Âge de la sagesse — 1er octobre 2013

Le décompte est commencé.

Dans une semaine, jour pour jour, tu seras branché à un biberon de chimiothérapie et tu auras été brûlé une première fois en radiothérapie. Tu prends cela comme une fatalité. Tu ne veux surtout pas entendre quelqu’un te demander, comme ce fut le cas à une occasion, pourquoi tu t’étais donné un cancer? Le psy en question a eu beau t’expliquer qu’il ne fallait pas mal le prendre… Tu lui aurais sauté dans la face. Mais comme tu sais vivre, tu t’es dignement levé du fauteuil qu’il t’avait invité à prendre — dignement, mais non sans quelques grimaces causées par des douleurs lombaires — et tu es sorti de son bureau. Vlan dans les gencives!

Avoir manqué de savoir-vivre autant que la ministre St-Pierre, tu l’aurais envoyé c…. Mais tu n’es pas allé à la même école qu’elle. Tes parents t’ont donné une bonne éducation et les frères t’ont fait rentrer les règles de la bienséance à coups de taloches par la tête, de coups de règle sur les doigts et de strap sur les fesses — qui n’étaient pas dénudées, n’en déplaise à ceux qui serait tentés de t’imaginer cul nu recevant une fessée. Au collège, croquer dans une pomme était passible d’une sanction. Il fallait la découper en quartier et, ensuite seulement, prendre une bouchée, petite, il va sans dire. En plus de manger correctement un fruit, tu y as appris qu’il était très vilain d’envoyer quelqu’un c…..

Toujours est-il que ton moral est bon, sauf quand tu es à l’hôpital. Et sauf quand les examens nécessitent que l’on te farfouille les entrailles avec des aiguilles ou autres instruments de torture. Là, tu te dis que, vraiment, tu n’es pas sorti du bois. Tu en as pour six semaines, cinq jours par semaine! Et, après quelques jours, masqué probablement, pour ne pas risquer d’attraper de vilains microbes qui compliqueraient ton traitement. Tu vivras comme le moine que tu as refusé d’être, il y a presque cinquante ans . Chez toi, sans autres sorties que les rendez-vous à l’hôpital que tu honoreras, même si tu dois t’y rendre à genoux.

Dans une semaine, ton calvaire commencera. Et celui-ci te conduira jusqu’à ton anniversaire, ou presque. Au lieu, comme Jésus, de ressusciter à l’occasion de Pâques, c’est à Noël que tu renaîtras. C’est du moins la grâce que tu te souhaites.

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Âge de la sagesse? 29 août 2013 bis

Tu es vieux.

« Légalement », penses-tu, depuis ton anniversaire, il y a quelques mois.

« Officieusement », depuis un certain regard — référence festivalière et cannoise — dans un miroir. Tu as constaté le désastre. Car désastre il y a.

Physiquement, d’abord : plis, rides, poches, crevasses, affaissements et autres glissements, qui ne sont pas « progressifs vers le plaisir », comme l’étaient ceux de Robe-Grillet. Un mélange de dégâts primaires et secondaires. Une porte béante sur d’autres ravages.

Intellectuellement, ensuite. Tu as souvent de la difficulté à te concentrer. Tu cherches tes mots, tu peines à émettre tes idées — tu ne penses même pas à les formuler clairement. Elles se bousculent ou prennent congé. Vacuité, pas du tout zen, dans ton esprit.

Moralement, enfin. Tu te surprends à regretter le passé. De quoi pourrais-tu être nostalgique? Heureusement, tu n’as pas encore prononcé le fatidique « dans mon temps… » Tu renonces parfois à suivre le mouvement; tu lui préfères le sur place. Tu trouves même à redire sur les jeunes! Le désastre de ta figure a envahi ton âme, même si tu ne sais plus ce qui se cache derrière ce mot.

Et tu as peur. Ce n’est pas nouveau; tu as toujours eu peur. De Dieu, du diable, de l’enfer, de l’Église, de l’autorité. De ce que pensaient tes parents, ton frère, ton amoureux, ton amoureuse (il faut être politically correct) et tous ceux et celles qui t’ont approché ne serait-ce que de loin. Le regard des autres t’a pourri la vie. Et un certain sourire — encore une référence : un vieux tube des années 60 ou le titre d’une livre de Sagan, tu ne te souviens plus — que certains autres esquissaient en te regardant. Et la peur d’être puni; tu ne pouvais pas être pris en défaut, pas toi, tu n’as jamais eu le droit de te tromper. Cette conviction était déjà ancrée dans ton surmoi à ta naissance, à moins que ce ne soit dans les plis profonds de ton cerveau reptilien. Tu es certain qu’en arrivant à l’air libre, après le  séjour dans le ventre de ta mère, tu n’as même pas osé pleurer, du moins pas trop fort… pour ne pas déranger. C’est sans doute pour cela que tu étais aussi bleu. Se retenir, cela fait bleuir.

Oui, tu as peur. De plus en plus. De tout, tu l’as déjà dit.

De te plaindre, par exemple, alors qu’à une certaine époque, tu étais champion de la plainte toutes catégories, malgré ta crainte de l’autorité. En communauté, on te traitait de « chialeux » — c’était là, en ces lieux qui se voulaient charitables, le plus doux des qualificatifs à ton endroit. Tu encaissais le reproche. Tu te taisais pour un temps. Mais aussitôt qu’une cause que tu croyais juste se présentait… Dans ce monde religieux figé, il n’en manquait pas. Tes amis — tu en avais tout de même quelques-uns — te conseillaient de te taire, d’être obéissant — n’en avais-tu pas fait le vœu?

Tu as peur de la maladie. Dès ta plus tendre enfance — celle d’un enfant surprotégé, parce que né dans de sales draps, façon de parler —, l’hypocondrie t’a mis le grappin dessus. Et au fil des années, elle a envahi tout l’espace. Elle aussi, elle t’a pourri la vie. Au point que tu as dû te résoudre à te faire traiter. Tu développais des tics et vivais des TOCS terribles. Même après une multitude de comprimés, régulièrement avalés chaque jour, fidèle au poste, ta peur de la maladie est toujours là, mais en sourdine. Curieusement, quand on t’a annoncé que tu avais un cancer — pas encore grave, il faut le mentionner —, tu as peu réagi, du moins sur le coup. La réalité a pris le pas sur les supercheries de l’hypocondrie. Tu n’avais pas à te construire de scénarii peuplés de « si… », de « tout à coup que… » ou de « s’il fallait… », le diagnostic était on ne peut plus clair et ne leur laissait aucune place. Bien sûr, tu t’es vu, agonisant, entouré de quelques amis, comme dans une scène de film. Mais son impact n’a pas trop laissé de traces.

Tu as peur de la mort, comme tout le monde, peut-être un peu plus que la moyenne. Surtout depuis que tu as conduit « à leur dernière demeure » — c’est un cliché, certes, mais d’une certaine grandeur — ta mère, ton père, ta chatte Alice et ton frère. L’ordre des disparitions est chronologique; il n’a aucune valeur sentimentale. Jadis, tu craignais la mort, mais tu te disais qu’elle viendrait un jour lointain. Que tu avais le temps! Mais depuis que ta famille habite maintenant ses photos dans ta bibliothèque, depuis aussi que tu as atteint l’âge que l’on dit « bel et d’or », la perspective de te retrouver toi aussi figé dans l’éternité ne te plaît pas plus qu’il ne le faut. Surtout que tu ne goûtes plus les consolations de la religion. Lors du décès de ta mère, tu as eu une sorte de révélation : tu ne la reverrais plus jamais, même si le prêtre bavard qui présidait ses funérailles répétait — dans son cas, ce n’était plus de la répétition, mais du radotage — qu’elle vous attendrait, ton père, ton frère et toi, au ciel avec Jésus.

Ni négatif ni positif, le projet Éternité te laisse froid. Tu t’es fait à l’idée que c’en est fait de ta famille. Elle a été. Elle ne sera plus. Quand tu mourras, tu ne te retrouveras pas dans le fameux corridor si cher aux adeptes de la vie après la vie, à moins que ton cerveau ne te joue des tours. Tu te dis que cela serait trop beau. Que cela fait trop réponse à l’angoisse du néant.

En attendant, le doute a remplacé l’espoir — ou l’espérance de ton éducation chrétienne. Et tu tentes de vivre au jour le jour, le mieux possible, le plus intensément possible. Parfois, tu te surprends à murmurer, tel un vieil alcoolo : « un jour à la fois… »

Oui, vraiment, tu es vieux.

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Années de la sagesse? 29 août 2013

La date fatidique se rapproche. L’étau se resserre. Dans quelques jours, ce sera pour vrai. Il n’y aura plus de distance à parcourir avant de… Tu seras assis dans le bureau de l’oncologue — tu as failli écrire de « ton » oncologue, mais tu ne ressens pas à ce point le besoin de propriété. Il te livrera son plus récent bulletin de nouvelles, qui te concerneront toutes. Tu sais déjà que ton cœur battra à se rompre. Tu tenteras, en vain, de respirer doucement.

Jamais bulletin de nouvelles ne t’aura autant stressé. Il parlera de politique, de protocole. Et les dés seront joués. Tu devras t’en remettre à la chance, au hasard. Tu espéreras — ce sera nouveau pour toi, car tu as plutôt tendance à désespérer, et ce, depuis toujours — faire partie des 80 % de ceux et celles qui s’en tirent indemnes — indemnes? Pas sûr. En mots plus simples, tu espéreras vivre encore quelques années.

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Adieu, Hélène Loiselle

Chère Hélène,

Jamais je n’oublierai le jour où, en réunion de production à Radio-Canada, Maurice Falardeau me dit qu’il pensait à vous pour interpréter le rôle de Mademoiselle Antoinette Orthographe dans Le Grenier, l’émission que je commençais à écrire. Et je n’oublierai jamais non plus celui où il me dit que vous aviez accepté le rôle. Avec plaisir, en plus! Imaginez ce que votre accord représentait aux yeux du jeune auteur que j’étais. Hélène Loiselle jouerait dans mon émission! Vous avez demandé à me parler du personnage, car la féministe en vous se sentait un peu frustrée lors de sa lecture des trois premiers épisodes. Mais je vous ai rassurée en vous disant qu’Antoinette s’émanciperait rapidement des rôles dévoués au genre féminin.

Travailler avec vous — pendant quatre ans, à raison de trente semaines environ par année — fut toujours une joie. Vous adoriez votre personnage. Rappelez-vous quand vous avez découvert que, petite fille, Antoinette rêvait d’être ballerine. Dans la dernière scène, vous êtes apparue en tutu, jeune Antoinette ravissante de naïveté. Vous aviez peur que les spectateurs ne croient pas dans votre composition « jeunesse». Et pourtant…

La dernière fois que je vous ai rencontrée, j’étais avec mon père dans le parc Lahaye. Je vous ai vue passer. Je vous ai présentée à mon père qui vous a dit : «C’es-tu la Hélène Loiselle de Cap aux sorciers?» Sa question ne vous a pas fâchée. Au contraire, vous lui avez répondu : «Oui, monsieur, elle-même.» Et vous lui avez serré la main en souriant.

Reposez en paix, chère Hélène. Vous m’avez rendu heureux pendant toutes ces années.

C’est ce sourire que je conserve.

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Adolescence 2

Tu as toujours aimé les journaux personnels, ce qu’on appelle aujourd’hui pompeusement « la littérature de l’intime ». Le journal de Gide, celui de Julien Green, que tu as lu jusqu’à la lie, et celui de Cocteau ont fait tes délices. Tu as navigué au hasard dans celui d’Anaïs Nin. Et les écrits de Philippe Jacottet ont provoqué chez toi des absences vertigineuses. Dans un registre plus intellectuel, tu t’apprêtes à ouvrir le journal Susan Sontag.

Ton amour des écrits intimes remonte aux années 1960 quand tu as ouvert Aimer ou Le journal de Dany, de Michel Quoist. Une pieuseté écrite par un prêtre pour aider les adolescents à sublimer leurs élans libidineux. Le même auteur a écrit une version pour filles intitulée Donner ou Le journal d’Anne-Marie. Selon la philosophie de l’auteur — du moins, si on s’en tient à ses titres —, le garçon était fait pour aimer tandis que la fille, elle, était destinée à donner. Un poème en forme d’acrostiche écrit par le héros n’a jamais quitté ta mémoire. Cinquante ans plus tard, tu peux encore le redire :

La nuit m’envahit comme monte l’orage;

Une sirène, au loin, hurle mon désespoir :

Car je n’ai rien de toi, pas même ton image

Et mon cœur amoureux aspire à te revoir!

Tu es ma seule étoile en ce monde d’ennui,

Tu es mon seul trésor quand le soleil a fui,

Et sans toi, ma chérie, je n’aurai plus de vie!

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Âge de la sagesse? I

J’aurais pu écrire ce qui suit. Mais je l’emprunte tout de même à cet auteur philosophe, découvert il y a quelques années dans l’Éloge de la faiblesse et Le philosophe nu, et qui dit ces choses bien mieux que j’aurais pu le faire.

« Certaines nuits, je me réveille en songeant que l’univers est vaste et que dans quelques années, je ne serai plus là. J’ai des angoisses et cet univers me paraît dépourvu de sens. Certains matins, je me lève avec la confiance absolue en mon cœur et je suis sûr que Dieu, qui n’est pas Dieu c’est pourquoi je l’appelle Dieu, existe et qu’il est infiniment bienveillant. »

(Alexandre Jollien, Petit traité de l’abandon, Paris, Seuil, 2012, p. 63)

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Enfance I

Parler à l’enfant que tu as été, même si tu n’es pas certain d’en garder de bons souvenirs. Le temps est passé. Et il n’en reste que des lambeaux. Mais rien de très heureux. Enfant, déjà, tu étais torturé. Par Dieu, son ciel et son contraire. Tu as fait ta première communion en état de péché mortel. Tu en étais certain. Sacrilège. Tu l’as peut-être confessé plus tard, bien plus tard, dans tes moments de — trop — profonde religiosité. Car ta religion n’avait rien de religieux. Elle n’était que crainte, peur, deal à passer avec Celui qu’on t’avait enseigné à craindre par-dessus tout. Puis, un jour de lucidité, tu t’es rendu à l’évidence que ce père Fouettard, menaçant et timoré, n’existait pas.

Et pourtant, encore maintenant, il t’arrive, dans des moments de fragilité — dans l’ascenseur, l’autre jour, qui te menait en radio-oncologie —, de le supplier d’être bon pour toi.

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Solitude

La maladie isole. C’est comme une couche d’amiante toxique qui établit une barrière entre la personne malade et les autres. Et ce n’est pas nécessaire que la maladie soit mortelle. Bénigne ou maligne, elle dérange. C’est emmerdant une personne malade. Surtout si elle ose le dire, sans bien sûr s’étendre sur le sujet. C’est casse-pied une personne malade. Ça casse aussi les partys.

Mais la maladie crée en même temps un cocon dans lequel la personne malade retrouve un certain confort. Même si la douleur fait ses ravages, même si la peur rampe discrètement, sûre qu’on ne soupçonne pas sa présence, la solitude peut parfois être bienfaisante. Elle nous replonge dans l’essentiel, dans le lien avec soi-même. Elle nous ramène à l’essentiel, c’est-à-dire soi-même.

Il arrive parfois même, paraît-il, qu’on la qualifie de bienheureuse.

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Au salon funéraire, 15 juin 2013

Sa douleur n’enlevait rien à sa dignité. Elle portait son deuil avec grâce. Dans le plus pur sens du mot.

Elle nous donnait le goût de grandir pour la rejoindre dans sa peine. Une grandeur intérieure, bien sûr.

Elle m’a pris par le bras et m’a conduit jusqu’à la dépouille de son mari. Elle m’a dit, en lui caressant doucement le front : « Il est l’homme de ma vie. On s’est connus à quatorze ans. »

Elle l’avait écrit sur la carte qui accompagnait le tapis de fleurs sur le cercueil.

Moment de grâce bouleversante.

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Samedi matin

Samedi matin

La radio joue. Une émission spéciale vacances. Remontée dans le temps.

L’été en Gaspésie avec mes parents et mon frère : Le temps des vacances de Pierre Lalonde.

Un autre été, antérieur, Le mur par Les trois ménestrels. Ma mère m’avait interdit de l’écouter, car on y disait qu’il ferait bon vivre nus, inondés de soleil. Elle avait des périodes scrupuleuses. Était-ce à la même époque qu’elle découpait minutieusement toutes les photos de femmes nues ou peu habillées du Playboy de mon frère?

Un autre été, c’était Padre dom José, chanté par Guylaine Guy, je crois. Cette chanson, ma mère l’aimait beaucoup. Il y a était question d’un mariage malheureux, mais béni par l’Église.

Au collège, nous avions aussi nos hits, mais pré-été. En effet, la veille du départ pour les grandes vacances — qui n’étaient pas si longues que cela, du 21 juin au 15 août — nous nous réunissions à la chapelle pour demander à la Vierge de nous protéger de l’impureté pendant ces journées chaudes et moites de l’été. LA tentation à éviter : nous retrouver seuls avec une fille. Danger de perdre non seulement notre pureté — qui, avouons-le, était déjà un peu entachée — mais notre vocation religieuse. Ces hits disaient L’ombre s’étend sur la terre, vois tes enfants à genoux… Et Sois du Canada, notre Vierge, ô Marie! Avec de telles armures, nous étions prêts à affronter toutes les attaques!

Curieusement, on ne nous parlait pas des dangers à nous retrouver seuls avec un garçon. Probablement qu’aux yeux de nos éducateurs, jouer au docteur présentait un danger beaucoup plus grand si c’était une patiente plutôt qu’un patient qui s’étendait sur notre table d’examen.

 

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