Chapitre 8 

La nuit

Quartier général des oiseaux et autres gallinacés de Saint-Odilon-du-Petit-Ruisseau

Rapport de la nuit.

Agent Hirondelle (23 heures) :

            Après la folie qu’a entraînée l’arrivée des étrangers ce matin, la soirée, malgré des apparences calmes, a été fort agitée. En survolant la maison du maire, j’ai aperçu ce dernier, étendu dans son lit, une bouillotte sur le front. Son épouse tentait de le calmer. Inutile ! Le maire s’est levé, a ouvert la fenêtre et s’est écrié : « Que c’est difficile d’être maire quand trop d’événements arrivent en même temps ! »

Agent Moineau (23 h 50) :

            En furetant dans les arbres du parc en face de l’église, j’ai surpris, sous les vieillies branches du chêne, le seul et unique de toute la région, une petite fille qui dormait dans un sac de couchage. Une poupée lui tenait compagnie.

Agent Pic-bois (24 h 20) :

            J’ai été interrompu dans mon pic-piquage par un autre pic-pic que je qualifierais de « bizarre ». C’était un pic-pic bizarre, parole de pic-bois. J’ai jeté un coup d’œil aux environs et ce que j’ai vu a failli me faire perdre à tout jamais le goût de pic-piquer. Un homme assez grand, drôlement habillé, enfonçait l’un après l’autre des clous dans une planche. J’ai été stupéfait de voir qu’après avoir soigneusement enfoncé tous les clous bien aiguisés dans la planche, il l’a retournée, et vous ne me croirez pas, mais c’est vrai : il s’est assis dessus ! Et ce n’est pas tout : il a poussé un grand soupir de soulagement et un sourire est apparu sur sa figure. Je n’en crois pas encore mes yeux et mes oreilles !

Agent Rouge-gorge (2 h 40) :

            Après avoir refait la teinture de ma gorge afin que son rouge soit toujours des plus éclatants, j’ai quitté mon nid, histoire de prendre un vol. Il faut dire que je suis un couche-tard. Je volais gracieusement depuis quelques minutes quand, à ma grande surprise, je remarquai la présence d’une dame assez âgée qui sortait de sa chambre d’hôtel… par la fenêtre. Au troisième étage ! Elle monta par l’escalier de secours qu’elle trouva jusque sur le toit. Une grosse loupe à la main, elle semblait suivre une piste. Me rendant compte que je manquais de politesse et de discrétion à l’égard de cette dame en l’espionnant, je rentrai précipitamment à mon nid. Après tout, elle avait bien le droit, si le cœur lui en disait, de se promener sur le toit de son hôtel en pleine nuit.

Agent Corneille (3 h 5) :

             Rien à signaler dans ma ronde, si ce n’est que Dollard Desbouleaux était très agité dans son sommeil. Je ne sais pas pourquoi, mais il répétait : « Entrez, honorable locataire. » « Vous êtes chez moi chez vous ou chez vous chez moi », je ne sais plus très bien. Excusez mes incertitudes, j’ai trop de peine.

            Chef, je démissionne ! Je n’en peux plus. Les autres agents me regardent d’un drôle d’air à cause de ma couleur. Pourtant, j’ai toujours été gentil avec eux. 

Agent Hibou (3 h 10) :

            Premièrement, je viens de croiser l’agent Corneille qui sortait en pleurant. Je ne suis pas en mesure de dire pour quoi.

            Deuxièmement, Étienne, l’artiste du village, a travaillé une bonne partie de la nuit. Ma vue n’était pas très bonne depuis une mission en plein jour. Me demander ça à moi, un hibou ! Il m’a semblé cependant qu’Étienne dessinait des affiches. Quant à vous dire ce qui était écrit dessus…

            Troisièmement, si vous voulez le savoir, allez voir vous-même ou envoyez un autre agent. 

Agent Serin (5 h) :

            J’aurais eu beaucoup à dire, mais, comme mes aimables confrères ont pris tout le temps destiné au rapport de nuit, je dois me résumer. La nuit a été très agitée sur tout Saint-Odilon. Rêves. Murmures. Agitation. Je dois m’arrêter, mon temps est écoulé. J’ajoute cependant que, même si je suis le plus jeune ici, j’aimerais bien qu’on pense plus à moi. Moi aussi, j’en vois des choses la nuit.

Agent Coq (5 h 45) :

            Excusez le retard. Je n’ai plus assez de temps pour vous expliquer. Peut-être la nuit prochaine. Le jour se lève. Le soleil va poindre dans une minute. Je suis pressé, très pressé…

Chapitre 9

Le matin

Cocorico ! Cocorico !

Le coq avait tout juste eu le temps de prendre son poste que, déjà, il lui fallait chanter le réveil.

Son chant ne fit aucun effet sur Dollard, pour la bonne raison qu’il était déjà debout, occupé à épousseter et à balayer sa cuisine. Il sortit même afin de cueillir quelques fleurs qu’il plaça dans un vase sur la table. Cela donnerait un air chaleureux; une sorte d’accueil à un éventuel locataire.

Ce mot, « locataire », éveilla encore une fois le doute dans son esprit. Avait-il pris la bonne décision ? Sa précieuse solitude était-elle menacée ? Est-ce que Capsule serait terrorisé par l’arrivée d’un étranger ?

Un peu tard pour une remise en question. Étienne avait préparé des affiches « Grenier à louer », qu’il placerait le jour même un peu partout dans Saint-Odilon. 

Non, non et non ! pensa Dollard. Son rêve de la nuit dernière lui avait indiqué qu’il faisait la bonne démarche. Toute la nuit, lui semblait-il, il avait été comblé, aimé, chouchouté et aidé par son locataire. Celui-ci avait été aux petits soins avec lui. 

Dollard réalisa que le rêve n’avait cependant pas révélé le visage de ce locataire si prévenant. Il se concentra et appela son rêve à son esprit… Un détail peut-être ? Une façon de s’habiller ? Une voix ?

Rien ! Plus il se concentrait, plus son rêve semblait le fuir. Il en vint à se poser une question terrible et embarrassante : avait-il rêvé, oui ou non ?

Il en aurait le cœur net. Il s’assit dans sa berceuse. Un léger somme lui ferait peut-être retrouver le fil de son rêve. Rien de mieux que ce petit balancement de la chaise pour s’as…sou…pi…r.

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Auteur, rédacteur, scripteur et «prête-plume», comme on dit maintenant dans le métier.
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