Notes de lecture

Je termine le merveilleux livre de Kamel Daoud, Meursault, contre-enquête. Magnifique. L’auteur fait parler le frère de celui que Camus nomme l’Arabe dans l’Étranger, celui qui se fait assassiner sur la plage par Meursault.

Je retiens certains passages qui m’ont marqué.

À propos de sa mère :

Pour lui prouver mon existence, il me fallait la décevoir. C’était comme fatal. Ce lien nous a unis plus profondément que la mort.

N’est-ce pas ce que nous avons tous, un jour ou l’autre, dû faire à l’égard de notre famille pour marquer notre espace de vie, notre vie à nous. Il me semble que j’ai passé ma vie à décevoir les uns et les autres.

À propos de la religion :

Elle [la mosquée] est si imposante que j’ai l’impression qu’elle m’empêche de voir Dieu. […] La religion pour moi est un transport collectif que je ne prends pas. J’aime aller vers ce Dieu, à pied s’il le faut, mais pas en voyage organisé. […] Est-ce que je suis croyant? J’ai réglé la question du ciel par une évidence : parmi tous ceux qui bavardent sur ma condition — cohortes d’anges, de dieux, de diables ou de livres —, j’ai su, très jeune, que j’étais le seul à connaître la douleur, l’obligation de la mort, du travail et de la maladie. Je suis le seul à payer des factures d’électricité et à être mangé par les vers à la fin. Donc, ouste! Du coup, je déteste les religions et la soumission. A-t-on idée de courir après un père qui n’a jamais posé son pied sur terre qui n’a jamais eu à connaître la faim ou l’effort de gagner sa vie?

Le vendredi? Ce n’est pas un jour où Dieu s’est reposé, c’est un jour où il a décidé de fuir et de ne plus jamais revenir.

[…] j’ai en horreur les religions. Toutes! Car elles faussent le poids du monde. J’ai parfois envie de crever le mur qui me sépare de mon voisin [qui récite en les criant des sourates du Coran à longueur de nuit], de le prendre par le cou et de lui hurler d’arrêter sa récitation de pleurnichard, d’assumer le monde, d’ouvrir les yeux sur sa propre force et sa dignité et d’arrêter de courir derrière un père qui a fugué vers les cieux et qui ne reviendra jamais.

De tout mon corps et de toutes mes mains, je m’accroche à cette vie que je serai seul à perdre et dont je suis le seul témoin. Quant à la mort, je l’ai approchée il y a des années et elle ne m’a jamais rapproché de Dieu.

Je ressens une pitié presque divine envers cette fourmilière et ses espoirs désordonnés.

Hurler que je suis libre et que Dieu est une question, pas une réponse, et que je veux le rencontrer seul comme à ma naissance ou à ma mort.

Je retrouve les mêmes émotions en lisant ces lignes, les mêmes envies de crier que lorsque j’ai lu L’Étranger, il y a aura bientôt cinquante ans de cela. Ce livre m’a marqué — un  parmi d’autres.

Je me rends compte avec le recul — et le recul remonte loin dans les ans — qu’en partie du moins, c’est le sentiment de l’absurde qui m’a fait quitté la communauté. Je ne pouvais pas, à cette époque, le mettre en mots et je n’avais pas encore lu ceux de Camus ou de Sartre. Je savais seulement que l’énorme sentiment d’affliction que je ressentais me faisait perdre pied et que je devais me méfier des propos que tenaient mes supérieurs et tous ceux qui, avant eux, m’avaient « formé » — ils m’avaient plutôt enfermé dans un carcan — aux les us et coutumes de la religion et de la divinité qu’elle devais servir — qui, en fait, l’asservissait.

Quant à l’autre « partie » qui a contribué à mon départ de la communauté, je m’en ouvrirai un jour. Je ne peux le faire pour l’instant. Un scrupule me retient. Et, pour l’instant, je ne peux l’ignorer.

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Dents dures littéraires

Julien Green disait de Marguerite Yourcenar :

« […] l’on prend pour du marbre ce qui est du saindoux, l’on vénère un piédestal sans sa statue […].

Il disait aussi d’elle qu’elle était la Sagan de l’Antiquité.

Marguerite Yourcenar disait de Julien Green :

« […] un indécrotable sudiste sentimental, une Margaret Mitchell au masculin. »

Voilà des coups qu’ont pris mes admirations.

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Vrac du samedi matin

Petit plaisir pervers…

Je lis une critique dévastatrice d’une pièce d’une auteure, que je ne nommerai pas, mais que j’ai vouée aux gémonies, il y a de cela presque quarante ans. Et un parfum doux de vengeance monte agréablement en moi.

Trouvaille

Quand on a tenté de me faire comprendre et aimer Dieu qui était soudainement devenu un bon père aimant, c’était trop tard.

Tel Janus, son autre face, celle de père fouettard empêcheur de tourner en rond, était incrustée dans mon esprit, mon cœur et ce que j’appelais encore mon âme.

Après avoir regarde une photo de moi…

Petit, maigre, fluet, premier de classe, nul en sport, voix d’enfant haut perchée, j’avais toutes les qualités requises pour qu’on me traite de fif et que je devienne aux yeux de plusieurs, une sorte d’agace… D., un grand de syntaxe m’offrit son amitié, que j’acceptai avec plaisir. Il multiplia les billets doux sous mon oreiller. Me fixa des rendez-vous derrière la grotte de la sainte Vierge. Pour mieux se moquer de moi par la suite. Ma réputation était établie. J’étais une sorte d’agace qui accordait son amitié pourvu qu’on y mette un certain décorum. Et cette réputation me suivit. Elle fut renforcée quelques années plus tard par un directeur qui, sans doute jaloux de l’amitié que je partageais avec J.-P.,  me somma, en public, de ne jamais lui reparler, me menaçant même de renvoi si je transgressais la loi.

On me dira ensuite que l’enfance est la plus belle période de la vie!

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Note de lecture

« Pour lui prouver mon existence, il me fallait la décevoir. C’était comme fatal. Ce lien nous a unis plus profondément que la mort. »

(Kamel Daoud, Meursault, contre-enquête, Paris, Actes Sud, 2014, p. 69)

Le personnage exprime ici, me semble-t-il, une sorte de vérité existentielle. Pour parvenir à être ce que nous sommes vraiment, n’est-ce pas le chemin à emprunter? Malheureusement, faudrait-il ajouter. Nous ne devenons vraiment quelqu’un qu’à force de décevoir.

Pour devenir l’artiste que je sentais grandir en moi, il m’a fallu faire abstraction de l’indifférence de mon père, et le décevoir. Il ne comprenait rien à rien de l’univers dans lequel je rêvais d’évoluer. Et, quand enfin je devins acteur, puis scénariste d’émissions jeunesse et auteur de romans, il comprit encore moins ce qui m’arrivait. On me payait — trop cher, à ses yeux, et sur ses impôts qui plus est, car j’étais radio-canadien — pour écrire! Mes émissions ne l’intéressaient pas. Il ne lut jamais mes livres. Il ne me parla jamais de ce que je faisais.

Mes liens avec mon père eurent toujours couleur de déception. Une sorte de gris sale, pas excitant du tout. On pourrait croire qu’il en fut ainsi jusqu’à la fin de sa vie. Toujours le même gris? Eh non. Les derniers mois de sa vie, malgré la vieillesse et la maladie, furent, sur le plan de nos relations père-fils, j’ose écrire « lumineux ». Quand il eut fini de penser que je l’avais « placé » contre sa volonté, il sut reconnaître mes gestes à son égard. La première fois que je le fis manger — ses mains ne répondaient plus à ses désirs —, il commença par refuser. Quand il accepta, finalement, une larme coula sur sa joue. Je crus qu’il se sentait humilié. Mais non. Lui, homme de peu de paroles, il me dit un simple merci, qui, aux yeux du vieil enfant qui avait toujours déçu son père, prit des allures de fête. Mon geste le touchait. Il m’en était reconnaissant. Et il me le disait!

Que de méandres suivis à la suite d’une simple phrase d’un livre admirable!

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Bonsoir, Raymond

J’ai attendu qu’il fasse brun pour t’écrire ce mot, en ce jour de l’anniversaire de ton décès. Cinq ans! J’ai attendu ton heure, celle où ton cœur surmené n’a pas résisté à l’envie de faire un petit somme…
J’étais rempli d’espoir après les nouvelles encourageantes que Yvonne m’avait fait parvenir à l’heure du midi. J’avais même fait brûler un lampion à Saint-Pierre-Apôtre, en remerciement. Tu étais sauvé! Du moins, je l’espérais. Et tellement! Parce que je n’avais qu’un frère. Parce que nos parents étaient morts. Et surtout, « parce que c’était toi », comme disait Montaigne au sujet de La Boétie.
Vers 17 h 30, le téléphone a sonné. C’était Yvonne. Elle pleurait : « Le médecin vient de m’avertir. Raymond a fait un arrêt cardiaque pendant qu’on lui installait un stimulateur cardiaque — en fait, elle a dit un pacemaker. Ils ont tenté de le réanimer, mais ça n’a pas marché. » C’était son deuxième arrêt cardiaque de la journée, c’est dur pour un cœur déjà fatigué et qui, en plus, lutte contre une embolie pulmonaire depuis deux jours. Un cœur déjà plus gros que la moyenne, et ce, depuis toujours. Même le rein qu’on t’avait enlevé était, paraît-il, d’une grosseur étonnante. Tu étais né comme ça. Et c’est sans doute ce muscle trop gros, au propre comme au figuré, qui a fait de toi l’être humain extraordinaire que tu étais.
Oui, je sais, je n’ai pas toujours dit cela. Et toi non plus, tu n’as pas toujours été tendre avec moi. J’avais la dent dure et acérée parfois… Souvent même. Mais avec les années — et la grande vieillesse de nos parents, dont nous nous sommes occupés, soudés l’un à l’autre —, nos différends se sont aplanis. Nous avons retrouvé un terrain d’entente qui, ma foi, s’est révélé vaste, comme les vastes étendues de Charlevoix que tu aimais tant ou la vastitude du fleuve que tu contemplais de la galerie de ta maison de L’Anse-à-Gilles. Tu y as passé ton dernier été et tu projetais d’y faire ta convalescence. La vie — la mort plutôt — en a décidé autrement. Il n’y a pas de justice dans son monde à elle. Quand la date de péremption est arrivée, elle coupe le courant. Elle ne fait pas de sentiment.
Je voudrais tellement que tu sois quelque part d’autre, avec nos parents, la famille et tes amis, et qu’un jour — qui n’en serait plus un puisque nous serions dans l’éternité — je te retrouverais, moi qui n’étais pas là pour te dire adieu dans la froide salle d’opération où tu nous as quittés.
Je continue de me sentir orphelin — un vieil orphelin de bientôt 67 ans —, mais j’essaie de « rester positif », comme tu tentais toi-même de le faire. Tu savais peut-être qu’on ne te croyait pas tout à fait, mais tu ne voulais pas nous partager tes peurs. Comme ton père, et le mien, que tu admirais tant!
Repose en paix, Raymond.

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Apprentissage

Tu travailles fort, ces temps-ci. À ne plus plaire à tout prix. Non pas à déplaire absolument. Seulement à ne pas plaire.

Tu travailles fort sur les attentes. Celles des autres, bien sûr, et les tiennes aussi. Et là encore, tu t’entraînes à ne pas toujours plaire.

Tu te fais passer en premier. C’est nouveau. Tu as toujours privilégié ce que les autres attendaient de toi, ce qu’ils pensaient de toi.

Tu ne sais pas si tu y parviendras, mais tu essaies. Très fort. Aussi fort que tu peux te le permettre.

Parfois, devant la montagne d’attentes qui t’enlève tout courage d’avancer, il te prend une envie de crier : Fuck! Tu ne le fais pas. Tu as été trop bien élevé pour cela. Trop dressé. Trop drillé. Mais tu le penses. Joyeusement. Et tu tournes le dos à la montagne.

L’autre jour, au risque de déplaire à la terre entière, tu as osé dire, publiquement, que tu hais le Petit Prince, et ce, depuis toujours. La guimauve, la fleur, le mouton. Au diable, le Prince et sa principauté. Au diable, Saint-Exupéry et sa mièvrerie. Au diable tous les héros cathos qu’on te citait en exemple, du temps de ta jeunesse, les Guy de Larigaudie et tous les autres, incluant le cousin de ta mère, Gérard Raymond, mort en odeur de sainteté — en fait, c’est la tuberculose qui l’a emporté — en 1932. Une de ses sœurs, longtemps grabataire, — était-ce Marie-Gertrude ou Marie-Thècle — buvait de l’eau bénite pour retrouver la santé. Ce n’était sûrement pas Marie-Marthe, la dévoyée, qui se mettait du rouge à lèvres, et plutôt plus que moins.

Quand les frères du juvénat ont appris que Gérard — il y a eu un autre Gérard, chez oncle Louis, que toutes ses cousines surnommaient Clark Gable et qui disparaissait mystérieusement au beau milieu de la soirée, à leur grand déplaisir — était en quelque sorte ton cousin, ils n’ont pas arrêté de te le citer en exemple.

Gérard n’aurait pas fait cela. Gérard n’aurait pas dit cela. Gérard n’aurait pas parlé dans les rangs.

Gérard n’aurait pas soutenu le regard du gros Charlie, qui te répétait pour la millième fois que tu étais nul en algèbre en te donnant des coups de règle sur les jointures des doigts. Tu serrais les dents pour ne pas pleurer, et tu soutenais son regard. Gérard ne l’aurait pas détesté au point où toi tu le détestais. Tu le haïssais presque autant que le Petit Prince. Ce qui n’est pas peu dire.

Gérard n’aurait pas applaudi, le jour où un élève moins doué intellectuellement que les autres, mais bâti comme un bœuf, lassé de recevoir des claques par la tête et de se cogner le front à tout coup sur le tableau, saisit le gros Charlie par la soutane et l’assit dans la grotte mariale qui ornait le coin de la classe. Cul par-dessus tête, le gros Charlie. Le rabat sur le travers. La croix dans le front. Et la statue de la sainte Vierge qui menaçait de l’assommer s’il bougeait. Il lui fallut l’aide de son chouchou pour sortir de ce mauvais pas, se replacer le mieux possible la soutane, rajuster son cordon et sa croix, et sortir de la classe le plus dignement possible dans un silence tout relatif puisque, devant un tel spectacle, tu t’étais mis à applaudir. Le dimanche suivant, l’élève récalcitrant fut renvoyé. Il retourna dans son petit village du Nord et, comme son père, ses frères et ses sœurs, fut engagé à la Rolland Paper, où il connut une belle carrière… et ne frappa jamais ses enfants.

On te fit même lire le journal de Gérard, le matin, pendant le déjeuner. Tu n’étais pas encore trop bègue, heureusement. Cela viendrait plus tard et te ferait connaître — bien involontairement — l’un de tes premiers succès théâtraux. Jamais postulants et novices ne rirent autant devant tes essais infructueux de lire ne serait-ce que le titre du livre que tu t’apprêtais à lire pendant que les autres mangeaient leur soupane :

La vie bbbbbienheureuse de Kkkkkkateri Ttttttekakwita.

Devant le brouhaha que ton essai de lecture provoqua, on te fit le reproche de t’être donné en spectacle! Cela s’appelait l’apprentissage de l’humilité.

Tu appris au fil des ans à toujours donner aux autres ce qu’ils attendaient de toi. Au moins, cela t’évitait les sarcasmes et les coups. Tu devins obéissant. Un modèle!

À partir de ce moment, tu te mis à te haïr toi-même. Et surtout à détester le « bon garçon » que l’on crut que tu étais devenu.

Cinquante ans plus tard, tu travailles encore sur ton toi-même. Tu essaies de le débarrasser de la gangue dans laquelle il s’est englué. Tu voudrais bien retrouver un peu de ta dignité avant de mourir. Et à ton âge, on y pense souvent.

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Étonnement

Gilles Latulipe est mort. Qu’il repose en paix au paradis des drôles. Les drôles sont ceux qui ont fait rire, parfois, et la plupart du temps, grassement, le bon peuple.Les drôles n’ont jamais eu la notoriété des humoristes de nos jours et ils ont souffert du snobisme de ceux qui se disaient de vrais artistes à leur détriment. Il a fallu que certains acteurs dits sérieux franchissent la ligne de démarcation et rejoignent les drôles pour qu’on consente à reconnaître à ces derniers un certain talent. Ils ont même eu droit à des articles savants et illisibles dans la revue Jeu. Que ne ferait-on pour se donner bonne conscience?

Je m’étonne tout de même qu’on rende de tels hommages à cet honnête homme qu’a été Latulippe, comme bien d’autres honnêtes hommes. C’est vrai que le burlesque et le slapstick ne m’ont jamais fait rire. Manque de raffinement et de goût. Et il n’a joué pratiquement que cela, alors qu’il avait un talent extraordinaire qu’il aurait pu exploiter dans des sphères… disons autres. Mais, au Québec, nous aimons tellement les «Camiques»!

Notre maire si caricatural — Québec ne laisse pas sa place avec son énergumène à sa tête — n’en finit plus de rendre des hommages. Je crois même que si Stéphano, l’auteur sublime des « Histoire cochonnes », Manda Parent et notre Poune nationale, tous trois chefs d’œuvre de vulgarité, auraient droit à des funérailles d’État, s’ils n’étaient pas déjà morts. Qui sait? On leur fera peut-être des funérailles posthumes.

Les artisans du Théâtre des variétés sont presque tous réunis dans leur paradis. Mon Dieu qu’ils doivent rire! Et le père Gédéon doit leur reprendre son grand monologue intitulé La partie d’plottes. Guilda doit rajuster sa perruque et leur refaire son vieux numéro de Mistinguette. À moins qu’il ne préfère reprendre son imitation de Marie-Antoinette se moquant de la «banane» du roi dans un décor de carton pâte. Ah! ce qu’ils doivent s’amuser!

Qu’ils rient en paix!

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À propos de la foi

« […] l’homme jeune que j’ai été n’offre pas un visage très plaisant du christianisme. On peut penser que toute foi repose sur un mécanisme de compensation, une illusion consolatrice. Dans mon cas, ça me paraît entièrement vrai. J’ai l’impression d’avoir été dans un rapport totalement névrotique à la foi. » (Emmanuel Carrère,  Nouvel Observateur)

J’aurais pu écrire la même chose. Avec moins de brillance, mais dans une même vérité.

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11 septembre 2001

Dies iræ, dies illa! Jour de colère que ce jour-là! Colère des terroristes musulmans contre l’Amérique et l’Ouest. Colère de l’Amérique et du reste du monde, même musulman, contre ceux qu’ils qualifiaient de «fous de Dieu». Nous savons depuis ce jour — nous le savions déjà, mais nous ne voulions pas l’admettre — que l’extrémisme religieux pouvait mener à la pire des folies. L’Occident chrétien ne se rappelait plus les exactions qu’il avait lui-même commis au nom de son Dieu. Et le réveil était cruel. Hallucinant même, pour nos sociétés avides de spectaculaire. En fait de spectacle, nous étions servis.

J’étais dans les bureaux de Novalis, rue Hutchison. C’était jour de rentrée pour Marielle — ma Frimousse du Grenier — et moi. J’avais pensé à elle pour coécrire une série de livres scolaires. J’avais vanté ses mérites à Hélène Régnier, l’éditrice, lui rappelant, entre autres réalisations de Marielle, son adaptation de Bilbo, un chef-d’œuvre, qu’elle avait réalisée pour le Théâtre Sans Fil. Une merveille d’intelligence, de sensibilité et de respect de l’œuvre originale. Comme Hélène m’accordait sa confiance, elle l’avait engagée pour la rédaction de matériel scolaire — le dernier que nous devions réaliser ensemble, Hélène et moi, notre septième ou huitième depuis les années 1980.

Donc, c’était jour de rentrée pour Marielle et moi. Nous nous sentions comme des enfants, leur première journée d’école. Nous avions des cahiers neufs, des stylos neufs; Marielle avait même un ordinateur neuf. Mais notre rentrée n’a pas eu lieu. À notre arrivée chez Novalis, tout le monde courait. Tout le monde s’énervait. Tout le monde était sous le choc. Un accident aérien s’était produit au-dessus de Manhattan, entendait-on.

Nous avons suivi le rythme, Marielle et moi, jusqu’à une salle — improvisée — de visionnement. Et là, nous avons vu l’horreur. Ça ne pouvait pas être un accident. Ce n’en était pas un. À moins qu’un deuxième avi0n ne percute accidentellement les tours… Le silence nous est tombé dessus. Nous n’en croyions pas nos yeux et nos oreilles! Nous assistions en direct à l’Impossible, à l’Invraisemblable, à l’Insupportable. Nous avons senti, sans le dire, que le 11 septembre serait une date que nous n’oublierions jamais. Comme celle de la mort de John F. Kennedy.

Retour en arrière.

Novembre 1963. Le maître des novices nous réunit devant le téléviseur du réfectoire. Il nous prévient qu’un drame terrible s’est produit. Il faut que l’événement soit grave pour que nous puissions regarder la télé, en semaine, alors que nous ne suivons que L’heure du concile, le dimanche en fin d’après-midi, avant les vêpres. Nous découvrons alors, en noir et blanc, l’horreur de l’assassinat du président américain… en direct, ou presque.

Retour à un présent… qui n’en remonte pas moins à 2001.

Marielle et moi attendons l’autobus en silence. Nous rentrons chez nous. Notre rentrée est remise à la semaine suivante. Le bus est silencieux; e wagon de métro aussi.

Nos parents ont entendu, à la radio, l’annonce de la déclaration de guerre, en 1939. Nous, nous y avons assisté en direct. Et trois cents fois plutôt qu’une quand nous avons vu, vu et revu le deuxième avion s’enfoncer dans la tour. Le monde venait d’entrer en guerre. Encore une fois.

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Où vont-ils?

La semaine dernière, promenade champêtre dans les Basses-Laurentides: Oka, Saint-Eustache, Saint-Placide, Saint-Benoît, qui s’appelle maintenant Mirabel, de mauvaise mémoire.

Gilles Vigneault vit à Saint-Placide. Claude Léveillée, lui, est mort à Saint-Benoît. Léveillée qui a tant marqué mon adolescence et mes années de jeune adulte. Je n’étais pas très Beatles, ni culture anglophone. Un immense frisson m’avait parcouru en entendant la voix du général De Gaulle, au balcon de l’hôtel-de-ville de Montréal. Son vivat au Québec libre m’avait marqué en profondeur. Et j’ai plongé dans notre culture québécoise, que nous découvrions. Il avait fallu qu’un étranger vienne nous réveiller! C’est bien nous!

Alors, je collectionnais la musique québécoise, pas nécessairement celle à la ceinture fléchée que je trouvais par trop folklorique, mais celle de nos chansonniers. Félix Leclerc et autres chanteurs, un pied sur une bûche, m’ennuyaient un peu.  Pour utiliser un mot à la mode maintenant, je crois que je ne les trouvais pas assez «urbains». À part Claude Gauthier qui, originaire d’une profonde campagne des Laurentides, n’en chantait pas moins des émotions qui me rejoignaient. Mon épisode «retour à la terre» se fera bien plus tard. Et il sera de courte durée. Deux années au bord du Richelieu. Un hiver à Mont-Rolland. Un été à Entrelacs. Et c’en fut fait de la campagne. J’avais donné.

Claude Léveillée, donc, a marqué ma vie. Encore ensoutané, je l’écoutais dans une des salles communes du scolasticat — mon frère me prêtait ses disques. Surtout ce microsillon où il me parlait de Frédéric — la famille à laquelle j’avais renoncée pour en rejoindre une autre pour laquelle je n’ai à peu près pas développé de sentiment d’appartenance —, de La scène — mon rêve fou, et si précieux, de théâtre —, et surtout des Rendez-vous

«Garderez-vous parmi vos souvenirs, ce rendez-vous où je n’ai pu venir […] Ces rendez-vous, que l’on cesse d’attendre, existent-ils en quelque autre univers, où vont aussi les mots qu’on a pas pris le temps d’entendre et l’amour inconnu, que nul n’a découvert.» Je me demandais, grand adolescent efflanqué romantique, où allaient justement ces mots. J’y ajoutais même une catégorie : ceux qu’on n’a pas prononcés par gêne, par peur du rejet. Se logeaient-ils quelque part dans un coin de notre cerveau pour mieux resurgir plus tard, quand il n’y aurait plus aucun danger qu’ils soient prononcés, parce que ceux à qui on aurait voulu les dire ne seraient plus là pour les entendre? S’ils avaient été prononcés, auraient-ils changé quelque chose? Auraient-ils causé un malaise encore plus grand?

Et ces rendez-vous ratés, où vont-ils? Disparaissent-ils des agendas de la vie? Restent-ils suspendus quelque part à un fil qui s’amincit de jour en jour et qui finit par disparaître?

Mes histoires de camaraderie, d’amitié ou d’amour, qui n’ont pas eu de fin, sont perdues pour toujours. Aucun moyen d’en renouer le fil. Elles sont des occasions ratées, des non-événements. Elles n’apparaîtraient même pas dans mon passif, si j’en tenais la comptabilité.

Elles m’ont fait faire l’apprentissage de la solitude. Difficile, au début. Très dur, même. Mais, peu à peu, les années passant, la solitude est devenue «presque une amie, une douce habitude», encore les paroles d’une chanson. De Moustaki, celle-là. «Non, non, je ne suis jamais seul avec ma solitude.» Depuis, je la cultive, je la préserve de toutes intrusions. Elle est devenue un bien précieux que je n’ai partagé qu’avec les chats de ma vie. Nous en cultivons ensemble le jardin secret.

Malgré tout, j’ai toujours gardé le souvenir des mots que je n’ai pas osé prononcer et qui n’ont aboutis à aucun rendez-vous. Surtout au premier, qui avait revêtu une importance inégalée et qui ne se représenta jamais plus.

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