Hibernation

Ma dernière chronique, quelque part en septembre, parlait, si ma mémoire est bonne, de moiteur et de chaleur. J’y invoquais la venue de l’hiver…

J’y suis. Et l’engourdissement, que je ressentais dans ces dernières chaleurs estivales, s’est transformé en une sorte d’hibernation. Comme un vieil ours, je dors à n’en plus finir — ce qui fait la joie de ma chatte Cannelle — et, le reste du temps, je travaille, un peu, pas trop. À l’exception d’un sauvetage de manuscrit effectué durant le temps des fêtes, le travail ne s’acharne pas sur moi. Je continue de me lever aux aurores. Lecture des journaux. Lecture tout court. Engourdissement progressif dans la chaleur de mon fauteuil, Cannelle sur mes genoux.

Je prends parfois mon courage à deux mains, et je sors. Horreur de l’humidité montréalaise, qui vous gèle même les os. Je ne peux marcher vite, mes jambes ne me le permettent plus, surtout si les trottoirs sont glacés. Il arrive parfois que je fasse un vol fessier plané, «les jambes en l’air, l’ego de travers», pour citer le titre d’une revue de Louise Matteau, jouée, il y a quarante ans, au Patriote à Clémence, la petite salle de théâtre au-dessus du «grand» Patriote, où les chansonniers venaient présenter leurs dernières créations à un public toujours enthousiaste.

***

Cette aventure théâtrale, et musicale me semble-t-il, fut des plus heureuses. «Tout n’était que bonheur», citation cette fois de feu la comtesse de Paris, à propos de son exil au Brésil avec les enfants de la famille de France pendant la guerre. Nous formions, mes camarades et moi, une joyeuse équipe, un peu beaucoup folle, bien décidée à faire rire les spectateurs et à les faire réfléchir aussi. Je jouais tous les rôles masculins des nombreux sketches du spectacle. Et j’étais bien entouré : Louise Matteau, Danielle Matteau, Danièle Lorain — ces deux dernières étaient presque encore des enfants —, Céline Halley, Louise Deschâtelets. Gaétan Gladu en avait signé la mise en scène. Merveilleux souvenir.

Mauvais souvenir cependant que celui de sa reprise au théâtre d’été. Cette fois, c’est moi qui dirige. Des bons acteurs et actrices — une exception, on verra pourquoi —, mais une production brinquebalante pour ne pas dire inexistante. Aucune répétition dans le décor. Une première en forme de générale pas au point, sur un plancher qui colle, littéralement, aux pieds des comédiens — une peinture vert forêt pour aller avec le cadre enchanteur du paysage de Val-Morin. Et un acteur qui, pour calmer son trac, avale un Valium avec du cognac, juste avant d’entrer en scène. Un presque massacre dans la dernière scène de la première partie. L’acteur en question doit diriger fermement une thérapie de groupe. Oubliant sans doute qu’il est au théâtre, il malmène deux des actrices, qui hurlent à faire fuir les loups qui se seraient aventurés près du théâtre qui, en fait, n’en est pas un, mais plutôt un restaurant au pied d’une pente de ski. Rideau. C’est une façon de parler, car il n’y en a pas. Black out, plutôt. Je frôle la crise cardiaque. Mon assistante m’intime l’ordre de sortir du théâtre, d’aller respirer le bon air des Laurentides. Elle s’occupera pendant ce temps de l’acteur qui a perdu la carte.

Surprise quand je rentre dans le théâtre après l’entracte, qui s’est longuement prolongé. La deuxième partie est commencée. Jacques Piperni remplace au pied levé l’acteur qu’on entend maintenant ronfler derrière la scène. Au pied levé, c’est le cas de le dire, car, en bon professeur de gymnastique qu’il joue, moulé dans un collant bleu royal, il fait sautiller une classe toute féminine. Je vogue de surprise en surprise jusqu’à la fin du spectacle. Jacques est partout et, finalement, il sauve le show, la première, et la vie de ses camarades. Cela n’empêchera pas Michel Jenesaisplusqui, le potineur officiel des vedettes, d’intituler sa critique, quelques jours plus tard : Pour voir des acteurs s’entretuer, ou presque, sur scène. Coup de grâce à cette mésaventure théâtrale. Richard Niquette immortalisera ce court moment de théâtre d’été dans un roman intitulé Vie de chalet. Car, autre particularité de la production, elle avait logé tous les acteurs et actrices, la régisseuse et la technicienne dans un même chalet. Là aussi, on faillit s’entretuer.

Il me fallut tout le reste de l’été pour me remettre de ce cauchemar. Heureusement, l’écriture des épisodes de ma première série télévisée me permit à plusieurs reprises de mettre le couvercle sur la marmite bouillonnante des mauvais souvenirs qui remontaient à la surface. Mes personnages du Grenier eurent un effet lénifiant sur mon esprit détraqué. J’écrivis peut-être cet été-là mes meilleures scènes sur l’art, difficile, de la cohabitation et de la bonne entente. Quelques mois plus tard, Marie Bernard mettrait, magistralement, en musique les paroles des chansons de chacun des épisodes et accompagnerait les faits et gestes de Dollard (Yvon Bouchard), Antoinette (Hélène Loiselle), Frimousse (Marielle Bernard), Sâdhu (Gérard Poirier) et Étienne (Robert Duparc). Le Grenier connut un succès inespéré. Maurice Falardeau, Claude Poulin, Michèle Perrier et Claude Laferrière furent les artisans, derrière les caméras, de ce succès. Malgré la mésaventure théâtrale laurentienne, l’année 1975 fut sans doute la plus belle de ma vie…

***

Un bienveillant engourdissement monte le long de ma colonne vertébrale arthriteuse. Je n’en ressens pas moins l’effet bénéfique. Je vais bientôt quitter ma table de travail, me diriger vers mon fauteuil, où Cannelle viendra me rejoindre.

Il est dix heures et demi. Une petite sieste s’impose.

 

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About pgue

Auteur, rédacteur, scripteur et «prête-plume», comme on dit maintenant dans le métier.
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1 Response to Hibernation

  1. Avatar de Bernard Bernard dit :

    Cher Pierre, justement je m’ennuyais de tes chroniques. L’hibernation me semble de plus en plus attirante quand j’entends ronronner Tischa couchée sur le dossier de mon divan. Djazzie n’est pas du tout d’accord, mais avec mon poignet cassé, elle va devoir se contenter du parterre pour quelques semaines. Je te souhaite de douces journées entre deux rêves. Bisou.

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