La chasseresse
Une nouvelle se répand plus ou moins vite selon le nombre plus ou moins grand de messagers. À Saint-Odilon, on trouvait autant de compères que de commères. Partout, dans le petit village, on murmurait. On parlait de gare, d’autobus, de train, d’un étranger et d’une chasseresse. Au sujet de cette femme, certaines personnes embellissaient les détails : elle revenait d’un pays africain lointain, portant des trésors de chasse. Ses valises étaient, paraît-il, remplies de cornes diverses, de panaches, et même – cela, on en était sûr – de défenses d’éléphant.
«De la belle ivoire», avait dit Gervaise Dupommier, une dame qui ne connaissait pas bien le genre des mots, même si elle se piquait de «perler» bien mieux que la majorité de ses concitoyens.
Il n’en fallut pas plus pour vider à nouveau la rue principale du village. Cette fois, Géraldine, la maîtresse de poste, et son amie Anita décidèrent de fermer leur établissement respectif. Deux arrivants dans la même journée, cela ne s’était jamais vu. La chose méritait une grande attention, et les éventuels clients n’auraient qu’à repasser le lendemain. Aussitôt pensé, aussitôt fait, les deux amies se retrouvèrent, place de la Gare, y rejoignant la majorité de leurs concitoyens.
Un nouveau mur humain s’était érigé en un rien de temps, cette fois devant la gare ferroviaire. La foule tendait l’oreille afin de saisir la conversation qui s’était engagée, quelques minutes auparavant, entre le maire et la visiteuse, que tout le monde surnommait déjà «la chasseresse».
Ni grande ni petite, celle-ci semblait sortir d’un autre âge : robe fleurie, sac à main, et, surtout, un chapeau que lui aurait envié un mousquetaire du roi. Elle s’exprimait beaucoup par gestes, et ceux qui ne parvenaient pas à saisir ses propos se risquaient à déchiffrer dans cette multitude de mouvements de bras la raison de sa présence dans le village.
Alphabète et Jonquille, comme toujours, occupaient la première rangée de badauds. Elles comprenaient l’échange entre le maire et la chasseresse sans même avoir à tendre l’oreille. Derrière elles, on leur demandait les derniers développements. Les deux fillettes éprouvèrent une immense déception quand la chasseresse fit signe au maire de se rapprocher et qu’elle lui parla à l’oreille. La foule émit une sorte de rumeur offusquée. Pour qui se prenait-elle, cette chasseresse pour priver les dignes citoyens de Saint-Odilon d’un spectacle si rare et si inattendu ?
Monsieur le maire, qui n’avait pas trop bien compris ce que lui avait dit la dame, lui demanda de bien vouloir répéter. Le silence se fit dans la foule. On y sentait l’espoir d’une grande nouvelle, dont on parlerait durant des jours et des jours. Déception. Tout ce que la dame crut bon de crier au maire fut :
« Vous êtes sourd, ou quoi ? »
Indignation du maire. Indignation de la foule.
Faisant fi des yeux soudainement fâchés qui la dévisageaient, la visiteuse ordonna d’une voix qui ne souffrait aucune réplique :
« Entrez chez vous. Et en ordre ! »
On ne savait pas si elle était sérieuse ou si elle se moquait du village au grand complet. Le constable Desprunes essaya de faire remarquer à la visiteuse qu’en tant que gardien de la paix, il était le seul habilité à donner des ordres, après monsieur le maire, évidemment. Il ne comprit jamais comment il se retrouva soudainement à la tête d’un peloton de concitoyens soigneusement rangés, deux par deux, et marchant vers une destination inconnue. Seule son oreille droite lui faisait mal et lui rappelait l’affreuse humiliation que la visiteuse lui avait fait subir. Il la sentait étirée, comme si on l’avait traîné, lui, le constable de ce village, par cet endroit particulièrement délicat de son corps.
C’est ainsi que les habitants de Saint-Odilon rentrèrent chacun et chacune chez eux. On se serait cru à la petite école quand les élèves défilaient en rang, tête basse, et dans le silence le plus complet.
Devant la gare ferroviaire, le maire ne savait pas s’il devait hurler de rage ou clamer son admiration devant une telle manifestation d’autorité. Il se contenta d’un sourire un peu niais.
La visiteuse lui dit alors, à son grand étonnement, sur un ton toujours aussi décidé :
« N’oubliez pas ! N’oubliez surtout pas que je suis ici incognito. Gerry-la-Terreur ne doit pas savoir que je me suis réfugiée ici. Ce serait terrible, s’il l’apprenait ! »
Elle fit quelques pas vers la gare. Puis, se retournant :
« Monsieur le maire, dit-elle, si vous avez besoin d’aide, n’hésitez pas. Je serai heureuse de mettre mes méthodes maternelles à votre disposition. »
Sur ce, elle entra dans le vieux bâtiment de bois aux tons rougeâtres, la tête haute et le chapeau bien droit sur sa tête. Le maire n’eut pas le temps de faire un pas que, déjà, elle ressortait, une petite valise à la main.
« À bientôt, Monsieur le maire », lui dit-elle en passant devant lui.
Elle s’était exprimée de façon très douce, contrastant avec son ton précédent. Elle marcha d’un pas décidé vers la rue principale. Le maire se dit en lui-même que Saint-Odilon vivait sans doute des heures historiques.
Quand ils la virent passer, les quelques citoyens qui n’étaient pas entrés chez eux se posèrent tous la même question : comment faisait-elle pour faire entrer autant de trésors de chasse dans une si petite valise ?
Devant l’église, la nouvelle arrivée bifurqua sur sa gauche et se dirigea vers le Grand Hôtel de Saint-Odilon, le seul du village. Aussitôt qu’elle y fut entrée, une auto s’arrêta à quelque distance de là, et une fillette en descendit. Elle avait un sac de couchage solidement attaché à son dos, et une poupée de chiffons serrée contre elle. Ses yeux rougis montraient qu’elle avait pleuré. Elle se dirigea vers l’église. Sur son chemin, elle croisa monsieur le maire, qui ne lui prêta qu’une attention distraite. Ce ne fut qu’un peu plus loin que le magistrat réalisa qu’il n’avait jamais vu cette fillette avant aujourd’hui.
C’en était trop ! Il se dirigea vers sa maison, décidé à y goûter un peu de repos. C’était la première fois dans ses vingt-deux ans de magistrature qu’autant d’étrangers arrivaient en même temps à Saint-Odilon.
Chapitre 7
Le grenier
« C’est ça que tu voudrais que je loue, Étienne ? », dit Dollard en riant.
Cette idée l’amusait beaucoup. Étienne le surprendrait toujours. Son tempérament d’artiste, sans doute…
« Pourquoi pas ? »
Cette fois, Dollard se dit qu’il devait ramener Étienne à la raison. Pour un artiste, celui-ci manquait sérieusement de sens de l’observation.
Il entreprit alors une visite guidée de son grenier. Il fit d’abord remarquer à Étienne le manque d’éclairage naturel. Les petites lucarnes diffusaient une bien pauvre lumière.
« Étienne, regarde toute cette poussière. Et les fils d’araignée !
— Ça s’enlève », remarqua Étienne.
Dollard se désolait de la réaction de son ami. Il lui montra l’entassement d’objets accumulés au fil des années. Un trésor à ses yeux. Il ne pouvait se départir de souvenirs d’un passé plus ou moins lointain.
« Le locataire serait bien à l’étroit parmi toutes ces vieilles choses », constata Dollard.
Étienne écoutait Dollard d’une oreille distraite. Il n’avait de pensées que pour ce qu’il voyait.
« Ce lit en fer blanc, à qui a-t-il appartenu ? »
— À moi, répondit Dollard. Mon père l’a acheté aussitôt que j’ai pu monter les marches de l’escalier.
— Tu dormais ici ?
— Oui, jusqu’à ce que mes parents meurent. Après, j’ai pris leur chambre en bas.
— Tu vois ! Si toi, tu as habité le grenier, pourquoi un locataire ne pourrait pas le faire ? »
— Vraiment, c’est une idée fixe ! Tu es sûr que tu vas bien ? »
Étienne voyait le grenier comme une sorte de repaire où des pirates auraient entassé leur butin. De vieilles lampes à l’huile, vestiges d’une époque où l’électricité n’était pas encore arrivée à Saint-Odilon. Et des boîtes à fleurs, rouges, jaunes, vertes et bleues.
« D’où viennent ces boîtes à fleurs », demanda-t-il à Dollard.
— Je les accrochais aux fenêtres de la maison. Mais, le jour où j’ai commencé à m’occuper des fleurs et des arbustes des voisins, j’ai délaissé les miennes. Les boîtes se sont retrouvées au grenier. Et… »
Étienne poussa une exclamation qui cloua net le bec de Dollard :
« Un coffre ! »
Un bruit grinçant se fit entendre. Le couvercle massif du vieux coffre s’ouvrit sur un amoncellement de jouets. Étienne, ému et respectueux, sortit délicatement un ourson en peluche qui avait déjà été brun, qui avait déjà eu deux yeux et deux oreilles, mais qui n’en était pas moins attirant. Étienne le tenait comme s’il était vivant.
Dollard était ému lui aussi. Sans le savoir, son ami venait de profaner son trésor le plus précieux : le coffre à jouets de son enfance. Souvent, quand il s’ennuyait, il montait au grenier en pèlerinage. Il passait parfois des heures à se remémorer le passé : ses jeux d’enfant unique, ses années d’école, ses parents qui lui avaient tout donné…
Dollard sortit des blocs du coffre. Ils lui avaient appris à compter. Il redécouvrit une locomotive en bois. Son père l’avait façonnée de ses mains pour l’offrir à son fils en cadeau de Noël. Et une maison d’oiseaux, la première qu’il avait lui-même construite avec les restes de bois qui avait servi à la fabrication de la table de la cuisine.
« Tu voudrais que je me débarrasse de tout ça pour qu’un locataire habite mon grenier ? Jamais !
— Qui te parle de jeter quoi que ce soit ? Il suffirait de les déplacer dans un coin. S’il le faut, j’en apporterai dans mon atelier. Ensuite, après un bon ménage, ton locataire aura suffisamment d’espace pour vivre ici. »
Dollard qui, au fond de lui-même, craignait de se laisser gagner à l’idée d’Étienne, tint tout de même son bout. Pour la forme ? Peut-être. Il émit donc une dernière objection : le calme, auquel il tenait tant depuis qu’il s’était habitué à vivre seul, et le silence dont il avait besoin pour rêver en paix en visitant tous les pays de sa collection de cartes postales.
« Non, Étienne, renonce tout de suite à ton idée. Je ne m’y ferai jamais. »
Étienne constata que le ton de voix de son ami était déjà moins résolu. Il se garda bien de le laisser voir. Il se dirigea vers l’escalier. Avant d’y descendre, il se retourna vers Dollard :
« Oublie tout ça. C’était une idée folle. Je n’aurais jamais dû t’en faire part. Tu es trop habitué à vivre seul. »
Il descendit quelques marches.
« Si jamais tu changes d’idée, avertis-moi. Je te ferai des affiches. On ne trouve pas ça sur le marché des affiches « GRENIER À LOUER ».
Étienne sortit par la cuisine.
Dollard jeta un dernier regard à son grenier délabré, puis descendit à son tour.
Il se prépara une bonne tasse de thé. Cela le calmerait. Pourquoi Étienne avait-il éveillé cette idée en lui ? Ça le chicotait maintenant… Il est vrai qu’il s’ennuyait souvent. Ses jeux de cache-cache avec Capsule le réjouissaient moins qu’avant. Une présence dans la maison…
Craignant de se laisser trop vite gagner par cette idée, Dollard s’accorda le restant de la journée et toute la nuit pour y réfléchir.