Été 2016

Comme tous les autres avant lui, et ce, depuis toujours, je crois, je déteste déjà l’été qui commence. Toute cette lumière, si tôt le matin et si tard le soir. Comme chantait si justement Dominique Michel, à propos de l’hiver dans son cas, j’« haïs » l’été, et cette loi qui veut que nous devions être contents de son arrivée, et surtout, de sa durée, la maudite, que les gens comme moi doivent supporter jusqu’à la fin septembre. Et même à ce moment, elle nous nargue encore, nous les désespérés de l’été.

Comme les ours, à l’hiver, je voudrais rentrer dans mon appartement, tirer les rideaux et m’endormir, Cannelle collée sur moi, du sommeil du juste. Je dois souffrir de dépression estivale. Et ça remonte loin. Je me rappelle le combat que je devais mener, chaque été, lors des vacances du collège. J’étais partagé entre la joie de retrouver mes parents, mon frère, mon chien, et le détestable temps qui s’allongeait, à perte de temps, jusqu’au retour au collège à la mi-août. Il continuerait de me narguer jusqu’au jour béni entre tous où nous changerions l’heure, et que le soleil disparaîtrait en fin d’après-midi. En fin et enfin!

J’ai peut-être des origines vampires. On ne sait jamais. Ces Guenet et ces Jean de Paris dit Poitras, venus de la Bretagne ou de la Normandie, fréquentaient peut-être des lieux hantés par des gens, dont le sang n’était peut-être pas très fort. Si je ne savais pas l’origine de la faiblesse actuelle du mien, je me poserais des questions. Qu’on se rassure, en ce qui me concerne, ce sont les traitements de chimio et de radio qui l’ont affaibli et qui me font consommer, depuis, un joli comprimé tout rouge de honte, chaque matin.

(Au moins, j’ai subis ces tratements — le mot est volontaire — à l’automne, ma saison préférée, pour citer le titre d’un film d’André Téchiné, où Catherine Deneuve baragouinait déjà. Maintenant, on croirait entendre Françoise Sagan quand elle ouvre sa bouche joliment refaite.)

Voilà, j’ai dit, comme signe parfois ma petite-cousine Virginie ses statuts FB.

Signe de ma grandeur d’âme, je vous souhaite tout de même un bon été, vous, mes fidèles lecteurs.

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Je hais les dimanches

Du moins, je les ai haïs pendant longtemps. Je ne les aime pas encore tout à fait. Je les ai longtemps considéré comme des pertes de temps.

Enfant, les fins de semaine passaient trop vite. Si je n’aimais pas le dimanche, c’était parce qu’il passait trop vite et que l’heure du dodo, très tôt, approchait. À cette époque, j’aimais l’école, mais normalement, sans excès.

C’est au collège que j’ai appris à détester les dimanches. Nous ne pouvions voir nos parents qu’une fois tous les deux mois. Et pas de parloir durant l’avent et le carême. Ça faisait plusieurs dimanches, longs à occuper et surtout à s’ennuyer. Et que dire du dimanche — enfin — où je devais avoir du parloir, mais, cela pouvait arriver, mes parents ne pouvaient pas venir à Iberville ou à Saint-Vincent-de-Paul. Je ne parle pas de mes deux années à Saint-Hyacinthe, où je n’ai à peu près pas vu mes parents et mon frère, si ce n’est le jour de ma prise d’habit et celui de ma profession.

Généralement, après les deux messes du dimanche matin et le dîner, nous avions «quartier libre», comme on dit dans l’armée. Dans nos mots à nous, cela s’appelait du temps libre. En période d’examens, nous passions ce précieux temps à étudier. En d’autres temps, on jouait aux cartes (j’ai déjà gagné un tournoi de 500 sans avoir jamais compris les règles du jeu), au mississipi, au hockey (pas moi, sûrement, sauf quand je consentais à arbitrer un match), au base-ball (jamais!) et à lire (le plus souvent). Je me souviens d’avoir lu plusieurs Bob Morane à la cachette, quelque part dans le grenier, car le frère directeur n’avait pas voulu m’autoriser à les lire. Mon cousin Léandre me les avait offerts. Le Bossu, aussi, de Paul Féval, je l’ai lu à la cachette. Combien de fois ne m’a-t-on pas encouragé à lire et à relire le journal de Gérard Raymond, un cousin de ma mère mort en odeur de sainteté. Son journal sentait la sainteté pas mal fort… Les joies de la foi et du cilice, qu’il portait pendant le carême. Faire pénitence pour le salut des âmes, tel était son objectif de vie. Heureusement pour lui, il est mort jeune, des poumons, comme on disait alors.

Avant de nous rendre aux Vêpres, à cinq heures, nous avions droit de regarder L’heure du Concile. Du moins, à partir de son annonce par Jean XXIII, le seul pape qui ait trouvé grâce à mes yeux, depuis. Émission fort ennuyeuse pour l’enfant que j’étais encore, puis pour l’adolescent que je devins, qui se forçait à trouver cela intéressant, le salut de son âme en dépendant. Parfois, une douce envie de dormir me prenait et je m’y laissais glisser. Délice du petit somme pendant que les autres se farcissaient L’heure du concile. J’ai bien dû me faire réveiller, une fois ou l’autre, mais je n’en ai pas souvenir.

Les dimanches n’ont jamais été les mêmes depuis. Et ça fait plus de cinquante ans de cela. J’ai toujours ressenti un inconfort certain, ce premier ou dernier jour de la semaine. Vivement, le lundi, que la vie reprenne. Quand j’étais amoureux, je trouvais qu’ils passaient trop vite. J’aurais voulu que la chaleur du lit se continuât longtemps, longtemps… En peine d’amour, les dimanches criaient la cruauté de l’absence, du lit vide. La cruauté d’une journée pour rien. Au moins, le lundi, la vie reprenait et mettait le chagrin en veilleuse. Habituellement,  du moins.

Plus je vieillissais, plus les amours s’espacèrent. Durant des années, il n’y eut personne pour réchauffer le lit, à côté de moi. J’appris alors, en désespoir de cause sans doute, à aimer les lits à une place, comme le titre d’un roman de Françoise Dorin, si je ne m’abuse. Je pratiquai une sorte de pensée positive pour me confirmer à moi-même que la vie était bien mieux en solitaire. Il y avait, bien sûr, Brume des montagnes, ce merveilleux chat, dont je n’étais pas le compagnon de vie officiel, mais que je gardais les fins de semaine. À cette époque, je marchais beaucoup. Randonnées après randonnées, j’essayais d’évacuer le vide intérieur en multipliant les kilomètres. Et quand je revenais à la maison, Brume m’attendait. Quel chat délicieux. Si doux et si pacifique. Le toucher, le flatter, c’était retrouver un calme intérieur. Ce chat était un thaumaturge qui s’ignorait.

Tantôt, le cœur un peu triste (toujours le spleen qui va grandissant plus j’avance en âge), j’irai m’étendre pour ma sieste du dimanche après-midi. Quelques minutes plus tard, Cannelle viendra se lover contre moi. Et je me dirai que, finalement, les dimanches ne sont pas si pires après tout. C’est fou ce qu’un ronron de chat peut nous révéler.

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Spleen et autres délectations

Dans l’univers religieux où j’ai été élevé, ma plus que tendance au romantisme s’appelait la «délectation morose». Si elle était encouragée par le sujet qui en souffrait, autrement dit si celui-ci s’y complaisait, c’était un péché envers la foi et l’espérance. L’âme risquait de s’y perdre à tout jamais et de ne jamais entrer au paradis.

Plus tard, en découvrant Baudelaire particulièrement, je découvris que si souffrance il y avait chez moi, elle était causée par le spleen, cette «mélancolie sans raison apparente», comme le définit le dictionnaire, même si, chez moi, il y avait plus qu’apparence de raison. Les années passèrent, plus ou moins grisâtres, plus ou moins ensoleillées. En temps ordinaire, cette mélancolie m’était plutôt douce. C’est elle qui me fit découvrir les joies de la solitude assumée et celles de l’écriture qui exige une certaine solitude. Sans cette douce mélancolie, je n’aurais jamais créé ce que je considère comme la chose la plus accomplie de ma vie d’auteur: un drame romantique sur la vie de Laure Conan, intitulé Un visage dans mon rêve, pièce inédite, et qui le restera sans doute. La mélancolie me fit aussi vivre les affres de la dépression et flirté parfois avec l’idée d’une fin que je pourrais précipiter. J’aborde maintenant the last sprint avant le dernier abandon. Cela, je le sens et je le sais depuis que j’ai été malade — le mot «rémission» n’ayant pas encore retenti à mon oreille pour me redonner un semblant d’espoir.

Y a-t-il un lien? Je ne sais pas. Mais me revient en mémoire mon premier rêve, le premier du moins dont je me souvienne. Je devais avoir quatre ou cinq ans. Peut-être même moins. C’était un 24 décembre. Ma mère m’avait couché durant la soirée; elle ne voulait pas m’entendre pleurnicher pendant la messe de minuit.

Extérieur nuit, vide sidéral. J’y dérive, j’y suis abandonné, j’y suis perdu. Je ne me vois pas,  je me sens dériver, abandonné et perdu. J’en ai la pleine conscience. Et je me réveille en hurlant, étouffé, au bout de mon souffle.

Avais-je ainsi revécu ma naissance?

Ma mère me raconta, quelques années plus tard, qu’on m’avait brusquement retiré de son ventre, car son âge et la condition de son cœur ne lui permettaient pas de me faire entrer en ce monde par la voie royale. J’étais passé — je ne mourais pas subitement, je venais subitement au monde — du cocon chaleureux où elle m’avait porté à la froideur d’une salle d’opération. Présentant de sérieuses difficultés respiratoires, on m’avait sauvé in extremis. Je fus même ondoyé par une religieuse infirmière, qui assistait le docteur Magnan, grand ordonnateur du rituel de ma précipitation dans le monde. Au moins, si je trépassais, j’irais directement au ciel, évitant ainsi une éternité dans les limbes, où allaient les bébés non baptisés.

Ce sentiment d’exil, ne ne pas appartenir au «bon» monde, de ne pas y avoir ma place, je le porte encore. Qui sait? Peut-être qu’à l’autre bout de ce qu’on appelle la vie, je  retrouverai ce paradis d’éternité d’où je fus chassé.

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Anniversaire

Extraits de mon journal :

29 mai 1966

Vingt-cinquième anniversaire de vie religieuse du frère Grenier. J’ai préparé le banquet. C’est sans doute ma dernière fois à la cuisine.

Ce soir, longue conversation avec un confrère. Elle m’a fait du bien. Mais elle arrive trop tard.

30 mai 1966

Concours de littérature du ministère : facile!

31 mai 1966

Ma dernière journée complète ici. Merci, Seigneur, pour les grâces que tu m’as données.

1er juin 1966

Ma sortie de communauté.

Rien de plus, à cette date. Net. Fret. Sec. Commentaire laconique. Et pourtant, j’étais dans un état de dépression totale. J’avais 18 ans. Je partais, l’esprit perturbé, le cœur en lambeaux et la foi su’l’travers.

Je n’étais ni beau comme un enfant ni fort comme un homme, comme le chanterait plus tard Dalida. J’étais d’une maigreur extrême. On s’entendait autour de moi pour trouver que je «faisais dur». 6 pieds et trois pouces, 135 livres. Je ne dormais pas, ou peu, depuis des mois. J’avais écœuré à peu près tous ceux que je pouvais considérer comme mes amis avec mes états d’âme. Et pourtant, ils m’étaient restés fidèles. Et certains le restent encore, quarante-neuf ans plus tard.

2 juin 1966

Journée vide (chez mes parents) où je me suis ennuyé comme jamais.

3 juin 1966

Je n’ai pas encore d’impressions précises, mais je crois avoir bien fait.

4 juin 1966

Ce soir, Renée Claude à la Butte à Matthieu avec Raymond.

Mes parents, et mon frère surtout, ont fait tout ce qu’ils ont pu pour me faire atterrir dans le vrai monde. Je m’en étais retiré sept ans auparavant.

5 juin 1966

Élections provinciales. Au cinéma Pine avec Raymond : Un soir sur la plage avec Martine Carol et Geneviève Grad.

Je n’ai pas dû voter, car je n’en avais pas l’âge. Et je ne garde aucun souvenir de ce film.

6 juin 1966

J’ai travaillé beaucoup aujourd’hui : vitres, gazon, etc.

S’occuper pour ne pas penser.

7 juin 1966

Longue promenade à Sainte-Adèle par la route 11 et le deuxième rang. J’ai le cafard. Je me demande si j’ai bien fait…

Le ver est désormais dans la pomme. Et le doute m’habitera très longtemps. Je me sentais désespérément seul. Plus tard, bien plus tard, quand j’aurai apprivoisé cette solitude intérieure, je m’en ferai «presque une amie, une douce habitude», comme chantera Moustaki, je crois. Et je la revendiquerai. Je fuirai tout engagement susceptible de m’en éloigner. Je la cultiverai. Je m’en régalerai. Sa conquête m’aura coûté tellement cher!

Mais, tout au fond de moi, il y aura toujours une douleur qui n’aura jamais été soignée, des mots qui n’auront jamais été prononcés, un réconfort que je n’aurai jamais eu, un rendez-vous manqué qui ne se reproduira jamais. «Où vont les mots qu’on n’a pas pris le temps d’entendre et l’amour inconnu que nul n’a découvert?» Léveillé ne m’aura jamais autant parlé que lorsqu’il a écrit ces lignes.

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La joie par le travail

Je crois que cette expression, qui coiffe cette chronique, vient d’un film de David Lean. Il me semble qu’un méchant Japonais, chef d’un camp de travail, disait cette consigne à Alec Guinness, qui jouait un officier britannique prisonnier du méchant Japonais en question. Ce devait être  dans Le pont de la rivière Kwaï.

Comme toujours, je pars de loin pour arriver au cœur de mon sujet. Et celui-ci, pour une fois, concerne mon travail. C’est en effet une joie de réviser le manuscrit d’une amie qui m’est chère, et ce, depuis les années 1970. Elle a écrit un roman pour enfants pétillant, léger comme les bulles du champagne, que nous buvions à l’époque, et dont j’ai oublié la marque. Handicap majeur pour elle : le sujet lui a été imposé. Elle a répondu à une commande!

Pour elle qui a fait de sa vie une création — elle est apparue à son mariage quasi féérique, la tête ceinte de fleurs — entrer dans l’esprit d’autres créateurs et leur fournir ce à quoi ils s’attendent, c’est déjà en soi un exploit. Mais le réussir, ledit exploit, c’est un cran au-dessus.

Chapeau! elle a donné du sens à l’expression passe-partout que l’on n’entend que trop souvent, surtout depuis quelques années : elle a relevé le défi! Et, moi, chanceux, je suis parmi ses premiers lecteurs; je révise son manuscrit, le sourire aux lèvres. Je tique bien, ici et là, à certaines professions de fois écolos de ses personnages. Mais rien pour ternir mon plaisir. Que voulez-vous, je suis vieux, et un certain discours écologiste me fait parfois gercer les lèvres. Mais je comprends qu’il faut ce qu’il faut quand on s’adresse à notre belle jeunesse qui, bientôt, nous fera signe de nous éclipser, comme leurs parents le font depuis déjà quelques années. On leur enseigne, dès la maternelle, que ce sont leurs grands-parents qui ont bousillé la planète. La vie y était belle et douce avant que le babyboom n’engendre ces monstres destructeurs!

Mais, je l’ai dit, le message m’a à peine fait tiquer. Le plaisir de la lecture de cette œuvre — c’en est une — me l’a vite fait oublier. Et quand j’en aurai terminé la lecture, je me dirai que je n’ai pas travaillé pour rien, et que cela a été une joie de le faire.

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Journal 1967

15 février 1967

Pris contact avec celui qui s’occupe du club pour jeunes littéraires. J’espère pouvoir me joindre à eux.

« Celui qui », c’est ton ami Laurent. Presque cinquante ans plus tard, vous êtes toujours amis. Ce midi, tu manges avec lui et ensuite tu l’aideras à choisir les livres qu’il ne déménagera pas. Les livres, encore et toujours. Votre passion commune… avec le cinéma, le théâtre.

17 février 1967

Suis allé au CEP. Formidable! J’ai rencontré Alain Gélinas et Pascal Desgranges. Pas de cours à l’école normale, aujourd’hui. On étudie le bill 25.

Tu avais dix-neuf ans. Tu entrais dans le monde du théâtre par une toute petite porte, mais tout de même… Celle d’une caserne de pompier désaffectée, rue Notre-Dame au coin de Wolfe. Tout en suivant les ateliers de Pascal, tu deviendras serveur, ouvreur, placier. Tu passeras surtout des soirées et des parties de nuit merveilleuses, entouré de créateurs. Un rêve qui se réalisait. Il t’arrivera de sortir du Centre expérimental populaire (CEP) au petit matin et d’aller déjeuner avec Laurent, Micheline et d’autres, dont tu as oublié le nom, au Louvre Tea Room, au coin de Papineau et de Sainte-Catherine. Dans les grandes occasions, il vous arrivait de marcher jusqu’au Select, coin Saint-Denis et Sainte-Catherine. Ce restaurant tiendra au même moment ou presque une grande place dans l’œuvre de Michel Tremblay.

Un autre matin mémorable : celui où, avec tes amis, tu te rendis aux abords de l’hôtel de ville pour y acclamer Charles de Gaule. Tu ne savais pas encore que, l’année suivante, tu le prendrais en grippe lors de Mai 68. Tu saluas même son retrait de la vie politique en ouvrant une bouteille de Clos de Sainte-Odile — chez toi, bien sûr, car tu n’avais pas encore l’âge d’entrer dans les endroits licenciés, comme on les appelait à ce moment. C’était le vin préféré de ton frère quand il mangeait de la fondue suisse.

Quant au bill 25, tu ne te souviens plus de quoi il s’agit. Chose certaine, cependant, tu utilisais le même mot anglais que tout le monde à cette époque. L’Office québécois de la langue française n’avait pas encore été créé. On ne savait pas qu’il fallait plutôt écrire : projet de loi.

18 février 1967

Suis allé chez Laurent, cet après-midi, rue Maisonneuve. Ce soir, au CEP : spectacle de Claude Dubois.

La rue Maisonneuve a changé de nom pour Alexandre-de-Sève, quand la rue Demontigny à cédé sa place au boulevard de Maisonneuve.

Ce fut sans doute, ce 18 février, la réunion de fondation du Petit littéraire, magazine qui parut le temps de quelques numéros. Ton frère avait accepté de le faire « taper » sur stencils par Diane A. et imprimer à l’hôtel de ville de Saint-Léonard, où il travaillait. De nos jours, il aurait peut-être comparu devant la commission Charbonneau pour cela.

Laurent et toi étiez fous de lecture. À cette époque, vous lisiez Sartre, Camus, de Beauvoir, Franz Fanon et plusieurs auteurs publiés chez François Maspéro, qui vient de mourir dans son grand âge — tu écris cela un matin ensoleillé du printemps 2015, qui tarde à s’installer.

19 février 1967

Journée calme. Pas de messe. Ce soir, une pièce de Tchekhov à la télévision.

L’indication « pas de messe » est significative. C’était sûrement nouveau pour toi. Tu étais sorti de communauté, huit mois auparavant. La culpabilité devait te ronger. Même si tu avais mis certaines choses de côté, dont la religion, tu n’en avais pas moins été pétri de tout ce qui t’avait fait jusqu’à ce jour. Ta famille était très religieuse. Très jeune, tu as été obsédé par la crainte du péché — dans ton souvenir, il n’y en avait qu’un seul : l’impureté. À six ans, le jour de ta première communion, tu t’es plus ou moins convaincu que tu n’étais pas en état de péché mortel. C’est dire… Tu avais sans doute fouillé dans la boîte où ton frère croyait avoir bien caché ses revues osées. La contemplation du corps féminin te donnait toutes sortes d’idées. Tu éprouvais de drôles de sensations.

Tu te dis que M., son presque fils, a dû être lui aussi mis en contact avec les magazines « osés » de ton frère. Pas cette année-là, car, le jour où tu as écrit dans ton journal, M. n’était pas encore né. Il ne paraîtrait en ce monde qu’en juillet. Tu ne sais trop d’où vient un curieux lien qui se présente à ton esprit : tu penses à Lorsque l’enfant paraît, de Roussin, que tu as répété ad nauseam, toutes tes années de formation en théâtre. Gina Bausson surtout, mais Gaétan Labrèche aussi, considéraient que tu avais un emploi comique au théâtre. Alors que tu te mourais de jouer Racine, Corneille, et Musset, tes professeurs te faisaient travailler La petite hutte et Lorsque l’enfant paraît.

La seule fois où Gina accepta que tu travailles Musset, ce fut un désastre. Tu avais pourtant bien répété la scène de On ne badine pas avec l’amour, avec la belle, merveilleuse et rouquine Lorraine, mais le public — les autres élèves — se retint de ne pas éclater de rire. Tu étais, paraît-il, un Perdican fort amusant. Pauvre Lorraine! Nous avions tellement travaillé et je lui volais le show sans le vouloir. Suzanne Lebeau, ta critique la plus sévère, a dû — tu n’en gardes aucun souvenir — te dire que tu étais « à chier ». Elle avait le sens de la répartie.

Autre temps… Une pièce de Tchekhov à la télévision. Il y a belle lurette que Radio-Canada n’a pas présenté de théâtre, sauf, dernièrement, le musical Belles-Sœurs, sur ARTV. Tu remontes dans tes souvenirs… En noir et blanc, dans un écran très neigeux — l’antenne sur la maison avait dû bouger — tu regardes avec ravissement La fille de Madame Angot, La Belle Hélène, pas la poire du même nom, mais bien l’opéra-bouffe d’Offenbach, et tellement d’autres téléthéâtres, des classiques, des vaudevilles, des boulevards, du théâtre d’ici et d’ailleurs. Ce n’était pas toujours très bon. Cela dépendait de l’inspiration et de la culture du metteur en scène. Il y eut des éclairs de génie : Le journal d’un curé de campagne, avec le jeune Yves Jacques et Gilles Pelletier, réalisé, si ma mémoire est bonne, par Paul Blouin. Et du peu ou pas de génie : un Othello joué, merveilleusement, par ton ami Jean-Marie Lemieux, grimmé en Noir — la subtilité n’était pas au rendez-vous —, et une pauvre Desdémone, mal dirigée, jouée par Denise Daudelin, une amie dont tu gardes amoureusement le souvenir dans ton cœur.

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Sagesse

Je travaille depuis des semaines à réviser un manuscrit qui traite du livre biblique de Qohéleth. C’est pour moi une source de joie. Cela me remet en contact avec mon moi profond, celui qui a toujours cru que tout était vanité, juste bon à être balayé par le vent.

À l’époque de mes études pour devenir religieux, on m’a enfoncé de force l’idée que je devais absolument me délester de pareilles idées. Le test de caractérologie de Le Senne que je passai l’année de mon postulat s’avéra, aux yeux de mon directeur spirituel, désastreux. Ce test mesurait l’émotivité, l’activité et le retentissement des représentations (être primaire ou secondaire). J’avais tout contre moi : j’étais un sentimental nerveux, passionné et colérique. Un grand ménage s’imposait. Ce que j’entrepris aussitôt sorti de son bureau. Je travaillai fort, me répétant que la vie valait la peine d’être vécue, même si je devais m’adonner à des pratiques religieuses d’un autre âge, manger ma soupe à genoux devant la table des professeurs par souci de mortification, et me lever pour saluer le crucifix si par malheur j’avais fait un bruit à table. La vie était belle même si, jour après jour, mon bégaiement faisait de moi la risée de certains confrères à la charité élastique.

Au noviciat, je crus venir à bout de ce qu’on appelait alors mon pessimisme. Je m’abonnai aux adages et autres proverbes hop la vie. Je me mortifiai pour chasser de mon âme — j’étais convaincu à cette époque d’en avoir une — les idées noires et autres remugles nauséeux. Je m’accusai, lors du supplice de la coulpe — une confession publique de nos manquements —, de ne pas combattre assez fortement les tentations à la dépression par lesquelles le démon s’acharnait sur moi. Car ce ne pouvait être autre chose. Et j’eus l’impression de réussir quand je passai à nouveau le test de Le Senne. Victoire! Mes réponses aux questions du test firent de moi un sanguin flegmatique, amorphe et apathique. J’avais eu le dessus sur mes démons! Mon directeur spirituel ne fut sans doute pas dupe de ce changement inespéré, mais cela l’encouragea tout de même à recommander que je puisse prononcer mes premiers vœux.

Mon nouveau caractère ne résista cependant pas aux «joies» de la vie religieuse. Et une situation particulièrement difficile pour l’adolescent que j’étais me fit revenir au galop à mes bonnes vieilles habitudes de sentimental nerveux, passionné et colérique. Ma vraie nature repris ses droits. Et je sombrai dans une profonde dépression, d’où je ne pus me sortir qu’en prenant la fuite.

Des torrents ont coulé depuis. Cinquante ans plus tard, je me réjouis de retrouver chez Qohéleth des pensées qui m’ont accompagné ma vie durant. La vanité des choses. Le vent qui emporte tout. La décrépitude de la vieillesse. Et surtout, la sagesse qui n’est toujours pas au rendez-vous… à moins que ces constatations en fassent partie. Peut-être suis-je sage comme monsieur Jourdain était philosophe… sans le savoir.

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Je ne sais pourquoi

Je ne sais pourquoi…

Un souvenir de début d’été monte en moi, en ce matin froid du début de mars. Rien ne s’y prête. Et pourtant…

Je sors sur la galerie de la maison, par la porte de la cuisine. La porte de « scring » est déjà posée. C’est l’été, même si ce n’en est que le début.

— Pierre, tu as oublié ton vaisseau.

C’est ma mère qui m’interpelle depuis la cuisine.

Je retourne sur mes pas. Elle me donne une petite chaudière — mon père prononcait : cheyère — pour ma cueillette de fraises des champs. J’ai la permission d’aller de l’autre côté de la clôture de broche, sur le bout de terre de monsieur Latour, qui jouxte notre terrain.

— Fais attention de ne pas piler dans les bouses de vaches!

Encore ma mère, qui ne veut pas avoir à relaver son plancher à mon retour des fraises.

— Emmène Mickey avec toi — on prononçait : Meckey.

Mickey, c’est son chien, le seul dont elle n’ait pas peur. Il lui obéit au doigt et à l’œil, alors que, nous, il nous envoie promener.

— Mickey, tu surveilles Pierre pour ne pas qu’il s’éloigne trop. Ne le laisse pas s’approcher de la dam et du ruisseau — mon père disait le crick.

En cela aussi, Mickey lui obéit, aboyant comme un fou si j’ose me diriger vers le ruisseau Saint-Louis, où mon père prend son eau pour alimenter la turbine de son moulin à scie. On n’a jamais dit «scierie», dans la famille. Mon grand-père, mon père, mon oncle Léo, mon oncle Hervé ont tous eu des moulins à scie et non des scieries. Mon grand-père avait aussi une «boutique à bois», tout comme mon oncle Fernand.

Et me voici parti. Le soleil brille; le ciel est d’un bleu magnifique d’avant les grandes pollutions. Mickey me précède, le nez au vent. Je marche «délicatement» pour ne pas écraser malencontreusement une belle talle de fraises. J’ai l’impression de partir à l’aventure. C’est la première fois que ma mère me laisse sauter la clôture de monsieur Latour. Elle me «fait confiance», m’a-t-elle dit. Je suis certain maintenant qu’elle a dû prier sainte Anne, sa préférée, jusqu’à mon retour.

Pourquoi ce souvenir? Et pourquoi ce matin?

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Vengeance!

Je crois que Gaïa, la déesse-mère, n’a pas aimé que je veuille écrire une chronique sur son visage à deux faces. Eh oui, je la décrivais ainsi, d’un clavier agile et particulièrement inspiré quand, soudain, une fausse manœuvre : perte totale. Je ne retrouve pas le brouillon. J’en livre ici l’essentiel, qui n’est pas «le ciel», comme disait le père Desmarais, de malheureuse mémoire.

Il s’agissait d’une réflexion à partir d’un roman, lu ces derniers jours. Un scientifique y soutenait, devant une classe d’étudiants californiens éberlués, que la Nature n’était pas celle qu’ils croyaient, celle qu’on leur avait présentée, depuis les années 1960, comme Gaïa, pour ne pas la nommer,  que les féministes de la côte Ouest avaient déifiée pour faire concurrence à Notre Père qui es aux cieux. Tous les maux que nous avions vécus jusqu’alors venaient que nous l’avions ignorée.

Gaïa donna alors naissance à deux rejetons : Environnement et Santé, qui partirent à la conquête des âmes et des esprits. Ils devinrent même des religions pour plusieurs — il faut croire que l’esprit humain a besoin de croyances. Et leur firent oublier que celle qu’ils se plaisaient à appeler Dame Nature, quand ce n’était pas le sirupeux Mère Nature, avait une face, bien cachée, et qui aurait peut-être eu avantage à le rester. Car, c’est bien déprimant de découvrir, un beau jour, que notre maman, comme le soutenait le scientifique dans le roman, n’a rien de bon en soi. Et même qu’elle s’est toujours appliquée, «religieusement» pourrions-nous dire, à détruire la race humaine. C’était, toujours selon le scientifique, inscrit dans ses gènes.

La Nature ne veut pas notre bien, soutenait-il; au contraire, elle ne peut pas nous sentir,  elle fait tout pour nous éliminer, et elle cache son jeu en nous faisant croire que nous sommes les artisans de nos propres malheurs, et qu’elle, innocente, n’y est pour rien. Elle nous endort en utilisant frauduleusement le chant des baleines et celui des oiseaux.

Un pavé dans la mare! pour les oreilles chastes des étudiants californiens. Leur mère les avait non seulement abandonnés à leur sort, mais elle s’acharnait à les faire disparaître, eux et tous les autres de leur race… Y avoir pensé plus tôt, elle aurait avorté!

L’idée m’a semblé intéressante. En y repensant bien, le scientifique n’avait pas totalement tort. À en croire le discours environnementaliste, nouvelle religion, nouvel opium du peuple, nous sommes responsables, pour ne pas dire coupables, de tout ce qui nous arrive. Et Maman Nature n’a rien à voir là-dedans. Qu’on se le tienne pour dit. Ainsi, quand la grippe espagnole a fait des millions de morts, elle devait être en train de tricoter des papattes pour ses petits, et elle ne s’est pas rendue compte qu’elle les tricotait pour rien, parce que ses petits mouraient tous les uns après les autres.

Voilà. Je m’apprête à publier cette chronique. Souhaitons que Gaïa ne me joue pas le même tour que plus tôt.

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Réjouissant

Lu dans une entrevue avec Patrick Rambaud :

« J’ai casé une phrase de Stirner dans mon livre (Le Maître, Grasset) : « Un homme n’est appelé à rien, pas plus qu’une plante ou un oiseau. » C’est vrai. C’est idiot de vouloir trouver un sens à tout, alors qu’il n’y en a pas. »

Je me mets à la recherche de ce Stirner qui m’intrigue.

Et une autre, de Wittgenstein, cette fois :

« Puisque la vérité est étalée sous nos yeux, il n’y a rien à expliquer.»

Comme diraient les Anglais, ceci fait ma journée.

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