa vie avec l’accent de ces dames qui recevaient la maîtresse d’école pour le thé —, à l’exeption de madame Savaria. Nous avons visité cette vieille dame plusieurs fois par année jusqu’à sa mort, dans les années 50, soit dans sa maison de Montfort, soit dans celle de Montréal, rue Rivard, à l’emplacement de l’actuelle station de métro Mont-Royal.

L’année suivante, Marie-Rose se fiança à Ernest O’Connor, un grand Irlandais dégingandé, qui buvait sec et fumait comme l’engin du train qui avait emporté tous les rêves de ma mère. Madame O’Connor, ne voyant pas d’un bon œil la relation de son fils avec une Canadienne française, manigança tant et si bien que ma mère rompit ses fiançailles quelques mois plus tard. Ironie du sort, Ernest épousa Simone Lamarre, qui était apparentée à ma mère. Celle-ci ne se laissa pas manger la laine sur le dos par la vieille harpie irlandaise. Comme beaucoup de femmes de cette époque, elle fit une femme d’elle et prit les choses en main. Ernest se fit obéissant. Ma mère s’en réjouit et la félicita d’avoir mâté celle qui avait eu sa peau.

Un jour que Marie-Rose marchait « sur la track » en direction de l’orphelinat, elle croisa un jeune homme, qui y montait depuis Morin-Heights. Il s’appelait Marc, mais il ne le savait pas parce que tout le monde l’avait toujours appelé « Maxime ». Il se présenta : « Maxime Guénette. » Elle se présenta : « Marie-Rose Poitras. » Il lui demanda s’il pouvait partager la track avec elle jusqu’à l’orphelinat…

Quelque temps plus tard, Maxime demandait à Marie-Rose s’il pouvait venir la visiter à son école de Montfort. Qu’on se rassure : un chaperon l’accompagnait. Et puis, Marie-Rose fut présentée à la famille Guénette. Et, un poste d’enseignante se libérant, elle descendit de Montfort à Morin-Heights, ce qui mit Manda, la tante de mon père, en beau joual vert. Comme elle avait l’œil sur quelqu’une d’autre pour enseigner dans la petite école, elle fit à Marie-Rose toutes les misères du monde. Elle n’était pas du Nord. C’était une étrangère. On ne connaissait pas sa famille. Tout y passa. Ma mère souffrit énormément des racontars de Manda, la mégère. Mais elle lui tint tête. Il n’était pas question que la marâtre ait sa peau. Et elle ne l’eut pas! En partie, il faut le dire, grâce à sa future belle-mère, Léondina Laurion.

Ma mère enseigna donc à l’école no 2 de Morin-Heights — elle eut sa future belle-sœur Anne-Marie et son futur beau-frère Fernand pour élèves —, se défendant des assauts répétés de Manda lors des réunions de la commission scolaire. À l’automne 1932, Maxime fit sa grande demande. Le couple se maria le 1er juillet de l’année suivante. Il n’y a pas de photo de l’événement, car il pleuvait à boire debout, paraît-il. Manda, qui vint pourtant aux noces, convainquit la commission scolaire de ne pas renouveler le contrat d’enseignante de Marie-Rose. Une affaire pour que de pauvres enfants la voient avec un gros ventre!

Marie-Rose se rangea du côté de l’ordre établi. Ce fut sans doute difficile pour elle, car, née Poitras, elle avait du caractère. Elle devint femme au foyer. Les mois passèrent. Les commères du village, Manda en tête, guettaient le moindre signe qui indiquerait que la maîtresse d’école serait enceinte. Bientôt, ce fut un an, puis deux… Marie-Rose n’attendait toujours pas d’enfant. Cette fois, les propos des commère changèrent : Manda répandit la rumeur que l’ancienne maîtresse d’école empêchait la famille… Horreur! Morin-Heights et Saint-Sauveur la pointaient du doigt. Si c’était pas effrayant! Le curé de Saint-Sauveur lui refusa l’absolution. Elle dut reprendre la track, et monter chez les Montfortains qui étaient, paraît-il, plus conciliants et surtout plus compréhensifs. Heureusement que sa belle-sœur Yvonne était là pour la réconforter. La famille de Maxime ne se prononçait pas, quoique… Mais ça aussi, c’est une autre histoire.

Le jour béni où elle apprit qu’elle était enceinte — elle avait dû être opérée pour que cela se produise — Marie-Rose se garda bien de pavoiser. Maxime, qui était redevenu Marc après son mariage, et elle confièrent leur secret à mon grand-père et à ma grand-mère. Ce qui permit, un jour, à cette dernière de clouer le bec à sa belle-sœur Manda.

Après… Il y eut mon frère qui naquit en 1939. Une fausse-couche. Déménagement en 1942 à Mont-Rolland, où mon père bâtit son moulin à scie et sa maison au bord du ruisseau Saint-Louis, dans le pied de la côte à Baptiste. Et moi qui m’annonçai au début de 1947. Ordre du médecin : vous vous couchez et vous ne bougez pas. Tout au plus, vous faites de la chaise longue. Pas simple avec un enfant de huit ans… C’est à ce moment que la Providence lui accorda l’aide de tante Simone et de sa plus vieille, ma cousine Fleurette, qui se dévouèrent comme ce n’était pas permis. Lucien Rochon, le mari de Simone, avait aidé mon père à « se construire ». Heureusement, car à part son frère René, personne de sa famille ne s’était montré pour l’aider. Mais ça aussi, c’est une autre histoire. Triste, très triste, celle-là. Je la raconterai un jour, car je dois bien cela à mon père qui a travaillé si fort pour que nous puissions manger et faire des études, mon frère et moi.

Bon anniversaire, maman, en ce 14 mars. Malgré cette vie mouvementée, vous avez tenu jusqu’à 97 ans — et encore, si vous aviez reçu des soins adéquats dans les deux hôpitaux montréalais où vous vous êtes retrouvée, vous auriez peut-être atteint les cent ans que vous souhaitiez tant célébrer. En lieu et place, je vous ai accompagnée dans votre agonie. Je vous ai murmuré à l’oreille : Partons, la mer est belle, une chanson que vous aimiez tant. J’ai cueilli votre dernier souffle. Et j’espère tant, oui tant, que vous êtes quelque part et que vous recevez mes vœux à l’occasion de votre 110e anniversaire. Je vous aime. Salutations à papa, à Raymond et peut-être à ma chatte Alice, si votre paradis est le même que celui des chats.

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Et ils passèrent des menottes aux fleurs

J’emprunte ce titre à Arrabal, dénonciateur des exactions de la dictature de Franco, en Espagne. Il convient bien à ce conte triste — ou ce triste conte —, que m’a inspiré, l’an passé à pareille date, ce qu’il faut appeler « une malheureuse affaire ».

*****

Il était une fois un peuple qui aimait par-dessus tout offrir des funérailles nationales à un homme d’affaires, agent d’artiste, fabriquant de divas et joueur de poker; pleurer toutes les larmes de son corps en voyant la jeune veuve jouer plus ou moins bien son rôle; et se payer une immense poussée d’adrénaline en assistant, les crocs sortis, à différents lynchages publics. Ce peuple avait fait de la vindicte populaire sa règle éthique.

On dressa un gibet, place des Médias. On y pendit le fantôme d’un cinéaste, mort il y a trente ans — incapable, à l’évidence, de se défendre — sans autre forme de procès ou de jugement que celle de la vengeance, que réclamait à corps et à cris le peuple bien-pensant, assoiffé de pain, de jeux, de sexe, de sang, et d’humour. Car ce peuple — certains l’avaient déjà qualifié d’« abruti » — se régalait de choses « camiques », comme il aimait prononcer ce mot. Rien d’autre ne le faisait lâcher son téléviseur que les spectacles de camiques, ces produits fabriqués sur mesure pour lui plaire, et le hockey. Il payait des coûts faramineux pour passer une soirée en compagnie la plupart du temps d’hommes — les femmes occupaient une maigre place dans le monde du camique — tous plus vulgaires les uns que les autres. Il y avait bien sûr des exceptions, des filles et des gars intelligents, pour qui la dérision relevait du grand art. Ils se comptaient malheureusement sur les doigts d’une main.

La ministre de la Culture, désireuse de plaire au peuple qui avait élu le gouvernement dont elle faisait partie, assassina le cinéaste post mortem sans procès ni jugement. Elle interdit même l’accès à ses archives, et ordonna à un lieu culturel, qui, inconscient à l’époque, avait donné son nom à l’une de ses salles, de le retirer illico. Quand elle se mit au lit, ce soir-là, la ministre s’endormit paisiblement, repue de bonne conscience et de bien-pensance.

Un maire populiste ordonna, sans procès, sans jugement — dans tous les sens de ce mot en ce qui concernait cet élu —, de déboulonner tout ce qui portait le nom du cinéaste fantôme. Il fut suivi — suiveur, mouton : des surnoms que l’on donnait fréquemment à ce peuple de bien-pensants —, par deux autres maires, dont l’un était encore plus populiste que le premier — oui, la chose était possible. Quant au troisième, il se contenta de suivre ce que son voisin d’en face faisait. Le bon peuple ne posa pas de questions à ses élus. Pourquoi, en effet, ces derniers devraient-ils fournir des preuves justifiant leur décision?

Comment tout cela avait-il commencé? Une rumeur — la première, la plus maligne, déguisée en fielleuse interrogation — avait vu le jour dans les pages d’une biographie du cinéaste fantôme. Aucune accusation, mais des questions, des ouï-dire, des peut-être… Si ces questions étaient posées, répétèrent ad nauseam les chacals médiatiques, c’est qu’elles devaient avoir des réponses, et que celles-ci exprimeraient à coup sûr la vérité. Il devait bien y avoir, encore vivantes, des victimes, ou, à tout le moins, des gens qui avaient entendu dire que peut-être, même s’ils n’étaient pas sûrs… La rumeur suffit à dresser le gibet auquel se balançait celui que la justice populaire traitait maintenant de monstre.

Inspiré par un éditorial toxique du directeur d’un quotidien, qui avait été, jadis et naguère lui aussi, « libre de penser » — il s’agit bien sûr du quotidien —, on atomisa, entre autres, le square qui portait le nom du cinéaste fantôme. Plusieurs lecteurs manifestèrent leur consternation devant les propos de cet ancien président de la FPJQ, apôtre de la liberté d’opinion. Il refusa non seulement d’atténuer ses propos, mais traita ceux et celles qui payaient son salaire de « pleureuses exaltées ».

Un lecteur de nouvelles, qui se prenait pour un journaliste d’envergure internationale, prit un air compassé pour susurrer au peuple bien-pensant le scandale qui venait d’être découvert. Il multiplia les conditionnels — ça donne bonne conscience, le conditionnel — se souvenant peut-être, qui sait, de quelques normes de l’éthique journalistique. Aucune victime ne s’était encore manifestée. Il ne s’agissait que de suppositions. Un précieux ridicule, supposément fin analyste de la chose cinématographique, sema lui aussi le doute dans les esprits du bon peuple, qui n’en demandait pas plus.

Et la meute se déchaîna. Le soir même, la mémoire et le nom de celui que la vindicte publique appelait déjà le « monstre » furent traînés dans la boue. Il s’éleva bien quelques voix pour protester de ce que l’on avait jugé le cinéaste fantôme sans aucune preuve. Mais elles ne furent pas entendues. On n’écoute jamais les gens qui dérangent la bonne conscience. Encore des chialeux! Des gauchistes! Des « communisses », comme aurait dit Duplessis, à une autre époque, ou le cardinal Léger, tout de même désolé que ce mot ne contienne pas de r qu’il aurrraient pu rrrrouler majuestueusement dans sa ville qui l’avait accueilli comme un prrrince.

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Ainsi alla la vie dans cette province qui, il fallait l’espérer, le resterait longtemps. Elle avait une si grande mentalité « provinciale » qu’elle ne méritait sûrement pas de devenir un pays.

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Enfin!

Il t’aura fallu des années et des années pour te rendre compte, viscéralement, que le christianisme est un mythe comme tous les autres qui l’ont précédé. « Arrive en ville », comme on disait dans le temps.

À ce propos, Onfray écrit :

« Le judéo-christianisme, qui nomme notre civilisation en train de s’effondrer, s’est constitué pendant mille cinq cents ans en essayant de donner une forme à ce Christ conceptuel. Cette forme, c’est notre civilisation. Il aura fallu des disciples à ce Christ sans corps, des artistes pour donner corps à ce Verbe sans chair, des empereurs pour contraindre à croire à cette fiction, des croyants ayant fini par souscrire à cette fable pour les enfants, et des philosophes qui, petit à petit, ont douté un peu que cette histoire fût vraie. Certes, Jésus a encore plusieurs milliards de disciples sur la planète. Mais une hallucination collective a beau être collective et rassembler des foules, elle n’en demeure pas moins une illusion. Comme Isis et Osiris, Shiva et Vishnou, Zeus et Pan, Jupiter et Mercure, Thor et Freia, Baptiste et Jésus sont des fictions. Les civilisations se construisent sur des fictions et on ne sait qu’il s’agissait de fictions que quand les civilisations qu’elles ont rendues possibles ne sont plus. Plus on croit à ces fictions avec force, plus la civilisation est puissante. La courbe de la croyance épouse celle de la civilisation : la fable de Jésus est généalogique des mille cinq cents ans de la nôtre. »

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Fin d’année

Gabriel Matzneff écrit dans la préface du premier tome de son Journal : « Cette camisole de flammes (c’est le titre) est le journal d’un adolescent rebelle, d’un jeune homme réfractaire, d’un outsider qui n’allait jamais cesser de l’être, si cher que cela dût lui coûter, car la seule chose que la société ne nous pardonne pas, c’est de ne pas jouer son jeu, c’est de n’être pas conforme. Être différent, c’est être coupable. »

Si j’avais lu cela au cours de ma propre adolescence, si on m’avait permis de lire ces auteurs considérés comme sulfureux, peut-être me serais-je moi aussi révolté, résolument, contre ces vertus et ces valeurs dont on m’a gavé. Ce sentiment de révolte était pourtant là, en moi; mais on me disait que je devais le mater à coups de prières, de neuvaines et de chemins de croix. L’indignation et l’injustice aussi me brûlaient les veines. Même l’amour, pourtant si chaste, que j’ai pu éprouver alors m’était interdit. Je ne compris que plus tard pourquoi le directeur du collège me conseillait les mortifications et les douches froides.

Folies religieuses, folies vertueuses, folies de la conformité, qui me menèrent, au fil des ans, aux limites de l’autre, bien pire encore que celle du logis. Heureusement, un jour, mon médecin vit clair en moi. Il découvrit la profondeur de ma souffrance. Il sentit que je me dirigeais vers une frontière que l’on repasse rarement en sens inverse.

Quand un pseudopsy me demanda, à la suite du diagnostic de cancer que je reçus en 2011, pourquoi je me l’étais donné, j’aurais dû lui répondre, au lieu de lui cracher ma colère au visage, que la bête sommeillait en moi depuis toujours et qu’elle venait de se réveiller.

Maintenant que j’ai entamé ma soixante-dixième année, et que je suis proche de la fin de cette vie que je n’ai pas demandé à vivre, je n’aspire qu’à une chose, pour paraphraser Éluard : « sur mes cahiers de vieillesse, j’écris ton nom, Liberté! »

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Après-midi au lac des Chats

Henri Poitras, oui le Jambe de bois des Belles histoires des Pays d’en haut, était un cousin éloigné de ma mère. Il se faisait toujours une joie de nous inviter à son chalet du lac des Chats — nom prémonitoire pour moi, amoureux des chats — une fois ou deux par été.

Natif du Faubourg Québec, à Montréal, Henri a étudié au Conservatoire Lassalle avec son fondateur. Sergent à Valcartier durant la Première Guerre mondiale, il a ensuite embrassé, comme on disait alors, la carrière d’acteur. Il pratiquera son métier jusqu’à sa mort en 1971. Il jouera à Montréal, au théâtre Chanteclerc et à l’Arcade entre autres, ainsi qu’en tournée partout au Québec, et même en Nouvelle-Angleterre. Chanteur, il fera les belles soirées — encore une expression de l’époque — de la Société canadienne d’opérette et des Variétés lyriques de Montréal. Au cinéma, il tournera ici, en France et à New York. Professeur d’art dramatique, il contribuera à la formation de nombreux acteurs et actrices.

Henri se faisait toujours une joie de revoir ma mère, qu’il appelait « cousine Rose ». Ses parents étaient décédés depuis longtemps, et il n’avait ni frère ni sœur. Ses « cousines et cousins », même éloignés, étaient sa seule famille.

Lors de nos visites estivales, nous voyions ses filles Andrée et Francine. Je retrouvai cette dernière à Radio-Canada, des années plus tard, où elle fit une belle carrière de costumière. Quant à Lucie, la femme d’Henri, on ne la voyait jamais. Immanquablement, chaque été, elle était souffrante et s’était retirée dans sa chambre.

Les langues acérées de la famille disaient d’elle qu’elle était snob. Un acteur, décédé récemment, qui avait joué avec elle à l’Arcade (que je vois de ma fenêtre dans sa version TVA), m’a confié qu’elle était effectivement snob, et — il baissait la voix — que ce n’était sûrement pas à cause de la qualité de son jeu ou de son talent.

Mais l’absence de sa femme n’enlevait rien à la chaleur et à la joie de vivre de Henri. Mon frère et moi ne l’appelions évidemment pas ainsi. Il nous intimidait, malgré sa simplicité et son sourire. Pour nous, après l’avoir vu à la télévision et entendu à la radio, il avait une sorte d’aura… Ma mère nous avait bien averti de l’appeler « Monsieur ». Pour nous occuper, Henri nous prêtait des « vessaux », comme il disait à l’ancienne, et nous permettait de cueillir toutes les framboises que nous pouvions trouver.

Homme très simple, il ne faisait jamais étalage de sa popularité. Il s’intéressait au métier de mon père — il avait un moulin à scie et confectionnait des portes et des fenêtres —, l’interrogeant même sur les différentes espèces d’arbres présentes sur son grand terrain. Henri lui proposa, un été, d’effectuer des rénovations à son chalet. Mon père, qui n’avait pas une grande confiance en lui malgré son talent certain, refusa poliment. Il lui recommanda quelqu’un de Mont-Rolland, dont c’était la spécialité. Henri, satisfait du travail de cet ouvrier et homme d’une exquise politesse, écrivit un mot de remerciement à mon père pour le conseil qu’il lui avait donné.

Je me souviens de la dernière fois que je vis Henri. J’étais juvéniste à cette époque, et nous avions quelques semaines de vacances, l’été. C’était le dernier, celui de 1963, avant que j’entre au postulat de Saint-Hyacinthe. J’avais fait part à Henri de mon amour du théâtre, même si j’en avais peu vu jusque-là — la première pièce professionnelle à laquelle j’assistai était Le barbier de Séville, où Geneviève Bujold faisait ses débuts professionnels dans le rôle de Rosine, à la Nouvelle compagnie théâtrale. Je me fis une joie de raconter aux quelques amis que j’avais au postulat — la popularité ne faisait pas partie de mon trousseau — du merveilleux après-midi que j’avais passé avec mes parents au lac des Chats avec Jambe de bois. Oui, le quêteux lui-même. J’eus droit de leur part à une minute de silence admirative et, probablement aussi, dubitative.

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Enfance

« S’il a eu une enfance, il lui semble qu’il s’en souviendrait. »

Comme un chien qui regarde le monde.

Je retrouve cette phrase d’un abécédaire que j’écrivis au début de la dernière décennie du XXe siècle.

Bizarre de parler de moi comme d’un écrivain — le mot est sans doute un peu fort — d’un autre siècle.

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J’avais des vieux parents. Peut-être est-ce cela qui m’a fait vieillir trop vite au point de me demander, un jour, si j’avais eu une enfance.

J’ai, bien sûr, j’ai des souvenirs épars de la période où j’étais enfant. Ainsi, je peux dire : « Je me rappelle du voyage en Abitibi. Je me souviens du décès de grand-mère Guénette. » Mais je ne parviens pas à me faire une image de cette plage de temps, trop vite passée sans doute, qui s’appelle l’enfance. Je pourrais, si j’en avais le talent, concevoir un tableau qui exprimerait — une sorte d’instantané — ce qu’a été ma vie d’adulte : un tableau plutôt sombre, malgré quelques fulgurances de bonheur, aux contours assez précis. Mais il me serait impossible ne serait-ce que d’esquisser un tableau d’ensemble de mon enfance.

Mon départ de la maison à onze ans a sûrement contribué à effacer de ma mémoire la vie que j’avais eue jusqu’alors. J’y revins aux vacances de Noël et d’été durant mes quatre années de juvénat, puis il se passa trois ans ou presque — une année de postulat, une année de noviciat et les premiers mois de scolasticat — avant que j’y retourne, l’espace d’un repas, sans plus. Après mon départ de la communauté, j’emménageai à Montréal pour y terminer mes études. Mon frère avait reçu de nos parents le mandat de veiller sur moi; mais, heureusement, il ne prit pas trop son rôle au sérieux.

Je me rends compte que même mon adolescence se passa, pourrais-je dire, sans que je m’en rende compte, à l’exception de l’éveil de ma sexualité que la prière et les lectures pseudoéducatives imposées (Toi qui deviens homme, de Mgr Thiamer Thot; Aimer, ou le journal de Dany, de Michel Quoist) ne parvinrent pas à réfréner chez l’aspirant au vœu de chasteté que j’étais. Même les vies de saints, lectures elles aussi imposées, ne réussirent à chasser les « mauvaises pensées », comme on appelait alors les rêveries plus ou moins érotiques auxquelles les adolescents se laissaient parfois aller. Je me souviens que, sans doute en désespoir de cause, le maître des novices m’imposa de relire le journal de Gérard Raymond, un cousin de ma mère, mort, disait-on, en odeur de sainteté quelque part dans les années 1930. Je n’en étais pas, hélas! à ma première lecture de cette apologie de la souffrance et du sacrifice. Même dans mes rares périodes de foi intense, il ne me vint jamais à l’idée d’utiliser les cilices dont usa le bon cousin. Au noviciat, au début de l’avent et du carême, périodes de sacrifice par excellence, semblables instruments de torture « décoraient » le mur de l’escalier qui menait au dortoir. Je sais que certains confrères les utilisaient pour calmer les ardeurs de leur sexualité et s’entraîner à y renoncer pour toujours. En ce qui me concerne, je n’ai jamais éprouvé le moindre désir de ce genre de mortification.

Donc, mon arrivée au juvénat — je peux la dater : 30 août 1959, un dimanche ensoleillé — me fit entrer dans un monde où les douces folies de l’enfance, s’il y en eut, n’avaient plus leur place. Je me devais de répondre à l’appel de Dieu sans me poser de questions, et la Règle, à laquelle je devais me soumettre, exprimait, selon les dires du frère directeur, la volonté de Dieu à mon égard. Avant de nous demander de nous agenouiller pour notre première prière du soir en commun, il ajouta : « Dieu vous a appelés à le suivre sur le chemin de la vie religieuse. À vous d’être fidèles à son appel. »

En nous rendant à la chapelle pour y chanter le Salve Regina, mon ange gardien — un « grand » de Syntaxe chargé de veiller sur le petit nouveau d’Éléments latins que j’étais — rompit le silence de rigueur pour me murmurer que ceux qui ne suivaient pas leur vocation risquaient de brûler éternellement en enfer. « L’enfer de ceux qui ont dit non  », ajouta-t-il, en baissant les yeux.

Cette nuit-là, je ne parvins à peu près pas à fermer l’oeil. J’avais toujours eu ma chambre à moi, à la maison, et je devais désormais en partager une, immense, avec une bonne centaine d’autres. De mon deuxième étage du lit superposé que je partageais avec mon ange gardien, je fixai le plafond du dortoir jusqu’au petit jour, me répétant que je devais être fidèle à l’appel de Dieu, sinon… Toujours! Jamais! sonnait l’horloge de l’enfer. Je me rendais compte — probablement avec horreur — que ma vie était déjà jouée. Le chemin était tracé, celui de la voie étroite, dont parlent les Évangiles. Et cela, à cause d’un appel de Dieu que je n’étais soudain plus certain d’avoir entendu.

Je venais sans doute de m’assoupir quand, après avoir claqué plusieurs fois dans ses mains, le maître de salle hurla plus qu’il ne dit : « Laudetur Jesus Christus! » Réveillé en sursaut, je me rappelai alors que mon ange gardien m’avait prévenu, la veille, de ce genre de réveil-matin ainsi que des consignes à suivre à ce moment. Je me dégageai donc rapidement de mes couvertures et me mis à genoux… oubliant que j’étais haut perché.

« AYOYE! »

Au lieu de répondre — Et Maria mater ejus! Amen. — à l’invocation criée par le surveillant, je laissai bien malgré moi échapper cette plainte qui fit s’éclater bruyamment de rire plusieurs de mes congénères. L’atterrissage avait été pénible et je m’étais blessé à un genoux — celui où l’on doit m’administrer dans quelques semaines une infiltration de cortisone pour soulager l’arthrose de la personne vieillissante que je suis devenu. Cela ne me fit pas trouver grâce aux yeux du surveillant qui m’avertit que, si cela se reproduisait, je ferais du piquet, le soir, dans l’allée centrale du dortoir. Il ajouta : « Il n’y a pas de place ici pour ceux qui veulent faire les bouffons! »

C’est sans doute à ce moment que, si elle a existé, la « belle plage de temps de mon enfance » disparut à tout jamais. À moins, à bien y penser, qu’elle ne soit disparue, la veille, quand j’avais regardé la Ford de mon père s’éloigner, empruntant la longue allée bordée d’arbres qui conduisait à la route du retour vers Mont-Rolland, où mes parents retournaient sans moi.

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Autour de Linda

Flora et Hector devaient être contents de leur clan. À Saint-Sauveur, les Chartier s’étaient réunis autour de leur frère Audé et de sa femme Judith, qui pleuraient la mort de leur fille Linda qui, jusqu’à il y a quelques mois, avait été leur bâton de vieillesse.

Le cancer a écrit son œuvre démente dans ses cellules. Il s’en est emparé, les a rendues folles et les a lâchées lousse. « Croissez et multipliez-vous », a-t-il dit, comme le père éternel à barbe blanche de notre enfance. En avril, Linda a consulté. Ses cellules avaient perdu le peu de raison qu’il leur restait. La terrible, la « longue » maladie avait pris le contrôle. Linda n’y pouvait plus rien. Elle se trouvait sans doute jeune pour mourir. Liberté 55, qu’ils disaient. Pas de liberté dans son cas, pas de choix. Oui, tout de même, celui d’accepter l’inéluctable, de partir, la tête haute.

Heureusement que, dans leur malheur, Audé et Judith n’étaient pas seuls. Flora et Hector, les parents d’Audé, se sont arrangés pour que tout se passe le mieux possible. Ils ont lancé des invitations : « Venez à Saint-Sauveur, le 12 août, venez dire à notre fils et à sa femme qu’ils ne sont pas seuls. » Réal, Alcide et Yvon, qui sont déjà dans le grand monde de l’Éternel, de l’Infini, ont prêté main-forte.

Et le clan des Chartier s’est réuni. Marielle, l’aînée, frêle et souffrante, est descendue de Saint-Adolphe. Claude et Serge ont répondu à l’appel. Et le chœur des filles était là lui aussi : Pierrette, Monique, Lucie et leur jeune sœur Claudette. On aurait dit les tantes qui veillaient sur l’héroïne de Kamouraska, dans le roman de Anne Hébert. Huguette, la veuve de Réal et quelques-un(e)s de son propre clan étaient aussi présents. Flora et Hector avaient de quoi être fiers.

Flora a communiqué avec sa petite sœur Anne-Marie, quatre-vingt-onze ans (Ti-Pit pour les intimes) : « Laisse pas mon gars tout seul! » qu’elle lui a dit de sa voix d’aînée du clan des Guénette. Anne-Marie, obéissante — du moins, c’est ce qu’on a toujours dit d’elle — a rameuté ses enfants. Suzanne et Christiane ont répondu oui. Elles ont pourtant leurs propres soucis, mais il n’était pas question qu’elles restent chez elles pendant que leur cousin et sa femme vivaient un deuil difficile — en existe-t-il de faciles?

Il y avait aussi Arsène à Simone, et Louise. Laurent à Lionel, et Suzanne. Lisette à René. Isabelle à Hervé. Jocelyne à Fernand. Eux aussi, ils ont leurs soucis, mais aucun d’entre eux n’aurait voulu laisser leur cousin endeuillé seul en ces moments de détresse.

J’y étais moi aussi, Pierre à Marc. Il m’est venu à l’idée que, dans leur éternité, mon père et ma mère participaient à une grande réunion de famille organisée par Flora et Hector pour accueillir leur petite-fille. Fernand accordait son violon, pour la veillée qui se préparait. Simone avait préparé quelques bonnes tartes. Ça se mange tout seul après les sets carrés. Lionel, Hervé et Marc étaient dans une grande discussion de moulins à scie. René, parti si jeune, était lui aussi de la fête. Il devait sourire, un sourire qu’il était seul, me semble-t-il, à avoir. Même Gabrielle était là, sur ses deux jambes, bien droites, et mettait la main à la pâte.

Raymond, mon frère, était un peu surpris de voir notre mère, Marie-Rose, et Flora se jaser comme elles ne l’avaient jamais fait depuis qu’il avait deux ans. À croire que l’éternité réchauffe les refroidissements qui se produisent parfois dans la vie des gens.

Audé, Judith, reposez-vous. Soyez en paix. Votre Linda est entre bonnes mains. Flora et Hector l’ont accueillie. La fête bat son plein. Le party est pogné! Et Linda revit, belle, fière et heureuse. Elle vous embrasse.

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L’horreur de la vieillesse (chez les autres)

Beaucoup, beaucoup de travail, cet été. Comme je déteste cette saison pour sa chaleur et son humidité, il m’arrive, certains jours, de déclamer le poème de Vigneault mis en musique par Léveillée :

Ah! que les temps abrègent, viennent les vents et les neiges…

Pour rajouter à mon inconfort, ma vieille voisine me fait profiter du son de ses chaînes de télévision et de radio. S’il n’y a pas de bruit chez moi, je peux suivre les nouvelles, en anglais — c’est une ancienne soldate — comme si j’étais assis à côté d’elle. Elle  ne m’a parlé qu’une fois en presque cinq ans, et c’était pour me dire qu’elle ne se mêlait pas des affaires des autres et qu’elle n’acceptait pas que les autres se mêlent de ses affaires. Clac! Elle m’a fermé la porte au nez. Je venais de lui demander, gentiment malgré la colère qui grondait en moi, si, par un heureux hasard, elle ne pourrait pas baisser le son de sa radio… Depuis, pas un mot, même les rares fois où je la rencontre.

À une époque heureuse, elle s’envolait vers le Mexique à la fin novembre pour n’en revenir qu’en avril. La paix. La sainte paix. J’en jouissais. J’orgasmais presque, moi qui, vieillissant, connaît plus le verbe que ses effets. Surtout que la radiothérapie dans cette région du corps, sensible s’il en est,  agit fortement sur la libido. Je me dis parfois que c’est un bon débarras. Le désir et moi n’avons jamais fait bon ménage. Tout cela pour dire que les absences prolongées de ma vieille voisine me procuraient le plus grand des bonheurs.

Mais le sort, toujours lui, a joué contre moi. Elle a cru bon de se fracturer la hanche au Mexique. Depuis, elle passe ses hivers, enfermée dans son appartement, à me faire suer la plupart du temps.

Je me suis plaint. Rien n’y a fait. La direction ne pourra jamais la mettre à la porte, vu son grand âge. De toutes façons, elle refuse d’ouvrir au concierge s’il se présente chez elle. De même pour le gérant.

Comme je suis moi-même vieillissant, cette horrible vieille me porte tout de même à réfléchir. Je me dis parfois que je ne voudrais jamais avancer en âge de cette façon. Quand je me surprends à manquer de patience, à chiâler ou à me plaindre, je me dis : prends sur toi, n’agis surtout pas comme ta vieille voisine. Ne deviens jamais casse-pied comme elle. Et prie pour disparaître avant que cela ne t’arrive.

Avec ma chance proverbiale, je vais trépasser et, s’il y un ailleurs après la vie, elle va venir m’y rejoindre, la vieille m….

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Chère Denise

Chère Denise,

En ces moments d’une infinie tristesse pour toi et ta fille, je t’offre ces souvenirs. Je suis sûr que ceux et celles dont il est question dans ce message d’amitié sont là avec moi pendant que je l’écris. Nous savons le grand malheur qui te frappe, et nous sommes avec toi pour le partager, pour tenter de le te le rendre plus doux, si la chose est possible. Même Louis-Marie, qui nous a quittés il y a déjà sept ans. Même Hélène, son amie gaffeuse à qui tous les malheurs sont arrivés.

Oui, nous sommes tous là pour te dire que nous t’aimons, chère Denise.

*****

Où? Je ne sais pas. À quelle occasion? Je ne m’en souviens pas. Par qui? Par Louis-Marie; ça, c’est certain. Quand? Vers le milieu des années 1970. Louis-Marie a fait les présentations :

« Denise, c’est Pierre. Il prépare une série pour enfants à Radio-Canada.

— Pierre, c’est Denise. Elle est comédienne, et elle est très bonne. »

Mes élans poétiques de l’époque me suggérèrent que tu étais la représentation parfaite d’une divinité nordique. Si belle! Un peu froide, tant qu’on n’avait pas entendu ton rire… De longs cheveux soyeux châtain clair. Un port de tête d’une dignité dérangeante.

« Pas comme Andrée Saint-Laurent, avait précisé Louis-Marie, mais tout de même remarquable. »

Dommage que le metteur en scène n’ait pas remarqué cet atout majeur chez toi quand il te dirigea si lamentablement dans Othello.

Peu à peu, au gré des entremises de Louis-Marie, je fis la connaissance d’une partie de votre groupe d’amis. Celui-ci s’était formé au hasard des professeurs de théâtre que vous aviez fréquentés. Vous étiez plus jeunes que moi, mais vous m’avez accueilli parmi vous sans discrimination. Chère Denise, pardonne à ma vieille mémoire qui s’égare peut-être dans les sentiers amicaux du jardin du Tendre de nos relations. Je vous ai tous connus, ou presque, à ce même moment. « Ou presque », c’est Diane, la toute première que je connus, à qui je tentai de partager les balbutiements du travail sur un texte. Cela fait presque cinquante ans de cela. Diane était encore une enfant…

Il y avait Marie-Christine, une beauté blonde et ténébreuse — oui, ça existe, et elle en était une glorieuse incarnation. Jacques, un Arlequino frondeur et taquin sous des airs angéliques. Diane, une tragédienne dans l’âme, une sensibilité à fleur de peau, qu’un rien faisait rire aux éclats, qu’un rien faisait éclater en sanglots, Diane que j’ai toujours considérée comme une réincarnation d’Athalie. Jacqueline, réservée au premier abord, mais qui savait lâcher son fou quand l’occasion se présentait. Jacqueline qui savait adoucir les relations parfois tendues que nous avions avec Gaétan. Et Louis-Marie, bien sûr, l’entremetteur, le grand enfant qui ne vieillissait pas, du moins pas encore… Il y en a eu sûrement d’autres, mais la mémoire est une faculté qui oublie, surtout quand elle approche les soixante-dix ans…

Tout ce beau monde a fait carrière dans le théâtre, chacun à sa façon. En ce qui me concerne, j’ai eu le plaisir de travailler avec quelques-uns d’entre eux. Dans le petit monde du Grenier, Jacques a incarné le frère de Sadhu Bidishah. Marie-Christine a joué le rôle d’une jeune amie de Frimousse. Et, toi, Denise, tu héritas de la voix de Pondichéri, la boule de cristal adorée de Sadhu. Durant des années, on n’entendit que ta voix. Pondichéri se moquait de son fakir de maître sans élèves — il n’en eut qu’un seul et il n’était pas là pour l’accueillir —, le consolait dans ses peines, l’aidait à résoudre de graves problèmes. Jalouse d’Échalote, la couleuvre de Sadhu, Pondichéri menaça même, dans une de ses rares colères, de la foudroyer. Dans le dernier épisode, par un tour de passe-passe dont elle avait le secret, elle apparut en majesté, sous tes traits, couronnée et habillée de cristal. Tu étais resplendissante. Gérard Poirier ne put retenir ses larmes en te voyant si belle. Il te récita même quelques vers de Britanicus à propos de la beauté surréelle de Junie. Tu chantas, tu dansas avec Dollard et ses amis. Et, redevenue boule de cristal, Pondichéri partit sur les chemins avec Sadhu, acceptant même de le partager avec Échalote, la petite couleuvre.

Quelque temps après la fin de la série — je n’ai pas toujours une bonne relation avec le temps —, tu nous appris que tu te mariais avec Kurt, un grand monsieur mystérieux, qui, d’une gentillesse inimitable, essayait de nous parler en français, sans, toutefois, y arriver de manière convaincante. Et tu partis, toi aussi, sur les chemins vers la Floride.

Plusieurs étés durant, tu vins visiter tes parents et ta famille. Et tes amis! Un beau jour, tu nous as présenté Yasmine, que nous avons vue grandir, à chacun de tes séjours à Montréal. Tu ne nous as jamais oubliés. Nous non plus, tu le sais.

Quand Louis-Marie vécut des problèmes personnels, tu étais branchée, à distance, sur lui. Il t’arriva même de me téléphoner au petit matin pour me dire que Louis-Marie n’allait pas bien, que tu en étais certaine, que tu le sentais, que cela t’habitait. Sorcière un peu, mais si belle et si douce!

À l’été 2012, nous nous sommes réunis autour de toi, le temps d’un souper vietnamien. Tu étais radieuse « telle qu’en toi-même Dieu t’a créée ». Kurt souriait de te voir si heureuse. Et, coup de théâtre, Yasmine a fait une entrée des plus remarquées dans le restaurant. Nous sommes restés sans mot devant sa beauté, ses yeux, sa vitalité… et son français qu’elle avait la gentillesse de parler aux amis de sa mère. Ton portrait, chère Denise. Si nous sommes restés muets en la voyant, c’est que nous te retrouvions en elle. Kurt aussi, bien sûr, mais, nous devons l’avouer, nous avions un parti pris en ta faveur. Soirée radieuse, où ton rire fusait comme dans le temps. Rien n’avait changé entre nous.

Je ne reviendrai pas sur les événements qui nous ont fait nous retrouver à nouveau. Sois assurée cependant que nous, tes amis, les portons en nous. Nous te portons, toi, chère Denise, dans nos cœurs. Yasmine y a bien sûr une grande place. Et nous gardons un souvenir ému de Kurt, l’homme mystérieux qu’il sera toujours resté à nos yeux, du moins aux miens. Nous nous souviendrons de ses bras chaleureux qui nous ont enveloppés, à l’heure des au revoir, après le souper mémorable de 2012.

Voilà, chère Denise, ces mots que nous voulions te dire. Ils t’arrivent un peu sur le tard; le temps m’a manqué.

J’espère que tu viendras nous voir. Yasmine commence à travailler demain, 1er juillet à Union College, Schenectady NY. Je sais que tu l’aideras à s’y installer. Ce n’est pas très loin de Montréal… On se réunira. Tous ensemble, nous représenterons des centaines d’années d’amitié et d’amour.

Nous t’aimons, chère Denise. Et nous aimons Yasmine comme toi-même.

Tes amis

P.-S. Ce soir, je lirai le recueil de poèmes de Kurt, que j’ai enfin reçu, en écoutant le disque de Yasmine. Ce sera une soirée en famille, puisque tu seras dans mes pensées, chère Denise.

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Au revoir

Je n’ai plus rien à penser, plus rien à dire et à écrire. 

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