Il y a un peu plus qu’un an…

Angoisse de la page blanche. J’avais trouvé une façon de l’exprimer sans que cela ne débouchât — ah! le subjonctif… J’adore l’utiliser, même si, c’est ici le cas, je ne suis pas sûr de son emploi — sur une page noircie.

«Tu cherches l’incipit, l’élan, la poussée. Mais la révélation ne se révèle justement pas. Tu ne peux pourtant pas attendre que le Pneuma, l’Esprit Saint, la Volaille céleste, comme le surnommait un ancien patron, se manifeste dans un bruissement d’ailes.

Tu n’as pas « fait l’acte » d’écrire depuis si longtemps. Tu y avais même renoncé. Puis, le goût — subtil, rien de violent — t’est revenu. Chaque jour, croissant. Chaque jour, angoissant. Car l’incipit ne se manifeste toujours pas.»

Puis, la nouvelle est tombée. Comme une date de tombée. Quand il n’y a pas de sursis à espérer, et que l’article que l’on doit remettre n’est pas prêt. La tumeur était revenue. Troisième prise, comme au base-ball. Et, cette fois, si je voulais pas être «out», il fallait envisager chimio+radio, cocktail abrutissant, mais probablement salvateur, ou salvifique, comme se plaisent à utiliser ce mot certains auteurs «r’ligieux» — le mot est toujours du même ancien patron.

La nouvelle a eu l’effet d’une castration sur mon membre intellectuel qui cherchait à mettre en branle — décidément, c’est une obsession — l’acte d’écrire. L’angoisse s’est déplacée. Elle a quitté la page blanche pour élire domicile dans mes tripes — c’est le cas de le dire puisque la tumeur était au côlon. Et elle ne m’a pas lâché pendant des semaines, des mois même.

Mais je m’en suis sorti. Du moins, jusqu’à maintenant. Un an et quelque plus tard, le goût de me remettre à écrire revient peu à peu. Je ne parlerais pas ici d’excitation, mais plutôt d’un chatouillis. À mon âge, je m’en contente. Ce n’est pas si mal, un chatouillis. C’est doux, délicat, duveteux.

Poussé par cette titillation, j’ai même noirci quelques pages. Toutes teintées d’une certaine mélancolie — au noviciat, on me disait que je souffrais de délectation morose — qui m’a toujours habité. Combien de fois n’ai-je pas écrit, dans ce journal que j’ai tenu pendant si longtemps, que ma vie se conjuguait au passé? Il y avait eu un «avant» les années de collège, et un «après». Mon enfance et mon adolescence « à l’eau bénite », pour paraphraser un titre de Denise Bombardier.

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15 août 1964

Cinquante ans! Grâce aux films 8mm tournés par mon frère, que Gilles Lamoureux m’a gentiment fait transférer, je peux revivre brièvement ce moment si important dans ma jeune vie : celui de ma prise d’habit chez les frères maristes. Malgré les années, malgré que je me sois beaucoup «sécularisé», pour utiliser un mot à la mode, je ressens toujours cette joie et cette fierté que j’ai ressentie en ce grand jour de l’Assomption 1964. Je faisais un pas de plus dans mon désir de me consacrer à Dieu — ce genre d’expression ne doit plus signifier grand-chose. Et pourtant, j’étais sincère dans mon engagement.

Comme tous les autres postulants, j’avais suivi la longue retraite de dix jours — c’est du moins le souvenir que j’en garde. Dix jours de prière et de silence. Pour moi, bavard impénitent, ce fut sans doute la chose la plus difficile. Si ma mémoire est bonne, un prédicateur ponctuait de ses sermons certains moments de nos journées. Il devait sans doute y en avoir un sur l’enfer, thème favori, à l’époque, des prédicateurs. Ces sermons infernaux me faisaient toujours frémir et jeter le doute en moi sur la pureté de mes intentions et, adolescent que j’étais encore, sur ma pureté tout court. Un an plus tard, je prononcerais mes vœux, et dans ma tête et mon corps, je ne suis pas certain que la pauvreté et l’obéissance me faisaient aussi peur que la chasteté.

Je n’ai pas été un adolescent boutonneux, mais si je souffrais de quelque chose, c’était de ma sensualité sur laquelle les frères directeurs et le maître des novices me faisaient travailler fort… Elle était, depuis un certain soir, au juvénat Saint-Joseph, où mon ami Jean-Pierre et moi avions été avertis publiquement des dangers des amitiés particulières, LA chose qui pourrait m’empêcher d’accéder à la vie religieuse. Il est vrai que je m’attachais facilement à ceux que j’appelais «mes amis». Cependant, si j’ai éprouvé de grandes émotions amicales, jamais je n’ai ressenti de désirs libidineux pour mes amis. J’avais un immense besoin d’affection que Dieu, Jésus, sa mère et la religion ne parvenaient pas à combler. J’étais une boule d’émotions à l’état brut. Je n’étais que vibration, me semble-t-il. N’avais-je pas découvert, en passant le test de caractérologie de Le Senne, que j’étais sentimental-nerveux-passionné-colérique? Le cocktail parfait!

À suivre.

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Montée de lait sur les pauvres générations «sacrifiées»

Toutes les générations ont «sacrifié» quelque chose. Mon père s’est saigné à blanc pour nous payer des études à mon frère et à moi, car les études n’étaient pas gratuites, dans l’ancien temps.

Ce sont les gens de ma génération qui se sont battus pour la gratuité scolaire, pour l’avènement et le respect des syndicats et des syndiqué(e)s, pour retrouver la fierté de notre langue et la possibilité de la parler quand on se faisait apostropher chez Eaton par «les vieilles maudites anglaises», comme les appelait Jean Duceppe, et chez Murray’s par les vieilles maudites Canadiennes-Françaises qui refusaient de nous servir en français.

C’est grâce à nous si nous formons un peuple un peu moins à genoux qu’il ne l’était, même si on peut en douter après l’élection du parti libéral, qui doit avoir les genoux calleux à force de se traîner depuis si longtemps à genoux dans la garnotte devant le Canada anglais et le fédéral.

C’est grâce à nous si nous ne sommes plus sous la férule de l’Église catholique, si nous avons relevé la tête, ne serait-ce qu’un peu. C’est nous qui avons commencé à vider les églises, lassés que nous étions d’entendre le même vieux discours de peur et de soumission à la toute-puissante Église catholique, à ses ors et à ses richesses, et à son mépris pour la sexualité et pour la vie. Elle s’est emparé de l’Évangile pour en faire ce qu’elle voulait, au détriment de la Parole et de la Vie. Les divorcé(e)s, les couples mariés, les homosexuel(s) et beaucoup d’autres ont souffert de son emprise sur les consciences. Notre mère la sainte Église, comme on l’appelait alors, nous a fait suer au point qu’un jour, on a claqué la porte de sa maison, qui sentait un peu trop l’encens et la vieille laine des soutanes. 

Qu’on arrête de nous faire c… avec les sacrifices des générations après nous! Comme si la génération de nos parents et la nôtre n’avions fait aucun sacrifice.

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Cauchemar 2

Juvénat Notre-Dame, Iberville

Le sport et moi! Il y aurait de quoi écrire un livre entier sur mes mésaventures sportives. Une photo retrouvée me montre en culotte courte et t-shirt, un étrange « caluron » sur la tête. Je suis la maigreur incarnée. La nullitude se lit sur mon visage. Pourquoi mon frère m’a-t-il photographié, ce jour de la fête des parents? Inutile de vous dire que cette photo, je ne l’ai pas envoyée à G. L., qui gère les archives visuelles des maristes anciens et présents (les premiers sont en nombre supérieur). J’ai été suffisamment humilié durant ces années de jeunesse qu’il n’est pas nécessaire de perpétuer l’humiliation.

J’entends raconter ici certains exploits qui firent de ma malheureuse personne un comique… malgré lui.

Généralement — toujours, en fait —, j’étais choisi le dernier dans les équipes que ce soit au hockey, à la balle molle, au drapeau ou au ballon chasseur. Il arriva bien qu’un pire que moi me ravit mon dernier rang, mais ce fut l’exception. Chaque fois, j’entendais : « Guénette », de la voix découragée du chef d’équipe qui venait de me choisir — c’est une façon de parler. Il m’imaginait sans doute déjà courir après une rondelle que je semblais le seul à voir — on ne jouait pas au hockey avec des lunettes. Comme le chef d’équipe avait une imagination fertile, c’est ensuite à la vache qu’il me voyait, guettant du mieux que je le pouvais une balle qui viendrait peut-être dans ma direction, et que de toute façon je ne parviendrais jamais à attraper. Sauf la fois où je la reçus dans le front. Ce qui fut sans doute la farce de l’année! « Te souviens-tu de la fois que Guénette a reçu la balle en pleine face? On a tellement ri! »

Jamais autant que la fois où il s’est écrasé les bijoux de famille en se retrouvant à cheval sur les énormes élastiques du trampoline. Ou mieux : la fois où, après avoir pris un élan qu’il croyait parfait, il se donna un swing sur le tremplin et passa directement au-dessus du cheval allemand pour atterrir sur le tapis, qui semblait plus épais qu’il n’était en fait.

Il y en eut tellement de ces fois! Et le succès critique de mon jeu comique ne vint pourtant jamais. Même que le surveillant me demanda un jour si je faisais exprès pour faire rire les autres. Il fallait manquer de… d’intelligence ou à tout le moins de sensibilité pour croire que, héros comique, je risquais de me casser la gueule dans le seul but de faire rire. Il me punit même une fois, retenue durant un après-midi de congé, convaincu de ma culpabilité. Les clowns n’étaient pas tolérés dans sa tête de kapo. Il était le roi de l’humiliation. Je le pris en grippe pour toujours. Après les deux années passées sous sa férule, je bénis le ciel de partir vers les cieux de Saint-Vincent-de-Paul pour y faire mon grand juvénat. J’étais enfin débarrassé de lui. 

Quatre ans plus tard, fraîchement arrivé au Scolasticat central de Montréal, je sortis, un matin, de ma chambre pour me retrouver… devant lui. Il était mon voisin d’en face! Cette fois, il n’était plus mon supérieur, alors, dans un cri du cœur qu’il n’oublia sans doute pas, je lui dis : « Pas encore vous! À croire que le ciel vous a placé sur ma route pour me faire suer! » Je ne me souviens pas des ruses que je déployai pour ne presque jamais aller à ses cours d’éducation physique. Pourtant, j’y parvins. Tout ce dont je me souviens, c’est qu’une fois ou deux je me rendis au gymnase ou à la piscine pour la prise des présences et que je m’esquivai ensuite. Il fut le dernier à qui je parlai — un malheureux hasard — avant de quitter la frêtrise. Mon frère m’attendait dans sa Ford Galaxy 500. Mais, comme je n’avais plus rien à perdre, je me permis de lui dire que j’étais certain de ne jamais m’ennuyer de lui et que je m’empresserais d’effacer son souvenir de ma mémoire. Adieu, le garde-chiourme.

À l’évidence, ma gomme à effacer les mauvais souvenirs n’était pas de la meilleure qualité. Cette chronique en est la preuve.

À venir : Cauchemar 3 : rêver qu’on puisse être aimé quand on est arbitre au hockey.

 

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Orientations

Paresse? Un peu? Travail absorbant? Aussi. Toujours est-il que je n’ai pas l’esprit créatif, ces temps-ci. Alors, j’ai décidé de recycler mes textes de mon ancien blogue qui est mort sans que je reçoive d’avis de son décès.

Voici donc ma première reprise.

Cauchemar 1

Nuit éprouvante. Nuit d’orage dans mes rêves.

Comme c’est le cas de plus en plus souvent, un rêve où je suis humilié. J’ai beau essayer de m’affirmer, de tenir tête, je me réfugie dans un silence lourd, attendant que la tempête de rires, de paroles blessantes et de mauvais jeux de mots passe. Et elle ne passe pas vite. Elle s’étire, semble se retirer pour mieux attaquer à nouveau et creuser bien profond le sillon de l’humiliation.

Les lieux changent, mais l’intensité, la terreur de l’humiliation, elle, ne change pas. Mes rêves me font revivre avec une précision douloureuse des événements de ma vie que je croyais avoir oubliés.

Mont-Rolland, École Saint-Joseph, 6e année

Je suis nul en sport à l’exception du Mississipi. C’est tout dire. Pourtant, un jour de printemps, à la récréation du midi, je frappe un coup de circuit à la balle molle. Je n’en crois pas mes yeux. Je ne crois pas mes oreilles non plus d’entendre les encouragements de mes coéquipiers, habitué que je suis d’essuyer leurs huées et leurs moqueries. Je suis un premier de classe, mais cela ne me confère aucune notoriété. Je chante des solos dans la chorale ainsi qu’aux mariages avec ma cousine Jeannine, et je connais un certain succès dans les pièces pieuses que les frères montent chaque année pour la fête de Monsieur le curé. Rien cependant pour m’élever aux yeux de mes congénères. À Mont-Rolland, dans les années cinquante, les arts « artistiques », comme a déjà laissé échappé un ministre de la Culture du Québec, ne font pas une réputation de vrai gars.

Donc, je cours en prenant bien soin de toucher aux trois buts, et je rentre au home sous les applaudissements de mes coéquipiers. J’ai à peine le temps de quitter l’aire de jeu, fier de mon exploit, que F., la « petite terreur », me crie que c’est une erreur, que j’ai triché, que le pitcher m’a aidé en m’envoyant une balle facile. J’ose lui répondre qu’il peut rire s’il veut, que, pour une fois, j’ai été meilleur que lui. Je lui lance même un défi : quand ce sera son tour, qu’il essaie de faire mieux que moi s’il est capable. J’aurais mieux fait d’avoir la victoire humble. J’aurais mieux fait de ne pas oublier que F. règne sur les autres, surtout sur les plus faibles comme moi, à coup de menaces et de chantage.

Bang! F. vient de m’asséner un coup de poing « sua gueule », comme il a coutume de dire. Il m’avait déjà dit qu’un jour, il me pèterait la face. Cette fois, c’est vrai. Je ne sais pas comment réagir. Je sais bien que je n’aurai jamais le dessus si je décide de lui rendre son coup. Leduc, un de mes amis, me crie de lui faire saigner le nez à mon tour. Mais je suis dans un état second. Je ne bouge pas. Ma paralysie passagère et mon mutisme, sans oublier le sang qui coule de mon nez, vont vite me transformer de héros en victime feluette. Même les gars de mon équipe, les mêmes qui m’encourageaient il y a quelques minutes, sont pliés en deux de rire. Ils se moquent de moi, me traitent de peureux. Je ne bouge toujours pas. Je fixe le sol à mes pieds sans vraiment le voir. Je voudrais être ailleurs. En fait, je voudrais disparaître comme par enchantement. Ou m’écrouler, mort, pour que F. et tous les autres aient des remords jusqu’à la fin de leur jour.

Je ne me rappelle plus comment cela s’est terminé. Le frère surveillant s’est sans doute mêlé de la situation. F. a dû être puni. En moi, l’humiliation est entrée pour n’en jamais ressortir.

Deux ans plus tard, la terreur de Mont-Rolland arrivait à son tour au Juvénat Notre-Dame, à Iberville. En le voyant, je portai ma main à mon nez et vérifiai si, par un malheureux hasard, il ne saignait pas. Heureusement, ce n’était pas le cas. Mais, les deux années que je passai en sa compagnie, je me tins loin de la petite terreur sur deux pattes.

À suivre : Les joies du sport au juvénat. Comme on le découvrira, la « charité », la plus belle des vertus, nous disait-on, n’était pas toujours au rendez-vous.

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Naissance

Parler à l’enfant que tu as été, même si tu n’es pas certain d’en garder un bon souvenir. Écran aux images floues. Le temps est passé. Ne reste que des lambeaux. Mais rien de très heureux, te semble-t-il.

Enfant, déjà, tu étais torturé. Par Dieu, son ciel et son contraire. Tu as fait ta première communion en état de péché mortel. Tu en étais certain. Sacrilège. Tu l’as peut-être confessé plus tard, bien plus tard, dans tes moments de — trop — profonde religiosité. Car il s’agissait bien de cela : ta religion n’avait rien de religieux. Elle n’était que crainte, peur, deal à passer avec celui qu’on t’avait enseigné à craindre par-dessus tout.

Puis, un jour de lucidité, tu t’es rendu à l’évidence qu’il n’existait pas, ce père Fouettard menaçant et timoré. Et pourtant, encore maintenant, il t’arrive, dans des moments de fragilité — dans l’ascenseur, un jour, qui te menait en radio-oncologie —, de le supplier d’être bon pour toi.

Selon ta mère, il neigeait à plein temps, le jour où tu es né. Elle l’avait vu par la fenêtre de sa chambre de l’hôpital Notre-Dame, qui donnait sur le parc Lafontaine.

Chaque fois que tu passes devant l’hôpital, chaque fois que tu y entres — ces mois où tu te rendais en oncologie —, tu as une pensée pour ta mère. Elle avait quarante et un ans, et elle s’était retrouvée enceinte. Retrouvée, sans le désirer. Tu as su très jeune que tu n’avais pas été souhaité. Mais cela ne t’a pas empêché d’être aimé. Beaucoup. Tendrement. Trop, peut-être. Tu étais « inespéré et inattendu », pour reprendre le titre d’une pièce de Ducharme. Neuf ans plus tôt, à la naissance de ton frère, le docteur Magnan avait dit à ta mère qu’elle ne devait pas être à nouveau enceinte. Pour sa vie à elle. Mais le destin en a décidé autrement. Quelques années après la naissance de ton frère, elle a fait une fausse-couche. Puis, « on ne contrôlait pas ça, dans mon temps », comme elle disait, la nouvelle est tombée. Sans doute comme une tonne de briques. Cela n’a pas dû être la joie. Neuf longs mois ou presque; on t’a extrait de son ventre un peu avant la date de tombée. Ça ne se présentait pas bien, paraît-il. Et comme si cela ne suffisait pas, on a dû retarder la césarienne, car, c’était la loi d’alors, ton père n’en avait pas signé l’autorisation. On plaça ta mère sur une voie de garage pendant qu’on tentait de rejoindre ton père. Il fallut plus de deux heures pour que son placet arrive enfin. La bonne sœur, qui reçut le télégramme, remonta légèrement ses nombreuses jupes et courut jusqu’à la salle d’opération. Le bon docteur Magnan pouvait procéder!

Et tu es arrivé, ce matin du 25 novembre 1947. « Il neigeait à plein temps », cette phrase, ta mère te la répétera, année après année, le matin de ton anniversaire, aux aurores, afin d’être la première à te le souhaiter. La dernière fois, ce fut en 2003, car, l’année suivante, elle vous avait quittés, ton père, ton frère et toi, à la fin de l’été.

(Extrait de « Hôpital Notre-Dame, Montréal », Tentatives autobio)

 

 

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Suis-je vieux?

Question existentielle et sartrienne.

Salutations en passant à ce philosophe qui m’a révélé certaines choses à moi-même. Ces choses se sont «révélées avérées», comme écrivait une mauvaise auteure, emmerdeuse de surcroît, dont j’ai révisé le dernier livre. Malgré les difficultés de lecture et de compréhension des œuvres philosophiques de Sartre, elles n’en ont pas moins éveillé ma conscience. L’existentialisme est un humanisme et Les mots, son autobiographie, resteront à jamais gravée dans ma mémoire. Je n’oublierai pas non plus la gifle que je reçus, mal assis dans un vieux fauteuil du Rideau-Vert, en entendant l’un des personnages de Huis-clos prononcer: «L’enfer, c’est les autres.» Une claque en pleine face. Cette phrase en rejoignait une autre du même auteur qui ne m’en frappa alors que plus: «L’Homme, un être pour mourir dans une solitude en commun.» Je comprenais enfin mon mal-être. Encore adolescent — je venais d’avoir dix-huit ans et, contrairement à l’amant de Dalida, je n’étais pas «beau comme un enfant» ni «fort comme un homme» —, j’éprouvais un mal de vivre — comme celui de Barbara — qui me faisait parfois envisager de disparaître. Ne plus être là. Ne plus être. Point. Même ensoutané, chez les frères, j’avais déjà ressenti ce vide et l’angoisse qui l’accompagnait. J’avais cru m’en libérer en défroquant. Mais non. Déception.

Je me suis égaré. Quelle était la question déjà? Suis-je vieux? Et si oui, qu’est-ce qui me le prouve?

Je ne parle pas ici de la vieillesse physique. Celle-là, je l’ai en pleine face chaque fois que je sors de la douche et que mon regard se porte sur l’image que me renvoie mon miroir. Ça pendouille de partout. Et le bedon. Et la peau. Alouette! Malgré les crèmes qu’une amie m’a convaincu d’appliquer soir et matin, le visage manifeste lui aussi les ravages de l’âge. Les poches sous les yeux. Les rides qui s’incrustent. Le cheveu se fait rare, aidé par la chimiothérapie. Le bas du dos est gris cendres, résultat de la radiothérapie qui l’a brûlé trente-trois fois plutôt qu’une. Et on m’a laissé entrevoir qu’il restera gris. Je mourrai, n’ayons pas peur des mots, le cul gris. Et imberbe, autre résultat des traitements. On comprendra que je ne me fais aucune illusion sur les méfaits physiques de l’âge.

Mais qu’en est-il de mon esprit? Il y a à peine deux ans, durant le printemps érable, j’ai vécu des sursauts de jeunesse, participant même en quelques occasions à des manifestations, sans casserole tout de même. Je trouvais les jeunes beaux. Il faut dire que ceux et celles qui sortaient dans la rue étaient allumés, porteurs d’espoir. Les autres, les éteints — pour plusieurs, étudiants en administration, en gestion et en comptabilité — réclamaient qu’on leur rende leurs cours. Ils avaient hâte d’empocher leurs gros salaires pour enfin changer de char et mettre le comptant sur leur premier condo. Mais dans la rue, c’était autre chose.

Deux ans plus tard, je me rends compte que je ressemble de plus en plus aux éteints que je viens de décrire. Non pas que je veuille changer d’auto — je n’ai jamais conduit de ma vie, sauf pour un message publicitaire où j’ai démoli le devant d’une voiture — ou m’acheter un condo près du Centre Bell. Je n’en ai ni les moyens ni même l’idée. Mais il me semble que je pense «en vieux» depuis quelque temps. Pas aussi à droite que mon père et mon frère — ma mère, étonnamment, et malgré son grand âge, a toujours gardé une fougue et un sens de la révolte devant l’injustice —, ce serait difficile de les y rejoindre. Mais je dirais «tendance» droitière. Les cris des enfants m’énervent. Les ados et les adulescents percés de part en part, le cheveu bleu ou rouge, un pétard aux lèvres, ne me font plus sourire. L’art contemporain — je reviens de visiter une exposition — me laisse de plus en plus indifférent. Je me suis surpris à penser, devant un tableau, qu’un enfant de maternelle aurait pu peindre la même chose…

Shame on me!

Les films de Marguerite Duras m’endorment, mais cela n’est pas nouveau, ils m’ont toujours endormi. Et que dire de ce spectacle Duras sans âme que j’ai vu, l’hiver dernier, où je me suis demandé, pendant la longue heure et demie que durait la pièce, comment la comédienne avait pu mémoriser un texte aussi ennuyeux. Autre spectacle où j’ai en vain cherché une âme : Les liaisons dangereuses, chez Duceppe. Deux longues heures de parade de costumes, magnifiques, de François Barbeau. Et un Valmont bellâtre, cul nu, qui, à l’évidence, ignore qu’il n’est pas fait pour jouer au théâtre. Ennui! Autre preuve que je suis vieux dans mon esprit: les «médèmes» des premières rangées vantaient le talent de l’acteur, à la sortie. Elles l’avaient trouvé ad-mi-ra-ble!

Et les gens de mon âge me tapent souvent sur les nerfs. Autre signe que je suis en train de les rejoindre dans leur âge d’or. Tant que je portais un regard un peu condescendant sur les «personnes âgées», je me sentais différentes d’elles, donc, plus jeunes. Mais mon regard a changé…

Je prends donc acte, en ce jeudi soir de printemps, et après avoir emprunté des sentiers tortueux, que je suis moi-même une vieille affaire dont les années sont comptées. Je me sers tout de suite un verre de chablis pour noyer mon chagrin.

 

 

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Réflexions ou réflections…

Deux passages de lectures pour réfléchir. Les deux m’ont « parlé », comme on disait dans le langage psycholo des années 1980-1990. Ils me font réfléchir. Ils braquent un projecteur sur moi et m’interrogent.

1 Je ne sais plus qui a écrit cela. Je m’en excuse auprès de lui. C’est un homme. Vieillissant.

« Puis il évoque sans détour sa fin de vie : « Dès que je m’apercevrai que je dérange et que je ne suis plus autonome, je m’arrangerai pour bricoler quelque chose. Je ne pourrais pas accepter qu’une infirmière me torche. C’est trop atroce. J’espère que j’aurai le courage de me détruire, c’est ce que je voudrais; je ne veux pas être à la charge de qui que ce soit… C’est encombrant un vieillard qui nous emmerde. » Un rire exutoire? Non, un grand silence.

2 David Cronenberg dans le Nouvel Observateur du 15 mai 2014

La mort : « La fin de la conscience. »

Après? Rien de rien. Et ne pas regretter l’autre rien de rien, celui de l’interstice entre la naissance et la mort.

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Retrouvailles — 3

Iberville, samedi 26 avril 2014. Jour des retrouvailles.

Je sors de la chapelle après un concert de la chorale du Collège Laval. Je suis encore sous le choc, agréable, de l’hommage rendu au frère Jean-Louis Tremblay, professeur de chant et directeur de chorale.

En face de moi, l’ancienne entrée principale du juvénat et ses parloirs. Je me demande si les animaux et les oiseaux empaillés sont toujours là. L’espace d’un instant, je crois apercevoir deux fantômes qui sortent des parloirs…

Le premier s’appelle René Prince. Juvéniste lui aussi, un peu plus vieux que moi cependant, il était déjà un musicien fabuleux. Il m’a enseigné le piano, une année durant avec la méthode, alors célèbre, de Michael Aaron. L’année suivante, mes parents n’ayant plus les 5 dollars mensuels que coûtaient les cours, je dus mettre fin à ma carrière de pianiste…

Un musicien fabuleux, ai-je écrit. René avait toujours une partition à la main, et pas des plus faciles. Dans les rangs, il rompait parfois le silence et se mettait à fredonner, emporté qu’il était par ce qu’il déchiffrait. Cela lui valait parfois un « serrage de bras » du frère Marc, que nous surnommions Marcus, ou carrément une claque derrière la tête de la part de l’autre maître de salle, dont j’ai déjà évoqué la fermeture d’esprit à tout ce qui n’était pas sportif ou militaire. Durant des années, je l’ai détesté à m’en confesser! Et il m’a fait suer jusqu’à la fin de mes années « religieuses ». Mais cela est une autre histoire.

René était un agréable fou, de musique, bien sûr, mais aussi des cultures latine et grecque. Il vivait dans un autre monde que le nôtre. Les rires, dont il était l’objet, ne l’affectaient en rien. Il osait même faire un doigt d’honneur aux gros bras qui se moquaient de lui. Et aussitôt le geste fait, il prenait ses jambes à son cou et s’enfuyait en riant… ou en chantant. Il semblait voler au-dessus de notre « nid de coucous », cette petite société que nous formions.

Je n’ai jamais revu René Prince. Je ne sais pas ce qu’il est devenu. Mais je garde de lui le souvenir d’un être entier, totalement dévoué à son art.

Le second fantôme est celui, bien réel, de Claude Vivier, musicien et compositeur. J’écris « bien réel », parce que, lui, je sais qu’il est décédé en 1983. Dans sa biographie, on dit qu’il apprit la musique au Juvénat Notre-Dame. Dans mon souvenir, il en savait déjà un bon bout sur le sujet. Le frère Joseph-Armand, l’organiste, le laissait répéter sur le grand orgue de la chapelle. Claude composait déjà; il lui arrivait même de jouer une de ses œuvres lors d’une célébration religieuse. Il était plus que doué; c’était véritablement un génie.

Quelques années plus tard, après avoir quitté la vie religieuse, il étudia la composition avec Gilles Tremblay au Conservatoire de musique du Québec. Puis, ce fut l’aventure européenne et ses sessions d’études avec Stockhausen, à Cologne. Son nom commença alors à circuler dans le monde, restreint, de la musique contemporaine.

À son retour à Montréal en 1974, je le rencontrai, par hasard, au Festival des films du monde. Il n’avait pas changé; une certaine folie — une folie certaine? — l’habitait. Nous avons passé des heures autour d’un verre — disons de quelques verres — lui me racontant, comme seul il savait le faire, les aléas du compositeur qu’il était en train de devenir, et moi, l’écoutant, buvant ses paroles pleines de passion. Nous prîmes rendez-vous officiellement : chaque année, nous nous retrouverions au même temps de l’année, fin août-début septembre. Et nous le fîmes, année après année, jusqu’en 1982. Nous ne savions pas, bien sûr, que ce serait alors notre dernière rencontre.

Au mois de mars suivant, nous apprîmes, quelques fidèles amis et moi, sa mort tragique. Il avait été retrouvé dans son domicile parisien, poignardé de 45 coups de couteau. Sur sa table, on avait retrouvé le manuscrit inachevé d’une œuvre chorale, dotée d’un titre allemand, dont lui seul connaissait le secret. Traduite, l’œuvre s’intitulait Crois-tu en l’immortalité de l’âme? Il y décrivait la rencontre, dans le métro, d’un jeune homme. Sous les dernières portées auxquelles il avait travaillé, on pouvait lire : « Alors sans autre forme de présentation, il sortit de son veston noir foncé acheté probablement à Paris un poignard et me l’enfonça dans le cœur. »

Le fantôme que je vis, sortant du parloir du juvénat, n’était ni souffrant ni ensanglanté. Au contraire, il souriait, il riait même. Cela me réconcilia avec sa mort. Je me dis qu’il devait être au paradis des musiciens un peu fous, ceux qui n’auraient jamais pu être que ce qu’ils sont devenus.

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Retrouvailles — 2

Malgré la pluie et le ciel menaçant, la journée des retrouvailles n’en fut pas moins ensoleillée. Revoir certains confrères que j’avais perdus de vue depuis tant d’années m’ébranla, je dois l’avouer. Ceux que je revis, ce fut avec plaisir. Il n’y eut pas de trouble-fêtes, ceux qu’en les apercevant, on se dit : Ah non! pas lui! Je ne fus pas torturé pendant mes années de juvénat, mais il y eut tout de même des têtes à claques qui se firent, quatre années durant, un plaisir de se moquer « charitablement » — aspiration à la vie religieuse oblige — de moi. La journée fut donc apaisante, ponctuée de moments que j’oserais qualifier d’attendrissants.

Ainsi, André B. me fit rencontrer le frère Jean Robillard, un être d’exception, qui me rappela des souvenirs de Mont-Rolland, où il  enseigna à mon frère au début des années 1950. Et sa peine, sincère — ses yeux d’un bleu « marial » se sont embués l’espace d’un moment — quand je lui dis que Raymond était décédé. Comment oublier que c’est grâce à ce bon frère que je guéris, ou presque, de mon bégaiement? Il me prit en main, m’enseigna des trucs de respiration, de prononciation et de projection qui m’adoucirent les lectures à voix haute au réfectoire ou aux heures de matines et de complies. À un certain déplaisir de mes confrères pour qui nos petits-déjeuners redevinrent les repas bien tranquilles qu’ils auraient toujours dû être.

Ainsi encore, quand le frère Jean-Louis Tremblay, malgré un âge certain, « performa » dans une sorte de classe de maître de la direction chorale et fit chanter à l’assistance l’Ave verum de Mozart après quelques minutes de répétition. Moment de grâce.

Et les lieux. Les corridors que nous trouvions bien longs, à l’époque, et qui se révèlent des plus ordinaires. Les escaliers de bois, usés par les souliers des juvénistes au fil des années, ont été remplacés par des escaliers métalliques. Le vieil ascenseur, qu’il nous était interdit de prendre, et qui se vengea de ma désobéissance en me bloquant, un jour, entre deux étages. La chapelle « désacralisée », paraît-il, et qui, je me trompe peut-être, n’a plus son merveilleux orgue, où furent enregistrés de nombreux concerts radio-canadiens.

Journée remplie de nostalgie, mais heureuse sans langueur ni tristesse.

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