Crainte. Appréhension. Je suis en route pour visiter une ancienne collègue de travail dans une unité de soins palliatifs. Je ne sais plus si j’ai bien fait d’accepter l’invitation d’une amie de l’accompagner. Plus le boulevard Saint-Michel nous approche de notre point de chute, plus mon estomac se serre. J’utilise ici un cliché, je sais. Mais quand le cliché se loge à votre plexus, il devient une réalité qui se concrétise peu à peu et de plus en plus fort.
Nous montons au troisième étage de la nouvelle unité de l’hôpital Marie-Clarac. L’ascenseur s’arrête. Nous descendons. Mon rythme cardiaque s’accélère. Je trottine, sans canne — j’ai mon orgueil —, derrière mon amie en direction de la chambre. Avant d’y entrer, je prends, le plus discrètement possible, une grande respiration. Nous entrons. Le lit est placé face à la fenêtre, qui donne sur la rivière. J’entends : « Qui vient me faire une belle surprise? » Je fonce, comme si je faisais une entrée en scène malgré le trac.
Je suis devant elle. J’ai peine à la reconnaître. Le cancer et les traitements ont fait leur œuvre. Mais elle est encore belle malgré tout. « Pierre, comme vous êtes gentil d’être venu me visiter. » La voix est encore solide et je suis touché de l’entendre encore me voussoyer. C’était une coquetterie entre elle et moi, le vous respectueux, mais tout de même amical.
Le trac tombe. Et je me sens bien. Je retrouve la collègue à l’humour un peu corrosif et au franc parler. Elle n’a pas changé, sauf, peut-être, un certain adoucissement dans le ton. Et nous causons, comme nous le faisions quand je m’arrêtais dans la porte de son bureau. Elle me dit que sa patronne vient lui faire la lecture deux ou trois fois par semaine, maintenant que ses yeux ne lui permettent plus de lire. Sa sérénité m’atteint et me touche.
Les minutes passent. Nous ne voulons pas la fatiguer. Je me penche sur elle pour l’embrasser et, de ses bras devenus frêles, elle me serre avec toute la force qu’elle peut y mettre. Un adieu peut-être.
Le corridor à contre-courant. L’auto. Le chemin du retour.
En entrant chez moi, je me sens léger. Je ne raisonne pas cette légèreté. Je l’accueille. Simplement.
Cette rencontre est très touchante, Pierre. Ton courage aussi. Oui, il faut du courage pour affronter la peur de ne pas savoir ce que l’on va voir et de ne pas savoir quoi dire, quoi faire devant une amie qui n’est peut-être plus la même. Mais la sérénité de cette dame émerge d’entre les lignes. Merci pour ce témoignage. Bisou.