Remue-émotions

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Jean-Guy, Jacques R., Gilles.

Quelle belle journée! Malgré la pluie et le temps froid. Une journée chaleureuse. Le rendez-vous, après presque cinquante ans, avec les anciens confrères maristes et certains professeurs ou supérieurs.

Je l’avoue : je craignais un peu ce genre de retrouvailles. Depuis mes ennuis de santé, j’ai les émotions à fleur de peau. Et je n’étais pas certain que ce retour aux sources ne ferait pas remonter en moi des souvenirs que je m’étais fait un devoir d’oublier. Car, ne nous cachons pas la vérité, les souvenirs ne sont pas tous heureux, même gommés par le temps.

Nous étions de jeunes aspirants à la vie religieuse, mais nous n’en étions pas moins des ados — non, en 1959, à onze ou douze ans, nous étions encore des enfants — parfois  méchants.

J’en sais quelque chose, moi qui, durant plusieurs de ces années «en religion», comme on disait alors, ai été inévitablement choisi le dernier dans toutes les équipes sportives. Et on ne se gênait pas pour dire : «Guénette, t’es le dernier, on n’a pas le choix.»

C’est vrai que j’étais nul en sport. Et d’une maigreur à faire rire aux éclats mes confrères quand je devais me présenter devant eux en maillot de bain. Peut-être mon goût du théâtre et d’être en représentation m’est-il venu de là? Comment ne pas être conscient que l’on produit un certain effet sur les autres quand, par maladresse, on saute directement par-dessus le cheval allemand et qu’on atterrit du mieux qu’on peut sur un tapis, ma foi, pas aussi épais qu’on le voudrait? Comment ignorer l’effet produit quand, toujours par maladresse, on se retrouve à cheval sur les durs élastiques du trampoline? Et ridiculisé par le maître de salle, que je vouai aux gémonies aussitôt que je connus le sens de cette expression.

Et que dire de ma «béguitude», quelques années plus tard, qui n’allait pas améliorer les choses! Lire au réfectoire, pendant le petit-déjeuner, une notice biographique sur Kateri Tekakwhita quand on bégaie, ce n’est pas évident. Encore une fois, j’étais sûr de produire un effet certain. Les petits-déjeuners du postulat et du noviciat n’étaient jamais aussi drôles que lorsque je faisais la lecture. Ce qu’on me présentait comme un exercice d’humilité était, en fait, pour moi, une exercice d’humiliation.

J’ose le dire : je ne donnais pas ma place quand il s’agissait, à mon tour, de me moquer. Je pouvais avoir la langue acérée. J’avais le sens de la répartie. En Éléments latins A, premier de classe, en alternance avec Jacques F., je me permettais parfois de regarder de haut ceux qui me faisaient toujours jouer «à la vache» à la balle molle ou qui me visaient «dans’face» au ballon chasseur. Et que dire de ceux qui subirent mes punitions — parfois de match — quand, découragé de mes performances, le directeur décida de faire de moi un arbitre. Je sentis alors que je tenais l’objet de ma vengeance. Quand les équipes me voyaient entrer sur la patinoire, très souvent avec mon ami Maurice D. comme juge de lignes, j’entendais des récriminations. J’en enregistrais les auteurs… Et gare à celui que je prenais ensuite en défaut! Je savourai sans doute mes plus jouissives vengeances sur la patinoire, moi qui détestais — et déteste toujours — le hockey.

Alors, en ce samedi pluvieux, les «mauvais» souvenirs se sont estompés. J’ai profité pleinement de ces retrouvailles.

À suivre.

 

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Je rentre dans mes terres

Le bon peuple du Québec, les « petites gens » ou les « humbles », comme on les appelle avec condescendance, ont préféré encore une fois la servitude à la dignité. Ils ont une prédilection pour vivre à genoux. Leur passé catho les y a placés et, même si les églises sont vides, ils continuent à bien se sentir, humiliés, les genoux calleux. Ils ont toujours, ou presque, respecté l’injonction du Minuit, chrétiens : peuple à genoux — je ne mets pas de majuscules au mot peuple, c’est voulu, car celui-ci ne la mérite pas.

Eh bien, qu’il y reste! Mais ce sera sans moi. Je me retire dans mes terres. Qu’il se débrouille, le bon peuple. Et que je n’en entende pas un se plaindre du gouvernement…

En ce matin gris et pluvieux — pour ne pas dire : mardi noir — du 8 avril, je fais moi aussi une promesse électorale : celle de ne jamais plus voter. Ma « vie politique » s’arrête ici.

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Résolution

À la veille d’entamer ma soixante-cinquième année, le temps était venu de prendre des résolutions.

La franchise m’avait toujours nui — j’étais, me disait-on, trop fin, trop bonasse, en fait — pour me permettre de dire la vérité. J’avais compris qu’il fallait toujours dire ce que l’autre en face de moi voulait entendre. Mais, même là, il m’était très souvent arrivé qu’on me criât — ah! la douceur d’un subjonctif — des noms en m’accusant de complaisance.

Il allait de soi que je ne choisirais pas le mensonge en lieu et place de la vérité. Non. Je pensais faire vœu de silence. Je deviendrais une immense oreille écoutante — depuis que les élèves sont devenus des apprenants, mon oreille peut bien devenir écoutante. Et je garderais toujours et partout un devoir silencieux de réserve.

Si je manquais à mon vœu, si je dérogeais de la règle du silence que je désirais désormais suivre, il faudrait qu’au moins je n’utilise jamais le « parce que » — j’étais trop vieux pour me justifier —, et qu’à l’image et au modèle de notre Gracieuse Majesté, je fasse miennes cette règle d’or : Never explain! Never complain!

À la veille d’entamer ma soixante-cinquième année, je demandai à Dieu de me venir en aide. Et que God save the Queen!

 

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Un dimanche matin gris de printemps

Rubinstein joue les Nocturnes de Chopin. Alain Lefèbvre lui rend homme au cours de son émission dominicale. Cette musique m’emporte vers un passé déjà très lointain.

C’est l’automne. Le taxi Paquette m’a laissé à l’entrée de la cour. J’ai marché vers la maison, monté les marches du long escalier qui mène à la cuisine, et je suis entré.

Maman fait son repassage. On doit être mardi. Comme la plupart de mes tantes, ma mère lave le lundi, mais le repassage attend au lendemain. Je sais que je ne dois pas faire de bruit en déposant mon sac d’école, car un thème musical — un Nocturne, mais ma mémoire me trompe peut-être — annonce le début d’une émission radiophonique que ma mère ne raterait pas pour tout l’or du monde : Les événements sociaux, une sorte de carnet mondain, où en fait d’événements, ce sont majoritairement des décès que l’on annonce. Maman écoute son programme religieusement.

Exilée — depuis son mariage, et même un peu avant, elle vit « dans le bois », comme elle dit, loin du fleuve qui a bercé son enfance et sa jeunesse —, elle tente de se tenir au courant des nouvelles de sa région et d’un peu partout au pays. Sa sœur Simone habite Rouyn-Noranda, où son mari a trouvé du travail à la mine; son frère cadet, Édouard, a rendu la ferme familiale à sa mère pour déménager à Trois-Rivières et réaliser son rêve : travailler à la Shawinigan Water and Power. Gabriel, un cousin, exerce son ministère sacerdotal au Manitoba. Des événements sociaux, il peut s’en produire partout.

Ma mère, donc, repasse, bercée par la voix de Camille Leduc — je crois bien que c’était le nom de l’annonceur des événements sociaux. « À Saint-Jean-Port-Joli, le 9 novembre, est décédé… » Maman arrête son mouvement de va et vient, son fer à repasser « en l’air », pour ne rien brûler. Le temps s’arrête. La voix monocorde semble irréelle. Le nom du défunt fait son chemin dans la pensée de ma mère… « Pour moi, c’est le frère de Réona Richard à qui j’ai enseigné. Ils habitaient à l’Anse, dans le temps, mais maman m’a dit qu’ils étaient déménagés à Saint-Jean-Port-Joli. » Avant de parler, elle s’est assurée que l’« événement social » suivant n’avait aucun intérêt pour elle.

La litanie des décès reprend et s’égrène lentement, comme les ave du chapelet que ma mère récitera sans doute, le soir même avant de s’endormir, à la mémoire du frère de Réona, « pour que les âmes des fidèles défunts reposent en paix ».

Quand CKAC décidera, quelques années plus tard, de retirer ses événement sociaux des ondes, ma mère en sera mortifiée. Elle s’abonnera au journal La Presse. Je la surprendrai parfois à en commencer la lecture par les pages nécrologiques.

Souvenir? Hommage? Coïncidence? Toujours est-il que les avis de décès et autres nécrologies ont toujours eu sur moi un certain attrait. En fait, il s’agit plutôt d’une curiosité qui me pousse à les consulter aussitôt que j’ouvre un journal. J’y ai souvent appris la mort de personnes que je connaissais. Celle, par exemple, de Raymond Proulx, un frère mariste qui, après avoir été mon sous-directeur au grand juvénat, demeura pour moi un ami, un grand ami même, jusqu’à sa mort. Quand j’ai vu sa photo dans le journal, je l’ai tout de suite reconnu; je l’ai même entendu rire, m’a-t-il semblé; il avait un rire qu’on ne pouvait oublier. J’y ai aussi appris le décès d’autres éducateurs qui avaient, comme on le disait alors, formé ma jeunesse. Certains pour mon bonheur, comme Raymond Proulx; d’autres, pour mon malheur.

Il m’est déjà arrivé, en consultant les avis de décès, d’éprouver l’étrange surprise de ne pas m’y retrouver. Depuis le décès de mes parents, et encore plus depuis celui de mon frère, une petite voix me murmure parfois à l’oreille que, dans un avenir plus ou moins lointain, je disparaîtrai moi aussi. Son ton n’est ni funeste, ni triste ni épeurant. La petite voix me rappelle simplement mes fins dernières, comme on appelait la chose à une certaine époque.

★★★★★

Les fins dernières me furent révélées en des circonstances qui resteront à jamais gravées dans ma mémoire. Aucun rapport avec le deuil de grand-mère Guénette ou de tante Gabrielle, que je vécus pourtant bien jeune. Rien à voir non plus avec le décès de ma cousine Liliane, morte après avoir donné naissance à une petite fille. Les circonstances de sa mort m’avaient marqué, mais pas au point de me faire perdre le sommeil, comme cela se produisit, le premier jeudi soir du mois de septembre 1961 quand les fins dernières firent brusquement irruption dans mon champ de conscience. Je me souviendrai toujours de la terreur qui m’envahit alors, en cette veille du premier vendredi du mois, dans la rangée A du dortoir du juvénat…

Les lumières s’éteignent, comme chaque soir, puis des lueurs rouges, vertes ou bleues s’allument au plafond du dortoir. Comme chaque soir encore, le frère surveillant répète : « On se trouve une position confortable — le ton se fait insistant — sur le dos ou sur le côté, et on dort! » Si, par malheur, en faisant sa ronde, le frère surveillant nous surprend « vautrés », à plat ventre, il braque le puissant faisceau lumineux de sa flashlight dans nos yeux endormis et nous fait nous retourner sur le dos. Au cours d’une lecture spirituelle, nous avons appris que la position « sur le ventre » pouvait éveiller des idées impures dans nos esprits adolescents. Or, « Impudique point ne seras, de corps ni de consentement », dit le sixième commandement de Dieu.

Donc, les lumières s’éteignent, les feux rouges, verts et bleus s’allument, et juvéniste obéissant, je tente de m’endormir sur le dos. Soudain, sortie d’on ne sait où, une voix lugubre se fait entendre : « Cette nuit sera peut-être votre dernière nuit. Êtes-vous prêts à rencontrer votre Sauveur? » Je me retrouve assis dans mon lit, le cœur battant à une vitesse que je ne le savais pas capable d’atteindre. Je ne suis pas le seul à être été terrorisé par la voix d’outre-tombe. Mes compagnons de la rangée A — du moins, les nouveaux arrivés comme moi — sont eux aussi assis dans leur lit, l’œil hagard, l’oreille tendue. Dans le dortoir, on entend les rires des « anciens », les grands de Versification qui, au courant de cette pratique des fins dernières, se sont bien gardés de mettre au courant les jeunes flos de Méthode que nous sommes.

À nouveau, la voix lugubre — je la reconnais, c’est celle du directeur, mais elle me terrorise encore — se fait entendre : « Préparation à la mort. » Suivent des prières, des invocations et un examen de conscience qui doivent nous préparer… si la mort décidait de faucher nos jeunes âmes pendant la nuit. Après avoir passé en revue les commandements de Dieu et de l’Église auxquels nous sommes susceptibles d’avoir désobéi, la voix nous invite à réciter l’acte de contrition. Elle insiste sur la ferveur que nous devons y mettre. Il nous faut regretter nos fautes, sinon le pardon de Dieu ne les effacera pas…

Ce périlleux exercice de préparation à la mort me frappa l’esprit, le cœur et l’âme de plein fouet. Et la peur de m’endormir me saisit. S’il fallait que Dieu vienne me chercher au cours de la nuit sans que je sois tout à fait prêt à le rencontrer! C’est ainsi que la mort fit effraction dans ma vie jusque-là paisible, me semblait-il, et que sa crainte jamais ne me quitta. Les tunnels lumineux, dont j’entendis parlé par la suite, les rencontres consolantes avec ceux et celles qui m’auront aimé et que j’aurai aimés durant ma vie ne me feront jamais oublier cette voix sépulcrale qui m’annonça, un jeudi soir de septembre, que j’étais mortel.

★★★★★

Quand ma mère s’est éteinte à 97 ans, j’ai vu son souffle sortir de sa bouche pour ne plus renaître. Mon père, pour sa part, reposait paisiblement quand je me suis rendu à son chevet. Il y avait déjà longtemps — cela était perceptible — que la vie se retirait lentement de lui après une vie bien remplie qui l’avait mené à l’âge respectable de 96 ans. On m’a dit qu’il s’était éteint tout doucement après avoir avalé une bouchée de tarte au sucre, sa gourmandise préférée. Ma chatte Alice est partie, elle aussi, sur la pointe de ses vieilles pattes de 18 ans, après que la vétérinaire lui eut injecté une dose massive d’anesthésiant. Je n’avais pas eu le courage de rester avec elle jusqu’au bout, et cela, je me le reprocherai probablement toujours. Trois morts à un âge très avancé : mes parents presque centenaires, et ma vieille Alice qui les battait en années de chat.

Un après-midi de novembre 2009, j’attendais des nouvelles de mon frère. On lui faisait une intervention qui devait lui sauver la vie. À l’heure du souper, c’est son décès que j’appris par la voix éplorée de sa conjointe. Lui non plus, paraît-il, n’avait pas souffert. Mais il n’avait pas atteint le grand âge de nos parents. Mourir centenaire, c’était bon pour leur génération. En ce qui me concerne, il me faut revoir à la baisse mon espérance de vie. Et me faire à l’idée qu’un jour ou l’autre, je quitterai « cette terre qui est parfois si jolie », comme l’écrivait Prévert après avoir dit à Dieu : « Notre père qui êtes aux cieux, restez-y! »

Si je veux que mes fins dernières se passent pour moi aussi en douceur, je dois jour après jour faire le deuil de ma propre vie. Pour ne pas être surpris, une nuit de premier vendredi du mois, l’âme à la panique et le cœur aux abois.

J’ai composé les avis de décès de ma mère, de mon père et de mon frère — je n’ai pas osé annoncer publiquement le décès d’Alice, ma chatte, cela aurait sans doute été mal perçu. Un jour — je souhaite que ce soit à l’automne, ma saison préférée, et que de gros nuages emportent mon souvenir —, mon avis de décès paraîtra dans les colonnes d’un journal. Quelques lignes, une photo : les dernières traces de ce qui aura été ma vie. 

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Sur la photo

Sur la photo, le jeune homme a l’air heureux.

C’est le printemps. Pâques approche. Les frères scolastiques ont quitté la ville pour rejoindre ce que d’aucuns considèrent comme une sorte de paradis, sur les bords du Richelieu.

Mais le jeune homme n’est pas si heureux qu’il en a l’air. Sa vie s’apprête à changer. Et il doit l’annoncer à ses parents. Il a commis l’imprudence de les inviter à le visiter…

Ce lieu, le même que celui où, sept ans auparavant — il n’était encore qu’un enfant —, ses parents sont venus le conduire, un dimanche d’août. Sa mère a essuyé ses larmes après l’avoir embrassé. Son père lui a donné la main. Après être remontés dans la Ford vert sapin, ils sont repartis pour Mont-Rolland, où la maison leur paraîtra bien vide. Leur plus vieux travaille à Montréal, et ils viennent d’abandonner leur benjamin à Dieu. Seule la conviction du devoir accompli les console. Maigre consolation.

Le soir, le directeur a dit aux juvénistes réunis que Dieu les appelait, que la vocation, c’était du sérieux, qu’ils apprendraient lentement, mais sûrement à tout quitter. Et gare à ceux qui ne répondraient pas à l’appel!

L’enfant a été tétanisé. Dans quoi s’était-il embarqué? Il n’avait que onze ans, et déjà, la damnation éternelle le menaçait, s’il ne suivait pas le chemin déjà tout tracé qu’il n’avait pas vraiment choisi.

Dans les années qui suivront — années de juvénat, de postulat, de noviciat, puis de scolasticat —, le petit garçon vieillira. Il n’oubliera jamais de prier pour résister aux appels du monde, pour garder les yeux fixés sur l’idéal…

Le jeune homme qui ne semble pas heureux sur la photo se rend compte que ses prières n’ont servi à rien. Il n’est même plus sûr qu’il y ait quelqu’un « au bout de la ligne » quand il prie. Il a décidé encore une fois de tout quitter, mais à l’inverse de la première.

C’est la nouvelle qu’il doit annoncer à ses parents. C’est à cela qu’il doit penser quand la photo a été prise. Il a le regard absent. Il tourne les mots dans sa tête, ceux qui lui faciliteront l’annonce de son départ.    

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Résurrection

Tu refais surface. Tu ressuscites… par numéros. Comme dans ces peintures où le paysage apparaît au fur et à mesure que l’on pose les couleurs selon leur numéro correspondant.

Tu as l’impression que les mois d’octobre et de novembre ont formé une longue parenthèse. Pas de sorties. Pas de restaurant. Fuite des lieux publics. Interdiction — du moins, forte recommandation — de prendre le métro ou de monter dans un autobus, surtout aux heures de pointe. Penser constamment à te protéger des virus ou autres bactéries. Laver ta laitue printanière déjà lavée, au cas où… Seule sortie autorisée : te rendre quotidiennement aux traitements dont l’heure varie chaque jour. Faire changer une fois la semaine le pansement qui protège le cathéter que l’on t’a installé au bras pour recevoir pendant huit jours un joli biberon de chimiothérapie au couvercle jaune pour faire printanier en ce pourtant bel automne. Et dormir la nuit, durant la matinée, l’après-midi, et plus si tu en trouves le temps. Tu aurais le goût de lire, mais tu n’en as pas la force. Alors, tu regardes la télé. Tu t’avachis devant ton poste. Ton pouvoir de discrimination semble en vacance. Tu regardes n’importe quoi pourvu que ça te fasse oublier ce dur moment qui se prolonge. Tu n’as surtout pas le goût d’écrire, comme tu te l’étais proposé. Tu avais même pensé tenir un journal de traitements. L’idée t’en a rapidement passé. Tu te regardes dans le miroir et tu déprimes. Tu perds tes cheveux sur le dessus de la tête et ils s’allongent furieusement sur les côtés. Si ça continue, tu devras te faire une «rené-lévesque»… Tu as des poches sous les yeux, le teint terne. Tu es malade comme tu ne l’as jamais été avant les traitements.

Un nuit, vers leur milieu, tu as fait un rêve, qui t’est resté en mémoire et en émotion. Tu avouais à ton frère que tu songeais à peut-être arrêter tout ce cirque. De sa voix autoritaire, il te répondait : «Tu sais comment j’haïssais ça les hôpitaux. Ben, tu vas les continuer, tes traitements, jusqu’au bout.» Curieusement, il n’a pas juré, lui qui avait le sacre facile en bouche. Au réveil, ce rêve était tellement clair à ton esprit que tu t’es demandé si ton frère ne t’avait pas visité… pour vrai. On ne sait pas. Peut-être qu’il avait obtenu un court congé du pays des morts.

Un mois est passé. Tu as reçu ton dernier traitement de radiothérapie le jour de ton anniversaire. Quel cadeau! C’en fut un malgré tout. En remontant du 5 SS de l’hôpital Notre-Dame, ce jour-là, tu t’es dit : congé demain. Et après demain. Si la vie est bonne pour toi, tu ne reviendras ici que pour ton suivi. Tu espères ne jamais avoir à te coucher à nouveau sous cet œil immense qui te bombardait de rayons.

Tu espères. Il ne te reste que cela, l’espoir. L’espérance d’une vraie résurrection où tu retrouveras tes forces, du moins celles de ton âge, et que tu pourras reprendre une vie normale. Car la parenthèse de l’automne n’avait rien de normal.

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Enfance 2

Selon ta mère, il neigeait à plein temps, le jour où tu es né. Elle l’avait vu par la fenêtre de sa chambre de l’hôpital Notre-Dame, qui donnait sur le parc Lafontaine. Chaque fois que tu passes devant l’hôpital, chaque fois que tu y entres — ces temps-ci, particulièrement, quand tu te rends en oncologie —, tu as une pensée pour ta mère. Elle avait quarante et un ans et elle s’était retrouvée enceinte. Retrouvée, sans le désirer. Tu as su très jeune que tu n’avais pas été souhaité. Mais cela ne t’a pas empêché d’être aimé. Beaucoup. Tendrement. Trop, peut-être. Tu étais « inespéré et inattendu », pour reprendre le titre d’une pièce de Ducharme. Neuf ans plus tôt, à la naissance de ton frère, le docteur Magnan avait dit à ta mère qu’il ne devait pas être à nouveau enceinte. Pour sa vie à elle. Mais le destin en a décidé autrement. Quelques années après la naissance de ton frère, elle a fait une fausse-couche. Puis, « on ne contrôlait pas ça, dans mon temps », comme elle disait, et la nouvelle est tombée. Sans doute comme une tonne de briques sur sa vie de femme au début de la quarantaine. Cela n’a pas dû être la joie. Neuf long mois ou presque, car on t’a extrait de son ventre un peu avant la date de tombée. Ça ne se présentait pas bien, paraît-il. Et comme si cela ne suffisait pas, on a dû retarder la césarienne, car, c’était la loi d’alors, ton père n’en avait pas signé l’autorisation. En son absence, comme ce fut le cas, on plaça ta mère sur une voie de garage pendant qu’on tentait de rejoindre ton père. Il fallut plus de deux heures pour que son placet arrive enfin. La bonne sœur, qui reçut le télégramme, releva ses jupes et courut jusqu’à la salle d’opération. Le bon docteur Magnan pouvait procéder! Et tu es arrivé, ce matin du 25 novembre 1947. « Il neigeait à plein temps », cette phrase, ta mère te la répéterait, année après année, le matin de ton anniversaire, aux aurores, afin d’être la première à te le souhaiter. La dernière fois, ce fut en 2003, car, l’année suivante, elle vous avait quittés, ton père, ton frère et toi, à la fin de l’été.

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Mi-temps

Si j’étais sportif, je dirais que je suis à la mi-temps de mon match contre la tumeur infâme. Je refuse toujours de dire « ma » tumeur. J’espère que je ne la déçois pas trop en ne la reconnaissant pas comme mienne. J’ai lu quelque part — un lien que je ne suivrai plus sur Internet — qu’il faut être gentil avec sa tumeur. Il ne faut pas se la mettre à dos à moins qu’elle n’y soit déjà… Mauvais jeu de mots. Esprit embrouillé. Pas vraiment le goût de rire.

Anniversaire donc, demain. Il ne me restera plus que dix-sept traitements. Et combien de jours à en endurer les effets secondaires? Mais paraît-il qu’il faut ce qu’il faut. C’est un adage qui circule dans les salles d’attente de l’hôpital Notre-Dame. Mieux vaut souffrir que mourir. Un jour à la fois. « Aide-toi, mon p’tit gars, et le ciel t’aidera », comme chantait Marc Gélinas quand j’étais petit. Je me permettrai peut-être un verre de vin pour célébrer cette mi-temps.

J’entends mes supporters — pour rester dans la métaphore hockeyienne — me crier : Go, Pierre, go!

Et dire que j’étais un piètre hockeyeur. Très piètre même. Je patinais sur la bottine et, sans lunettes, je courais des rondelles imaginaires dans tous les coins de la patinoire sans me soucier des lignes rouges ou bleus. À l’époque, les mots intimidation et harcèlement n’existaient pas. Mais le mot « humiliation », lui, existait. Et certains de mes confrères, sans compter l’horrible maître de salle, la pratiquaient abondamment à mon égard. Je me suis vengé quand, en désespoir de cause, et beaucoup plus tard, on a décidé de me nommer arbitre. Mais c’est une autre histoire.

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En faisant le ménage

Malgré que les forces te manquent, à certains moments de la journée, tu fais le décompte de tes souvenirs. Tu en as des boîtes et des boîtes, sans compter tous ceux, nombreux aussi, de tes parents et de ton frère, qui t’ont quitté. Tu es seul, maintenant. Seul de la famille qu’ont formée, en 1933, Marc Guénette, scieur et menuisier, et Marie-Rose Poitras, enseignante qui a dû quitter son métier pour cause de mariage. (Qu’on se rassure, tu n’es venu au monde que beaucoup plus tard, pas attendu, sortant de la boîte à surprise bien maganée qu’était déjà le corps de ta mère.) Pas attendu, peut-être, mais aimé, aimé à en étouffer parfois. Mais cela, c’est une autre histoire. Et une belle histoire.

Reviens à ton carton de souvenirs de ce matin. Plein de choses disparates. Épars, les souvenirs.

Une page d’un manuel d’enseignement d’enseignement religieux, que tu as écrit, et où tu as rendu hommage à Alice, ta chatte bien-aimée, qui t’a donné dix-huit ans de bonheur. Elle est superbe, elle en photo, intégrée dans une illustration. Tu as souligné, dans une autre publication, la mémoire d’un autre chat, Harold, une sorte d’aristocrate du monde félin, mort de sa belle mort à vingt ans et quatre mois.

Une partition. Celle du Hodie Christus natus est, un motet pour le temps de Noël de Samuel Rousseau. Noël 1959, au juvénat Notre-Dame à Iberville, tu as chanté le solo soprano de ta voix cristalline — qui allait te lâcher, l’année suivante, et t’empêcher de répéter ta prouesse. Cette nuit-là — les trois messes commençaient à minuit — ta mère a pleuré, selon ton frère qui, lui, s’ennuyait à mourir, pas plus pieux qu’il le fallait, et qui se rendait compte que l’heure avançait et qu’on n’avait toujours pas terminé la première des trois messes. Il se voyait conduire au retour jusqu’à Mont-Rolland. Surtout que tu ne pouvais voir tes parents après la messe. Tu ne rendrais visite à ta famille que le lendemain de la fête, et devrais revenir le 5 janvier, car la fête des Rois se célébrait en communauté. Comme disait ton frère, « tu avais juste douze ans, bout de criss »!

Une photo de Raymond Plante. Il a été ton mentor, d’une certaine façon. Quand tu as mis les pieds pour la première fois à Radio-Canada pour une réunion de production de ta première série, tu voulais rentrer chez toi, tout oublier, dire que c’était quelqu’un d’autre qui avait présenté le projet. Il a fallu que Raymond — déjà un vieux routier de la télé — à qui tu partageais tes états d’âme, te brasse et te fasse bien comprendre toute la chance que tu avais. Tu étais terrorisé.

L’année suivante, vous avez écrit une bonne partie, ensemble, du spectacle soulignant le vingt-cinquième anniversaire de la Section jeunesse, qui faisait, à cette époque, la gloire de Radio-Canada. Quelques années plus tard, vous avez été, Raymond et toi, les deux derniers auteurs à écrire ce qui s’appelait alors des dramatiques pour la jeunesse.

À Radio-Québec — c’était son nom alors —, Raymond et toi avez coécrit Téléressources, une émission d’informations d’une heure par semaine pour les jeunes. Une armée de recherchistes vous alimentaient et vous écriviez des textes tous plus fous les uns que les autres. Quand Raymond quitta la série pour prendre les rennes d’une nouvelle collection jeunesse chez Québec Amérique, il fut remplacé par une femme de cœur et d’intelligence, Pauline Michel, que tu avais croisée à quelques reprises auparavant, auteure d’une série animée par Jacques Piperni et Johanne Garneau.

Tu étais déçu de ton travail à Radio-Québec quand Raymond Plante, lui encore et toujours, te demanda un roman pour sa nouvelle collection. Comme il te le demandait, c’est qu’il savait que tu pouvais faire la job. Et tu l’as faite. Tu as écrit Pas d’hiver, quelle misère!, un été durant, à Hudson Heights dans la vieille maison — Bozo — que ton frère louait sur le domaine Chandler, et au chalet de ta fidèle amie Danielle, à Rigaud, la rivière des Outaouais à tes pieds, à t’en saucer les orteils. Et ce fut un succès.

Puis tu as perdu Raymond de vue. Et un mauvais jour de la mi-2000, tu appris par la radio que Raymond était mort. Un autre deuil à faire. Professionnel.

Fin du demi-carton de souvenirs. Une révélation à venir : tu as retrouvé le manuscrit qui a donné naissance aux personnages de ta première série, Le Grenier. Deux cents pages d’aventures rocambolesques à Saint-Odilon-du-Petit-Ruisseau, aventures vécues par Dollard Desbouleaux, Antoinette Orthographe, Sadhu Bidishah, Frimousse et Étienne. Sans compter la maîtresse de poste et ses chats, la propriétaire du magasin général, les amies de Frimousse, dont Avriette Durocher, une charmante Haïtienne à l’accent mélodique.

La suite…

 

 

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Après deux semaines… ou presque

Tu te surprends à penser qu’il ne te reste que quatre semaines de traitements. Elles seront longues et difficiles au fur et à mesure que la radiothérapie sera plus corsée; et la dernière semaine de chimio biberonesque ne sera pas, tu le sens, piquée des vers. Tu t’accroches à l’espoir d’en sortir guéri — tu allais écrire « grandi » sans y prendre garde. Tu es pourtant allergique à ce mot. Depuis qu’il est à la mode, tout nous grandit. Surtout ce qui nous fait c…., souffrir.

Souffre, pis grandis, j’te dis, stie!

À l’époque lointaine de ta jeunesse, chez les frères, on vous disait qu’il fallait souffrir pour gagner votre ciel, pour faire sortir au plus sacrant les âmes du purgatoire pour qu’elles gravissent enfin les marches qui les conduiraient dans la demeure du Père. Quel langage! Malgré tout, combien de temps cela t’a-t-il pris pour te défaire de cette gaine collante de la culpabilité? Sois franc.

Avoue, stie!

Silence.

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