Suis-je vieux?

Question existentielle et sartrienne.

Salutations en passant à ce philosophe qui m’a révélé certaines choses à moi-même. Ces choses se sont «révélées avérées», comme écrivait une mauvaise auteure, emmerdeuse de surcroît, dont j’ai révisé le dernier livre. Malgré les difficultés de lecture et de compréhension des œuvres philosophiques de Sartre, elles n’en ont pas moins éveillé ma conscience. L’existentialisme est un humanisme et Les mots, son autobiographie, resteront à jamais gravée dans ma mémoire. Je n’oublierai pas non plus la gifle que je reçus, mal assis dans un vieux fauteuil du Rideau-Vert, en entendant l’un des personnages de Huis-clos prononcer: «L’enfer, c’est les autres.» Une claque en pleine face. Cette phrase en rejoignait une autre du même auteur qui ne m’en frappa alors que plus: «L’Homme, un être pour mourir dans une solitude en commun.» Je comprenais enfin mon mal-être. Encore adolescent — je venais d’avoir dix-huit ans et, contrairement à l’amant de Dalida, je n’étais pas «beau comme un enfant» ni «fort comme un homme» —, j’éprouvais un mal de vivre — comme celui de Barbara — qui me faisait parfois envisager de disparaître. Ne plus être là. Ne plus être. Point. Même ensoutané, chez les frères, j’avais déjà ressenti ce vide et l’angoisse qui l’accompagnait. J’avais cru m’en libérer en défroquant. Mais non. Déception.

Je me suis égaré. Quelle était la question déjà? Suis-je vieux? Et si oui, qu’est-ce qui me le prouve?

Je ne parle pas ici de la vieillesse physique. Celle-là, je l’ai en pleine face chaque fois que je sors de la douche et que mon regard se porte sur l’image que me renvoie mon miroir. Ça pendouille de partout. Et le bedon. Et la peau. Alouette! Malgré les crèmes qu’une amie m’a convaincu d’appliquer soir et matin, le visage manifeste lui aussi les ravages de l’âge. Les poches sous les yeux. Les rides qui s’incrustent. Le cheveu se fait rare, aidé par la chimiothérapie. Le bas du dos est gris cendres, résultat de la radiothérapie qui l’a brûlé trente-trois fois plutôt qu’une. Et on m’a laissé entrevoir qu’il restera gris. Je mourrai, n’ayons pas peur des mots, le cul gris. Et imberbe, autre résultat des traitements. On comprendra que je ne me fais aucune illusion sur les méfaits physiques de l’âge.

Mais qu’en est-il de mon esprit? Il y a à peine deux ans, durant le printemps érable, j’ai vécu des sursauts de jeunesse, participant même en quelques occasions à des manifestations, sans casserole tout de même. Je trouvais les jeunes beaux. Il faut dire que ceux et celles qui sortaient dans la rue étaient allumés, porteurs d’espoir. Les autres, les éteints — pour plusieurs, étudiants en administration, en gestion et en comptabilité — réclamaient qu’on leur rende leurs cours. Ils avaient hâte d’empocher leurs gros salaires pour enfin changer de char et mettre le comptant sur leur premier condo. Mais dans la rue, c’était autre chose.

Deux ans plus tard, je me rends compte que je ressemble de plus en plus aux éteints que je viens de décrire. Non pas que je veuille changer d’auto — je n’ai jamais conduit de ma vie, sauf pour un message publicitaire où j’ai démoli le devant d’une voiture — ou m’acheter un condo près du Centre Bell. Je n’en ai ni les moyens ni même l’idée. Mais il me semble que je pense «en vieux» depuis quelque temps. Pas aussi à droite que mon père et mon frère — ma mère, étonnamment, et malgré son grand âge, a toujours gardé une fougue et un sens de la révolte devant l’injustice —, ce serait difficile de les y rejoindre. Mais je dirais «tendance» droitière. Les cris des enfants m’énervent. Les ados et les adulescents percés de part en part, le cheveu bleu ou rouge, un pétard aux lèvres, ne me font plus sourire. L’art contemporain — je reviens de visiter une exposition — me laisse de plus en plus indifférent. Je me suis surpris à penser, devant un tableau, qu’un enfant de maternelle aurait pu peindre la même chose…

Shame on me!

Les films de Marguerite Duras m’endorment, mais cela n’est pas nouveau, ils m’ont toujours endormi. Et que dire de ce spectacle Duras sans âme que j’ai vu, l’hiver dernier, où je me suis demandé, pendant la longue heure et demie que durait la pièce, comment la comédienne avait pu mémoriser un texte aussi ennuyeux. Autre spectacle où j’ai en vain cherché une âme : Les liaisons dangereuses, chez Duceppe. Deux longues heures de parade de costumes, magnifiques, de François Barbeau. Et un Valmont bellâtre, cul nu, qui, à l’évidence, ignore qu’il n’est pas fait pour jouer au théâtre. Ennui! Autre preuve que je suis vieux dans mon esprit: les «médèmes» des premières rangées vantaient le talent de l’acteur, à la sortie. Elles l’avaient trouvé ad-mi-ra-ble!

Et les gens de mon âge me tapent souvent sur les nerfs. Autre signe que je suis en train de les rejoindre dans leur âge d’or. Tant que je portais un regard un peu condescendant sur les «personnes âgées», je me sentais différentes d’elles, donc, plus jeunes. Mais mon regard a changé…

Je prends donc acte, en ce jeudi soir de printemps, et après avoir emprunté des sentiers tortueux, que je suis moi-même une vieille affaire dont les années sont comptées. Je me sers tout de suite un verre de chablis pour noyer mon chagrin.

 

 

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Réflexions ou réflections…

Deux passages de lectures pour réfléchir. Les deux m’ont « parlé », comme on disait dans le langage psycholo des années 1980-1990. Ils me font réfléchir. Ils braquent un projecteur sur moi et m’interrogent.

1 Je ne sais plus qui a écrit cela. Je m’en excuse auprès de lui. C’est un homme. Vieillissant.

« Puis il évoque sans détour sa fin de vie : « Dès que je m’apercevrai que je dérange et que je ne suis plus autonome, je m’arrangerai pour bricoler quelque chose. Je ne pourrais pas accepter qu’une infirmière me torche. C’est trop atroce. J’espère que j’aurai le courage de me détruire, c’est ce que je voudrais; je ne veux pas être à la charge de qui que ce soit… C’est encombrant un vieillard qui nous emmerde. » Un rire exutoire? Non, un grand silence.

2 David Cronenberg dans le Nouvel Observateur du 15 mai 2014

La mort : « La fin de la conscience. »

Après? Rien de rien. Et ne pas regretter l’autre rien de rien, celui de l’interstice entre la naissance et la mort.

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Retrouvailles — 3

Iberville, samedi 26 avril 2014. Jour des retrouvailles.

Je sors de la chapelle après un concert de la chorale du Collège Laval. Je suis encore sous le choc, agréable, de l’hommage rendu au frère Jean-Louis Tremblay, professeur de chant et directeur de chorale.

En face de moi, l’ancienne entrée principale du juvénat et ses parloirs. Je me demande si les animaux et les oiseaux empaillés sont toujours là. L’espace d’un instant, je crois apercevoir deux fantômes qui sortent des parloirs…

Le premier s’appelle René Prince. Juvéniste lui aussi, un peu plus vieux que moi cependant, il était déjà un musicien fabuleux. Il m’a enseigné le piano, une année durant avec la méthode, alors célèbre, de Michael Aaron. L’année suivante, mes parents n’ayant plus les 5 dollars mensuels que coûtaient les cours, je dus mettre fin à ma carrière de pianiste…

Un musicien fabuleux, ai-je écrit. René avait toujours une partition à la main, et pas des plus faciles. Dans les rangs, il rompait parfois le silence et se mettait à fredonner, emporté qu’il était par ce qu’il déchiffrait. Cela lui valait parfois un « serrage de bras » du frère Marc, que nous surnommions Marcus, ou carrément une claque derrière la tête de la part de l’autre maître de salle, dont j’ai déjà évoqué la fermeture d’esprit à tout ce qui n’était pas sportif ou militaire. Durant des années, je l’ai détesté à m’en confesser! Et il m’a fait suer jusqu’à la fin de mes années « religieuses ». Mais cela est une autre histoire.

René était un agréable fou, de musique, bien sûr, mais aussi des cultures latine et grecque. Il vivait dans un autre monde que le nôtre. Les rires, dont il était l’objet, ne l’affectaient en rien. Il osait même faire un doigt d’honneur aux gros bras qui se moquaient de lui. Et aussitôt le geste fait, il prenait ses jambes à son cou et s’enfuyait en riant… ou en chantant. Il semblait voler au-dessus de notre « nid de coucous », cette petite société que nous formions.

Je n’ai jamais revu René Prince. Je ne sais pas ce qu’il est devenu. Mais je garde de lui le souvenir d’un être entier, totalement dévoué à son art.

Le second fantôme est celui, bien réel, de Claude Vivier, musicien et compositeur. J’écris « bien réel », parce que, lui, je sais qu’il est décédé en 1983. Dans sa biographie, on dit qu’il apprit la musique au Juvénat Notre-Dame. Dans mon souvenir, il en savait déjà un bon bout sur le sujet. Le frère Joseph-Armand, l’organiste, le laissait répéter sur le grand orgue de la chapelle. Claude composait déjà; il lui arrivait même de jouer une de ses œuvres lors d’une célébration religieuse. Il était plus que doué; c’était véritablement un génie.

Quelques années plus tard, après avoir quitté la vie religieuse, il étudia la composition avec Gilles Tremblay au Conservatoire de musique du Québec. Puis, ce fut l’aventure européenne et ses sessions d’études avec Stockhausen, à Cologne. Son nom commença alors à circuler dans le monde, restreint, de la musique contemporaine.

À son retour à Montréal en 1974, je le rencontrai, par hasard, au Festival des films du monde. Il n’avait pas changé; une certaine folie — une folie certaine? — l’habitait. Nous avons passé des heures autour d’un verre — disons de quelques verres — lui me racontant, comme seul il savait le faire, les aléas du compositeur qu’il était en train de devenir, et moi, l’écoutant, buvant ses paroles pleines de passion. Nous prîmes rendez-vous officiellement : chaque année, nous nous retrouverions au même temps de l’année, fin août-début septembre. Et nous le fîmes, année après année, jusqu’en 1982. Nous ne savions pas, bien sûr, que ce serait alors notre dernière rencontre.

Au mois de mars suivant, nous apprîmes, quelques fidèles amis et moi, sa mort tragique. Il avait été retrouvé dans son domicile parisien, poignardé de 45 coups de couteau. Sur sa table, on avait retrouvé le manuscrit inachevé d’une œuvre chorale, dotée d’un titre allemand, dont lui seul connaissait le secret. Traduite, l’œuvre s’intitulait Crois-tu en l’immortalité de l’âme? Il y décrivait la rencontre, dans le métro, d’un jeune homme. Sous les dernières portées auxquelles il avait travaillé, on pouvait lire : « Alors sans autre forme de présentation, il sortit de son veston noir foncé acheté probablement à Paris un poignard et me l’enfonça dans le cœur. »

Le fantôme que je vis, sortant du parloir du juvénat, n’était ni souffrant ni ensanglanté. Au contraire, il souriait, il riait même. Cela me réconcilia avec sa mort. Je me dis qu’il devait être au paradis des musiciens un peu fous, ceux qui n’auraient jamais pu être que ce qu’ils sont devenus.

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Retrouvailles — 2

Malgré la pluie et le ciel menaçant, la journée des retrouvailles n’en fut pas moins ensoleillée. Revoir certains confrères que j’avais perdus de vue depuis tant d’années m’ébranla, je dois l’avouer. Ceux que je revis, ce fut avec plaisir. Il n’y eut pas de trouble-fêtes, ceux qu’en les apercevant, on se dit : Ah non! pas lui! Je ne fus pas torturé pendant mes années de juvénat, mais il y eut tout de même des têtes à claques qui se firent, quatre années durant, un plaisir de se moquer « charitablement » — aspiration à la vie religieuse oblige — de moi. La journée fut donc apaisante, ponctuée de moments que j’oserais qualifier d’attendrissants.

Ainsi, André B. me fit rencontrer le frère Jean Robillard, un être d’exception, qui me rappela des souvenirs de Mont-Rolland, où il  enseigna à mon frère au début des années 1950. Et sa peine, sincère — ses yeux d’un bleu « marial » se sont embués l’espace d’un moment — quand je lui dis que Raymond était décédé. Comment oublier que c’est grâce à ce bon frère que je guéris, ou presque, de mon bégaiement? Il me prit en main, m’enseigna des trucs de respiration, de prononciation et de projection qui m’adoucirent les lectures à voix haute au réfectoire ou aux heures de matines et de complies. À un certain déplaisir de mes confrères pour qui nos petits-déjeuners redevinrent les repas bien tranquilles qu’ils auraient toujours dû être.

Ainsi encore, quand le frère Jean-Louis Tremblay, malgré un âge certain, « performa » dans une sorte de classe de maître de la direction chorale et fit chanter à l’assistance l’Ave verum de Mozart après quelques minutes de répétition. Moment de grâce.

Et les lieux. Les corridors que nous trouvions bien longs, à l’époque, et qui se révèlent des plus ordinaires. Les escaliers de bois, usés par les souliers des juvénistes au fil des années, ont été remplacés par des escaliers métalliques. Le vieil ascenseur, qu’il nous était interdit de prendre, et qui se vengea de ma désobéissance en me bloquant, un jour, entre deux étages. La chapelle « désacralisée », paraît-il, et qui, je me trompe peut-être, n’a plus son merveilleux orgue, où furent enregistrés de nombreux concerts radio-canadiens.

Journée remplie de nostalgie, mais heureuse sans langueur ni tristesse.

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Remue-émotions

Image

Jean-Guy, Jacques R., Gilles.

Quelle belle journée! Malgré la pluie et le temps froid. Une journée chaleureuse. Le rendez-vous, après presque cinquante ans, avec les anciens confrères maristes et certains professeurs ou supérieurs.

Je l’avoue : je craignais un peu ce genre de retrouvailles. Depuis mes ennuis de santé, j’ai les émotions à fleur de peau. Et je n’étais pas certain que ce retour aux sources ne ferait pas remonter en moi des souvenirs que je m’étais fait un devoir d’oublier. Car, ne nous cachons pas la vérité, les souvenirs ne sont pas tous heureux, même gommés par le temps.

Nous étions de jeunes aspirants à la vie religieuse, mais nous n’en étions pas moins des ados — non, en 1959, à onze ou douze ans, nous étions encore des enfants — parfois  méchants.

J’en sais quelque chose, moi qui, durant plusieurs de ces années «en religion», comme on disait alors, ai été inévitablement choisi le dernier dans toutes les équipes sportives. Et on ne se gênait pas pour dire : «Guénette, t’es le dernier, on n’a pas le choix.»

C’est vrai que j’étais nul en sport. Et d’une maigreur à faire rire aux éclats mes confrères quand je devais me présenter devant eux en maillot de bain. Peut-être mon goût du théâtre et d’être en représentation m’est-il venu de là? Comment ne pas être conscient que l’on produit un certain effet sur les autres quand, par maladresse, on saute directement par-dessus le cheval allemand et qu’on atterrit du mieux qu’on peut sur un tapis, ma foi, pas aussi épais qu’on le voudrait? Comment ignorer l’effet produit quand, toujours par maladresse, on se retrouve à cheval sur les durs élastiques du trampoline? Et ridiculisé par le maître de salle, que je vouai aux gémonies aussitôt que je connus le sens de cette expression.

Et que dire de ma «béguitude», quelques années plus tard, qui n’allait pas améliorer les choses! Lire au réfectoire, pendant le petit-déjeuner, une notice biographique sur Kateri Tekakwhita quand on bégaie, ce n’est pas évident. Encore une fois, j’étais sûr de produire un effet certain. Les petits-déjeuners du postulat et du noviciat n’étaient jamais aussi drôles que lorsque je faisais la lecture. Ce qu’on me présentait comme un exercice d’humilité était, en fait, pour moi, une exercice d’humiliation.

J’ose le dire : je ne donnais pas ma place quand il s’agissait, à mon tour, de me moquer. Je pouvais avoir la langue acérée. J’avais le sens de la répartie. En Éléments latins A, premier de classe, en alternance avec Jacques F., je me permettais parfois de regarder de haut ceux qui me faisaient toujours jouer «à la vache» à la balle molle ou qui me visaient «dans’face» au ballon chasseur. Et que dire de ceux qui subirent mes punitions — parfois de match — quand, découragé de mes performances, le directeur décida de faire de moi un arbitre. Je sentis alors que je tenais l’objet de ma vengeance. Quand les équipes me voyaient entrer sur la patinoire, très souvent avec mon ami Maurice D. comme juge de lignes, j’entendais des récriminations. J’en enregistrais les auteurs… Et gare à celui que je prenais ensuite en défaut! Je savourai sans doute mes plus jouissives vengeances sur la patinoire, moi qui détestais — et déteste toujours — le hockey.

Alors, en ce samedi pluvieux, les «mauvais» souvenirs se sont estompés. J’ai profité pleinement de ces retrouvailles.

À suivre.

 

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Je rentre dans mes terres

Le bon peuple du Québec, les « petites gens » ou les « humbles », comme on les appelle avec condescendance, ont préféré encore une fois la servitude à la dignité. Ils ont une prédilection pour vivre à genoux. Leur passé catho les y a placés et, même si les églises sont vides, ils continuent à bien se sentir, humiliés, les genoux calleux. Ils ont toujours, ou presque, respecté l’injonction du Minuit, chrétiens : peuple à genoux — je ne mets pas de majuscules au mot peuple, c’est voulu, car celui-ci ne la mérite pas.

Eh bien, qu’il y reste! Mais ce sera sans moi. Je me retire dans mes terres. Qu’il se débrouille, le bon peuple. Et que je n’en entende pas un se plaindre du gouvernement…

En ce matin gris et pluvieux — pour ne pas dire : mardi noir — du 8 avril, je fais moi aussi une promesse électorale : celle de ne jamais plus voter. Ma « vie politique » s’arrête ici.

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Résolution

À la veille d’entamer ma soixante-cinquième année, le temps était venu de prendre des résolutions.

La franchise m’avait toujours nui — j’étais, me disait-on, trop fin, trop bonasse, en fait — pour me permettre de dire la vérité. J’avais compris qu’il fallait toujours dire ce que l’autre en face de moi voulait entendre. Mais, même là, il m’était très souvent arrivé qu’on me criât — ah! la douceur d’un subjonctif — des noms en m’accusant de complaisance.

Il allait de soi que je ne choisirais pas le mensonge en lieu et place de la vérité. Non. Je pensais faire vœu de silence. Je deviendrais une immense oreille écoutante — depuis que les élèves sont devenus des apprenants, mon oreille peut bien devenir écoutante. Et je garderais toujours et partout un devoir silencieux de réserve.

Si je manquais à mon vœu, si je dérogeais de la règle du silence que je désirais désormais suivre, il faudrait qu’au moins je n’utilise jamais le « parce que » — j’étais trop vieux pour me justifier —, et qu’à l’image et au modèle de notre Gracieuse Majesté, je fasse miennes cette règle d’or : Never explain! Never complain!

À la veille d’entamer ma soixante-cinquième année, je demandai à Dieu de me venir en aide. Et que God save the Queen!

 

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Un dimanche matin gris de printemps

Rubinstein joue les Nocturnes de Chopin. Alain Lefèbvre lui rend homme au cours de son émission dominicale. Cette musique m’emporte vers un passé déjà très lointain.

C’est l’automne. Le taxi Paquette m’a laissé à l’entrée de la cour. J’ai marché vers la maison, monté les marches du long escalier qui mène à la cuisine, et je suis entré.

Maman fait son repassage. On doit être mardi. Comme la plupart de mes tantes, ma mère lave le lundi, mais le repassage attend au lendemain. Je sais que je ne dois pas faire de bruit en déposant mon sac d’école, car un thème musical — un Nocturne, mais ma mémoire me trompe peut-être — annonce le début d’une émission radiophonique que ma mère ne raterait pas pour tout l’or du monde : Les événements sociaux, une sorte de carnet mondain, où en fait d’événements, ce sont majoritairement des décès que l’on annonce. Maman écoute son programme religieusement.

Exilée — depuis son mariage, et même un peu avant, elle vit « dans le bois », comme elle dit, loin du fleuve qui a bercé son enfance et sa jeunesse —, elle tente de se tenir au courant des nouvelles de sa région et d’un peu partout au pays. Sa sœur Simone habite Rouyn-Noranda, où son mari a trouvé du travail à la mine; son frère cadet, Édouard, a rendu la ferme familiale à sa mère pour déménager à Trois-Rivières et réaliser son rêve : travailler à la Shawinigan Water and Power. Gabriel, un cousin, exerce son ministère sacerdotal au Manitoba. Des événements sociaux, il peut s’en produire partout.

Ma mère, donc, repasse, bercée par la voix de Camille Leduc — je crois bien que c’était le nom de l’annonceur des événements sociaux. « À Saint-Jean-Port-Joli, le 9 novembre, est décédé… » Maman arrête son mouvement de va et vient, son fer à repasser « en l’air », pour ne rien brûler. Le temps s’arrête. La voix monocorde semble irréelle. Le nom du défunt fait son chemin dans la pensée de ma mère… « Pour moi, c’est le frère de Réona Richard à qui j’ai enseigné. Ils habitaient à l’Anse, dans le temps, mais maman m’a dit qu’ils étaient déménagés à Saint-Jean-Port-Joli. » Avant de parler, elle s’est assurée que l’« événement social » suivant n’avait aucun intérêt pour elle.

La litanie des décès reprend et s’égrène lentement, comme les ave du chapelet que ma mère récitera sans doute, le soir même avant de s’endormir, à la mémoire du frère de Réona, « pour que les âmes des fidèles défunts reposent en paix ».

Quand CKAC décidera, quelques années plus tard, de retirer ses événement sociaux des ondes, ma mère en sera mortifiée. Elle s’abonnera au journal La Presse. Je la surprendrai parfois à en commencer la lecture par les pages nécrologiques.

Souvenir? Hommage? Coïncidence? Toujours est-il que les avis de décès et autres nécrologies ont toujours eu sur moi un certain attrait. En fait, il s’agit plutôt d’une curiosité qui me pousse à les consulter aussitôt que j’ouvre un journal. J’y ai souvent appris la mort de personnes que je connaissais. Celle, par exemple, de Raymond Proulx, un frère mariste qui, après avoir été mon sous-directeur au grand juvénat, demeura pour moi un ami, un grand ami même, jusqu’à sa mort. Quand j’ai vu sa photo dans le journal, je l’ai tout de suite reconnu; je l’ai même entendu rire, m’a-t-il semblé; il avait un rire qu’on ne pouvait oublier. J’y ai aussi appris le décès d’autres éducateurs qui avaient, comme on le disait alors, formé ma jeunesse. Certains pour mon bonheur, comme Raymond Proulx; d’autres, pour mon malheur.

Il m’est déjà arrivé, en consultant les avis de décès, d’éprouver l’étrange surprise de ne pas m’y retrouver. Depuis le décès de mes parents, et encore plus depuis celui de mon frère, une petite voix me murmure parfois à l’oreille que, dans un avenir plus ou moins lointain, je disparaîtrai moi aussi. Son ton n’est ni funeste, ni triste ni épeurant. La petite voix me rappelle simplement mes fins dernières, comme on appelait la chose à une certaine époque.

★★★★★

Les fins dernières me furent révélées en des circonstances qui resteront à jamais gravées dans ma mémoire. Aucun rapport avec le deuil de grand-mère Guénette ou de tante Gabrielle, que je vécus pourtant bien jeune. Rien à voir non plus avec le décès de ma cousine Liliane, morte après avoir donné naissance à une petite fille. Les circonstances de sa mort m’avaient marqué, mais pas au point de me faire perdre le sommeil, comme cela se produisit, le premier jeudi soir du mois de septembre 1961 quand les fins dernières firent brusquement irruption dans mon champ de conscience. Je me souviendrai toujours de la terreur qui m’envahit alors, en cette veille du premier vendredi du mois, dans la rangée A du dortoir du juvénat…

Les lumières s’éteignent, comme chaque soir, puis des lueurs rouges, vertes ou bleues s’allument au plafond du dortoir. Comme chaque soir encore, le frère surveillant répète : « On se trouve une position confortable — le ton se fait insistant — sur le dos ou sur le côté, et on dort! » Si, par malheur, en faisant sa ronde, le frère surveillant nous surprend « vautrés », à plat ventre, il braque le puissant faisceau lumineux de sa flashlight dans nos yeux endormis et nous fait nous retourner sur le dos. Au cours d’une lecture spirituelle, nous avons appris que la position « sur le ventre » pouvait éveiller des idées impures dans nos esprits adolescents. Or, « Impudique point ne seras, de corps ni de consentement », dit le sixième commandement de Dieu.

Donc, les lumières s’éteignent, les feux rouges, verts et bleus s’allument, et juvéniste obéissant, je tente de m’endormir sur le dos. Soudain, sortie d’on ne sait où, une voix lugubre se fait entendre : « Cette nuit sera peut-être votre dernière nuit. Êtes-vous prêts à rencontrer votre Sauveur? » Je me retrouve assis dans mon lit, le cœur battant à une vitesse que je ne le savais pas capable d’atteindre. Je ne suis pas le seul à être été terrorisé par la voix d’outre-tombe. Mes compagnons de la rangée A — du moins, les nouveaux arrivés comme moi — sont eux aussi assis dans leur lit, l’œil hagard, l’oreille tendue. Dans le dortoir, on entend les rires des « anciens », les grands de Versification qui, au courant de cette pratique des fins dernières, se sont bien gardés de mettre au courant les jeunes flos de Méthode que nous sommes.

À nouveau, la voix lugubre — je la reconnais, c’est celle du directeur, mais elle me terrorise encore — se fait entendre : « Préparation à la mort. » Suivent des prières, des invocations et un examen de conscience qui doivent nous préparer… si la mort décidait de faucher nos jeunes âmes pendant la nuit. Après avoir passé en revue les commandements de Dieu et de l’Église auxquels nous sommes susceptibles d’avoir désobéi, la voix nous invite à réciter l’acte de contrition. Elle insiste sur la ferveur que nous devons y mettre. Il nous faut regretter nos fautes, sinon le pardon de Dieu ne les effacera pas…

Ce périlleux exercice de préparation à la mort me frappa l’esprit, le cœur et l’âme de plein fouet. Et la peur de m’endormir me saisit. S’il fallait que Dieu vienne me chercher au cours de la nuit sans que je sois tout à fait prêt à le rencontrer! C’est ainsi que la mort fit effraction dans ma vie jusque-là paisible, me semblait-il, et que sa crainte jamais ne me quitta. Les tunnels lumineux, dont j’entendis parlé par la suite, les rencontres consolantes avec ceux et celles qui m’auront aimé et que j’aurai aimés durant ma vie ne me feront jamais oublier cette voix sépulcrale qui m’annonça, un jeudi soir de septembre, que j’étais mortel.

★★★★★

Quand ma mère s’est éteinte à 97 ans, j’ai vu son souffle sortir de sa bouche pour ne plus renaître. Mon père, pour sa part, reposait paisiblement quand je me suis rendu à son chevet. Il y avait déjà longtemps — cela était perceptible — que la vie se retirait lentement de lui après une vie bien remplie qui l’avait mené à l’âge respectable de 96 ans. On m’a dit qu’il s’était éteint tout doucement après avoir avalé une bouchée de tarte au sucre, sa gourmandise préférée. Ma chatte Alice est partie, elle aussi, sur la pointe de ses vieilles pattes de 18 ans, après que la vétérinaire lui eut injecté une dose massive d’anesthésiant. Je n’avais pas eu le courage de rester avec elle jusqu’au bout, et cela, je me le reprocherai probablement toujours. Trois morts à un âge très avancé : mes parents presque centenaires, et ma vieille Alice qui les battait en années de chat.

Un après-midi de novembre 2009, j’attendais des nouvelles de mon frère. On lui faisait une intervention qui devait lui sauver la vie. À l’heure du souper, c’est son décès que j’appris par la voix éplorée de sa conjointe. Lui non plus, paraît-il, n’avait pas souffert. Mais il n’avait pas atteint le grand âge de nos parents. Mourir centenaire, c’était bon pour leur génération. En ce qui me concerne, il me faut revoir à la baisse mon espérance de vie. Et me faire à l’idée qu’un jour ou l’autre, je quitterai « cette terre qui est parfois si jolie », comme l’écrivait Prévert après avoir dit à Dieu : « Notre père qui êtes aux cieux, restez-y! »

Si je veux que mes fins dernières se passent pour moi aussi en douceur, je dois jour après jour faire le deuil de ma propre vie. Pour ne pas être surpris, une nuit de premier vendredi du mois, l’âme à la panique et le cœur aux abois.

J’ai composé les avis de décès de ma mère, de mon père et de mon frère — je n’ai pas osé annoncer publiquement le décès d’Alice, ma chatte, cela aurait sans doute été mal perçu. Un jour — je souhaite que ce soit à l’automne, ma saison préférée, et que de gros nuages emportent mon souvenir —, mon avis de décès paraîtra dans les colonnes d’un journal. Quelques lignes, une photo : les dernières traces de ce qui aura été ma vie. 

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Sur la photo

Sur la photo, le jeune homme a l’air heureux.

C’est le printemps. Pâques approche. Les frères scolastiques ont quitté la ville pour rejoindre ce que d’aucuns considèrent comme une sorte de paradis, sur les bords du Richelieu.

Mais le jeune homme n’est pas si heureux qu’il en a l’air. Sa vie s’apprête à changer. Et il doit l’annoncer à ses parents. Il a commis l’imprudence de les inviter à le visiter…

Ce lieu, le même que celui où, sept ans auparavant — il n’était encore qu’un enfant —, ses parents sont venus le conduire, un dimanche d’août. Sa mère a essuyé ses larmes après l’avoir embrassé. Son père lui a donné la main. Après être remontés dans la Ford vert sapin, ils sont repartis pour Mont-Rolland, où la maison leur paraîtra bien vide. Leur plus vieux travaille à Montréal, et ils viennent d’abandonner leur benjamin à Dieu. Seule la conviction du devoir accompli les console. Maigre consolation.

Le soir, le directeur a dit aux juvénistes réunis que Dieu les appelait, que la vocation, c’était du sérieux, qu’ils apprendraient lentement, mais sûrement à tout quitter. Et gare à ceux qui ne répondraient pas à l’appel!

L’enfant a été tétanisé. Dans quoi s’était-il embarqué? Il n’avait que onze ans, et déjà, la damnation éternelle le menaçait, s’il ne suivait pas le chemin déjà tout tracé qu’il n’avait pas vraiment choisi.

Dans les années qui suivront — années de juvénat, de postulat, de noviciat, puis de scolasticat —, le petit garçon vieillira. Il n’oubliera jamais de prier pour résister aux appels du monde, pour garder les yeux fixés sur l’idéal…

Le jeune homme qui ne semble pas heureux sur la photo se rend compte que ses prières n’ont servi à rien. Il n’est même plus sûr qu’il y ait quelqu’un « au bout de la ligne » quand il prie. Il a décidé encore une fois de tout quitter, mais à l’inverse de la première.

C’est la nouvelle qu’il doit annoncer à ses parents. C’est à cela qu’il doit penser quand la photo a été prise. Il a le regard absent. Il tourne les mots dans sa tête, ceux qui lui faciliteront l’annonce de son départ.    

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Résurrection

Tu refais surface. Tu ressuscites… par numéros. Comme dans ces peintures où le paysage apparaît au fur et à mesure que l’on pose les couleurs selon leur numéro correspondant.

Tu as l’impression que les mois d’octobre et de novembre ont formé une longue parenthèse. Pas de sorties. Pas de restaurant. Fuite des lieux publics. Interdiction — du moins, forte recommandation — de prendre le métro ou de monter dans un autobus, surtout aux heures de pointe. Penser constamment à te protéger des virus ou autres bactéries. Laver ta laitue printanière déjà lavée, au cas où… Seule sortie autorisée : te rendre quotidiennement aux traitements dont l’heure varie chaque jour. Faire changer une fois la semaine le pansement qui protège le cathéter que l’on t’a installé au bras pour recevoir pendant huit jours un joli biberon de chimiothérapie au couvercle jaune pour faire printanier en ce pourtant bel automne. Et dormir la nuit, durant la matinée, l’après-midi, et plus si tu en trouves le temps. Tu aurais le goût de lire, mais tu n’en as pas la force. Alors, tu regardes la télé. Tu t’avachis devant ton poste. Ton pouvoir de discrimination semble en vacance. Tu regardes n’importe quoi pourvu que ça te fasse oublier ce dur moment qui se prolonge. Tu n’as surtout pas le goût d’écrire, comme tu te l’étais proposé. Tu avais même pensé tenir un journal de traitements. L’idée t’en a rapidement passé. Tu te regardes dans le miroir et tu déprimes. Tu perds tes cheveux sur le dessus de la tête et ils s’allongent furieusement sur les côtés. Si ça continue, tu devras te faire une «rené-lévesque»… Tu as des poches sous les yeux, le teint terne. Tu es malade comme tu ne l’as jamais été avant les traitements.

Un nuit, vers leur milieu, tu as fait un rêve, qui t’est resté en mémoire et en émotion. Tu avouais à ton frère que tu songeais à peut-être arrêter tout ce cirque. De sa voix autoritaire, il te répondait : «Tu sais comment j’haïssais ça les hôpitaux. Ben, tu vas les continuer, tes traitements, jusqu’au bout.» Curieusement, il n’a pas juré, lui qui avait le sacre facile en bouche. Au réveil, ce rêve était tellement clair à ton esprit que tu t’es demandé si ton frère ne t’avait pas visité… pour vrai. On ne sait pas. Peut-être qu’il avait obtenu un court congé du pays des morts.

Un mois est passé. Tu as reçu ton dernier traitement de radiothérapie le jour de ton anniversaire. Quel cadeau! C’en fut un malgré tout. En remontant du 5 SS de l’hôpital Notre-Dame, ce jour-là, tu t’es dit : congé demain. Et après demain. Si la vie est bonne pour toi, tu ne reviendras ici que pour ton suivi. Tu espères ne jamais avoir à te coucher à nouveau sous cet œil immense qui te bombardait de rayons.

Tu espères. Il ne te reste que cela, l’espoir. L’espérance d’une vraie résurrection où tu retrouveras tes forces, du moins celles de ton âge, et que tu pourras reprendre une vie normale. Car la parenthèse de l’automne n’avait rien de normal.

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