Tyrannie de l’estimite de soi

J’entre au Jean Coutu. Je fais mes emplettes. Je me présente ensuite à la caisse. Comme je le fais et l’ai toujours fait avec tout le monde que j’aborde — mais à partir d’aujourd’hui, c’est fini, comme l’était Capri pour Hervé Villard —, je dis à la caissière :   

— Bonjour. Comment allez-vous?

Sa réponse me sidère : 

— Est-ce que je peux savoir en quoi cela vous regarde? C’est personnel.

Je regarde, stupéfait, la caissière et je comprends : une autre victime de l’estimite de soi. Elle en a sans doute été gavée. On a sûrement tenté — et réussi dans sons cas — de la convaincre qu’elle était une pierre précieuse qui méritait l’admiration, qu’en son noyau profond elle était radieuse, qu’elle devait développer une grande estime d’elle-même — pas grave si celle-ci la rend complètement dingue et fait suer — je suis poli — tout le monde autour d’elle. Comme l’a à peu près dit un autre, il y a très longtemps, avant ces charlatans de la psychopop qui l’applique à l’estime de soi : 

« Faites-la croître et multipliez-la! Répétez cette phrase jusqu’à la vomir avec vos tripes. Dites-vous, oui dites-le vous, répétez-le-vous : Je — très important le je, me, moi — M’AIME! JE M’ESTIME. Mon estime de moi-même me fait grandir. Elle me permet de faire un beau grand voyage en moi. J’y découvre beaucoup de choses, mais, surtout, oui surtout, j’y trouve la merveille que je suis. Ni plus ni moins que la p’tite fleur que pépère faisait sauter sur ses genoux dans Terre humaine.» (Pour mes lecteurs et trices, pépère était joué par Jean Duceppe et la p’tite fleur par Sylvie Léonard.) 

Si la caissière en question lit, par un heureux hasard, cette chronique, elle l’accueillera sans doute en souriant béatement, heureuse que son estimite d’elle-même ait fait une victime. Malheureusement pour elle, je ne souffre pas de victimite, maladie fort répandue dans notre époque de culs serrés et bénis, de bien-pensance à faire dégueuler, époque qui a fait de la délation la plus vile une vertu citoyenne et théologale. 

On nous l’a toujours dit que, dans cette pharmacie, on trouve de tout, même une amie!

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Les joies familiales

Nos mères ne se parlaient pas, sauf en de rares occasions où il aurait été inélégant de ne pas le faire. Depuis ce matin, j’ai rayé une partie de ma famille paternelle de ma carte. Et je crois bien que, moi aussi, par souci d’élégance, j’aurai la politesse de leur parler si le décorum l’exige. 

J’aurai attendu le grand âge pour accepter de ne pas être aimé. Cela a toujours été tellement important pour moi. J’ai passé ma vie à faire des concessions. Un psychopop me dirait que j’ai eu un cancer colorectal parce que j’ai fait trop de concessions. Elles se sont accumulées et ont formé un polype… jusqu’à perdre le contrôle et à se multiplier. Mes concessions ont suivi le précepte biblique : Croissez et multipliez-vous. Obéissantes, elles ont été, n’est-il pas? On a essayé de les extirper de mon côlon à deux reprises. Elles s’entêtaient. Elles ont dû être brûlées et irradiées au 5-FU pour enfin lâcher prise. 

Y’é tellement fin! L’ai-je assez entendue, cette exclamation! Dans mon for intérieur — qui n’était pas fort du tout — je me disais qu’au moins, j’étais fin. On pouvait me dire n’importe quelle platitude, j’étais fin. On me disait que j’étais beau en dedans à défaut d’accepter de mieux me connaître. Sur le moment, je gardais le silence, symbole de ma finesse. Comme j’ai un caractère secondaire, quelques heures plus tard remontait en moi un petit goût surette de finesse mal digérée. 

Soixante-dix ans avant de faire un magnifique bras d’honneur à ceux et celles qui ne m’aiment pas, qu’ils soient de ma famille, de mes «amis» ou d’ailleurs! Au moins, ce sera fait avant de mourir.

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En relisant mes bulletins scolaires

J’ai retrouvé mes bulletins scolaires.

Le premier : celui de la maternelle de mademoiselle Claire Saint-Germain, avec qui j’ai fait ma première année, dans la vieille maison des Rolland, l’actuel Au clos Rolland. Je n’avais pas l’âge pour entrer en première année au couvent, alors mes parents ont choisi de m’envoyer « au privé »… Ça fait snob, comme ça, mais, pour eux, c’était plutôt un sacrifice. Il payait déjà la pension de mon frère Raymond au collège Laval.

À mon grand étonnement, sur mes bulletins de deuxième et de troisième année, à l’école Saint-Georges de Mont-Rolland, je suis né le 30 novembre 1947 au lieu du 25, et mon père se prénomme Maxime au lieu de Marc — il faut dire que ses parents, ses frères et ses sœurs l’ont toujours appelé Maxime. Tant Solange Boyer que Pauline Latour, les deux institutrices, comme on les appelait alors, ont commis la même erreur. Mon passage au couvent des Sœurs Sainte-Anne ne m’a pas laissé de souvenir impérissable, à l’exception d’une claque que m’a assénée sœur Marie-Louise-Agnès — la directrice, que les filles plus âgées avaient surnommée « Pue du bec » — parce que, au catéchisme, j’avais dit que j’aimerais mieux aller aux limbes qu’au purgatoire, ce lieu me paraissant plus agréable, même si l’on n’y voyait jamais Dieu. Sur le coup — c’est le cas de le dire — je crois que je n’ai même pas pleuré. J’étais saisi. C’est dans le taxi Paquette du retour à la maison que j’ai éclaté en sanglots. Pauline et Colette Latour, qui voyageaient avec les enfants du rang, ont bien tenté de me consoler, mais rien n’y a fait. Raymonde, Jean et Paul Lamoureux, ainsi que Claude Latour sont restés silencieux tout le long du trajet.

Sur mon bulletin de quatrième année, quand je suis passé au collège des frères maristes, j’ai retrouvé ma date de naissance, et mon père, son prénom. Le titulaire, trouvant sans doute que j’avais des carences en éducation physique, comme mon ami C., décida de nous garder quelques fois tous les deux après la classe pour faire de la gymnastique. Ces jours-là, le taxi Paquette ne nous attendait pas. C. et moi devions rentrer à pied jusque chez nous — un peu plus de deux milles, si ma mémoire est bonne.

J’ai « sauté » en cinquième année, en octobre, et j’ai eu le frère Louis-Boniface comme titulaire. Comme il est resté vingt-cinq ans à Mont-Rolland, un grand nombre de garçons du village l’ont eu comme professeur. Il avait la main assez forte « dans la claque », lui aussi, et, quelques années plus tard, le jour de ma profession religieuse, je le lui rappelai. Il rougit… et sourit, quelque peu troublé, je crois, par ce souvenir. Surtout que mon frère se souvenait, lui, d’en avoir « mangé tout une ». Je me rappelle, le jour de mon changement de classe, qu’il administra une superbe claque à A. P., mon voisin de rangée. J’ai figé sur place et je me suis promis d’écouter, de ne jamais rire ou même sourire en sa présence…

L’année suivante, en sixième année, j’étais né le bon « quantième », mais pas la bonne année; j’avais rajeuni d’un an. Le frère Jean-Omer — je n’ai aucun souvenir de lui — était le titulaire, et le directeur était le frère Jean-Roger — surnommé « Oscar le Pleumé », on devine pourquoi. Qu’on se rassure, ce n’est pas le Jen Roger qui enregistra Le miracle de Sainte-Anne-de-Beaupré et devint un chanteur adulé de tout le Québec et le roi de la Casa Loma.

En septième année, le frère André-Robert — lui non plus ne fut pas une vedette de la télé ni un potineur d’Échos-Vedette, comme son homonyme — présida aux destinées de ma dernière année au collège de Mont-Rolland. L’année de ma naissance est illisible sur mon bulletin. On l’a tellement corrigée que le dernier chiffre est un mélange confus d’encre bleue et d’encre rouge. Finalement, j’ai l’air d’être né en « 194 ». Souhaitons tout de même que ce soit après Jésus-Christ. J’ai terminé l’année avec une moyenne générale de 85,7 % — c’est écrit sur mon certificat de septième année.

Ce sont sans doute mes notes qui attirèrent l’attention du frère recruteur. Il me dit que j’étais sûrement appelé à la vie religieuse. Il parvint même à convaincre mon père, qui n’était pas du tout chaud à voir partir son fils de onze ans pour le juvénat. Un argument massue vint à bout de sa résistance : le recruteur lui demanda ce qu’il dirait à Dieu, au jour du Jugement, s’il refusait que son fils suive la vocation à laquelle il était certainement appelé. C’est ainsi que, le 30 août 1959, je suis monté dans la Ford vert forêt de mon père pour quitter Mont-Rolland et ne jamais y revenir à demeure. Il y a bien eu quelques semaines de vacances pendant les années de juvénat, puis, longtemps plus tard, un lendemain de Noël alors que j’étais au Scolasticat central de Montréal — mon père était venu nous chercher, le matin, et monsieur Adrien Boyer nous avait ramenés, le soir, Réal Boyer, Georges Éthier et moi. Plus tard encore, je fis le voyage Montréal–Sainte-Adèle, une fois la semaine, pour mes ateliers de théâtre à la Polyvalente.

Grâce à Gilles Lamoureux, un ex-confrère mariste — pas de liens de parenté avec les nombreuses familles Lamoureux de Mont-Rolland et de Sainte-Adèle —, j’ai revu mes bulletins des quatre années de juvénat, du postulat et du noviciat; et celui du Brevet A-1 au Scolasticat central.

Mon dernier bulletin… Mon baccalauréat en pédagogie de l’Université de Montréal. Je l’obtins en 1968, et il plut davantage à mes parents qu’à moi. J’étudiais déjà le théâtre et l’écriture dramatique… J’étais passé à autre chose.

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Après un long hiver

[On remarquera qu’en français classique, la liaison du mot « long » se fait non pas avec le «g», mais avec un «q» : un lonqu’hiver.]

Refaire surface après la neige, la grisaille, le verglas. Ressusciter — le mot est gros, j’en conviens.

Un long hiver de lectures. Des paysages et des émotions emmagasinés. Des voyages à bon marché, et toujours en première classe, chose que je ne pourrais plus me permettre. La «fortune», que certains de mes amis croient que j’ai, se réduit comme peau de chagrin. Ce n’est pas très grave, car la vieillesse s’installe de plus en plus dans mon corps et, comme elle n’est pas tendre avec moi, elle m’enferme plus ou moins dans mon appartement avec vue sur le fleuve. Cannelle, ma compagne de vie, me tient compagnie. Elle est vieille, elle aussi. Cet été, nous nous assoirons à balconville et nous lirons, du moins, moi, je lirai, et elle dormira sur mes genoux. Ou dans son condo estival qu’un tonton lui a offert pour ses dix ans.

À propos de la vieillesse, Catherine Cusset, dans sa «bio» de David Hockney, lui prête cette réflexion :

«La vieillesse était l’âge du grand nettoyage, l’âge auquel on avait pour désir d’arracher à l’oubli la beauté, qu’on ne voyait jamais mieux que lorsqu’on en avait fini avec le désir sexuel et l’ambition sociale.»

Le mot «nettoyage» me rappelle trop les purgations de mon enfance. Et les coloscopies qui ont découvert que j’avais un cancer — dont on m’a annoncé la rémission, la semaine dernière. Une bouffée d’énergie et de joie dans la grisaille d’une semaine d’hiver qui se prolonge jusqu’à l’écœurement. Des années qui ont cependant contribuer à vieillir plus vite. Même dans ma tête, car la chimio laisse des traces… Des chutes d’énergie, des moments d’absence, d’où je reviens parfois en me demandant où je suis et quel jour on est. Heureusement, si Cannelle est là, elle me sert de point de repère. Je la caresse, et l’angoisse se dissipe. Au cours des sept dernières années, elle a été mon infirmière dévouée, acceptant de ne plus se coucher sur mon ventre quand il était trop brûlé par la radiothérapie, se lovant sous mon bras qui n’avait pas été décoré d’un cathéter central et me ronronnant un chant si doux qu’il parvenait à m’endormir malgré la douleur.

Donc, au mot nettoyage, je préfère celui de lâcher prise. Je me permets même parfois de laisser aller et venir les obsessions qui m’ont pourri la vie… toute ma vie, ou presque. Les troubles obsessionnels compulsifs (TOC) m’ont habité dès ma tendre enfance — je crois même qu’au lieu de pleurer, quand on m’a sorti du ventre de ma mère, j’ai connu une première obsession. Bien sûr, je ne savais pas que j’en souffrais. Il me faudra attendre presque quarante ans pour qu’enfin, un médecin comprenne ce que je vivais et me prescrive une médication qui m’a soulagé de mes crises d’angoisse et de mon anxiété, qui étaient les basses œuvres de mes nombreuses obsessions. La médication m’a même permis de mettre fin à toutes les thérapies — nommez-les, je les ai toutes faites, je crois — où la parlote était généralisée, l’écoute plus ou moins attentive, et les honoraires exorbitants. J’ai lu, je crois bien, tout ce que le Nouvel Âge avait à offrir de techniques et de superstitions et tout ce que la psycho pop déclinait sur les rayons des librairies.

Et je ne parle pas de ce que la religion, à l’époque où j’étais en communauté, m’ordonnait de faire pour chasser ce que mon directeur spirituel appelait des «tentations». Quand je m’ouvris à mon supérieur au sujet des angoisses que je vivais chaque jour, il me dit de me rendre à la chapelle et de prier. À ses yeux, ma foi n’était pas assez fervente et seule la prière me ferait vaincre les pièges du démon. Chapelets, neuvaines, mortifications de toutes sortes (je ne m’arrête pas sur les détails) m’amenèrent non pas au paradis promis, mais à l’institut Albert-Prévost pour y être soigné. Honte sur moi! Shame on me! Mon supérieur m’ordonna, au nom de la sainte obéissance, de garder mes problèmes «mentaux» — il prononçait le mot en plissant le nez comme s’il y découvrait une odeur nauséabonde — pour moi. Mes amis —  les deux ou trois que j’avais — ne devaient pas être mis au courant. Mes rendez-vous chez le psy furent, à leurs yeux, des consultations chez un chiropraticien.

Donc, dans mon cas, médication et vieillissement ont fait bon ménage. Je vois désormais la vie en gris… C’est toujours mieux qu’en noir, même si, au fil des ans, je me suis découvert une amitié particulière — encore une réminiscence de mes années en communauté — pour cette absence de couleur.

 

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Nuit du 19 au 20 août 2004

« Le soir surtout, lorsque les branches à la fin délivrées du vent cessent leur balancement, je songe à ma mère. Je sais qu’elle aurait aimé cet endroit. Presque chaque jour qui s’écoule m’astreint au difficile métier de vivre sans elle. »

(Jean-François Beauchemin, La fabrication de l’aube, p. 86.)

Comment écrire sur sa mère après avoir placé ces quelques lignes en exergue? Parmi les nombreux livres que j’ai lus sur le décès d’une mère, Jean-François Beauchemin a sûrement écrit le plus sensible, le plus filialement sensible. Et pourtant, mon palmarès des livres filiaux aligne des noms prestigieux. Dans le rayon « Piété filiale » de ma bibliothèque, il y a Simone de Beauvoir, Jean Cocteau, Albert Cohen, le fils de Susan Sontag, Roland Barthes, Geneviève Brisac, Jacques Chessex et beaucoup d’autres. Pourtant, quand j’ai lu l’ouvrage de Beauchemin, j’y ai trouvé un souffle qui m’a tout de suite porté. Je me suis dit que c’était comme ça que j’aurais aimé parler de ma mère.

Mais comme il l’a déjà fait — et mieux que moi —, je devrai me contenter de mon souffle à moi, plus factuel, moins poétique.

*****

Ma mère dormait peut-être; en tout cas, elle ne semblait plus consciente depuis plusieurs heures. Je la veillais, ganté de latex, jaquette d’hôpital bien attachée et masqué, à cause d’un diagnostic de bactérie C difficile, qu’elle avait reçu deux semaines auparavant à l’hôpital Fleury. On nous avait pourtant dit, à sa sortie, qu’elle était guérie, mais, semblait-il, cette bonne nouvelle ne s’était pas rendue jusqu’à son dossier médical. Elle gisait donc, parquée dans un coin de l’urgence, entre deux rideaux. Une pancarte avertissait de son état, comme la croix noire que l’on peignait aux devantures des maisons des pestiférés ou des victimes de la grippe espagnole.

Je m’étais rendu à son chevet après que l’hôpital Marie-Clarac m’eut averti qu’on l’avait, encore une fois, transférée à l’hôpital Fleury. À mon arrivée, je lui dis que mon frère devait nous rejoindre.

« Guette-le, me dit-elle sur un souffle. Je ne veux pas qu’il vienne jusqu’ici. Tu sais, les hôpitaux et lui… »

Elle ne voulait pas faire peur à son fils aîné avec qui elle avait eu quelques fois des mots, mais qu’elle avait toujours aimé profondément.

Elle se plaignait d’une douleur dans la région du cœur. J’ai pensé à une crise d’angine. Une heure plus tard, le médecin m’a dit qu’en fait, elle faisait une embolie pulmonaire. On lui a donné de la morphine pour calmer ses souffrances, en attendant de savoir si sa constitution affaiblie par le poids des ans et de la maladie pouvait tolérer, sinon accepter, un médicament susceptible de faire fondre le caillot qui obstruait son poumon gauche.

À partir de ce moment, ma mère a sombré dans un état d’inconscience entrecoupé de deux sursauts de vie qui n’ont pas été sans me surprendre. Le premier s’est produit lors de la visite d’un bon vieux prêtre qui lui a parlé doucement, et, comme on disait dans le temps, lui a ensuite « administré les derniers sacrements ». Elle lui a souri, lui a fait un petit signe de la tête, puis elle a fermé les yeux, bercée par les prières du bon prêtre.

Le second sursaut s’est produit vers minuit. Je tenais sa main quand, soudain, elle s’est redressée, ses beaux yeux bleus grand ouverts. Elle a regardé autour d’elle, puis, très doucement, elle s’est recouchée et a fermé les yeux pour ne plus les rouvrir.

Quelque temps plus tard, repensant à cette scène, je me suis demandé si ma mère, dans ce deuxième sursaut… Non, je ne me suis pas demandé, j’ai eu l’intime conviction que maman avait réellement vu… Qui? Quoi? Je ne le sais pas — et je ne le saurai jamais. Mais, à cet instant précis, son regard n’était ni absent, ni perdu, ni vide. Au contraire il était intense et vivant.

Sa respiration se faisait de plus en plus difficile. Je la lisais sur ses lèvres desséchées et sur sa poitrine amaigrie. Le moniteur cardiaque battait un rythme qui, je le pressentais, s’arrêterait à plus ou moins brève échéance. Car il s’agissait bien d’une échéance. On nous avait prévenus, mon frère et moi, qu’il n’y avait plus rien à faire. Le médicament, qui aurait pu la sauver si elle avait été plus jeune et moins affaiblie, provoquerait au contraire une mort atroce si on le lui donnait. Nous avons dû nous résoudre à l’inévitable, et respectueux de ses volontés, nous avons demandé au médecin de ne rien tenter d’autre que de soulager ses souffrances.

Encore sous le choc, je suis sorti dans le corridor pour raconter à Raymond, mon frère, le second sursaut de vie que notre mère venait de connaître. Mon frère y était retourné aussitôt la décision prise de laisser la vie quitter notre mère comme elle l’avait souhaité. Il n’était resté que quelques minutes entre les rideaux sales et jaunis, qui tenaient lieu d’intimité à notre mère. Il en était vite ressorti après lui avoir serré brièvement la main.

Depuis plusieurs heures, il supportait le défilé des ambulances et leur cortège d’accidentés et d’amochés. Il avait assisté, comme pétrifié, à une crise de démence d’un patient que les ambulanciers et les infirmières avaient pris plusieurs minutes à calmer. J’en avais entendu les échos à l’intérieur et j’avais assisté, pétrifié moi aussi, à l’encellulement du dément dans un réduit matelassé aussi grand qu’un placard à balais.

À l’évidence, Raymond devait partir. Sa tension artérielle devait battre des records. J’ai tenté de l’en convaincre. Il a hésité quelques secondes. Je suis sûr qu’il a pensé qu’il ne serait pas un bon fils s’il partait, et ce, non pas aux yeux de notre mère, mais à ses yeux à lui. Puis il s’est levé. Il m’a demandé de dire à maman qu’il l’aimait, qu’il pensait à elle. Il est parti sans se retourner, le pas plus lourd que d’habitude.

Quand je suis revenu près de maman, je me suis approché de sa bonne oreille, et je lui ai transmis le message de Raymond. En me rassoyant, j’ai détourné la tête pour ne pas, au cas où, qu’elle voit mes larmes couler. J’ai toujours été « braillard », comme disait mon père.

La brève scène qui a suivi, je ne l’ai malheureusement pas rêvée. Deux infirmières sont passées. L’une a dit à l’autre, me voyant :

« Qu’est-ce qu’y à brailler donc lui? »

— Sa mère est en train de mourir.

— Es-tu vieille?

— Elle a l’air ben vieille.

— Pourquoi qu’il braille d’abord? »

Je me suis levé d’un coup, sans songer qu’un mouvement aussi rapide aurait pu me bloquer le dos pour des jours. J’avais dans l’idée de rejoindre les deux infirmières, de les toucher de mes gants, qui avaient tenu la main de ma mère, jusqu’à ce que la méchante bactérie C difficile les envahissent et les colonisent. Et qu’elles aient mal au ventre à s’en tordre de douleur! Qu’elles souffrent! Qu’elles vomissent leur indifférence!

Mais je n’ai pas bougé. Et pour ne pas que ma colère perturbe l’agonie de ma mère, je me suis approché encore une fois de sa bonne oreille, et là — d’où cette idée m’est-elle venue? —, j’ai chanté, fredonné plutôt : « Filez, filez, ô mon navire, car le bonheur m’attend là-bas. »

Elle adorait cet air appris dans son enfance, au bord du fleuve, à L’Anse-à-Gilles. Chose incroyable, les paroles de la chanson me revenaient comme par magie. On aurait dit que ma mère me les soufflait — je les ai sous les yeux, écrites de sa « belle main d’écriture », dans l’un de ses nombreux cahiers de chansons qu’elle m’a légués.

*****

La nuit avançait lentement. J’ai pris à nouveau maman par la main dans l’espoir de la guider — à défaut de l’accompagner — sur sa route vers la mort. Sans que je m’en rende compte, ma respiration s’est réglée sur la sienne. Et les heures ont continué de passer.

À un moment, mû par une sorte de pressentiment, j’ai regardé ma mère fixement. J’ai vu sa poitrine se soulever péniblement, son souffle s’exhaler… Puis, plus rien. Je venais de cueillir son dernier souffle. J’ai tenté de prolonger le plus possible cet instant qui ne reviendrait jamais.

Puis une sorte de tourbillon m’a emporté. Une infirmière est arrivée, m’ordonnant de sortir. J’aurais bien voulu rester encore un moment pour accompagner l’âme de ma mère, qui devait se trouver bien perdue dans cette salle d’urgence, mais l’infirmière m’a clairement fait comprendre que je n’avais plus d’affaire là, que je pourrais revenir quand elle en aurait terminé avec le corps de ma mère. Pour elle, ma mère n’était déjà plus une personne. C’était un corps sans vie. Avant de sortir, j’ai regardé l’horloge : 4 h 15.

*****

« Allô, Raymond?

— Oui.

— Maman vient de mourir. Viendrais-tu me rejoindre?

— J’arrive. »

La conversation n’a duré que quelques secondes, même pas une minute. Il faisait encore nuit.

Raymond est arrivé avec son ami Robert. S’il avait été seul, je crois que le courage lui aurait manqué. Nous sommes montés tous les deux auprès de notre mère et nous lui avons fait nos adieux. Raymond n’a même pas hésité avant d’entrer dans l’urgence.

Puis ce fut la signature des papiers. De nombreux papiers, me souvient-il.

Avant de quitter l’hôpital, l’agent de sécurité nous a demandé quel âge avait notre mère. Raymond lui a répondu qu’elle avait 97 ans. Il nous a dit que c’était un bel âge pour mourir.

Puis, nous sommes sortis. Le jour se levait.

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À propos de Prévert

En 1992, dans les très sérieuses Lettres françaises, Michel Houellebecq publiait un article intitulé « Jacques Prévert est un con ». À la lecture de cet article, force était de nous demander lequel, de lui ou de Prévert, était le plus con. Grand admirateur de Prévert, et ce, depuis très longtemps, j’avais bondi sur mon siège des Gâteries à la lecture de cet article. Je crois bien que je n’ai plus jamais acheté les Lettres françaises après cela.

Les Gâteries était un café situé rue Saint-Denis, au nord de la rue Sherbrooke. On y croisait Robert Lalonde, Nelly Arcand et un poète dont j’oublie le nom, concentrés sur leurs écritures. Pour ma part, j’y révisais des textes et y réécrivais parfois des chapitres entiers d’auteurs reconnus. C’est ce que j’appelais alors ma « négritude ». Oui, je sais, le mot fait tache dans la bien-pensance et la rectitude politique actuelles. Maintenant que nous sommes devenus des Canadians plutôt que des Québécois, changeons ce mot obscène pour ghost writer. J’ai petit-déjeuné aux Gâteries pendant des années, jusqu’à ce qu’il soit vendu à des Ontariens incultes. Ce qui faisait l’« atmosphère » (si chère à Arletty) des Gâteries à disparu quelque temps après leur arrivée. Et avec elle, les clients.

Mais revenons à l’enchantement Prévert. Agnès Desarthe lui consacre un article dans le numéro de mai 2018 (sic) du Magazine littéraire. Elle a découvert la littérature grâce à ce magicien des mots — c’est un cliché, je sais — parce qu’« il semblait n’avoir subi aucune distorsion. Ce n’était pas un exilé de l’enfance, un accidenté de la route qui mène à l’âge adulte ». Que dire de plus?

Prévert m’a accompagné, livre après livre, sur mon propre chemin vers l’âge adulte, chemin plutôt accidenté, bordé de dangereux ravins. Il m’a souvent évité des chutes… Il faut dire que, pour ma part, j’avais découvert la littérature avec Julien Green. Pas jojo, c’est vrai! Mais quelle écriture! Et, surtout, Green décrivait des passions qui ne m’étaient pas étrangères et ce même sentiment religieux étouffant et rigoriste, qui avaient marqué mon enfance, mon adolescence et le début de ma vie d’adulte en communauté.

Après, ce fut Sartre. Ses Chemins de la liberté m’ont guidé dans l’apprentissage de la mienne. Simone de Beauvoir, que j’ai aussi beaucoup fréquentée à une certaine époque, disait que les femmes ne naissent pas femmes, mais qu’elles le deviennent. Grâce à Sartre, je suis devenu de plus en plus libre. Le devient-on totalement? On pourrait en discuter longuement.

Prévert et sa grâce, car c’en était une, m’ont permis d’éviter les précipices sur mon chemin vers l’âge adulte. C’est Gina Bausson, ma professeure de théâtre, qui me l’a fait approfondir. C’était l’époque où fleurissaient de petits cafés qui présentaient des spectacles de poésie. Mon ami L. et moi en avions déjà présenté un dans une boîte du Vieux-Montréal, appelée A matter of opinion. J’en ai égaré le programme, mais je me souviens que nous terminions en récitant un poème en anglais, yes sir, pour remercier les propriétaires de nous avoir permis de faire nos premières armes d’interprètes chez eux. Quand le goût nous reprit de préparer un nouveau spectacle, nous décidâmes de faire appel à Gina pour nous guider. L. et moi avions déjà choisi des poèmes d’une noirceur étouffante ou d’une insondable tristesse, un choix très « existentiel ». Respectueuse de nos choix, Gina nous proposa tout de même d’alléger un peu notre future prestation. Et c’est là que Prévert revint dans ma vie.

« Pierre, après le Cocteau, pourquoi ne feriez-vous pas Pour faire le portrait d’un oiseau, de Prévert? », me demanda-t-elle. Le choix me surprit, mais je me promis de travailler le poème, ne serait-ce que pour voir… J’aimais Prévert, mais je n’étais pas certain qu’il cadrât dans le spectacle que nous avions envisagé de faire, L. et moi. Mais Gina avait toute ma confiance. Alors, j’ouvris Prévert et travaillai le poème qu’elle m’avait suggéré. Ce fut un enchantement. Sa légèreté me fit le plus grand bien. Cette façon de dépeindre — c’est le cas de le dire — une atmosphère (encore Arletty)! Quelques phrases, et une pirouette.

Quand je m’exécutai devant Gina, au cours suivant, elle me félicita… et en profita, ratoureuse, pour me glisser subtilement que je pourrais faire un autre poème de Prévert. Quand elle m’en dit le titre, je me réjouis de sa proposition qui, je le sentis, ouvrait un peu plus grand la porte vers la liberté si chère à mon cœur et si fièrement revendiquée. Je travaillai et retravaillai les mots du poème. Mon frère, avec qui j’habitais, en fit des boutons à force de m’entendre les répéter.

Le soir de notre spectacle arriva. C’était à L’Âtre, un café minuscule, rue Saint-Denis près de l’avenue du Mont-Royal. Poèmes noirs. Je n’aime pas dormir de Cocteau, que je considérais comme vaguement érotique — autre pas vers la liberté. Pour faire le portrait d’un oiseau. Poèmes romantiques. Le bonheur est dans le pré de Paul Fort — autre «légèreté» suggérée par Gina. Enfin, ma nouvelle pièce de résistance, signée Prévert. Respiration, concentration, attaque :

Notre Père, qui êtes aux cieux,

Restez-y.

Et nous nous resterons sur la terre

Qui est quelques fois si jolie.

Comme on disait à l’époque, cette dernière prestation, tout comme l’ensemble du spectacle, connut « un franc succès ». Pour moi, ce poème restera l’expression d’une foulée de plus sur ma route vers la liberté de penser, de dire, d’exprimer, de râler, de crier, s’il le faut. Révolte adolescente d’une autre époque, peut-être, mais révolte tout de même.

***

Dans notre temps où l’intégrisme religieux tente de nous bâillonner, où la rectitude politique et une gauche molle de peine-à-jouir — l’expression n’est pas de moi, mais je la trouve savoureuse — font office de nouvelle religion, ce Pater Noster de Prévert me revient souvent à l’esprit. Il me semble que le dieu vengeur et mesquin — peu importe le nom qu’on lui donne et qu’il soit entouré d’anges, d’élus ou de jeunes vierges — aurait tout intérêt à rester dans son ciel, et ses représentants autoproclamés, à nous foutre la paix!

11 août 2017

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Notes de lecture (juin 2017)

J’ai toujours beaucoup lu. Je lis encore beaucoup. Et sur du papier la plupart du temps. Je ne m’habitue pas aux liseuses et autres instruments électroniques de lecture.

Ces derniers mois, plusieurs livres m’ont procuré des heures et des heures de bonheur. Cannelle sur mes genoux, je me laisse glisser dans des univers parallèles. Ma condition physique ne me permet plus de voyager. Les livres sont moins coûteux…

Palmarès

• Souffler dans la cassette de Jonathan Bécotte

Un roman poétique, un premier roman tout à fait adorable. Qu’on ne prenne pas cet adjectif dans son sens doucereux. Loin de là! L’auteur décrit une amitié entre deux jeunes du primaire, leurs jeux, leurs secrets.

J’aimerais bien garder d’aussi beaux souvenirs de mon enfance. La mienne s’est interrompue, à onze ans, quand je suis entré au juvénat. On m’y a fait vieillir trop vite. On a mis un frein à mes élans créateurs. Tout était régulé pour la plus grande gloire de Dieu et le salut de mon âme. On m’a humilié plus souvent qu’à mon tour, toujours pour mon salut, et le plaisir de mes confrères qui s’amusaient à mes dépens. On m’a inculqué que seul l’amour de Dieu était permis.

Bien sûr, il y eut des êtres lumineux qui m’ont permis de croire à la bonté humaine. Frère Jean-Louis, qui m’a enseigné le chant et m’a fait aimer le latin. Un autre, dont j’oublie malheureusement le nom, qui m’a fait travailler fort pour me guérir de mon bégaiement. Pourtant, mon défaut de langue faisait la joie de mes confrères quand c’était mon tour de lire au réfectoire pendant les repas que nous prenions en silence. Ce même frère m’a donné le goût de la littérature, même si celle que nous fréquentions était expurgée, toujours pour le bien de nos âmes. 

Heureusement, déjà à cette époque, la lecture me permettait de fuir, pour un temps du moins, la tristesse qui était désormais mon lot.

• Caligula, d’Albert Camus

J’ai relu cette pièce avant d’assister à sa représentation au TNM, cet hiver. J’aurais dû me contenter de la relire…

• La Sacrée Semaine qui changea la face du monde de Marc Augé

Un conte cocasse, insolent et quelque peu irrévérencieux.

Marc Augé, l’un des plus grands anthropologues français, écrit en exergue de son ouvrage : « Je ne doute pas que le pape François témoigne d’une souriante indulgence pour l’hommage qu’a souhaité lui rendre l’athée que je suis en lui faisant audacieusement endosser le premier rôle dans ce conte subversif et humaniste. »

Un dimanche de Pâques, le pape François s’adresse à la foule, place Saint-Pierre. Au grand étonnement des pèlerins, il prononce trois mots qui vont changer la face du monde : « Dio non esiste. »

Depuis mes années « religieuses », j’ai toujours éprouvé un certain plaisir à la désobéissance sous toutes ses formes. On m’a tellement dit que je devais être un bon garçon, que je devais obéir à Dieu qui m’appelait à le suivre, que mes parents seraient tellement déçus d’apprendre mes méfaits… J’en suis venu à désobéir en pensée! Ni vu ni connu. Et désobéissant tout de même.  

Arrête avec tes mensonges de Philippe Besson

Besson à qui sa mère répétait « Arrête avec tes histoires », lui obéit. Il dit la vérité sur un amour d’adolescence, qu’il a toujours gardé secret, et qui ne l’en a pas moins rattrapé, des années plus tard.

Un grand roman tout simple dont Bernard Pivot a écrit dans le Journal du dimanche : « Philippe Besson est un spéléologue de l’intime. »

Un récit sans mièvrerie qui raconte pourtant une histoire douloureuse. Deux adolescents découvrent un lien qui les unit. L’un s’y attache. L’autre le fuit. Et des années plus tard…

Une démarche de chat, Notes sur une façon de vivre de Gilles Archambault

Quelques pages sur le métier d’écrire. J’ai le plus grand des respects pour Gilles Archambault. Ses livres m’ont toujours emballé. Sa voix… Ses pas… Sa « musique », pour utiliser un cliché.

J’ai pratiqué le métier de l’écriture, mais je ne suis pas un écrivain. Tout au plus, un auteur de télévision, dont les séries pour enfant ont connu, à l’époque, un certain succès.

Écrivain peut-être en quelques occasions : lors de l’écriture d’un roman (inédit) qui a donné vie quelques années plus tard à ma série Le Grenier; lors de la parution chez Québec Amérique de mon roman Pas d’hiver, quelle misère! et, enfin, lors de l’écriture d’Un visage dans mon rêve, un drame romantique (inédit) sur un épisode de la vie de Laure Conan, notre première romancière canadienne-française.

Combien de temps encore? de Gilles Archambault

«Vient un temps où l’existence d’un être n’est plus faite que de souvenirs, d’amours anciennes et de retrouvailles avec son passé, éclairés ça et là par des moments de grâce et de lucidité d’autant plus précieux qu’ils ne reviendront plus.» (Quatrième de couverture)

Tout est dit.

Éloge du blasphème de Caroline Fourest

Un titre choc, peut-être. Mais un livre phare pour notre société où la laïcité est si souvent malmenée. Une réponse au «oui, mais» de nos politiciens à-plat-ventristes qui, en ménageant la chèvre et le chou et, ainsi, se gagner des votes, malmènent les idéaux de nos démocraties.

La quête de la fille disparue de Pauline Michel et Mario Pelletier

Si ce titre arrive en dernier, il ne faut pas y voir une critique de sa qualité. Simplement, que je l’ai terminé hier soir.

Beau, très beau. Étonnant, aussi. Surprenant, parfois. Envoûtant.

Mon amie Pauline me surprendra toujours. Je garde de nos collaborations passées un souvenir ému. Il y avait de la folie, de la grâce, de la souffrance aussi quand nous nous sentions incompris. Oui, le mot « grâce » me vient tout de suite à l’esprit quand je pense à Pauline et à son œuvre. 

Mes mille et une nuits de Ruwn Ogien

Un essai d’un philosophe qui vient de mourir du cancer dont il parle dans ce livre. Une transgression, une désobéissance, un questionnement sur les clichés qui entourent la maladie. Des exemples; Le cadavre du dolorisme bouge encore (chapitre 1); Ce qui ne tue pas ne rend pas plus fort (chapitre 6); Pourquoi faudrait-il être “résilient”? (chapitre 7); Les cinq stades du deuil : une fantaisie New Age (chapitre 10); Les malades ont-ils une supériorité intellectuelle et morale sur les bien-portants? (chapitre 13); La maladie comme drame et comédie (chapitre 14); La souffrance ni nécessaire ni suffisante (chapitre 19).

Malgré la gravité du sujet, un livre réjouissant qui m’a réconcilié avec ce que je ressentais pendant que je “combattais” (je le combats toujours) un cancer.

Le Québec n’existe pas de Maxime Blanchard

Il n’y va pas de main morte, ce Blanchard, professeur à la City University of New York. Son personnage, Éric Langevin, regarde son pays – le Québec, car il est indépendantiste – « chavirer dans l’insignifiance », dixit la quatrième de couverture. De découverte en découverte, de mélancolie en mélancolie, il effectue une véritable descente aux enfers.

Un livre qui secoue, qui débusque nos bêtises et nous les place en pleine face.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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Mort de Ruwen Ogien

Ruwen Ogien, philosophe allemand d’origine juive, vient de mourir. Son dernier livre, Mes mille et une nuits, La maladie comme drame et comme comédie, chez Albin Michel, m’a particulièrement touché. Il y raconte sa lutte contre le cancer, celui qui vient de l’emporter.

Farouche adversaire du dolorisme, si présent dans le « monde » des cancéreux, il s’inscrivait en faux contre les formules toutes faites censées aider les personnes atteintes. Ainsi, il refusait l’idée que la maladie ferait « grandir » la personne qui la vit. (Maintenant, nous ne sommes pas atteints par la maladie, mais on la vit — comme une certaine vinaigrette des années 1980. Du vocabulaire en porte à faux. Un faux-fuyant. Un faux semblant.)

Ruwen Ogien ne trouvait aucune grandeur à la souffrance et à la douleur. À ses yeux, «ce qui tue ne rend pas plus fort», et la résilience – elle est maintenant partout, utilisée à toutes les sauces sans en connaître le sens véritable – n’est pas la panacée. À une autre époque, on disait aux malades qu’il devait souffrir pour expier leurs fautes et gagner le paradis. Maintenant, la religion de la psycho, de la psycho pop et du Nouvel Âge, qui prend de l’âge et n’est plus vraiment nouveau, prêche le dolorisme et la résilience. Pour gagner, on ne sait trop quoi.

Pour Owen, la maladie avait peut-être des causes, mais sûrement pas des raisons. Et vlan dans les gencives de cet idiot de psy qui m’a demandé le plus sérieusement du monde : «Pourquoi vous êtes-vous donné un cancer?» Et ce, avant même de m’inviter à m’asseoir. Je sortais du bureau de la chirurgienne. Elle m’avait annoncé que le polype, pour lequel on avait oublié de m’opérer, mon dossier étant «tombé dans une craque», s’était transformé, le vilain, en un «carcinome» heureusement in situ! Sur le moment, le latin, que j’ai pourtant étudié avec grand plaisir pendant huit ans, m’est devenu complètement étranger. L’explication de la chirurgienne m’a rassuré – le mot est un peu fort, j’en conviens : le mal ne s’était pas répandu et ne se situait qu’à un seul endroit de mon rectumtibus – nous avions inventé ce mot, en Éléments latins, pour nous éviter de prononcer «rectum», que nous trouvions quelque peu déplacé.

Cela pour dire que, finalement, comme Ruwen Ogien, les métaphores au sujet du cancer et de ses vertus m’ont plus fait vomir que la chimiothérapie. Et l’«expérience», vécue grâce aux brûlures du deuxième degré provoquées par la radiothérapie sur mon fondement rouge comme le derrière de certains singes, ne m’a pas fait grandir. Elle m’a cependant fait crier. Surtout quand le radio-oncologue m’a conseillé de prendre des bains en ajoutant du gros sel à l’eau… Cela devait, selon lui, aider à cicatriser plus rapidement les brûlures. Son seul effet fut que ma douce Cannelle, prise de frayeur en m’entendant hurler et, surtout, en me voyant sortir de la baignoire à une vitesse dont elle ne me savait pas capable, se mit à miauler comme je ne l’avais jamais entendu le faire.

Owen a mis des mots sur ce que je ressentais et sur ce que je pense encore quand il est question de douleur, de souffrance et de pensée positive. Combien de fois ne m’a-t-on pas conseillé, de bonne foi, j’en conviens : «Pense positif.»

«Je défends cependant, écrivait-il, un certain nombre d’arguments généraux, presque tous dirigés contre le dolorisme, l’idée que la maladie physique ou mentale possède des vertus positives. Pour le doloriste, la maladie est un défi enrichissant, une épreuve qui donne au patient un avantage épistémique et moral sur les bien-portants.» (p. 12)

«Pour les doloristes, la maladie nous détache de la vie matérielle et nous met en position de nous élever spirituellement, d’œuvrer à notre perfection personnelle.

Ils estiment que cette expérience de désengagement n’est pas contingente, dépendante de notre psychologie personnelle ou de nos conceptions philosophiques ou religieuses.

Ils croient que cette expérience est le propre de la condition de malade, sa vérité, son essence.

C’est une affirmation douteuse au mieux, fausse au pire.» (p. 226)

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31 mai 1966

Ce jour-là, il notait dans son journal : « Ma dernière journée complète ici. Merci, Seigneur, pour les grâces que tu m’as données. »

Rien de plus sur cette dernière journée et la dernière nuit « ici », c’est-à-dire en communauté, à part la mention que, le lendemain, 1er juin au matin, il avait un examen de biologie. Son dernier.

La veille, il avait réussi haut la main l’examen de français du tout récent ministère de l’Éducation. Il terminait sa deuxième année d’école normale chez les frères maristes au Scolasticat central de Montréal, le cégep Marie-Victorin actuel. Six communautés religieuses y avaient emménagé, l’automne précédent.

Il croyait trouver la liberté en quittant la vie religieuse. Il pensait avoir soupesé les pour et les contre. En mars, il avait décidé, péniblement, de « partir », euphémisme pour « défroquer ». Un grand besoin de liberté, une foi chancelante, des difficultés avec le vœu d’obéissance, des problèmes de santé physique — et mentale, une honte qu’il dut garder cachée à ses confrères — et une passion refoulée, jamais nommée, l’avaient conduit à prendre cette décision. Il croyait marcher vers la libération. Il croyait qu’une vie merveilleuse l’attendait. Il croyait… Encore la foi! La foi, et surtout la morale qui l’accompagnait, avait déjà gâché sa jeune vie.

Il avait quitté le « monde », comme on appelait la société laïque, à onze ans. Il y retournait à presque dix-neuf, l’âme en lambeaux. À l’évidence, son terreau n’était absolument pas fait pour la vie religieuse : une sensibilité à fleur de peau, l’optimisme en veilleuse, une carence en espoir et en espérance, et un immense besoin d’aimer et d’être aimé — le mot « amour », réservé à Dieu, étant remplacé dans son monde par celui d’« amitié ».

Il a déjà raconté comment le maître des novices, qui avait pris connaissance des résultats de son test de caractérologie, lui avait dit que son « équipement » psychologique serait en lui-même un obstacle à son engagement dans la vie religieuse : il était sentimental, nerveux, passionné, colérique! Et il voulait, avec ce bagage, devenir frère éducateur? Toute l’année suivante, il travailla à devenir l’exact contraire. Pour lui, cet engagement était sérieux, bien que teinté de crainte. Pas question que sa personnalité interfère avec l’idéal qu’on lui avait présenté, et auquel il s’était accroché. N’avait-il pas compris, dès son entrée au juvénat, que si Dieu l’appelait, l’enfer le guettait s’il ne répondait pas à son appel?

Cette dernière année de vie religieuse fut la plus éprouvante de toutes. Avant de prendre la décision de partir, il consulta. Son directeur, à qui il s’ouvrit de son projet de vie, lui interdit, au nom de la sainte obéissance, de partager ses doutes et ses craintes avec ses confrères, même les plus proches de lui.

Il consulta son ami Raymond P., un ancien sous-directeur, qui l’avait grandement aidé quelques années auparavant à traverser le scandale causé par une « amitié particulière », qu’il était censé entretenir — il l’apprit en même temps que les 149 autres juvénistes quand le directeur l’humilia publiquement — avec un camarade plus vieux que lui. Il téléphona à Raymond. Son poste de remplaçant à la porterie lui laissait quelques latitudes téléphoniques. Raymond lui fut d’un grand secours, au grand dam de son directeur quand il le découvrit. Il ne tolérait pas que le frère scolastique s’ouvre à quelqu’un d’autre que lui.

Raymond reconnut son état de dépression profonde. Il comprit comment se sentait ce grand efflanqué de dix-huit ans (6 pieds 3 pouces; 130 livres). La Révolution tranquille était commencée, mais on n’en sentait aucun effet dans sa communauté. D’autres s’émancipaient. Mais pas les maristes. Avec les frères des Écoles chrétiennes, ils étaient les seuls sur le campus à encore porter la soutane. La Règle était rigide, et sotte dans sa rigueur, du moins à ses yeux. Et Raymond n’était pas loin de partager sa vision. Il l’accompagna de son amitié des années après son départ.

(On comprendra qu’il fallut au jeune homme des années pour se sortir — et encore! — de cet embrigadement qui avait été des plus néfastes pour lui. Le décès de Raymond l’affligea comme s’il s’était agi de quelqu’un de sa famille. Il lui arrive encore parfois de lui parler. De le remercier d’avoir été là dans les moments, probablement les plus noirs de sa vie. Quoique « sa vie » se passât la majeure partie du temps sous une épaisse couverture nuageuse. Il a combattu — il la combat toujours — une dépression insidieuse, donnant le change la plupart du temps, après qu’on lui eut fait comprendre que sa « couverture nuageuse » n’intéressait personne, et qu’elle cassait les pieds de tout le monde.)

Son médecin « de la tête » l’aida aussi du mieux qu’il put. Sa fréquentation faisait aussi l’objet d’une mise en garde du directeur : n’en parler à personne. À ses yeux, l’obéissance à la Règle, la prière et la grâce de Dieu auraient dû suffire à la tranquillité d’âme du jeune frère. Il lui reprocha même d’alimenter une certaine mélancolie, ce qui s’appelait alors, en termes religieux, de la « délectation morose ».

(Le jeune homme nota dans un calepin Spirex, le 31 décembre 1965 : « Je me complais dans ma tristesse, c’est ma façon à moi d’être heureux. […] Seigneur, je coule, et je suis trop lâche pour m’en sortir, dirait-on. »)

Ce psychiatre, donc, lui fut d’un certain secours. Il reconnut son état d’épuisement. Il sursauta même en l’entendant lui dire qu’il avait des problèmes de sommeil depuis cinq ans. Qu’il ne parvenait à dormir que deux ou trois heures par nuit, au petit matin, juste avant que la cloche sonne à 5 heures 15. Oui, ce médecin lui fut d’un « certain » secours. Mais si celui-ci ne fut pas plus grand, c’est que — il le réalisa plus tard — il ne voulut jamais mettre des mots sur une souffrance, plus grande encore que celles imposées par la vie religieuse, qui le minait.

Une passion… d’amitié pour un confrère l’habitait depuis des mois, presque une année, en fait. Et, comme souvent dans ces histoires d’amitié, elle n’était pas partagée. Jamais, durant ses nombreux rendez-vous chez le psychiatre, il ne parvint à laisser passer les mots qui auraient peut-être été libérateurs, emmuré dans la foi et la morale étouffantes qu’il avait choisi de vivre jusqu’alors.

Il eut l’illusion de croire, l’avant-veille de son départ, que cette amitié aurait pu être possible. Le 30 mai 1966, il nota : « Longue conversation avec frère *** à ma chambre, hier soir. J’étais content, et ce n’est pas peu dire. Je ressentais un bonheur certain en sa présence… que j’ai recherchée toute l’année. Mais c’est trop tard. » Y avait-il une sincérité dans les mots que son confrère prononça à ce moment? Il ne le saura jamais.

Il ne pouvait plus revenir en arrière. Le matin du 1er juin, il se passa de prière du matin, d’office religieux, de messe et de déjeuner. Il ferma sa petite valise de carton sur ses maigres possessions, vœu de pauvreté oblige. Il se rendit à son examen de biologie. Au retour, il enleva sa soutane et la laissa sur son lit, comme le directeur le lui avait ordonné. Jamais plus il ne dirait cette prière en la mettant : « Revêtez-moi, Seigneur, de l’homme nouveau comme il a été créé selon Dieu dans une justice et une sainteté véritables. » Il s’enferma dans sa chambre jusqu’à la fin de l’après-midi. Puis, vers 17 heures 30, sa valise à la main, il se dirigea, en faisant des détours pour ne rencontrer personne, jusqu’à l’entrée principale du pavillon Champagnat. Il sortit, s’assit dans les marches et attendit l’arrivée de son frère, qui devait le ramener chez ses parents.

Quand l’auto prit la route du départ ou du retour, c’est selon, la radio jouait une chanson d’Aznavour — on ne le croira pas, mais c’est véridique :

Il faut savoir encore sourire

quand le meilleur s’est retiré

et qu’il ne reste que le pire

dans une vie bête à pleurer

il faut savoir garder toute sa dignité

et malgré ce qu’il nous en coûte

s’en aller sans se retourner…

Des années durant, il garda un sentiment d’échec, de ne pas avoir été à la hauteur… De quoi? De qui? Il ne le sut jamais. De lui-même peut-être?

On ne guérit jamais de sa jeunesse.

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Doux souvenir

Été 1982. Je viens de recevoir une bourse du Conseil  des Arts du Canada pour écrire une pièce sur Laure Conan, notre première romancière canadienne-française. Ma recherche est terminée. Elle m’a mené chez les Ursulines de Québec, chez les religieuses du Précieux-Sang à Saint-Hyacinthe et, bien sûr, à La Malbaie. Je connais déjà le point de vue que je veux adopter. Mais j’habite Montréal, rue De La Gauchetière au coin de Saint-Denis… La concentration n’y est pas facile, disons. Et il y a toujours la tentation de sortir. Le cinéma Berri n’est pas loin ainsi que celui du Complexe Desjardins. Il faut que je quitte Montréal.

Mes parents bien sûr m’offrent le gîte et le couvert à Sainte-Adèle. Mais je ne peux leur demander de garder le silence et de ne pas faire de bruit parce que j’écris… C’est alors que Mirielle Lachance, une amie comédienne, m’offre de partager la maison qu’elle possède au bord du Richelieu, à Saint-Denis. J’y serai seul une bonne partie de la semaine. Le décor en est un de rêve. Et il y aura le silence propice au recueillement et à l’écriture.

Cet été-là, Mirielle joue à L’Escale. Les soirs de représentation, elle offre le gîte à Denise Morelle, qui joue elle aussi à ce théâtre d’été, fort couru à l’époque. Nous passons des parties de nuit à jaser. Denise est intarissable. Je n’en reviens juste pas : Dame Plume est là devant moi! Et elle a la gentillesse de me dire qu’elle a suivi avec grand intérêt les deux séries pour enfants que j’ai écrites à Radio-Canada. Je lui parle de ma pièce en chantier. Je lui dis même qu’elle en serait l’interprète idéale. Elle est ravie. Et moi aussi.

Avant de rentrer à Montréal, Mirielle me demande, quelques semaines plus tard, si j’accepterais de préparer un repas, le dimanche suivant, pour ses camarades de L’Escale. Oui, bien sûr. Elle me dit alors que Janine Sutto sera du groupe. Panique! Déjà, préparer un repas pour un groupe d’actrices, qui fréquentent les meilleures tables de Montréal, me rend nerveux, mais d’apprendre que Janine Sutto y sera… Je me dis que j’ai la semaine pour composer le menu… et apprivoiser l’idée que la grande comédienne sera à notre table. Qu’on me comprenne bien : les autres comédiennes sont toutes de grand talent. Mais Janine Sutto!

Cette semaine-là, l’écriture de ma pièce est difficile. Mes angoisses prennent le pas sur celles de Laure Conan. Je téléphone à Mirielle trois fois par jour pour lui faire part de mes idées de menu. Chaque fois, elle tente de me rassurer, sans jamais y parvenir tout à fait.

Le dimanche arrive ainsi que les invitées à notre table. Denise Morelle a déjà goûté aux plats que j’ai préparés. Elle me dit de ne pas m’en faire, que tout est parfait. Janine Sutto entre. On me la présente. Je crois que je tremble. En une phrase pourtant, elle me met tout de suite à l’aise. Mon trac tombe. Nous passons à table. On me félicite pour mes talents de cuisinier (!). Mais le meilleur reste à venir.

Après le repas, Janine Sutto me dit : « Pierre, vous me feriez le plus grand des plaisirs si vous me prêtiez votre bras pour une promenade dans ce beau village de Saint-Denis. » Je n’en crois pas mes oreilles. Nous sortons donc, elle et moi, suivis des autres invitées. Saint-Denis nous voici! Les quelques personnes que nous croisons s’arrêtent pour parler à madame Sutto (je n’oserai jamais l’appeler «Janine»). Elle a l’accueil facile. Son rire fuse. Quelques minutes plus tard, nous formons une sorte d’attroupement dans le parc magnifique à côté de l’église. Jacques Létourneau, oui le pirate Maboule lui-même, sort de sa maison pour nous rejoindre. Le fun est pogné! C’est l’effervescence dans le parc.

***

Ce souvenir est tout de suite remonté à mon esprit quand j’ai entendu l’annonce du décès de cette immense dame de théâtre, ce matin, aux nouvelles de 6 heures. Un souvenir tout doux, comme son bras qui tenait le mien au cours de cette promenade.

Adieu, Madame.

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