Chapitre 9

Le matin

Cocorico ! Cocorico !

Le coq avait tout juste eu le temps de prendre son poste que, déjà, il lui fallait chanter le réveil.

Son chant ne fit aucun effet sur Dollard, pour la bonne raison qu’il était déjà debout, occupé à épousseter et à balayer sa cuisine. Il sortit même afin de cueillir quelques fleurs qu’il plaça dans un vase sur la table. Cela donnerait un air chaleureux; une sorte d’accueil à un éventuel locataire.

Ce mot, « locataire », éveilla encore une fois le doute dans son esprit. Avait-il pris la bonne décision ? Sa précieuse solitude était-elle menacée ? Est-ce que Capsule serait terrorisé par l’arrivée d’un étranger ?

Non, non et non ! pensa Dollard. Son rêve de la nuit dernière lui avait indiqué qu’il faisait la bonne démarche. Toute la nuit, lui semblait-il, il avait été comblé, aimé, chouchouté et aidé par son locataire. Celui-ci avait été aux petits soins avec lui.

Dollard réalisa que le rêve n’avait cependant pas révélé le visage de ce locataire si prévenant. Il se concentra et appela son rêve à son esprit… Un détail peut-être ? Une façon de s’habiller ? Une voix ?

Rien ! Plus il se concentrait, plus son rêve semblait le fuir. Il en vint à se poser une question terrible et embarrassante : avait-il rêvé, oui ou non ?

Il en aurait le cœur net. Il s’assit dans sa berceuse. Un léger somme lui ferait peut-être retrouver le fil de son rêve. Rien de mieux que ce petit balancement de la chaise pour s’as…sou…pi…r.

Chapitre 10

La rumeur

Étienne cherchait une phrase, quelques mots charmeurs pour convaincre Géraldine de lui donner son courrier malgré l’heure plus que matinale. Ensuite, il repérerait des lieux stratégiques où, selon la décision de Dollard, il placerait les affiches qu’il avait peintes durant la nuit et qu’il avait avec lui dans un sac.

Perdu dans ses pensées, il passa devant le bureau de poste et continua son chemin… jusqu’à la maison suivante. Il carillonna et attendit. Un long temps passa sur la pointe des pieds. Étienne carillonna à nouveau, cette fois plus vigoureusement. Il attendit encore. Comme il s’apprêtait, pour une troisième fois…

La porte s’ouvrit brusquement.

Étienne sursauta, laissant tomber son sac. Il se pencha pour le ramasser tout en demandant s’il était possible de prendre son courrier. Voulant amadouer la maîtresse de poste, qui avait parfois des montées de colère subite, il ajouta :

« Pourriez-vous faire ça pour moi, ma belle Géraldine? »

Comme un roulement de tonnerre ou une rumeur d’orage durant un été chaud et humide, une voix tonitruante lui répondit :

« Votre belle Géraldine n’habite pas ici, jeune homme, et je vous conseille de déguerpir, sinon… »

Levant les yeux, Étienne découvrit monsieur le maire en jaquette et bonnet de nuit, pieds nus, l’œil furieux.

Il n’eut cependant pas le temps de s’excuser, car une autre voix se fit entendre :

« Que se passe-t-il encore? »

C’était la voix éraillée de la mairesse qui interpellait son mari du haut de l’escalier intérieur.

« Je viens de me faire traiter de « belle Géraldine », imagine-toi donc! lui répondit son mari.

— Oh! toi, une aubergine! Je peux comprendre qu’en effet ta silhouette puisse faire pense à une… Mais qui donc a osé te traiter d’aubergine? »

La mairesse se précipita dans l’escalier à une telle vitesse qu’Étienne eut peur qu’elle ne se blesse. Un peu dure d’oreille, elle voulait tout savoir sans se fatiguer.

Pendant ces quelques instants qui lui parurent éternels, Étienne resta figé sur place comme une quenouille surprise par la neige et la tempête. Il n’osait plus bouger.

La mairesse arrivait.

« Oh, cher Étienne, comment allez-vous? »

Celui-ci essaya de répondre, mais rien ne sortir de sa bouche.

« Quel bon vent vous amène à une heure aussi matinale? Venez, entrez. » reprit la mairesse.

Le maire lui fit remarquer qu’elle invitait à entrer celui qui les avait réveillés de si bonne heure. Rien n’y fit. Son épouse insista tant et tant qu’Étienne entra et la suivit jusqu’à la cuisine où elle lui offrit un café qu’il n’ose pas refuser.

Abandonné par sa femme, le maire posa son imposante personne dans les marches du perron, et toujours en jaquette et bonnet, il s’écria, comme le chêne de la fable :

« Si ça continue, je ne plierai pas, mais je romprai! Tel un commandant sur un bateau en péril, je coule, seul, sans aide… »

De gros sanglots étouffèrent son envolée. Quelques-uns de ses citoyens se demandèrent, le voyant, quel drame avait bien pu se passer pour que leur maire, en petite tenue, pleure ainsi. Passant leur chemin, ils n’entendirent pas les sanglots du maire se transformer en ronflements. Le pauvre homme s’était endormi dans les marches de son perron.

Étienne n’aurait jamais dû accepter pareille invitation de la part de la mairesse. Après le café et les brioches, il subit un interrogatoire en règle.

« Qu’avez-vous dans ce sac? demanda la mairesse.

—Eh bien… des affiches.

—Des affiches? Pour quoi des affiches?

—C’est que…

—Étienne, vous pouvez tout me dire. Je veux voir! »

Le ton avait monté d’un cran. La mairesse se faisait menaçante.

—Si vous ne me dites pas ce que vous cachez, je… j’ameute mon mari où qu’il soit. »

Craignant tout du mauvais caractère du maire, Étienne se résolut à montrer les affiches qu’il avait fabriquées une bonne partie de la nuit.

Ce ne fut qu’à la quatrième affiche que la mairesse sembla comprendre.

« Un grenier? Qui a un grenier à louer? »

Embarrassé, Étienne hésitait.

« Étienne, je vous avertis! Tout ce que vous ne me direz pas sera retenu contre vous. »

Avant de réaliser que la mairesse venait de prononcer une phrase complètement absurde, Étienne passa aux aveux.

« Dollard Desbouleaux veut louer son grenier. »

Stupéfaite, la mairesse s’écria :

« Laissez-moi. Oust. J’ai du travail à faire. »

Étienne se retira donc. Il enjamba la forte personnalité du maire qui ronflait toujours dans l’escalier du balcon.

Des badauds regardaient, silencieux et stupéfaits, leur maire dans une tenue déplacée pour quelqu’un de son rang.

Étienne reprit la route vers chez lui. Il n’avait pas fait trois pas qu’il entendit une multitude de petits cris stridents qui semblaient venir du ciel. Il leva les yeux… Des oiseaux exécutaient une drôle de danse sur les fils électriques. Ils sautillaient d’une patte à l’autre comme lorsque l’on saisit un objet trop chaud et qu’on le passe d’une main à l’autre pour diminuer, pense-t-on, l’effet de la chaleur.

Il pensa monter dans un des poteaux pour voir les oiseaux de plus près. Il renonça et reprit son chemin.

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