Le grenier
« C’est ça que tu voudrais que je loue, Étienne ? », dit Dollard en riant.
Cette idée l’amusait beaucoup. Étienne le surprendrait toujours. Son tempérament d’artiste, sans doute…
« Pourquoi pas ? »
Cette fois, Dollard se dit qu’il devait ramener Étienne à la raison. Pour un artiste, celui-ci manquait sérieusement de sens de l’observation.
Il entreprit alors une visite guidée de son grenier. Il fit d’abord remarquer à Étienne le manque d’éclairage naturel. Les petites lucarnes diffusaient une bien pauvre lumière.
« Étienne, regarde toute cette poussière. Et les fils d’araignée !
— Ça s’enlève », remarqua Étienne.
Dollard se désolait de la réaction de son ami. Il lui montra l’entassement d’objets accumulés au fil des années. Un trésor à ses yeux. Il ne pouvait se départir de souvenirs d’un passé plus ou moins lointain.
« Le locataire serait bien à l’étroit parmi toutes ces vieilles choses », constata Dollard.
Étienne écoutait Dollard d’une oreille distraite. Il n’avait de pensée que pour ce qu’il voyait.
« Ce lit en fer blanc, à qui a-t-il appartenu ? »
— À moi, répondit Dollard. Mon père l’a acheté aussitôt que j’ai pu monter les marches de l’escalier.
— Tu dormais ici ?
— Oui, jusqu’à ce que mes parents meurent. Après, j’ai pris leur chambre en bas.
— Tu vois ! Si toi, tu as habité le grenier, pourquoi un locataire ne pourrait pas le faire ? »
— Vraiment, c’est une idée fixe ! Tu es sûr que tu vas bien ? »
Étienne voyait le grenier comme une sorte de repaire où des pirates auraient entassé leur butin. De vieilles lampes à l’huile, vestiges d’une époque où l’électricité n’était pas encore arrivée à Saint-Odilon. Des boîtes à fleurs, rouges, jaunes, vertes et bleues.
« Et ces boîtes à fleurs », demanda-t-il à Dollard.
— Je les accrochais aux fenêtres de la maison. Mais, le jour où j’ai commencé à m’occuper des fleurs et des arbustes des voisins, j’ai délaissé les miennes. Les boîtes se sont retrouvées au grenier. Et… »
Étienne poussa une exclamation qui cloua net le bec de Dollard :
« Un coffre ! »
Un bruit grinçant se fit entendre. Le couvercle massif du vieux coffre s’ouvrit sur un amoncellement de jouets. Étienne, ému et respectueux, sortit délicatement un ourson en peluche qui avait déjà été brun, qui avait déjà eu deux yeux et deux oreilles, mais qui n’en était pas moins attirant. Étienne le tenait comme s’il était vivant.
Dollard était ému lui aussi. Sans le savoir, son ami venait de profaner son trésor le plus précieux : le coffre à jouets de son enfance. Souvent, quand il s’ennuyait, il montait au grenier en pèlerinage. Il passait parfois des heures à se remémorer le passé : ses jeux d’enfant unique, ses années d’école, ses parents qui lui avaient tout donné…
Dollard sortit des blocs du coffre. Ils lui avaient appris à compter. Il redécouvrit une locomotive en bois. Son père l’avait façonnée de ses mains pour l’offrir à son fils en cadeau de Noël. Et une maison d’oiseaux, la première qu’il avait lui-même construite avec les restes de bois qui avait servi à la fabrication de la table de la cuisine.
« Tu voudrais que je me débarrasse de tout ça pour qu’un locataire habite mon grenier ? Jamais !
— Qui te parle de jeter quoi que ce soit ? Il suffirait de les déplacer dans un coin. S’il le faut, j’en apporterai dans mon atelier. Ensuite, après un bon ménage, ton locataire aura suffisamment d’espace pour vivre ici. »
Dollard qui, au fond de lui-même, craignait de se laisser gagner à l’idée d’Étienne, tint tout de même son bout. Pour la forme ? Peut-être. Il émit donc une dernière objection : le calme, auquel il tenait tant depuis qu’il s’était habitué à vivre seul, et le silence dont il avait besoin pour rêver en paix en visitant tous les pays de sa collection de cartes postales.
« Non, Étienne, renonce tout de suite à ton idée. Je ne m’y ferai jamais. »
Étienne constata que le ton de voix de son ami était déjà moins résolu. Il se garda bien de le laisser voir. Il se dirigea vers l’escalier. Avant d’y descendre, il se retourna vers Dollard :
« Oublie tout ça. C’était une idée folle. Je n’aurais jamais dû t’en faire part. Tu es trop habitué à vivre seul. »
Il descendit quelques marches.
« Si jamais tu changes d’idée, avertis-moi. Je te ferai des affiches. On ne trouve pas ça sur le marché des affiches “GRENIER À LOUER”.
Étienne sortit par la cuisine.
Dollard jeta un dernier regard à son grenier délabré, puis descendit à son tour.
Il se prépara une bonne tasse de thé. Cela le calmerait. Pourquoi Étienne avait-il éveillé cette idée en lui ? Ça le chicotait maintenant… Il est vrai qu’il s’ennuyait souvent. Ses jeux de cache-cache avec Capsule le réjouissaient moins qu’avant. Une présence dans la maison…
Craignant de se laisser trop vite gagner par cette idée, Dollard s’accorda le restant de la journée et toute la nuit pour y réfléchir.
Chapitre 8
La nuit
Quartier général des oiseaux et autres gallinacés de Saint-Odilon-du-Petit-Ruisseau
Rapport de la nuit
Agent Hirondelle (23 heures) :
Après la folie qu’a entraînée l’arrivée des étrangers ce matin, la soirée, malgré des apparences calmes, a été fort agitée. En survolant la maison du maire, j’ai aperçu ce dernier, étendu dans son lit, une bouillotte sur le front. Son épouse tentait de le calmer. Inutile ! Le maire s’est levé, a ouvert la fenêtre et s’est écrié : « Que c’est difficile d’être maire quand trop d’événements arrivent en même temps ! »
Agent Moineau (23 h 50) :
En furetant dans les arbres du parc en face de l’église, j’ai surpris, sous les vieillies branches du chêne, le seul et unique de toute la région, une petite fille qui dormait dans un sac de couchage. Une poupée lui tenait compagnie.
Agent Pic-bois (24 h 20) :
J’ai été interrompu dans mon pic-piquage par un autre pic-pic que je qualifierais de « bizarre ». C’était un pic-pic bizarre, parole de pic-bois. J’ai jeté un coup d’œil aux environs et ce que j’ai vu a failli me faire perdre à tout jamais le goût de pic-piquer. Un homme assez grand, drôlement habillé, enfonçait l’un après l’autre des clous dans une planche. J’ai été stupéfait de voir qu’après avoir soigneusement enfoncé tous les clous bien aiguisés dans la planche, il l’a retournée, et vous ne me croirez pas, mais c’est vrai : il s’est assis dessus ! Et ce n’est pas tout : il a poussé un grand soupir de soulagement et un sourire est apparu sur sa figure. Je n’en crois pas encore mes yeux et mes oreilles !
Agent Rouge-gorge (2 h 40) :
Après avoir refait la teinture de ma gorge afin que son rouge soit toujours des plus éclatants, j’ai quitté mon nid, histoire de prendre un vol. Il faut dire que je suis un couche-tard. Je volais gracieusement depuis quelques minutes quand, à ma grande surprise, je remarquai la présence d’une dame assez âgée qui sortait de sa chambre d’hôtel… par la fenêtre. Au troisième étage ! Elle monta par l’escalier de secours qu’elle trouva jusque sur le toit. Une grosse loupe à la main, elle semblait suivre une piste. Me rendant compte que je manquais de politesse et de discrétion à l’égard de cette dame en l’espionnant, je rentrai précipitamment à mon nid. Après tout, elle avait bien le droit, si le cœur lui en disait, de se promener sur le toit de son hôtel en pleine nuit.
Agent Corneille (3 h 5) :
Rien à signaler dans ma ronde, si ce n’est que Dollard Desbouleaux était très agité dans son sommeil. Je ne sais pas pourquoi, mais il répétait : « Entrez, honorable locataire. » Vous êtes chez moi chez vous. Ou chez vous chez moi. » Je ne sais plus très bien. Excusez mes incertitudes, j’ai trop de peine.
Chef, je démissionne ! Je n’en peux plus. Les autres agents me regardent d’un drôle d’air à cause de ma couleur. Pourtant, j’ai toujours été gentil avec eux.
Agent Hibou (3 h 10) :
Premièrement, je viens de croiser l’agent Corneille qui sortait en pleurant. Je ne suis pas en mesure de dire pour quoi.
Deuxièmement, Étienne, l’artiste du village, a travaillé une bonne partie de la nuit. Ma vue n’était pas très bonne depuis une mission en plein jour. Me demander ça à moi, un hibou ! Il m’a semblé cependant qu’Étienne dessinait des affiches. Quant à vous dire ce qui était écrit dessus…
Troisièmement, si vous voulez le savoir, allez voir vous-même ou envoyez un autre agent.
Agent Serin (5 h) :
J’aurais eu beaucoup à dire, mais, comme mes aimables confrères ont pris tout le temps destiné au rapport de nuit, je dois me résumer. La nuit a été très agitée sur tout Saint-Odilon. Rêves. Murmures. Agitation. Je dois m’arrêter, mon temps est écoulé. J’ajoute cependant que, même si je suis le plus jeune ici, j’aimerais bien qu’on pense plus à moi. Moi aussi, j’en vois des choses la nuit.
Agent Coq (5 h 45) :
Excusez le retard. Je n’ai plus assez de temps pour vous expliquer. Peut-être la nuit prochaine. Le jour se lève. Le soleil va poindre dans une minute. Je suis pressé, très pressé…