Des histoires de famille

Chapitre 5

Un pas de plus

L’année scolaire s’est bien terminée à Montfort. Marie-Rose est fière de ses quelques élèves « réguliers » qui ont tous réussi et qui ont reçu des félicitations de la part de l’inspecteur de l’Instruction publique lors de sa visite. À l’automne, ils monteront à l’échelon suivant avec une nouvelle maîtresse, Simone Lamarre, avec qui Marie-Rose est vaguement apparentée. 

Marie-Rose referme sa malle. Tout son bien y est soigneusement placé. Elle déménage à Morin-Heights, où elle a accepté le poste d’institutrice pour l’année scolaire 1932-1933, après de nombreuses péripéties qui la font maintenant sourire après l’avoir fait pleurer. Heureusement, ses pressentiments de Poitras ne lui embrouillent pas trop l’avenir. 

Un petit pincement gratouille le cœur de Marie-Rose à l’idée de quitter Montfort. Elle s’y est fait des amies. Elle a promis à madame Savaria de la visiter le plus souvent possible, d’autant plus que c’est elle qui créera sa robe de noces — chaque fois qu’elle pense à son mariage, elle regarde sa main… sans bague de fiançailles. À Montfort, elle a appris l’anglais dans sa version irlandaise. Elle s’y est fiancée à Ernest O’Connor et rompu ses fiançailles à cause des manigances de sa future belle-mère, qui ne voyait pas d’un bon œil que son Ernest épouse une French Canadian. Elle en a voulu à Ernest après leur rupture, mais le temps a passé… Elle a développé une certaine amitié avec les pères montfortains de l’orphelinat — elle ne le sait pas encore, mais ceux-ci auront plus tard un rôle à jouer dans sa vie …

*

Pour la petite histoire, Simone Lamarre, la remplaçante de Marie-Rose, épousera Ernest O’Connor, l’ancien fiancé de Marie-Rose, en 1934. Le couple s’établira sur une terre de roche entourée d’épinettes noires maigrichonnes pour y élever des moutons. Une terre de misère située dans un rang entre Sainte-Adèle et Mont-Rolland. On y accédait par ce qui s’appelle maintenant le chemin du lac Millette, juste en haut de la montagne du Bell qui donnait sur le ruisseau Saint-Louis, où Marc bâtira plus tard son moulin à scie. Mais n’anticipons pas.

*

Maxime a semblé content quand Marie-Rose lui a appris que son père avait finalement donné son consentement à leur mariage — la lettre a mis un temps fou à lui parvenir. Et qu’elle songeait à venir enseigner à Morin-Heights.

— Ah, c’est bon, ça ! a-t-il dit avec un léger sourire. 

Tout le contraire de Léondina, sa mère, et de Gabrielle, sa sœur, qui ont crié de joie. Devant le flou émotif dans lequel Marie-Rose se sentait, Léondina lui a dit : 

— Mon Maxime est content. J’en suis sûre. Je sais que ça paraît pas comme ça… Il est comme son père, pas trop démonstratif…

Anne-Marie, le bébé de la famille, a applaudi à cette nouvelle :

— Je commence l’école à l’automne. Vous allez être ma maîtresse, mademoiselle Poitras.

Marie-Rose, août 1932

*

Marie-Rose repense au certificat de bonnes mœurs que le père Maitreau, le supérieur de l’orphelinat et curé de Montfort, a tardé à lui faire parvenir. Le secrétaire de la commission scolaire de Morin-Heights a été très clair sur ce point : il lui faut absolument ce certificat pour avoir le poste de maîtresse d’école. Elle vérifie dans son sac que la lettre est bien là.

Deux coups de criard — c’est ainsi que l’on appelle ici un klaxon — l’avertissent que Maxime est arrivé. Elle va lui ouvrir. La journée est chaude, très chaude même. Maxime entre. Marie-Rose lui propose de se reposer un peu et de boire un verre d’eau. 

— Le soleil plombe ben gros, dit Maxime, et y a pas la moindre vesse de vent.

Marie-Rose sourit. Encore un mot qui l’étonna quand elle l’entendit pour la première fois. Par chez elle, une vesse n’a rien à voir avec le vent… bien que… Au couvent, la religieuse qui enseignait la bienséance avait dit qu’il valait mieux utiliser le mot « vent » plutôt que «vesse», qui était considéré comme vulgaire. Elle avait ainsi conclu le chapitre sur les «vents» :

— Si par un malheureux hasard vous commettez un gaz odoriférant, retenez votre respiration quelques secondes, puis, comme si de rien n’était, souriez de votre plus beau sourire et relancez la conversation. Si la situation est tragique, autrement dit s’il est impossible que les personnes présentes ne s’en soient pas aperçues, excusez-vous en disant : « Pardonnez-moi. J’ai laissé échapper un vent. »

Après s’être rafraîchi, Maxime demande à Marie-Rose si sa malle est prête. Il a emprunté un camion de son père. Il doit le lui ramener le plus vite possible. L’été, quand l’eau ne manque pas, le moulin à scie et la boutique à bois de Philias fonctionnent à plein rendement. 

Marie-Rose lui fait signe de la suivre dans sa chambre — que l’on se rassure, ils n’y resteront pas longtemps. Quand elle fait mine de l’aider, Maxime, galant et quelque peu orgueilleux, refuse son aide. Il soulève la malle qui se révèle plus lourde qu’il ne le pensait. Ses jambes crochissent un peu, mais il transporte fièrement la malle de Marie-Rose jusque dans la boîte du camion. Comme dit souvent Philias : 

— Mon Maxime, y est p’tit, mais y en a dedans ! Y est ben dur à l’ouvrage !

Marie-Rose « découvre » le camion en question. Elle se demande s’il a été fait en pièces détachées comme les bazous de Léo et de Maxime. Heureusement qu’elle a un chapeau, car il n’y a pas de toit à l’habitacle.

*

Maxime s’arrête devant chez madame Smith, où Marie-Rose habitera à Morin-Heights. Sa maison est voisine de l’école. À Morin, comme disent plusieurs personnes pour faire plus court, le traitement de la maîtresse d’école est presque luxueux à comparer avec les postes que Marie-Rose a occupés auparavant. Pour la première fois depuis qu’elle est institutrice, Marie-Rose n’aura pas à chauffer son école, l’automne venu. Quelqu’un viendra laver les planchers et faire le ménage; elle n’aura donc pas à s’adonner à des travaux ménagers «à quat’pattes à terre», ce qui provoque des cals aux genoux et, surtout, manque terriblement d’élégance — Marie-Rose a parfois des petits côtés « grande dame ». L’hiver, elle n’aura pas à enlever la neige; l’entrée de l’école sera pelletée avant que les élèves arrivent. La commission scolaire la paie 50 $ de plus par année qu’à Montfort et lui offre tous ces services. 

Le choix d’habiter chez madame Smith n’a pas fait que des heureux… Manda, la tante de Maxime, a d’abord tout fait pour que Marie-Rose n’ait pas le poste d’enseignante à Morin-Heights — elle a encore une fois perturbé certaines réunions de la commission scolaire. Subitement, quand elle a appris l’engagement de Marie-Rose, elle a viré son capot de bord et lui a proposé de venir habiter chez elle, moyennant — ce sont ses mots — «une petite pension; presque rien». Marie-Rose aime trop son indépendance pour accepter la proposition de la tante de Maxime. Elle n’y voit que des inconvénients, en fait, et aucun avantage. 

École de Morin-Heights à l’arrivée de Marie-Rose en 1932.
L’école est devenue au fil du temps le local de la Légion. Cette photo a été prise en 2020.

*

Ses quelques effets personnels placés dans la penderie de sa chambre et dans les tiroirs de la commode, Marie-Rose s’assoit. Madame Smith a placé une petite table et une chaise devant la fenêtre, qui donne sur la cour de l’école. Marie-Rose y préparera ses classes à la lumière de la lampe à l’huile, un objet d’une grande beauté. C’est la première fois qu’elle voit un objet, considéré uniquement comme utilitaire par chez elle, d’une si grande beauté. Même madame Savaria, pourtant une femme de goût, n’en avait pas de si belle. Elle a presque peur de s’en servir. S’il fallait qu’elle la brise ! 

On frappe délicatement à la porte. Marie-Rose ouvre. Madame Smith l’invite à prendre une tasse de thé avec elle. Le rituel de la cup of tea, au retour de l’école, durant la semaine, et à n’importe quelle heure du jour, la fin de semaine, fera qu’une grande et solide amitié se développera entre les deux femmes. Madame Smith est veuve; elle est enchantée de la compagnie de Marie-Rose. 

*

Marie-Rose se rend chez monsieur Bélanger, le secrétaire de la commission scolaire. Il la fait entrer. Elle s’empresse de lui remettre son certificat de bonnes mœurs. Il la remercie. 

— À partir de maintenant, mademoiselle Poitras, vous êtes officiellement la nouvelle maîtresse d’école de Morin-Heights. Je vous souhaite bonne chance. Prendriez-vous une citronnade ?

Marie-Rose accepte; elle a terriblement soif avec cette chaleur. La boisson — elle apprendra plus tard que ce mot n’a pas le même sens dans les Laurentides qu’en bas de Québec — est délicieuse, mais elle la boit à petites gorgées. Joséphine, sa mère, lui a toujours dit de ne pas boire trop vite une boisson froide, l’été, quand il fait chaud. Un certain Fraser du Cap-Saint-Ignace, dont elle ne se souvenait pas du prénom, était mort d’une attaque foudroyante avant même d’avoir fini son verre.

— Ça ne pardonne pas, avait conclu Joséphine. 

Monsieur Bélanger et sa dame sont «agréables de conversation», comme Marie-Rose l’écrira à sa mère, le soir même, heureuse de lui annoncer la bonne nouvelle de son engagement comme maîtresse d’école à Morin-Heights. Joséphine, chaque fois qu’elle écrit à sa fille, lui demande de lui décrire sa bague de fiançailles. Marie-Rose ne sait plus quoi lui répondre. Mais sûrement pas que Maxime ne lui en a pas offert ! Du moins, pas encore.

*

Quand elle revient chez madame Smith, Marie-Rose est surprise d’y voir Fernand, le jeune frère de Maxime, à côté de la voiture à cheval de son père. 

— Mademoiselle Poitras, lui dit-il sur un ton légèrement emprunté, moman aimerait ben ça si vous veniez souper à soir.  

Marie-Rose est fort surprise. Une invitation à souper de sa future belle-mère, un soir de semaine ! Elle hésite… Après tout, pense-t-elle, je suis en vacances… et ce sera peut-être ce soir que Maxime se décidera enfin à la fiancer officiellement. Elle regarde sa main… qu’elle trouve bien ordinaire sans bague.

— Dis à ta mère que j’accepte avec joie. 

Elle pense soudain à quelque chose. Elle ouvre la bouche, mais Fernand est plus rapide qu’elle : 

— Faites-vous-en pas. Maxime va venir vous chercher avec le truck à papa — il prononce «pâpâ» lui aussi. 

Marie-Rose est soulagée. Les Guénette habitent sur le chemin de Saint-Adolphe. Ce n’est pas à la porte. L’allusion au camion de monsieur Guénette lui fait penser de se mettre un châle de tête quand elle sortira plus tard. Sinon elle risque d’arriver chez les Guénette complètement décoiffée. 

*

Léondina aime beaucoup Marie-Rose. Même qu’une fois, elle a failli se fâcher avec sa belle-sœur Manda quand celle-ci lui a dit :

— Veux-tu m’dire, Léondina, pourquoi tout le monde dans l’Nord va chercher ses maîtresses d’école au yab’l’vert ? Y paraît que celle qui va remplacer ta future bru à Montfort vient d’en bas de Québec, elle aussi. Qu’est-ce qu’y ont de plus que nos maîtresses à nous autres ?

Léondina a failli lui répondre vertement, mais Alderic ne lui en a pas laissé le temps : 

— Coudonc, Manda, pourquoi que tu trouves toujours à r’dire de même ? R’garde Philias, y est allé chercher Léondina à Montréal.

— Y’a ben du monde qui ont trouvé à r’dire aussi. Je dis pas ça contre toi, Léondina…

— Ils auraient rouspété encore plus s’ils avaient su que j’avais été baptisée à Saint-Alexis-des-Monts, a ajouté Léondina. C’est pas à porte, ça non plus.

Manda, qui n’était pas au courant de ce détail, est restée bouche bée. 

Le silence se fit. Philias sourit. Un ange passa. Tout de suite après, Léondina lança, un sourire dans la voix : 

— Un morceau de tarte pour tout le monde ?

*

Fernand entre en coup de vent dans la cuisine. 

— Moman, moman, mademoiselle Poitras a dit oui. A va v’nir souper. 

— Merci ben, mon Fernand. Astheure, va à la boutique. Dis à Maxime de finir plus d’bonne heure parce que j’veux qu’il se change avant d’aller la chercher. Au moins qu’il ait pas trop de bran d’scie sur lui-même.

Fernand repart aussi vite qu’il était arrivé.

Léondina dit à Gabrielle, tout en s’affairant à commencer le souper : 

— Pauvre Marie-Rose, elle sait pas ce qui l’attend. Elle va en voir et elle va en ramasser du bran d’scie. 

Elle rallume le poêle à bois, même s’il fait chaud. Toutes les fenêtres et les portes sont ouvertes, mais il n’y a pas une vesse d’air, comme a dit Maxime plus tôt dans la journée.

*

Léondina n’est pas peu fière du souper qu’elle a préparé avec Gabrielle et Anne-Marie. 

La table est mise. Il ne manque que Marie-Rose et Maxime. René et Fernand n’arrêtent pas de répéter qu’ils ont faim…

Philias ne parle pas souvent, mais cette fois :

— Les p’tits gars ! Moi aussi, j’ai faim. Hervé a travaillé avec Maxime, Léo pis moi toute la journée. On a faim nous autres aussi, mais on est capables d’attendre.

Les p’tits gars baissent le nez. 

— Chicane-les pas, Philias, pauv’ p’tits «arçons» — curieusement, elle ne prononce pas le g

Un coup de criard, puis un deuxième. 

— Les v’là !

Léondina va accueillir Marie-Rose à la porte. Elle lui donne deux gros becs sur les joues. 

— J’suis tellement contente pour vous, Marie-Rose. 

— Merci beaucoup, madame Guénette. 

On se place à table. 

— Il y en a qui l’savent déjà, dit Léondina en servant sa tablée, mais Marie-Rose s’en vient enseigner à Morin. Maxime l’a déménagée chez madame Smith, à matin. 

— Ça va aider vos fréquentations, lance Gabrielle, un sourire en coin. 

Maxime sourit : 

— Pour ça, c’est sûr que c’est moins loin que Montfort. 

— Et moins loin que Saint-Sauveur, ajoute Léo, qui fréquente sa belle Gabrielle qu’il mariera à l’automne.

Le souper se passe plus que bien. Même que Léondina exempte Marie-Rose d’essuyer la vaisselle. 

— Ça viendra ben assez vite quand vous serez mariée, lui dit Léondina en souriant. 

Anne-Marie s’approche doucement de Marie-Rose, l’air un peu timide. Elle la regarde… puis se décide enfin à lui demander : 

— Y paraît que l’aut’ maîtresse collait des beaux anges dans les cahiers de devoirs. Allez-vous en mettre vous aussi ?

Marie-Rose sourit : 

— Je vais aller à Montréal dans quelques jours. Je suis sûre que, là, je vais trouver les plus beaux gros anges que je collerai dans ton cahier… si ton devoir est bien fait. 

— Allez-vous mettre des Jésus aussi ?

— Ceux-là, ce sera pour récompenser un bon devoir de catéchisme. 

La petite s’éloigne un peu, puis se ravise. 

— Est-ce que je pourrais vous appeler Marie-Rose ?

— Anne-Marie ! qu’est-ce que tu lui demandes là, s’énerve Léondina.

— On va faire une entente, toi et moi, Anne-Marie, répond Marie-Rose

— C’est quoi une… entente ?

— C’est quand deux personnes s’accordent.

— Vous voulez passer une… entente avec moi ?

Léondina et Gabrielle ont délaissé la vaisselle, intriguées par la conversation d’Anne-Marie et de Marie-Rose.

— Quand on sera à l’école ou dans la cour de l’école, tu devras toujours m’appeler «mademoiselle Poitras». Tu comprends ?

— Oui.

— Et quand on sera ici ou en visite par exemple chez tes sœurs, Flora ou Simone, tu pourras m’appeler «Marie-Rose». Est-ce que tu comprends?

— J’pense que oui… Est-ce que je pourrai vous dire «tu» ?

Léondina semble scandalisée par les propos de sa cadette :

— Anne-Marie !

Marie-Rose explique à la petite :

— Non, tu ne pourras pas me dire «tu».

— Gabrielle, a vous dit «tu».

— On n’a pas le même âge, dit Gabrielle. Et Marie-Rose est mon amie, pas ma maîtresse d’école.

— T’es vieille, toi, c’est vrai.

— T’es pas gênée, Anne-Marie Guénette. 

Léondina calme ses filles.

— Tu vois, dit Marie-Rose à Anne-Marie, «vous», c’est un signe de respect. 

— J’ai compris, dit la petite. Est-ce que notre… entente tient toujours ?

— Oui. 

— J’peux-tu vous donner un bec ?

— Oui, tu peux.

Anne-Marie s’exécute et part en courant, intimidée, gênée, mais heureuse. 

*

Pour la petite histoire, de tous les enfants de Philias et de Léondina, Anne-Marie, plus tard, sera la seule, avec Gabrielle, à tutoyer Marie-Rose. Fernand, qui sera aussi son élève, la vouvoiera toute sa vie. Il gardera un souvenir mitigé de son année scolaire avec Marie-Rose, l’ayant trouvée plus sévère que sa prédécesseure. Il avouera tout de même qu’il n’était pas un enfant de chœur et qu’il aimait jouer des tours et déranger la classe en racontant des histoires que, parfois, il était le seul à comprendre. 

*

Maxime reconduit Marie-Rose chez madame Smith. Avant qu’elle descende du camion — celui-ci a un toit — il donne un bec sur la joue à Marie-Rose. 

Comme il fait noir «comme su’loup», personne n’a pu voir les amoureux.

— J’suis ben content que vous soyez déménagée à Morin. On va se voir plus souvent. 

Marie-Rose sent un petit velours lui glisser sur le cœur. Elle a un côté «midinette» qu’elle refuse, et refusera toute sa vie, de voir. Comme son côté «braîllarde» qu’elle cachera toute sa vie, même à ses enfants, sauf en de rares occasions.

*

Encore une petite histoire. En mars 2004, Marie-Rose perdra sa sœur Germaine, deux mois après les 99 ans de celle-ci. Pour le lui annoncer, ses fils se rendront à Sainte-Adèle, un midi de semaine. En arrivant, Marie-Rose s’enquerra de l’état de santé de sa sœur, sûre que sa neuvaine à Sainte-Anne la guérira. Ses fils la feront asseoir et lui annonceront le plus délicatement possible le décès de sa sœur. 

Sur le moment, Marie-Rose ressentira un grand choc. Elle cherchera ses pilules de nitro, craignant une crise d’angine. Elle se calmera peu à peu. Puis, si comme rien ne s’était passé, elle dira à Marc : 

— Va donc chercher du poulet chez Saint-Hubert. J’crois ben que j’ai pus le goût de faire à dîner. 

La petite histoire ne s’arrête pas là. Après le dîner — personne n’a beaucoup mangé sauf Marc qu’aucune nouvelle ne peut abattre —, Marie-Rose se lèvera de table.

— J’vous laisse la vaisselle. Jvas aller dans ma chambre.

Elle se dirigera en effet vers sa chambre. Aussitôt la porte fermée, les fils entendront leur mère éclater en gros sanglots, lourds d’une peine que rien ne peut consoler. Quant à Marc, comme il est sourd, il n’aura rien entendu.

Marc n’est pas non plus expressif. On peut compter sur les doigts d’une main, et encore, les fois où il se laissera aller à pleurer. 

Quand son fils lui apprendra la mort de Marie-Rose, Marc restera muet de très longues minutes. Puis, il essuiera une larme en disant:

— Ça parle au yabe ! Rose est morte !

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About pgue

Auteur, rédacteur, scripteur et «prête-plume», comme on dit maintenant dans le métier.
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3 Responses to Des histoires de famille

  1. Avatar de Lise Lise dit :

    Bonjour mon cousin que je ne connais pas. J’adore te lire. J’attends toujours impatiemment la suite. Imaginer les gens que j’ai connus, voir ceux que j’ai moins connus dans leurs caractères. Ne t’arrêtes pas.
    Ta cousine Lise (fille d’oncle Emile)

    • Avatar de pgue pgue dit :

      Bonjour ma cousine que je ne connais pas, mais dont j’ai entendu parler par Isabelle. Merci de tes bons mots. Ça m’encourage à continuer. Mon père disait souvent le nom de ton père, mais, moi, je ne l’ai pas connu. Il faut dire que j’ai quitté la maison pour être pensionnaire en 1959. Comme j’ai été en communauté plusieurs années, j’en ai perdu des grands bouts. Ton message me rend heureux. Merci.

  2. Avatar de Lise Lise dit :

    Bien oui j’ai lu ta réponse et ça m’a fait plaisir de savoir que ça t’encourage à continuer. Lâches pas, c’est très interessant. Tu peux m’écrire dans mon courriel, même si on ne s’est jamais vu, je me ferai un plaisir de te répondre.

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