Étonnement

Gilles Latulipe est mort. Qu’il repose en paix au paradis des drôles. Les drôles sont ceux qui ont fait rire, parfois, et la plupart du temps, grassement, le bon peuple.Les drôles n’ont jamais eu la notoriété des humoristes de nos jours et ils ont souffert du snobisme de ceux qui se disaient de vrais artistes à leur détriment. Il a fallu que certains acteurs dits sérieux franchissent la ligne de démarcation et rejoignent les drôles pour qu’on consente à reconnaître à ces derniers un certain talent. Ils ont même eu droit à des articles savants et illisibles dans la revue Jeu. Que ne ferait-on pour se donner bonne conscience?

Je m’étonne tout de même qu’on rende de tels hommages à cet honnête homme qu’a été Latulippe, comme bien d’autres honnêtes hommes. C’est vrai que le burlesque et le slapstick ne m’ont jamais fait rire. Manque de raffinement et de goût. Et il n’a joué pratiquement que cela, alors qu’il avait un talent extraordinaire qu’il aurait pu exploiter dans des sphères… disons autres. Mais, au Québec, nous aimons tellement les «Camiques»!

Notre maire si caricatural — Québec ne laisse pas sa place avec son énergumène à sa tête — n’en finit plus de rendre des hommages. Je crois même que si Stéphano, l’auteur sublime des « Histoire cochonnes », Manda Parent et notre Poune nationale, tous trois chefs d’œuvre de vulgarité, auraient droit à des funérailles d’État, s’ils n’étaient pas déjà morts. Qui sait? On leur fera peut-être des funérailles posthumes.

Les artisans du Théâtre des variétés sont presque tous réunis dans leur paradis. Mon Dieu qu’ils doivent rire! Et le père Gédéon doit leur reprendre son grand monologue intitulé La partie d’plottes. Guilda doit rajuster sa perruque et leur refaire son vieux numéro de Mistinguette. À moins qu’il ne préfère reprendre son imitation de Marie-Antoinette se moquant de la «banane» du roi dans un décor de carton pâte. Ah! ce qu’ils doivent s’amuser!

Qu’ils rient en paix!

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À propos de la foi

« […] l’homme jeune que j’ai été n’offre pas un visage très plaisant du christianisme. On peut penser que toute foi repose sur un mécanisme de compensation, une illusion consolatrice. Dans mon cas, ça me paraît entièrement vrai. J’ai l’impression d’avoir été dans un rapport totalement névrotique à la foi. » (Emmanuel Carrère,  Nouvel Observateur)

J’aurais pu écrire la même chose. Avec moins de brillance, mais dans une même vérité.

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11 septembre 2001

Dies iræ, dies illa! Jour de colère que ce jour-là! Colère des terroristes musulmans contre l’Amérique et l’Ouest. Colère de l’Amérique et du reste du monde, même musulman, contre ceux qu’ils qualifiaient de «fous de Dieu». Nous savons depuis ce jour — nous le savions déjà, mais nous ne voulions pas l’admettre — que l’extrémisme religieux pouvait mener à la pire des folies. L’Occident chrétien ne se rappelait plus les exactions qu’il avait lui-même commis au nom de son Dieu. Et le réveil était cruel. Hallucinant même, pour nos sociétés avides de spectaculaire. En fait de spectacle, nous étions servis.

J’étais dans les bureaux de Novalis, rue Hutchison. C’était jour de rentrée pour Marielle — ma Frimousse du Grenier — et moi. J’avais pensé à elle pour coécrire une série de livres scolaires. J’avais vanté ses mérites à Hélène Régnier, l’éditrice, lui rappelant, entre autres réalisations de Marielle, son adaptation de Bilbo, un chef-d’œuvre, qu’elle avait réalisée pour le Théâtre Sans Fil. Une merveille d’intelligence, de sensibilité et de respect de l’œuvre originale. Comme Hélène m’accordait sa confiance, elle l’avait engagée pour la rédaction de matériel scolaire — le dernier que nous devions réaliser ensemble, Hélène et moi, notre septième ou huitième depuis les années 1980.

Donc, c’était jour de rentrée pour Marielle et moi. Nous nous sentions comme des enfants, leur première journée d’école. Nous avions des cahiers neufs, des stylos neufs; Marielle avait même un ordinateur neuf. Mais notre rentrée n’a pas eu lieu. À notre arrivée chez Novalis, tout le monde courait. Tout le monde s’énervait. Tout le monde était sous le choc. Un accident aérien s’était produit au-dessus de Manhattan, entendait-on.

Nous avons suivi le rythme, Marielle et moi, jusqu’à une salle — improvisée — de visionnement. Et là, nous avons vu l’horreur. Ça ne pouvait pas être un accident. Ce n’en était pas un. À moins qu’un deuxième avi0n ne percute accidentellement les tours… Le silence nous est tombé dessus. Nous n’en croyions pas nos yeux et nos oreilles! Nous assistions en direct à l’Impossible, à l’Invraisemblable, à l’Insupportable. Nous avons senti, sans le dire, que le 11 septembre serait une date que nous n’oublierions jamais. Comme celle de la mort de John F. Kennedy.

Retour en arrière.

Novembre 1963. Le maître des novices nous réunit devant le téléviseur du réfectoire. Il nous prévient qu’un drame terrible s’est produit. Il faut que l’événement soit grave pour que nous puissions regarder la télé, en semaine, alors que nous ne suivons que L’heure du concile, le dimanche en fin d’après-midi, avant les vêpres. Nous découvrons alors, en noir et blanc, l’horreur de l’assassinat du président américain… en direct, ou presque.

Retour à un présent… qui n’en remonte pas moins à 2001.

Marielle et moi attendons l’autobus en silence. Nous rentrons chez nous. Notre rentrée est remise à la semaine suivante. Le bus est silencieux; e wagon de métro aussi.

Nos parents ont entendu, à la radio, l’annonce de la déclaration de guerre, en 1939. Nous, nous y avons assisté en direct. Et trois cents fois plutôt qu’une quand nous avons vu, vu et revu le deuxième avion s’enfoncer dans la tour. Le monde venait d’entrer en guerre. Encore une fois.

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Où vont-ils?

La semaine dernière, promenade champêtre dans les Basses-Laurentides: Oka, Saint-Eustache, Saint-Placide, Saint-Benoît, qui s’appelle maintenant Mirabel, de mauvaise mémoire.

Gilles Vigneault vit à Saint-Placide. Claude Léveillée, lui, est mort à Saint-Benoît. Léveillée qui a tant marqué mon adolescence et mes années de jeune adulte. Je n’étais pas très Beatles, ni culture anglophone. Un immense frisson m’avait parcouru en entendant la voix du général De Gaulle, au balcon de l’hôtel-de-ville de Montréal. Son vivat au Québec libre m’avait marqué en profondeur. Et j’ai plongé dans notre culture québécoise, que nous découvrions. Il avait fallu qu’un étranger vienne nous réveiller! C’est bien nous!

Alors, je collectionnais la musique québécoise, pas nécessairement celle à la ceinture fléchée que je trouvais par trop folklorique, mais celle de nos chansonniers. Félix Leclerc et autres chanteurs, un pied sur une bûche, m’ennuyaient un peu.  Pour utiliser un mot à la mode maintenant, je crois que je ne les trouvais pas assez «urbains». À part Claude Gauthier qui, originaire d’une profonde campagne des Laurentides, n’en chantait pas moins des émotions qui me rejoignaient. Mon épisode «retour à la terre» se fera bien plus tard. Et il sera de courte durée. Deux années au bord du Richelieu. Un hiver à Mont-Rolland. Un été à Entrelacs. Et c’en fut fait de la campagne. J’avais donné.

Claude Léveillée, donc, a marqué ma vie. Encore ensoutané, je l’écoutais dans une des salles communes du scolasticat — mon frère me prêtait ses disques. Surtout ce microsillon où il me parlait de Frédéric — la famille à laquelle j’avais renoncée pour en rejoindre une autre pour laquelle je n’ai à peu près pas développé de sentiment d’appartenance —, de La scène — mon rêve fou, et si précieux, de théâtre —, et surtout des Rendez-vous

«Garderez-vous parmi vos souvenirs, ce rendez-vous où je n’ai pu venir […] Ces rendez-vous, que l’on cesse d’attendre, existent-ils en quelque autre univers, où vont aussi les mots qu’on a pas pris le temps d’entendre et l’amour inconnu, que nul n’a découvert.» Je me demandais, grand adolescent efflanqué romantique, où allaient justement ces mots. J’y ajoutais même une catégorie : ceux qu’on n’a pas prononcés par gêne, par peur du rejet. Se logeaient-ils quelque part dans un coin de notre cerveau pour mieux resurgir plus tard, quand il n’y aurait plus aucun danger qu’ils soient prononcés, parce que ceux à qui on aurait voulu les dire ne seraient plus là pour les entendre? S’ils avaient été prononcés, auraient-ils changé quelque chose? Auraient-ils causé un malaise encore plus grand?

Et ces rendez-vous ratés, où vont-ils? Disparaissent-ils des agendas de la vie? Restent-ils suspendus quelque part à un fil qui s’amincit de jour en jour et qui finit par disparaître?

Mes histoires de camaraderie, d’amitié ou d’amour, qui n’ont pas eu de fin, sont perdues pour toujours. Aucun moyen d’en renouer le fil. Elles sont des occasions ratées, des non-événements. Elles n’apparaîtraient même pas dans mon passif, si j’en tenais la comptabilité.

Elles m’ont fait faire l’apprentissage de la solitude. Difficile, au début. Très dur, même. Mais, peu à peu, les années passant, la solitude est devenue «presque une amie, une douce habitude», encore les paroles d’une chanson. De Moustaki, celle-là. «Non, non, je ne suis jamais seul avec ma solitude.» Depuis, je la cultive, je la préserve de toutes intrusions. Elle est devenue un bien précieux que je n’ai partagé qu’avec les chats de ma vie. Nous en cultivons ensemble le jardin secret.

Malgré tout, j’ai toujours gardé le souvenir des mots que je n’ai pas osé prononcer et qui n’ont aboutis à aucun rendez-vous. Surtout au premier, qui avait revêtu une importance inégalée et qui ne se représenta jamais plus.

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Il y a un peu plus qu’un an…

Angoisse de la page blanche. J’avais trouvé une façon de l’exprimer sans que cela ne débouchât — ah! le subjonctif… J’adore l’utiliser, même si, c’est ici le cas, je ne suis pas sûr de son emploi — sur une page noircie.

«Tu cherches l’incipit, l’élan, la poussée. Mais la révélation ne se révèle justement pas. Tu ne peux pourtant pas attendre que le Pneuma, l’Esprit Saint, la Volaille céleste, comme le surnommait un ancien patron, se manifeste dans un bruissement d’ailes.

Tu n’as pas « fait l’acte » d’écrire depuis si longtemps. Tu y avais même renoncé. Puis, le goût — subtil, rien de violent — t’est revenu. Chaque jour, croissant. Chaque jour, angoissant. Car l’incipit ne se manifeste toujours pas.»

Puis, la nouvelle est tombée. Comme une date de tombée. Quand il n’y a pas de sursis à espérer, et que l’article que l’on doit remettre n’est pas prêt. La tumeur était revenue. Troisième prise, comme au base-ball. Et, cette fois, si je voulais pas être «out», il fallait envisager chimio+radio, cocktail abrutissant, mais probablement salvateur, ou salvifique, comme se plaisent à utiliser ce mot certains auteurs «r’ligieux» — le mot est toujours du même ancien patron.

La nouvelle a eu l’effet d’une castration sur mon membre intellectuel qui cherchait à mettre en branle — décidément, c’est une obsession — l’acte d’écrire. L’angoisse s’est déplacée. Elle a quitté la page blanche pour élire domicile dans mes tripes — c’est le cas de le dire puisque la tumeur était au côlon. Et elle ne m’a pas lâché pendant des semaines, des mois même.

Mais je m’en suis sorti. Du moins, jusqu’à maintenant. Un an et quelque plus tard, le goût de me remettre à écrire revient peu à peu. Je ne parlerais pas ici d’excitation, mais plutôt d’un chatouillis. À mon âge, je m’en contente. Ce n’est pas si mal, un chatouillis. C’est doux, délicat, duveteux.

Poussé par cette titillation, j’ai même noirci quelques pages. Toutes teintées d’une certaine mélancolie — au noviciat, on me disait que je souffrais de délectation morose — qui m’a toujours habité. Combien de fois n’ai-je pas écrit, dans ce journal que j’ai tenu pendant si longtemps, que ma vie se conjuguait au passé? Il y avait eu un «avant» les années de collège, et un «après». Mon enfance et mon adolescence « à l’eau bénite », pour paraphraser un titre de Denise Bombardier.

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15 août 1964

Cinquante ans! Grâce aux films 8mm tournés par mon frère, que Gilles Lamoureux m’a gentiment fait transférer, je peux revivre brièvement ce moment si important dans ma jeune vie : celui de ma prise d’habit chez les frères maristes. Malgré les années, malgré que je me sois beaucoup «sécularisé», pour utiliser un mot à la mode, je ressens toujours cette joie et cette fierté que j’ai ressentie en ce grand jour de l’Assomption 1964. Je faisais un pas de plus dans mon désir de me consacrer à Dieu — ce genre d’expression ne doit plus signifier grand-chose. Et pourtant, j’étais sincère dans mon engagement.

Comme tous les autres postulants, j’avais suivi la longue retraite de dix jours — c’est du moins le souvenir que j’en garde. Dix jours de prière et de silence. Pour moi, bavard impénitent, ce fut sans doute la chose la plus difficile. Si ma mémoire est bonne, un prédicateur ponctuait de ses sermons certains moments de nos journées. Il devait sans doute y en avoir un sur l’enfer, thème favori, à l’époque, des prédicateurs. Ces sermons infernaux me faisaient toujours frémir et jeter le doute en moi sur la pureté de mes intentions et, adolescent que j’étais encore, sur ma pureté tout court. Un an plus tard, je prononcerais mes vœux, et dans ma tête et mon corps, je ne suis pas certain que la pauvreté et l’obéissance me faisaient aussi peur que la chasteté.

Je n’ai pas été un adolescent boutonneux, mais si je souffrais de quelque chose, c’était de ma sensualité sur laquelle les frères directeurs et le maître des novices me faisaient travailler fort… Elle était, depuis un certain soir, au juvénat Saint-Joseph, où mon ami Jean-Pierre et moi avions été avertis publiquement des dangers des amitiés particulières, LA chose qui pourrait m’empêcher d’accéder à la vie religieuse. Il est vrai que je m’attachais facilement à ceux que j’appelais «mes amis». Cependant, si j’ai éprouvé de grandes émotions amicales, jamais je n’ai ressenti de désirs libidineux pour mes amis. J’avais un immense besoin d’affection que Dieu, Jésus, sa mère et la religion ne parvenaient pas à combler. J’étais une boule d’émotions à l’état brut. Je n’étais que vibration, me semble-t-il. N’avais-je pas découvert, en passant le test de caractérologie de Le Senne, que j’étais sentimental-nerveux-passionné-colérique? Le cocktail parfait!

À suivre.

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Montée de lait sur les pauvres générations «sacrifiées»

Toutes les générations ont «sacrifié» quelque chose. Mon père s’est saigné à blanc pour nous payer des études à mon frère et à moi, car les études n’étaient pas gratuites, dans l’ancien temps.

Ce sont les gens de ma génération qui se sont battus pour la gratuité scolaire, pour l’avènement et le respect des syndicats et des syndiqué(e)s, pour retrouver la fierté de notre langue et la possibilité de la parler quand on se faisait apostropher chez Eaton par «les vieilles maudites anglaises», comme les appelait Jean Duceppe, et chez Murray’s par les vieilles maudites Canadiennes-Françaises qui refusaient de nous servir en français.

C’est grâce à nous si nous formons un peuple un peu moins à genoux qu’il ne l’était, même si on peut en douter après l’élection du parti libéral, qui doit avoir les genoux calleux à force de se traîner depuis si longtemps à genoux dans la garnotte devant le Canada anglais et le fédéral.

C’est grâce à nous si nous ne sommes plus sous la férule de l’Église catholique, si nous avons relevé la tête, ne serait-ce qu’un peu. C’est nous qui avons commencé à vider les églises, lassés que nous étions d’entendre le même vieux discours de peur et de soumission à la toute-puissante Église catholique, à ses ors et à ses richesses, et à son mépris pour la sexualité et pour la vie. Elle s’est emparé de l’Évangile pour en faire ce qu’elle voulait, au détriment de la Parole et de la Vie. Les divorcé(e)s, les couples mariés, les homosexuel(s) et beaucoup d’autres ont souffert de son emprise sur les consciences. Notre mère la sainte Église, comme on l’appelait alors, nous a fait suer au point qu’un jour, on a claqué la porte de sa maison, qui sentait un peu trop l’encens et la vieille laine des soutanes. 

Qu’on arrête de nous faire c… avec les sacrifices des générations après nous! Comme si la génération de nos parents et la nôtre n’avions fait aucun sacrifice.

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Cauchemar 2

Juvénat Notre-Dame, Iberville

Le sport et moi! Il y aurait de quoi écrire un livre entier sur mes mésaventures sportives. Une photo retrouvée me montre en culotte courte et t-shirt, un étrange « caluron » sur la tête. Je suis la maigreur incarnée. La nullitude se lit sur mon visage. Pourquoi mon frère m’a-t-il photographié, ce jour de la fête des parents? Inutile de vous dire que cette photo, je ne l’ai pas envoyée à G. L., qui gère les archives visuelles des maristes anciens et présents (les premiers sont en nombre supérieur). J’ai été suffisamment humilié durant ces années de jeunesse qu’il n’est pas nécessaire de perpétuer l’humiliation.

J’entends raconter ici certains exploits qui firent de ma malheureuse personne un comique… malgré lui.

Généralement — toujours, en fait —, j’étais choisi le dernier dans les équipes que ce soit au hockey, à la balle molle, au drapeau ou au ballon chasseur. Il arriva bien qu’un pire que moi me ravit mon dernier rang, mais ce fut l’exception. Chaque fois, j’entendais : « Guénette », de la voix découragée du chef d’équipe qui venait de me choisir — c’est une façon de parler. Il m’imaginait sans doute déjà courir après une rondelle que je semblais le seul à voir — on ne jouait pas au hockey avec des lunettes. Comme le chef d’équipe avait une imagination fertile, c’est ensuite à la vache qu’il me voyait, guettant du mieux que je le pouvais une balle qui viendrait peut-être dans ma direction, et que de toute façon je ne parviendrais jamais à attraper. Sauf la fois où je la reçus dans le front. Ce qui fut sans doute la farce de l’année! « Te souviens-tu de la fois que Guénette a reçu la balle en pleine face? On a tellement ri! »

Jamais autant que la fois où il s’est écrasé les bijoux de famille en se retrouvant à cheval sur les énormes élastiques du trampoline. Ou mieux : la fois où, après avoir pris un élan qu’il croyait parfait, il se donna un swing sur le tremplin et passa directement au-dessus du cheval allemand pour atterrir sur le tapis, qui semblait plus épais qu’il n’était en fait.

Il y en eut tellement de ces fois! Et le succès critique de mon jeu comique ne vint pourtant jamais. Même que le surveillant me demanda un jour si je faisais exprès pour faire rire les autres. Il fallait manquer de… d’intelligence ou à tout le moins de sensibilité pour croire que, héros comique, je risquais de me casser la gueule dans le seul but de faire rire. Il me punit même une fois, retenue durant un après-midi de congé, convaincu de ma culpabilité. Les clowns n’étaient pas tolérés dans sa tête de kapo. Il était le roi de l’humiliation. Je le pris en grippe pour toujours. Après les deux années passées sous sa férule, je bénis le ciel de partir vers les cieux de Saint-Vincent-de-Paul pour y faire mon grand juvénat. J’étais enfin débarrassé de lui. 

Quatre ans plus tard, fraîchement arrivé au Scolasticat central de Montréal, je sortis, un matin, de ma chambre pour me retrouver… devant lui. Il était mon voisin d’en face! Cette fois, il n’était plus mon supérieur, alors, dans un cri du cœur qu’il n’oublia sans doute pas, je lui dis : « Pas encore vous! À croire que le ciel vous a placé sur ma route pour me faire suer! » Je ne me souviens pas des ruses que je déployai pour ne presque jamais aller à ses cours d’éducation physique. Pourtant, j’y parvins. Tout ce dont je me souviens, c’est qu’une fois ou deux je me rendis au gymnase ou à la piscine pour la prise des présences et que je m’esquivai ensuite. Il fut le dernier à qui je parlai — un malheureux hasard — avant de quitter la frêtrise. Mon frère m’attendait dans sa Ford Galaxy 500. Mais, comme je n’avais plus rien à perdre, je me permis de lui dire que j’étais certain de ne jamais m’ennuyer de lui et que je m’empresserais d’effacer son souvenir de ma mémoire. Adieu, le garde-chiourme.

À l’évidence, ma gomme à effacer les mauvais souvenirs n’était pas de la meilleure qualité. Cette chronique en est la preuve.

À venir : Cauchemar 3 : rêver qu’on puisse être aimé quand on est arbitre au hockey.

 

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Orientations

Paresse? Un peu? Travail absorbant? Aussi. Toujours est-il que je n’ai pas l’esprit créatif, ces temps-ci. Alors, j’ai décidé de recycler mes textes de mon ancien blogue qui est mort sans que je reçoive d’avis de son décès.

Voici donc ma première reprise.

Cauchemar 1

Nuit éprouvante. Nuit d’orage dans mes rêves.

Comme c’est le cas de plus en plus souvent, un rêve où je suis humilié. J’ai beau essayer de m’affirmer, de tenir tête, je me réfugie dans un silence lourd, attendant que la tempête de rires, de paroles blessantes et de mauvais jeux de mots passe. Et elle ne passe pas vite. Elle s’étire, semble se retirer pour mieux attaquer à nouveau et creuser bien profond le sillon de l’humiliation.

Les lieux changent, mais l’intensité, la terreur de l’humiliation, elle, ne change pas. Mes rêves me font revivre avec une précision douloureuse des événements de ma vie que je croyais avoir oubliés.

Mont-Rolland, École Saint-Joseph, 6e année

Je suis nul en sport à l’exception du Mississipi. C’est tout dire. Pourtant, un jour de printemps, à la récréation du midi, je frappe un coup de circuit à la balle molle. Je n’en crois pas mes yeux. Je ne crois pas mes oreilles non plus d’entendre les encouragements de mes coéquipiers, habitué que je suis d’essuyer leurs huées et leurs moqueries. Je suis un premier de classe, mais cela ne me confère aucune notoriété. Je chante des solos dans la chorale ainsi qu’aux mariages avec ma cousine Jeannine, et je connais un certain succès dans les pièces pieuses que les frères montent chaque année pour la fête de Monsieur le curé. Rien cependant pour m’élever aux yeux de mes congénères. À Mont-Rolland, dans les années cinquante, les arts « artistiques », comme a déjà laissé échappé un ministre de la Culture du Québec, ne font pas une réputation de vrai gars.

Donc, je cours en prenant bien soin de toucher aux trois buts, et je rentre au home sous les applaudissements de mes coéquipiers. J’ai à peine le temps de quitter l’aire de jeu, fier de mon exploit, que F., la « petite terreur », me crie que c’est une erreur, que j’ai triché, que le pitcher m’a aidé en m’envoyant une balle facile. J’ose lui répondre qu’il peut rire s’il veut, que, pour une fois, j’ai été meilleur que lui. Je lui lance même un défi : quand ce sera son tour, qu’il essaie de faire mieux que moi s’il est capable. J’aurais mieux fait d’avoir la victoire humble. J’aurais mieux fait de ne pas oublier que F. règne sur les autres, surtout sur les plus faibles comme moi, à coup de menaces et de chantage.

Bang! F. vient de m’asséner un coup de poing « sua gueule », comme il a coutume de dire. Il m’avait déjà dit qu’un jour, il me pèterait la face. Cette fois, c’est vrai. Je ne sais pas comment réagir. Je sais bien que je n’aurai jamais le dessus si je décide de lui rendre son coup. Leduc, un de mes amis, me crie de lui faire saigner le nez à mon tour. Mais je suis dans un état second. Je ne bouge pas. Ma paralysie passagère et mon mutisme, sans oublier le sang qui coule de mon nez, vont vite me transformer de héros en victime feluette. Même les gars de mon équipe, les mêmes qui m’encourageaient il y a quelques minutes, sont pliés en deux de rire. Ils se moquent de moi, me traitent de peureux. Je ne bouge toujours pas. Je fixe le sol à mes pieds sans vraiment le voir. Je voudrais être ailleurs. En fait, je voudrais disparaître comme par enchantement. Ou m’écrouler, mort, pour que F. et tous les autres aient des remords jusqu’à la fin de leur jour.

Je ne me rappelle plus comment cela s’est terminé. Le frère surveillant s’est sans doute mêlé de la situation. F. a dû être puni. En moi, l’humiliation est entrée pour n’en jamais ressortir.

Deux ans plus tard, la terreur de Mont-Rolland arrivait à son tour au Juvénat Notre-Dame, à Iberville. En le voyant, je portai ma main à mon nez et vérifiai si, par un malheureux hasard, il ne saignait pas. Heureusement, ce n’était pas le cas. Mais, les deux années que je passai en sa compagnie, je me tins loin de la petite terreur sur deux pattes.

À suivre : Les joies du sport au juvénat. Comme on le découvrira, la « charité », la plus belle des vertus, nous disait-on, n’était pas toujours au rendez-vous.

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Naissance

Parler à l’enfant que tu as été, même si tu n’es pas certain d’en garder un bon souvenir. Écran aux images floues. Le temps est passé. Ne reste que des lambeaux. Mais rien de très heureux, te semble-t-il.

Enfant, déjà, tu étais torturé. Par Dieu, son ciel et son contraire. Tu as fait ta première communion en état de péché mortel. Tu en étais certain. Sacrilège. Tu l’as peut-être confessé plus tard, bien plus tard, dans tes moments de — trop — profonde religiosité. Car il s’agissait bien de cela : ta religion n’avait rien de religieux. Elle n’était que crainte, peur, deal à passer avec celui qu’on t’avait enseigné à craindre par-dessus tout.

Puis, un jour de lucidité, tu t’es rendu à l’évidence qu’il n’existait pas, ce père Fouettard menaçant et timoré. Et pourtant, encore maintenant, il t’arrive, dans des moments de fragilité — dans l’ascenseur, un jour, qui te menait en radio-oncologie —, de le supplier d’être bon pour toi.

Selon ta mère, il neigeait à plein temps, le jour où tu es né. Elle l’avait vu par la fenêtre de sa chambre de l’hôpital Notre-Dame, qui donnait sur le parc Lafontaine.

Chaque fois que tu passes devant l’hôpital, chaque fois que tu y entres — ces mois où tu te rendais en oncologie —, tu as une pensée pour ta mère. Elle avait quarante et un ans, et elle s’était retrouvée enceinte. Retrouvée, sans le désirer. Tu as su très jeune que tu n’avais pas été souhaité. Mais cela ne t’a pas empêché d’être aimé. Beaucoup. Tendrement. Trop, peut-être. Tu étais « inespéré et inattendu », pour reprendre le titre d’une pièce de Ducharme. Neuf ans plus tôt, à la naissance de ton frère, le docteur Magnan avait dit à ta mère qu’elle ne devait pas être à nouveau enceinte. Pour sa vie à elle. Mais le destin en a décidé autrement. Quelques années après la naissance de ton frère, elle a fait une fausse-couche. Puis, « on ne contrôlait pas ça, dans mon temps », comme elle disait, la nouvelle est tombée. Sans doute comme une tonne de briques. Cela n’a pas dû être la joie. Neuf longs mois ou presque; on t’a extrait de son ventre un peu avant la date de tombée. Ça ne se présentait pas bien, paraît-il. Et comme si cela ne suffisait pas, on a dû retarder la césarienne, car, c’était la loi d’alors, ton père n’en avait pas signé l’autorisation. On plaça ta mère sur une voie de garage pendant qu’on tentait de rejoindre ton père. Il fallut plus de deux heures pour que son placet arrive enfin. La bonne sœur, qui reçut le télégramme, remonta légèrement ses nombreuses jupes et courut jusqu’à la salle d’opération. Le bon docteur Magnan pouvait procéder!

Et tu es arrivé, ce matin du 25 novembre 1947. « Il neigeait à plein temps », cette phrase, ta mère te la répétera, année après année, le matin de ton anniversaire, aux aurores, afin d’être la première à te le souhaiter. La dernière fois, ce fut en 2003, car, l’année suivante, elle vous avait quittés, ton père, ton frère et toi, à la fin de l’été.

(Extrait de « Hôpital Notre-Dame, Montréal », Tentatives autobio)

 

 

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