Ce soir-là, la chorale répète à l’église. Noël approche, et il faut mettre en place toutes les pièces du répertoire que nous chanterons durant les trois messes.
Au programme de la messe de Minuit, une Messe de sainte Cécile, de je ne me souviens plus qui. Quatre voix mixtes. Nous, les garçons du collège, nous fournissons les voix de sopranos et d’altos. Les membres de la chorale paroissiale — dans mon souvenir, il n’y avait pas de femmes, seulement des hommes — nous appuient de leurs solides voix de barytons et de basses.
J’ai été choisi, honneur suprême, pour chanter le solo du Benedictus. Il demande quelques fioritures dont ma voix de soprano se joue assez facilement. Je chante, me semble-t-il, depuis longtemps.
Un pas en arrière
Mademoiselle Claire Saint-Germain, en première année — au privé, parce que sinon j’aurais dû attendre un an avant d’entrer à l’école —, nous faisait chanter chaque jour. Mon grand succès de l’époque était Rossignol de mes amours que je chantai dans de nombreuses noces, dont celles de ma cousine Fleurette Rochon. Il m’arrivera aussi de chanter à des mariages avec ma cousine Jeannine, la sœur de la précédente, qui avait une voix extraordinaire. Dommage qu’elle n’ait pu développer son talent.
Retour à la répétition de la messe de minuit
Pour les messes du Jour et de l’Aurore, la chorale chantera les cantiques de Noël que tout le monde connaît pour avoir baigné dedans depuis toujours : Il est né le divin enfant, Nouvelle agréable, Adeste Fideles, Dans cette étable, Dans une étable obscure, et tous les autres. Personne n’attaquera le Minuit, chrétiens, car les évêques considèrent que ce cantique est plus ou moins païen. Il faudra des années avant qu’il ne retrouve sa place dans le répertoire de la messe de Minuit. Et qu’un ténor s’y mesure et parvienne à lancer la fameuse note sur laquelle plusieurs se sont cassé la voix.
La chorale est dirigée par un frère mariste du collège, et madame Lavoie « touche l’orgue », comme on disait alors. La répétition va pour le mieux. Après avoir chanté mon solo du Benedictus, je suis fier de moi. Aucune bavure, aucune hésitation. J’ai attaqué bien clairement, comme on me l’a demandé. J’ai glissé sur les notes sans les alourdir, comme on me l’a demandé.
Jacques Leduc me parle à l’oreille. Je ne me souviens plus de ce qu’il me dit, mais je me rappelle avoir éclaté de rire. Moi qui suis toujours tellement sage — je l’ai toujours beaucoup trop été —, je suis pris d’un fou rire que je ne parviens pas à maîtriser. J’essaie de me cacher derrière mon cahier de chant, mais si le directeur de la chorale ne me voit pas, quelqu’un d’autre m’a vu. Une main à la poigne solide s’abat sur mon épaule qui arrête subitement de sursauter. Sur le moment, je ne sais pas qui me touche ainsi, mais sa voix ne m’est pas inconnue : « Si t’arrêtes pas tu suite, je vais le dire à ma tante Rose. » Rose, c’est ma mère; la voix, c’est celle de mon cousin Jean-Paul Rochon, un des bons ténors de la chorale.
J’arrête de rire net, fret, sec. Le cœur n’y est plus. La répétition continue, mais j’ai la tête ailleurs. Je me vois déjà en pénitence, à genoux dans le coin de la cuisine à fixer le plancher : un carré bleu, un carré gris… Je me trompe dans le solo de l’Adeste Fideles. Je voudrais être ailleurs.
Avant de quitter le jubé de l’église, après la répétition, je jette un rapide coup d’œil vers l’autel et je demande au bon Jésus de faire en sorte que mon cousin Jean-Paul se la ferme. Qu’il ne me trahisse pas. Je crois même que j’accompagne ma demande d’une promesse de me priver de dessert jusqu’à Noël.
Mon père m’attend devant l’église dans sa Ford vert forêt. Je souhaite de tout mon cœur que mon cousin Jean-Paul n’ait pas la merveilleuse idée d’aller saluer son oncle Marc. Je cours à l’auto, je monte et je dis à mon père de partir.
Je suis peu bavard en rentrant à la maison. Ma mère s’informe de la répétition. Je lui dis que tout a bien été. Un petit mensonge vaut mieux qu’une longue explication. Je me lave et me couche.
Dans les jours qui suivent, à mon retour de l’école, la peur me hante. S’il fallait que mon cousin ait raconté mes frasques à ma tante Simone, sa mère, et que celle-ci en ait parlé à la mienne !
Je vis un cauchemar jusqu’à Noël. Les jours passent, et je me dis que mon cousin a dû vouloir me faire peur… Je me dis aussi qu’il a réussi. Il m’a gâché la douce folie que je ressens, chaque année, à l’approche de Noël.
Le jour de l’An, nous dînons chez ma tante Simone. Le cœur me débat, quand j’entre dans la maison déjà pleine de monde. Ce serait tout un Premier de l’an si mon cousin Jean-Paul s’ouvrait la trappe ! J’imagine l’humiliation !
On se souhaite la Bonne Année. Arrivé à lui, il me regarde, un petit sourire en coin. L’hypocrite ! Il sait que je sais qu’il pourrait gâcher cette journée si unique.
J’ai tellement hâte de rentrer à la maison. Mais, ma tante Simone n’en finit plus de nous faire goûter ses tartes. Je guette mon cousin du coin de l’œil. Il parle à sa future…
Enfin, nous mettons nos manteaux et nos bottes. Il est temps de rentrer à la maison. Un beau bec à ma tante, et je sors le premier. Je cours à l’auto et m’y réfugie.
***
Quand Jean-Paul se mariera, on me demandera de chanter durant la messe et à la salle de réception.
NON !
Refus catégorique. Ma mère s’en offusquera un peu. Je lui tiendrai tête. Il n’est pas question que je pousse une seule note à ce mariage. On trouvera bien quelqu’un pour chanter le Panis Angelicus durant la cérémonie, et si l’on n’en trouve pas, on s’en passera. Et le rossignol de mes amours va rester dans sa cage au moment de la noce.
Têtu comme mon père le sera parfois; rancunier comme ma mère pourra l’être dans certaines occasions.
Non, je ne regrette rien.
Merci pour cet autre beau souvenir de ta (notre) vie de collégien! Même si, je te l’ai déjà avoué, j’étais jaloux de toi, j’aurais tellement aimé être soliste.