Tête de Turc

Tu travailles un document posthume de Jean Monbourquette qui parle de projections… Pas celles du cinéma, non. Celles que tout un chacun développe à l’égard de l’autre.

Un chapitre est consacré aux têtes de Turc. Plus tu avances dans sa correction, plus un souvenir insiste pour remonter à la surface de ta mémoire. Trop tard, c’est fait. Il a émergé. Il t’envahit.

Si le mot avait existé, à l’époque, tu aurais pu l’utiliser… Tu as été harcelé — l’expression te semble faible — durant toutes les représentations de Mantilles et mystères, au Gésu. Tu y figurais, car dire que tu y jouais serait un peu exagéré. Tu faisais bien une scène ou deux en tant que valet d’un des personnages de ce méli-mélo amoureux, mais tu ne te souviens même plus si tu y disais au moins un mot.

Il faut dire que ta timidité de grande échalote avait fait de toi un être des plus réservés. Le soir de la première répétition, tu saluas tout le monde — et que du beau monde : André Lachapelle, Jean Perraud, Jean-Marie Lemieux, Jacques Brouillet, Pascal Rollin, Louise Marleau, et Rina Cyr, qui fut toujours d’une extrême gentillesse avec toi — et te retiras dans un coin d’où tu ne sortis que pour retourner chez toi. Tes humbles services n’avaient pas été requis, ce soir-là.

Les choses se gâtèrent quand la troupe quitta la salle de répétition pour se retrouver sur la scène du Gésu. La rencontre avec l’équipe de machinistes fut pour toi une expérience terrible. Ceux-ci voyaient aux nombreux déplacements des décors durant la représentation. Ils se tenaient donc en coulisse, juste derrière le pendrillon, où tu te dissimulais avant tes quelques entrées en scène.

Dès la première répétition en costume — tu portais le collant et un juste au corps très cintré qui faisaient ressortir ta maigreur —, tu devins leur tête de Turc. Ils savaient que tu pouvais les entendre, et cela semblait exciter leur méchanceté. Chaque représentation, ils improvisaient de nouvelles façons de se moquer de toi. Parfois, ils poussaient l’horreur jusqu’à écarter le pendrillon pour te demander si tu les entendais bien, si tu avais aimé leur dernière farce… L’autre comédien, qui jouait lui aussi les valets, entra dans leur jeu. Tu devins très vite l’objet d’une risée générale. Ta bonne relation avec Jean-Marie Lemieux les fit se calmer un peu, mais ce fut de courte durée. C’est long, deux mois de représentations dans une situation pareille. Pourtant, tu as tenu le coup. Tu réalisais le rêve de te retrouver sur une scène professionnelle. Tu faisais du théâtre, même si tu ne jouais que les utilités.

Tu revois parfois certains de tes harceleurs. L’un est auteur-compositeur-interprète. Il ne refuse jamais d’être porte-parole d’un organisme demandeur de paix et de bonne entente parmi les humains, dont il vante la bonté. À l’époque de ses prestations à la Nouvelle compagnie théâtrale, il n’avait pas, à l’évidence, fait profession de foi dans la bonté de l’humanité. Il a du talent, mais celui-ci te reste en travers de la gorge quand tu l’entends. Chaque fois, tu te revois, pétrifié, paralysé, essayant de ne pas craquer devant ses quolibets.

Un autre fut consacré « idéateur », puis « script-éditeur » sur des séries télévisées, et même des spectacles d’envergure. Il doit avoir « grandi » (Tu détestes ce mot. Tu ne crois pas que ce qui t’écrase te fasse grandir un jour. C’est une idée de looser et de prédicateur de développement personnel.) Tant mieux pour ceux et celles qui l’entourent. Peut-être ne les fait-il pas souffrir comme il l’a fait à ton égard.

Tu n’en étais pourtant pas à tes premières armes en tant que victime de ce qui ne s’appelait pas encore du harcèlement. Tes années de collège, les premières surtout, ton absence de talent pour le sport, ton goût de la lecture et de l’écriture — oui, déjà à onze-douze ans — ont fait de toi une tête de Turc, non seulement de la part des gros bras du groupe, mais aussi d’un surveillant. Combien de fois ne t’a-t-il pas appelé le chétif, l’échalote! Il a même ri quand, maladroit que tu étais, tu es passé au-dessus du cheval allemand sans t’y arrêter pour atterrir moitié sur le tapis, bien mince, moitié sur le terrazzo. Ta réputation était faite. Tu devins son objet. Il récoltait des rires chaque fois qu’il te citait en exemple de ce qu’il ne fallait pas faire. Cela dura deux longues années, où tu appris à ravaler ton amour-propre, à serrer les dents et à ne pas pleurer, car on t’avait dit qu’un gars, ça ne pleurait pas. Un peu plus, il te traitait de tapette, ce dont certains de tes confrères ne se gênaient pas, sans doute parce que tu avais refusé leurs avances et leurs « demandes spéciales ».

Ce frère, tu l’as revu, cinq ans plus tard, en sortant de ta chambre du pavillon Champagnat, au Scolasticat central de Montréal. Il occupait celle juste en face de la tienne. Tu appris qu’il t’enseignerait l’éducation physique. L’idée t’est venue qu’il reprendrait probablement son manège d’intimidation et de harcèlement. Tu décidas, ce matin-là, qu’il n’aurait pas ta peau, cette fois. Et tu découvris le plaisir — c’en est un — de la résistance. Il ne te vit à peu près jamais, en action, au gymnase ou à la piscine. Tu répondais à l’appel au début du cours, et tu t’éclipsais aussitôt. Tu ne te souviens pas comment tu t’y es pris, mais tu obtins la note de passage.

Tu as eu le courage, quand tu quittas la communauté, d’aller à sa chambre lui dire qu’il resterait le plus mauvais souvenir des huit années que tu venais d’y passer. Et le courage de ne pas le saluer en refermant sa porte derrière toi.

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Éloge de la dépression — Notes de lecture

[Un psy dit à son patient, affecté par le décès de sa femme :]

— La dépression est le maître symptôme de la lucidité. Comme l’anxiété et l’insomnie qui vont souvent avec. La volonté de vivre est un réflexe archaïque retrouvé chez les bactéries qui s’affaiblit à mesure que l’on gravit l’échelle. L’évolution de l’espèce s’accompagne d’une involution du réflexe de survie. Par conséquent, le suicide est une preuve de développement. Il ne faut donc pas vous troubler, votre humeur est humaine.

En résumé, la perte de ma femme n’y changeait rien. La dépression réactionnelle à un drame était le dopage administré par le destin à notre dépression constitutionnelle qui n’exigeait pourtant pas d’amélioration de ses performances.

— La nature a inventé deux artifices pour nous retenir sur cette planète : le plaisir afin de nous inciter à nous reproduire sans bâiller et la peur de la mort pour éviter qu’on ne s’y précipite. Ce sont ces bases simples que nous avons perdues de vue. Le bonheur, création postérieure et humaine, n’était prévu pour personne. […]

Le docteur Cotan conseillait de ne pas trop compter sur le secours des bons souvenirs d’antan, car le contraste entre l’allégresse d’hier et la désolation d’aujourd’hui n’égayait personne. D’ailleurs, le bon souvenir était une ruse de notre inconscient qui ne cherchait qu’à nous briser. Si nous parvenions à vivre sans regret et sans espérance, nous ferions cesser les fluctuations morales. Le goût de l’existence serait moins vif mais son dégoût aussi. Tout serait perdu, sauf l’humeur.

(Antoine Sénanque, Salut Marie, Paris, Grasset, 2012, p. 134-136)

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Je n’ai pas su

J’écoute Aznavour. Il chante Il faut savoir.

Un certain soir de juin d’un temps lointain, j’avais ces paroles en tête. Surtout la fin, « Il faut savoir, mais moi je ne sais pas. »

Et je suis parti sans me retourner.

J’aurais pu chanter aussi L’amour, c’est comme un jour… « Ça s’en va, mon amour. »

La première histoire d’amour. C’est vrai qu’on ne l’oublie jamais. Je me demande seulement pourquoi tant d’années plus tard, elle fait encore mal. Encore…

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Une autre!

Voilà, une autre année finie. Et de une! La prochaine me rapproche peu à peu de la fin. Car je sais, surtout depuis l’épisode du cancer, que j’ai une date de péremption inscrite quelque part dans mes gènes. Un jour, le code à barre ne répondra plus. On aura beau le scanner…

Il n’y aura plus de «je». Y aura-t-il d’ailleurs encore quelque chose? J’en ai toujours douté, même dans mes années de ferveur religieuse ou dans celles de la foi au nirvana et à la réincarnation à laquelle je me raccrochais pour ne pas sombrer dans la folie, devant ce vide que je pressentais depuis si longtemps et qui se révélait à moi.

J’ai beau parler tous les jours à mon père, ma mère, mon frère et même à Alice, ma chatte, morte en 2008, je suis loin d’être sûr qu’ils m’entendent. Je le voudrais, certes, mais je n’en ai aucune certitude. Et s’ils sont quelque part, peut-être sont-ils passés à autre chose, bien heureux d’avoir laissé leur vie terrestre derrière eux. Je n’ai peut-être aucune place dans leurs souvenirs; en ont-ils d’ailleurs, des souvenirs? Si oui, cela reviendrait à dire qu’ils continuent leur vie d’ici et qu’ils en portent encore le fardeau.

Je n’ai jamais autant réalisé que le christianisme n’est rien de plus qu’une mythologie comme les autres qui l’ont précédée. Noël n’a-t-il pas après tout été plaqué sur une fête, dite païenne. Copier/coller. Oublier la fête du Soleil et la remplacer par une histoire à dormir debout d’un enfant qui vient au monde dans une crèche, et dont les anges annoncent l’arrivée à des bergers qui s’ennuient tellement dans leur bergerie qu’ils sont prêts à tout pour se changer les idées. Quitte à entendre des voix chanter Gloria!

L’Église est une secte qui a réussi à s’imposer. Après avoir voulu — et avoir presque réussi —  régenter le monde à coup de terreur, comme le fait un certain islam, elle a dû se résoudre à se déguiser en douce brebis, porteuse de paix. Mais son jupon dépasse. À preuve, les récriminations de la curie à l’égard du pape qui essaie — peut-être joue-t-il lui aussi un jeu — de ramener l’Église à l’essentiel. S’il ne finit pas assassiné, c’est peut-être que le Dieu auquel il croit existe vraiment.

Comme chaque année, j’ai envoyé des vœux et j’en ai reçu. Automatisme. Tentative de m’accrocher à des rituels. Comme l’arbre de Noël que j’ai fait et que je me suis empressé de défaire, hier, 2 janvier. Fini le temps des mascarades. Reste celui de l’ordinaire. Comme un alcolo, je me raccroche au «un jour à la fois».

Je crois que c’est la première fois — une première, c’est rare — que j’envisage le vide qui m’attend sans vouloir m’en expliquer. Au diable les parce que! Fini les justifications!

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Notes de lecture

Je termine le merveilleux livre de Kamel Daoud, Meursault, contre-enquête. Magnifique. L’auteur fait parler le frère de celui que Camus nomme l’Arabe dans l’Étranger, celui qui se fait assassiner sur la plage par Meursault.

Je retiens certains passages qui m’ont marqué.

À propos de sa mère :

Pour lui prouver mon existence, il me fallait la décevoir. C’était comme fatal. Ce lien nous a unis plus profondément que la mort.

N’est-ce pas ce que nous avons tous, un jour ou l’autre, dû faire à l’égard de notre famille pour marquer notre espace de vie, notre vie à nous. Il me semble que j’ai passé ma vie à décevoir les uns et les autres.

À propos de la religion :

Elle [la mosquée] est si imposante que j’ai l’impression qu’elle m’empêche de voir Dieu. […] La religion pour moi est un transport collectif que je ne prends pas. J’aime aller vers ce Dieu, à pied s’il le faut, mais pas en voyage organisé. […] Est-ce que je suis croyant? J’ai réglé la question du ciel par une évidence : parmi tous ceux qui bavardent sur ma condition — cohortes d’anges, de dieux, de diables ou de livres —, j’ai su, très jeune, que j’étais le seul à connaître la douleur, l’obligation de la mort, du travail et de la maladie. Je suis le seul à payer des factures d’électricité et à être mangé par les vers à la fin. Donc, ouste! Du coup, je déteste les religions et la soumission. A-t-on idée de courir après un père qui n’a jamais posé son pied sur terre qui n’a jamais eu à connaître la faim ou l’effort de gagner sa vie?

Le vendredi? Ce n’est pas un jour où Dieu s’est reposé, c’est un jour où il a décidé de fuir et de ne plus jamais revenir.

[…] j’ai en horreur les religions. Toutes! Car elles faussent le poids du monde. J’ai parfois envie de crever le mur qui me sépare de mon voisin [qui récite en les criant des sourates du Coran à longueur de nuit], de le prendre par le cou et de lui hurler d’arrêter sa récitation de pleurnichard, d’assumer le monde, d’ouvrir les yeux sur sa propre force et sa dignité et d’arrêter de courir derrière un père qui a fugué vers les cieux et qui ne reviendra jamais.

De tout mon corps et de toutes mes mains, je m’accroche à cette vie que je serai seul à perdre et dont je suis le seul témoin. Quant à la mort, je l’ai approchée il y a des années et elle ne m’a jamais rapproché de Dieu.

Je ressens une pitié presque divine envers cette fourmilière et ses espoirs désordonnés.

Hurler que je suis libre et que Dieu est une question, pas une réponse, et que je veux le rencontrer seul comme à ma naissance ou à ma mort.

Je retrouve les mêmes émotions en lisant ces lignes, les mêmes envies de crier que lorsque j’ai lu L’Étranger, il y a aura bientôt cinquante ans de cela. Ce livre m’a marqué — un  parmi d’autres.

Je me rends compte avec le recul — et le recul remonte loin dans les ans — qu’en partie du moins, c’est le sentiment de l’absurde qui m’a fait quitté la communauté. Je ne pouvais pas, à cette époque, le mettre en mots et je n’avais pas encore lu ceux de Camus ou de Sartre. Je savais seulement que l’énorme sentiment d’affliction que je ressentais me faisait perdre pied et que je devais me méfier des propos que tenaient mes supérieurs et tous ceux qui, avant eux, m’avaient « formé » — ils m’avaient plutôt enfermé dans un carcan — aux les us et coutumes de la religion et de la divinité qu’elle devais servir — qui, en fait, l’asservissait.

Quant à l’autre « partie » qui a contribué à mon départ de la communauté, je m’en ouvrirai un jour. Je ne peux le faire pour l’instant. Un scrupule me retient. Et, pour l’instant, je ne peux l’ignorer.

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Dents dures littéraires

Julien Green disait de Marguerite Yourcenar :

« […] l’on prend pour du marbre ce qui est du saindoux, l’on vénère un piédestal sans sa statue […].

Il disait aussi d’elle qu’elle était la Sagan de l’Antiquité.

Marguerite Yourcenar disait de Julien Green :

« […] un indécrotable sudiste sentimental, une Margaret Mitchell au masculin. »

Voilà des coups qu’ont pris mes admirations.

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Vrac du samedi matin

Petit plaisir pervers…

Je lis une critique dévastatrice d’une pièce d’une auteure, que je ne nommerai pas, mais que j’ai vouée aux gémonies, il y a de cela presque quarante ans. Et un parfum doux de vengeance monte agréablement en moi.

Trouvaille

Quand on a tenté de me faire comprendre et aimer Dieu qui était soudainement devenu un bon père aimant, c’était trop tard.

Tel Janus, son autre face, celle de père fouettard empêcheur de tourner en rond, était incrustée dans mon esprit, mon cœur et ce que j’appelais encore mon âme.

Après avoir regarde une photo de moi…

Petit, maigre, fluet, premier de classe, nul en sport, voix d’enfant haut perchée, j’avais toutes les qualités requises pour qu’on me traite de fif et que je devienne aux yeux de plusieurs, une sorte d’agace… D., un grand de syntaxe m’offrit son amitié, que j’acceptai avec plaisir. Il multiplia les billets doux sous mon oreiller. Me fixa des rendez-vous derrière la grotte de la sainte Vierge. Pour mieux se moquer de moi par la suite. Ma réputation était établie. J’étais une sorte d’agace qui accordait son amitié pourvu qu’on y mette un certain décorum. Et cette réputation me suivit. Elle fut renforcée quelques années plus tard par un directeur qui, sans doute jaloux de l’amitié que je partageais avec J.-P.,  me somma, en public, de ne jamais lui reparler, me menaçant même de renvoi si je transgressais la loi.

On me dira ensuite que l’enfance est la plus belle période de la vie!

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Note de lecture

« Pour lui prouver mon existence, il me fallait la décevoir. C’était comme fatal. Ce lien nous a unis plus profondément que la mort. »

(Kamel Daoud, Meursault, contre-enquête, Paris, Actes Sud, 2014, p. 69)

Le personnage exprime ici, me semble-t-il, une sorte de vérité existentielle. Pour parvenir à être ce que nous sommes vraiment, n’est-ce pas le chemin à emprunter? Malheureusement, faudrait-il ajouter. Nous ne devenons vraiment quelqu’un qu’à force de décevoir.

Pour devenir l’artiste que je sentais grandir en moi, il m’a fallu faire abstraction de l’indifférence de mon père, et le décevoir. Il ne comprenait rien à rien de l’univers dans lequel je rêvais d’évoluer. Et, quand enfin je devins acteur, puis scénariste d’émissions jeunesse et auteur de romans, il comprit encore moins ce qui m’arrivait. On me payait — trop cher, à ses yeux, et sur ses impôts qui plus est, car j’étais radio-canadien — pour écrire! Mes émissions ne l’intéressaient pas. Il ne lut jamais mes livres. Il ne me parla jamais de ce que je faisais.

Mes liens avec mon père eurent toujours couleur de déception. Une sorte de gris sale, pas excitant du tout. On pourrait croire qu’il en fut ainsi jusqu’à la fin de sa vie. Toujours le même gris? Eh non. Les derniers mois de sa vie, malgré la vieillesse et la maladie, furent, sur le plan de nos relations père-fils, j’ose écrire « lumineux ». Quand il eut fini de penser que je l’avais « placé » contre sa volonté, il sut reconnaître mes gestes à son égard. La première fois que je le fis manger — ses mains ne répondaient plus à ses désirs —, il commença par refuser. Quand il accepta, finalement, une larme coula sur sa joue. Je crus qu’il se sentait humilié. Mais non. Lui, homme de peu de paroles, il me dit un simple merci, qui, aux yeux du vieil enfant qui avait toujours déçu son père, prit des allures de fête. Mon geste le touchait. Il m’en était reconnaissant. Et il me le disait!

Que de méandres suivis à la suite d’une simple phrase d’un livre admirable!

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Bonsoir, Raymond

J’ai attendu qu’il fasse brun pour t’écrire ce mot, en ce jour de l’anniversaire de ton décès. Cinq ans! J’ai attendu ton heure, celle où ton cœur surmené n’a pas résisté à l’envie de faire un petit somme…
J’étais rempli d’espoir après les nouvelles encourageantes que Yvonne m’avait fait parvenir à l’heure du midi. J’avais même fait brûler un lampion à Saint-Pierre-Apôtre, en remerciement. Tu étais sauvé! Du moins, je l’espérais. Et tellement! Parce que je n’avais qu’un frère. Parce que nos parents étaient morts. Et surtout, « parce que c’était toi », comme disait Montaigne au sujet de La Boétie.
Vers 17 h 30, le téléphone a sonné. C’était Yvonne. Elle pleurait : « Le médecin vient de m’avertir. Raymond a fait un arrêt cardiaque pendant qu’on lui installait un stimulateur cardiaque — en fait, elle a dit un pacemaker. Ils ont tenté de le réanimer, mais ça n’a pas marché. » C’était son deuxième arrêt cardiaque de la journée, c’est dur pour un cœur déjà fatigué et qui, en plus, lutte contre une embolie pulmonaire depuis deux jours. Un cœur déjà plus gros que la moyenne, et ce, depuis toujours. Même le rein qu’on t’avait enlevé était, paraît-il, d’une grosseur étonnante. Tu étais né comme ça. Et c’est sans doute ce muscle trop gros, au propre comme au figuré, qui a fait de toi l’être humain extraordinaire que tu étais.
Oui, je sais, je n’ai pas toujours dit cela. Et toi non plus, tu n’as pas toujours été tendre avec moi. J’avais la dent dure et acérée parfois… Souvent même. Mais avec les années — et la grande vieillesse de nos parents, dont nous nous sommes occupés, soudés l’un à l’autre —, nos différends se sont aplanis. Nous avons retrouvé un terrain d’entente qui, ma foi, s’est révélé vaste, comme les vastes étendues de Charlevoix que tu aimais tant ou la vastitude du fleuve que tu contemplais de la galerie de ta maison de L’Anse-à-Gilles. Tu y as passé ton dernier été et tu projetais d’y faire ta convalescence. La vie — la mort plutôt — en a décidé autrement. Il n’y a pas de justice dans son monde à elle. Quand la date de péremption est arrivée, elle coupe le courant. Elle ne fait pas de sentiment.
Je voudrais tellement que tu sois quelque part d’autre, avec nos parents, la famille et tes amis, et qu’un jour — qui n’en serait plus un puisque nous serions dans l’éternité — je te retrouverais, moi qui n’étais pas là pour te dire adieu dans la froide salle d’opération où tu nous as quittés.
Je continue de me sentir orphelin — un vieil orphelin de bientôt 67 ans —, mais j’essaie de « rester positif », comme tu tentais toi-même de le faire. Tu savais peut-être qu’on ne te croyait pas tout à fait, mais tu ne voulais pas nous partager tes peurs. Comme ton père, et le mien, que tu admirais tant!
Repose en paix, Raymond.

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Apprentissage

Tu travailles fort, ces temps-ci. À ne plus plaire à tout prix. Non pas à déplaire absolument. Seulement à ne pas plaire.

Tu travailles fort sur les attentes. Celles des autres, bien sûr, et les tiennes aussi. Et là encore, tu t’entraînes à ne pas toujours plaire.

Tu te fais passer en premier. C’est nouveau. Tu as toujours privilégié ce que les autres attendaient de toi, ce qu’ils pensaient de toi.

Tu ne sais pas si tu y parviendras, mais tu essaies. Très fort. Aussi fort que tu peux te le permettre.

Parfois, devant la montagne d’attentes qui t’enlève tout courage d’avancer, il te prend une envie de crier : Fuck! Tu ne le fais pas. Tu as été trop bien élevé pour cela. Trop dressé. Trop drillé. Mais tu le penses. Joyeusement. Et tu tournes le dos à la montagne.

L’autre jour, au risque de déplaire à la terre entière, tu as osé dire, publiquement, que tu hais le Petit Prince, et ce, depuis toujours. La guimauve, la fleur, le mouton. Au diable, le Prince et sa principauté. Au diable, Saint-Exupéry et sa mièvrerie. Au diable tous les héros cathos qu’on te citait en exemple, du temps de ta jeunesse, les Guy de Larigaudie et tous les autres, incluant le cousin de ta mère, Gérard Raymond, mort en odeur de sainteté — en fait, c’est la tuberculose qui l’a emporté — en 1932. Une de ses sœurs, longtemps grabataire, — était-ce Marie-Gertrude ou Marie-Thècle — buvait de l’eau bénite pour retrouver la santé. Ce n’était sûrement pas Marie-Marthe, la dévoyée, qui se mettait du rouge à lèvres, et plutôt plus que moins.

Quand les frères du juvénat ont appris que Gérard — il y a eu un autre Gérard, chez oncle Louis, que toutes ses cousines surnommaient Clark Gable et qui disparaissait mystérieusement au beau milieu de la soirée, à leur grand déplaisir — était en quelque sorte ton cousin, ils n’ont pas arrêté de te le citer en exemple.

Gérard n’aurait pas fait cela. Gérard n’aurait pas dit cela. Gérard n’aurait pas parlé dans les rangs.

Gérard n’aurait pas soutenu le regard du gros Charlie, qui te répétait pour la millième fois que tu étais nul en algèbre en te donnant des coups de règle sur les jointures des doigts. Tu serrais les dents pour ne pas pleurer, et tu soutenais son regard. Gérard ne l’aurait pas détesté au point où toi tu le détestais. Tu le haïssais presque autant que le Petit Prince. Ce qui n’est pas peu dire.

Gérard n’aurait pas applaudi, le jour où un élève moins doué intellectuellement que les autres, mais bâti comme un bœuf, lassé de recevoir des claques par la tête et de se cogner le front à tout coup sur le tableau, saisit le gros Charlie par la soutane et l’assit dans la grotte mariale qui ornait le coin de la classe. Cul par-dessus tête, le gros Charlie. Le rabat sur le travers. La croix dans le front. Et la statue de la sainte Vierge qui menaçait de l’assommer s’il bougeait. Il lui fallut l’aide de son chouchou pour sortir de ce mauvais pas, se replacer le mieux possible la soutane, rajuster son cordon et sa croix, et sortir de la classe le plus dignement possible dans un silence tout relatif puisque, devant un tel spectacle, tu t’étais mis à applaudir. Le dimanche suivant, l’élève récalcitrant fut renvoyé. Il retourna dans son petit village du Nord et, comme son père, ses frères et ses sœurs, fut engagé à la Rolland Paper, où il connut une belle carrière… et ne frappa jamais ses enfants.

On te fit même lire le journal de Gérard, le matin, pendant le déjeuner. Tu n’étais pas encore trop bègue, heureusement. Cela viendrait plus tard et te ferait connaître — bien involontairement — l’un de tes premiers succès théâtraux. Jamais postulants et novices ne rirent autant devant tes essais infructueux de lire ne serait-ce que le titre du livre que tu t’apprêtais à lire pendant que les autres mangeaient leur soupane :

La vie bbbbbienheureuse de Kkkkkkateri Ttttttekakwita.

Devant le brouhaha que ton essai de lecture provoqua, on te fit le reproche de t’être donné en spectacle! Cela s’appelait l’apprentissage de l’humilité.

Tu appris au fil des ans à toujours donner aux autres ce qu’ils attendaient de toi. Au moins, cela t’évitait les sarcasmes et les coups. Tu devins obéissant. Un modèle!

À partir de ce moment, tu te mis à te haïr toi-même. Et surtout à détester le « bon garçon » que l’on crut que tu étais devenu.

Cinquante ans plus tard, tu travailles encore sur ton toi-même. Tu essaies de le débarrasser de la gangue dans laquelle il s’est englué. Tu voudrais bien retrouver un peu de ta dignité avant de mourir. Et à ton âge, on y pense souvent.

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