Chapitre 5

L’idée folle

Depuis quelques minutes déjà, Étienne se promenait devant la maison de Dollard. L’idée que son ami pouvait avoir des problèmes l’avait empêché de peindre. Mais comment lui offrir son aide ? Dollard avait quarante-cinq ans après tout… Tant pis. Étienne se décida d’un coup et entra chez Dollard. 

Celui-ci fut fort surpris de l’arrivée de son ami. Capsule le fut plus encore. Elle disparut en une fraction de seconde et s’abrita sous l’escalier, loin des dangers. 

« Tu ne travailles pas, ces jours-ci, Dollard ? »

Étienne attaquait le vif du sujet, rapidement, pour ne pas laisser place à la moindre hésitation de sa part.

Le « non » bref et résolu de Dollard tomba comme un coup de masse sur la curiosité d’Étienne. Son air vira de l’assurance à l’incertitude. Étienne se dit qu’il aurait peut-être mieux fait de se taire.

« C’est parce qu’il n’y a pas de travail, dit Dollard. J’ai taillé toutes les haies de mes clients et émondé les arbres, la semaine dernière. De toute façon, à me regarder faire, ils ont appris mes trucs. De moins en moins de clients font appel à mes services. »

Dollard n’avait jamais dit autant de choses d’un seul élan. En plus de surprendre Étienne, cela le mit à l’aise. Il profita de la détente pour se préparer un café et, après avoir servi Dollard, il s’assit de l’autre côté de la table, face à son ami. 

« Tu ne t’ennuies pas, des fois, ici, tout seul ? demanda-t-il à Dollard.

— J’ai Capsule; je ne suis pas seul. »

Étienne avait entendu cent fois cette explication. Il reprit résolument :

« Oui, mais tout de même… Un iguane… Écoute, Dollard, j’ai eu une idée tout à l’heure. Il faut que je t’en parle. »

Dollard se rembrunit. Étienne avait souvent des idées bizarres… Sa trop grande imagination…

« Écoute-moi bien, reprit Étienne, tu me diras ce que tu en penses. Tu es seul ici… avec Capsule. Et tu classes et reclasses tes cartes postales. Mais, moi, j’ai une idée extraordinaire pour toi. »

Étienne ne se rendit pas compte de l’attitude défensive que prenait Dollard. Il poursuivit tout de même : 

« Tu devrais avoir un locataire. »

Silence. Complet. Total. Absolu. Long, surtout.

Dollard regarda Étienne dans les yeux et lui dit :

« Un locataire ? Où veux-tu que je le loge ?

— Réfléchis un peu, Dollard… »

Celui-ci réfléchit longuement. Puis, vaincu à ce jeu de devinettes, il avoua qu’il ne voyait pas du tout où Étienne voulait en venir.

« Dans ton grenier ! s’exclama Étienne.

— Tu es sérieux ?

— Tout ce qu’il y a de plus sérieux. »

Éclatant de rire, Dollard accrocha Étienne par un bras et l’entraîna vers l’escalier qui conduisait au grenier. Il riait de plus en plus fort. Étienne se demandait d’ailleurs si Dollard approuvait son idée ou si, simplement, il se moquait de lui.

Chapitre 6

La chasseresse

Une nouvelle se répand plus ou moins vite selon le nombre plus ou moins grand de messagers. À Saint-Odilon, on trouvait autant de compères que de commères. Partout, dans le petit village, on murmurait. On parlait de gare, d’autobus, de train, d’un étranger et d’une chasseresse. Au sujet de cette femme, certaines personnes embellissaient les détails : elle revenait d’un pays africain lointain, portant des trésors de chasse. Ses valises étaient, paraît-il, remplies de cornes diverses, de panaches, et même — cela, on en était sûr — de défenses d’éléphant. « Du bel ivoire », avait dit Gervaise Dupommier, une dame qui ne connaissait pas bien le genre des mots, même si elle se piquait de « perler » bien mieux que la majorité de ses concitoyens.

Il n’en fallut pas plus pour vider à nouveau la rue principale du village. Cette fois, Géraldine, la maîtresse de poste, et son amie Anita décidèrent de fermer leur établissement respectif. Deux arrivants dans la même journée, cela ne s’était jamais vu. La chose méritait une grande attention, et les éventuels clients n’auraient qu’à repasser le lendemain. Aussitôt pensé, aussitôt fait, les deux amies se retrouvèrent, place de la Gare, y rejoignant la majorité de leurs concitoyens.

Un nouveau mur humain s’était érigé en un rien de temps, cette fois devant la gare ferroviaire. La foule tendait l’oreille afin de saisir la conversation qui s’était engagée, quelques minutes auparavant, entre le maire et la visiteuse, que tout le monde surnommait déjà «la chasseresse».

Ni grande ni petite, celle-ci semblait sortir d’un autre âge : robe fleurie, sac à main, et, surtout, un chapeau que lui aurait envié un mousquetaire du roi. Elle s’exprimait beaucoup par gestes, et ceux qui ne parvenaient pas à saisir ses propos se risquaient à déchiffrer dans cette multitude de mouvements de bras la raison de sa présence dans le village.

Alphabète et Jonquille, comme toujours, occupaient la première rangée de badauds. Elles comprenaient l’échange entre le maire et la chasseresse sans même avoir à tendre l’oreille. Derrière elles, on leur demandait les derniers développements. Les deux fillettes éprouvèrent une immense déception quand la chasseresse fit signe au maire de se rapprocher et qu’elle lui parla à l’oreille. La foule émit une sorte de rumeur offusquée. Pour qui se prenait-elle, cette chasseresse pour priver les dignes citoyens de Saint-Odilon d’un spectacle si rare et si inattendu ?

Monsieur le maire, qui n’avait pas trop bien compris ce que lui avait dit la dame, lui demanda de bien vouloir répéter. Le silence se fit dans la foule. On y sentait l’espoir d’une grande nouvelle, dont on parlerait durant des jours et des jours. Déception. Tout ce que la dame crut bon de crier au maire fut :

« Vous êtes sourd, ou quoi ? »

Indignation du maire. Indignation de la foule. 

Faisant fi des yeux soudainement fâchés qui la dévisageaient, la visiteuse ordonna d’une voix qui ne souffrait aucune réplique : 

« Entrez chez vous. Et en ordre ! »

On ne savait pas si elle était sérieuse ou si elle se moquait du village au grand complet. Le constable Desprunes essaya de faire remarquer à la visiteuse qu’en tant que gardien de la paix, il était le seul habilité à donner des ordres, après monsieur le maire, évidemment. Il ne comprit jamais comment il se retrouva soudainement à la tête d’un peloton de concitoyens soigneusement rangés, deux par deux, et marchant vers une destination inconnue. Seule son oreille droite lui faisait mal et lui rappelait l’affreuse humiliation que la visiteuse lui avait fait subir. Il la sentait étirée, comme si on l’avait traîné, lui, le constable de ce village, par cet endroit particulièrement délicat de son corps.

C’est ainsi que les habitants de Saint-Odilon rentrèrent chacun et chacune chez eux. On se serait cru à la petite école quand les élèves défilaient en rang, tête basse, et dans le silence le plus complet.

Devant la gare ferroviaire, le maire ne savait pas s’il devait hurler de rage ou clamer son admiration devant une telle manifestation d’autorité. Il se contenta d’un sourire un peu niais. 

La visiteuse lui dit alors, à son grand étonnement, sur un ton toujours aussi décidé : 

« N’oubliez pas ! N’oubliez surtout pas que je suis ici incognito. Gerry-la-Terreur ne doit pas savoir que je me suis réfugiée dans votre village. Ce serait terrible, s’il l’apprenait ! »

Elle fit quelques pas vers la gare. Puis, se retournant :

« Monsieur le maire, dit-elle, si vous avez besoin d’aide, n’hésitez pas. Je serai heureuse de mettre mes méthodes maternelles à votre disposition. »

Sur ce, elle entra dans le vieux bâtiment de bois aux tons rougeâtres, la tête haute et le chapeau bien droit sur sa tête. Le maire n’eut pas le temps de faire un pas que, déjà, elle ressortait, une petite valise à la main. 

« À bientôt, Monsieur le maire », lui dit-elle en passant devant lui. 

Elle s’était exprimée de façon très douce, contrastant avec son ton précédent. Elle marcha d’un pas décidé vers la rue principale. Le maire se dit en lui-même que Saint-Odilon vivait sans doute des heures historiques.

Les citoyens, eux, quand ils la virent passer sur le trottoir, se posèrent tous la même question : comment faisait-elle pour faire entrer autant de trésors de chasse dans une si petite valise ?

Devant l’église, la nouvelle arrivée bifurqua sur sa gauche et se dirigea vers le Grand Hôtel de Saint-Odilon, le seul du village. Aussitôt qu’elle y fut entrée, une auto s’arrêta à quelque distance de là, et une fillette en descendit. Elle avait un sac de couchage solidement attaché à son dos, et une poupée de chiffons serrée contre elle. Ses yeux rougis montraient qu’elle avait pleuré. Elle se dirigea vers l’église. Sur son chemin, elle croisa monsieur le maire, qui ne lui prêta qu’une attention distraite. Ce ne fut qu’un peu plus loin que le magistrat réalisa qu’il n’avait jamais vu cette fillette avant aujourd’hui.

C’en était trop ! Il se dirigea vers sa maison, décidé à y goûter un peu de repos. C’était la première fois dans ses vingt-deux ans de magistrature qu’autant d’étrangers arrivaient en même temps à Saint-Odilon.

Avatar de Inconnu

About pgue

Auteur, rédacteur, scripteur et «prête-plume», comme on dit maintenant dans le métier.
Cette entrée a été publiée dans Uncategorized. Mettre ce permalien en signet.

Laisser un commentaire