Soixante-cinq ans (2)

Je n’ai pas beaucoup dormi. Je me suis même levé plus tôt que mon père… Ce qui n’est pas peu dire.

Pas de petit-déjeuner; ce serait mal vu de ne pas communier, moi, un futur saint, je dois donc être à jeun.

J’attends la dernière minute avant de m’habiller : pantalon gris, blazer bleu, achetés chez Eaton — sur la poche poitrine, ma mère a cousu l’écusson du juvénat Notre-Dame —, chemise blanche et cravate bleue. Souliers noirs et chaussettes noires. Je suis prêt… pour la messe de 8 heures.

Pour le grand départ, je ne suis pas certain d’être prêt.

J’ai onze ans. Je ne sais pas trop dans quoi je m’embarque. On m’a parlé d’idéal, de sainteté. Et de la vie religieuse comme le chemin le plus sûr, et le plus court, pour y arriver.

Après la messe, retour à la maison. Ma mère cuisine une pâté chinois, mon plat préféré. Mais je n’ai pas faim. Je sens que, si je mange, je risque de faire des dégâts dans la belle Ford vert forêt de mon père.

Je dis bonjour à Mickey. Je le caresse à l’étouffer. Pauvre toutou. Il ne comprend pas — ou il comprend trop bien — ce qui m’arrive. Si je ne me retenais pas, je pleurerais comme le bébé que je ne suis plus censé être, et comme l’«homme» que je suis censé devenir. Puis, sans me retourner, je descends le long escalier de la cuisine jusqu’à l’auto. Pendant que je place la valise de carton qui contient tout mon trousseau — pantalons, chemises, sous-vêtements, chaussettes et une autre paire de souliers, ceux de la semaine —, Mickey jappe et produit des sons qui résonnent comme des adieux. Je ne le sais pas encore, mais ma mère a aussi placé dans la valise une boîte de ses fameux carrés aux dattes.

La route est longue, mais elle me paraît soudain courte quand, le pont Jacques-Cartier traversé — payage obligatoire — , mon père suit la direction d’Iberville. Je ne parle pas. Je ne chante pas non plus mon grand succès, qui faisait tant enrager mon frère : Pâle étoile du soir/messagèèèèèère lointaine/dont le front sort brillant/des voiles du couchant… J’apprendrai plus tard qu’il s’agissait d’un poème d’Alfred de Musset. Je n’ai pas le goût de chanter. Ma gorge est trop serrée. J’ai le souffle court. Je n’en dis bien sûr rien.

Je n’ai jamais été condamné pour quoi que ce soit, mais je me dis que ça doit être ça que les méchants doivent ressentir. Je devrais pourtant être heureux. Le frère recruteur a dit que je faisais la volonté de Dieu; rien de plus beau, semble-t-il, ne peut m’arriver.

On approche. On arrive. Une énorme bâtisse. Une statue de Marcelin Champagnat, le fondateur des Maristes. Des plates-bandes fleuries. Des arbres à profusion. Mais tout est plat. Je suis habitué aux montagnes des Laurentides. Il y a le Richelieu, mais il ne me semble pas aussi beau que le ruisseau Saint-Louis au bord duquel j’ai été élevé. L’image de Mickey me traverse l’esprit. Je m’empresse de passer à autre chose, sinon je vais monter les marches de mon nouveau chez-moi — qui ne le sera jamais — en braillant comme le veau de monsieur Latour, notre voisin.

Mon père est silencieux. Ma mère aussi. Quant à moi, je ne sais plus quoi retenir : mes larmes, mes mots… Si je n’avais pas peur de faire de la peine à Jésus, et à mes parents qui font de grands sacrifices pour moi, je resterais dans la voiture et m’y embarrerais jusqu’à ce que mes parents acceptent de me ramener à la maison, chez moi, avec Mickey. Moi, qui ai toujours trouvé Mont-Rolland plutôt ordinaire, je me surprends tout à coup à m’en ennuyer. Le monde inconnu qui m’attend m’intimide et me fait peur. Je résiste à la tentation de l’enfermement. Je descends de l’auto.

Au parloir, je rencontre mon « ange gardien », Jacques, un jeune énergique et sportif. Heureusement, l’ange en question n’est pas encore au courant des déboires sportifs de celui qu’il devra initier à la vie de juvéniste, les premiers pas de la montée jusqu’à la vie religieuse. La prise d’habit et la profession me semblent bien lointaines. En fait, je n’y pense pas vraiment. Je suis figé. J’attends.

Ma mère est autorisée — seule et unique fois — à se rendre dans le grand dortoir pour y ranger mon trousseau dans ma table de nuit. Elle m’a acheté une belle robe de chambre et des pantoufles. Je ne sais pas trop comment réagir : mon lit est « à l’étage » au-dessus de celui de mon ange gardien. Et il y a une bonne centaine d’autres lits, sinon plus, dans cet immense dortoir. Je me sens bien loin de ma chambre où je faisais monter Mickey, malgré l’interdiction de ma mère.

Retour au parloir. Encore le silence. Je regarde les animaux empaillés qui le décorent avec les inévitables sansevières, les larmes de belle-mère, qui se retrouvent dans tous les parloirs de toutes les communautés religieuses.

C’est le temps pour mes parents de remonter à Mont-Rolland. Le temps de donner un bec à ma mère et une poignée de main à mon père. Je les raccompagne à l’auto. Puis, je la regarde s’engager dans la longue allée… Je ne reverrai mes parents que dans deux mois, exigence de la Règle. Pas de parloir non plus durant l’Avent et le Carême. Je ne retournerai à la maison familiale que le 26 décembre; Noël comme les Rois et Pâques se fêtant en communauté.

Non, je ne dois pas pleurer. Surtout pas devant mon ange gardien si énergique. En sa compagnie, je rejoins les autres juvénistes, les anciens et les nouveaux. Je ne connais personne. Je ne retiens aucun des noms de ceux qui me sont présentés. Il y a d’autres gars de Mont-Rolland; la pêche du recruteur a été bonne cette année. Mais, je suis ailleurs, je ne les vois pas, et ils ne semblent pas me voir, eux non plus.

Mes parents sont déjà loin. Ma mère doit pleurer toutes les larmes de son corps et mon père, allumer rouleuse sur rouleuse. Ils ne parlent pas. Ils trouvent tout de même que leur autre fils aurait pu se forcer et accompagner son petit frère en ce grand jour… Même s’il leur crève le cœur, ce jour est tout de même grand à leurs yeux de bons catholiques qui viennent d’offrir leur fils à Dieu. Mon père a déjà oublié le marchandage du frère recruteur. Ma mère, bonne chrétienne, m’a offert à DIeu.

Grand jour? ai-je moi-même pensé pendant longtemps… avec un point d’interrogation.

À cinq heures de l’après-midi — on ne disait pas encore dix-sept heures —, premières Vêpres chantées en latin suivies du salut au Saint Sacrement.

Le souper à six par table. La vaisselle.

Le jeu, maudit jeu qui fera de moi un paria durant toutes mes années de « vie religieuse ».

La prière du soir. Le directeur parle de la grandeur de l’appel de Dieu… et des conséquences pour ceux qui n’y répondent pas. Une odeur de soufre plane sur la salle d’études. L’odeur de l’enfer qui me terrorise depuis mon plus jeune âge.

La longue montée, en rang et en silence, jusqu’au dortoir. Je suis l’un des premiers dans les rangs. Je n’ai pas encore connu mes premières poussées de croissance.

Douche : une fois par semaine. Le matin, on se lave la figure et les dents à l’eau froide. Le soir, les dents et les pieds, toujours à l’eau froide.

Tentative d’escalade pour rejoindre ma couche. Échec. Mon ange gardien m’aide, non sans lever les yeux au ciel, sans doute découragé de ce garçon maladroit et chétif sur qui il doit veiller.

Première nuit… blanche, ou presque. Je m’endors au petit matin. En fait, une heure pas plus avant le lever : Laudetur, Jesus Christus. Et Maria mater ejus. Amen. Tout le monde à genoux! Et moi, à cheval, sur mon ange gardien. J’ai oublié que j’habitais un deuxième étage.

Ma première journée d’appelé par Dieu commence.

***

Une longue année, ponctuée par quelques visites de mes parents, et, une fois ou deux, de mon frère. Raymond n’est pas particulièrement catho, encore moins pieux. Et il n’aime pas l’atmosphère qui se dégage de ses lieux, dits saints.

Premier de classe en alternance avec un de mes amis. Soliste lors des messes solennelles. Souffre-douleur d’un surveillant qui pratique l’humiliation comme méthode pédagogique. Risée de tous dans mes performances sportives. J’ai bien quelques amis, mais aucun ne se risque à prendre ma défense.

Je me replie de plus en plus sur moi-même. Des juvénistes charitables ne se gênent pas pour me traiter de tous les noms. Trois d’entre eux, des grands de syntaxe, m’agressent au second bois, un lieu pourtant si paisible. Ils me font sentir que, eux, ils sont des «vrais gars». Je ne pourrai jamais l’oublier tant la douleur a été horrible.

Aux grandes vacances suivantes, du 25 juin au 10 août, je garderai tout pour moi. Mes parents ne sauront jamais ce que m’est arrivé. Cela leur ferait trop de peine. C’est pour mon bonheur qu’ils ne se permettent à peu près pas de folie. C’est pour mon bonheur qu’ils m’ont confié, malgré eux, pourrait-on dire, à Dieu.

Mon chemin est tracé. Si je ne le suis pas, si je m’en éloigne ne serait-ce qu’un peu, je risque de perdre ma vocation, et ça, c’est la fin du monde à mes yeux.

***

Mon frère me trouve fou. Et il a raison. Je le serai encore plus à ses yeux, au postulat et au noviciat. Le grand silence, la coulpe (confesseion publique), les nuits courtes, les longues journées consacrées à l’étude religieuse et à la prière… On m’a dit que c’était ma voie…

Je ne comprendrai ma folie que sept ans plus tard quand je quitterai ce monde qui, finalement, m’aura détruit. Je devrai alors me trouver, me re-trouver et me refaire. Tout ce que je trouverai à dire à mes parents, le soir du 1er juin 1966, en retournant pour de bon à la maison, c’est : «Ce n’était pas ma place.»

Je leur tairai la thérapie qu’un médecin m’a fait suivre, au grand dam de mon supérieur qui, grand psychologue, avait statué que mes problèmes — il oubliait d’ajouter «de santé mentale» — se règleraient si je priais plus et si je faisais davantage confiance à la Vierge Marie.

Je leur cacherai mes quelques jours «en institution», comme on disait alors, après m’être trompé dans la posologie de mes valiums.

Je tairai surtout l’immense peine d’amitié — en communauté, l’amour était réservé à Dieu — qui m’aura poussé vers le départ. Un autre!

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2 Responses to Soixante-cinq ans (2)

  1. Avatar de Andrée Deschatelets Andrée Deschatelets dit :

    Comme ça du être difficile pour un enfant de 11 ans de subir autant de traumatismes! Je me demande comment vous avez fait pour y être resté aussi longtemps. À l’époque, la crainte de Dieu et du feu de l’enfer était notre plus grande crainte. Nous étions tous soumis. Ce que vous avez vécu n’était pas plus facile que la vie des petits autochtones que l’on arrachait à leurs parents. Vous avez toute ma sympathie.

    • Avatar de pgue pgue dit :

      Merci, madame, pour votre commentaire. Comme vous le dites si bien, la crainte, la peur m’ont fait tenir le coup. Bien sûr, il n’y a pas eu que des malheurs, mais ceux-ci marquent sans doute plus que les bonheurs éphémères.

      Pierre Guénette

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