Notes de lecture (juin 2017)

J’ai toujours beaucoup lu. Je lis encore beaucoup. Et sur du papier la plupart du temps. Je ne m’habitue pas aux liseuses et autres instruments électroniques de lecture.

Ces derniers mois, plusieurs livres m’ont procuré des heures et des heures de bonheur. Cannelle sur mes genoux, je me laisse glisser dans des univers parallèles. Ma condition physique ne me permet plus de voyager. Les livres sont moins coûteux…

Palmarès

• Souffler dans la cassette de Jonathan Bécotte

Un roman poétique, un premier roman tout à fait adorable. Qu’on ne prenne pas cet adjectif dans son sens doucereux. Loin de là! L’auteur décrit une amitié entre deux jeunes du primaire, leurs jeux, leurs secrets.

J’aimerais bien garder d’aussi beaux souvenirs de mon enfance. La mienne s’est interrompue, à onze ans, quand je suis entré au juvénat. On m’y a fait vieillir trop vite. On a mis un frein à mes élans créateurs. Tout était régulé pour la plus grande gloire de Dieu et le salut de mon âme. On m’a humilié plus souvent qu’à mon tour, toujours pour mon salut, et le plaisir de mes confrères qui s’amusaient à mes dépens. On m’a inculqué que seul l’amour de Dieu était permis.

Bien sûr, il y eut des êtres lumineux qui m’ont permis de croire à la bonté humaine. Frère Jean-Louis, qui m’a enseigné le chant et m’a fait aimer le latin. Un autre, dont j’oublie malheureusement le nom, qui m’a fait travailler fort pour me guérir de mon bégaiement. Pourtant, mon défaut de langue faisait la joie de mes confrères quand c’était mon tour de lire au réfectoire pendant les repas que nous prenions en silence. Ce même frère m’a donné le goût de la littérature, même si celle que nous fréquentions était expurgée, toujours pour le bien de nos âmes. 

Heureusement, déjà à cette époque, la lecture me permettait de fuir, pour un temps du moins, la tristesse qui était désormais mon lot.

• Caligula, d’Albert Camus

J’ai relu cette pièce avant d’assister à sa représentation au TNM, cet hiver. J’aurais dû me contenter de la relire…

• La Sacrée Semaine qui changea la face du monde de Marc Augé

Un conte cocasse, insolent et quelque peu irrévérencieux.

Marc Augé, l’un des plus grands anthropologues français, écrit en exergue de son ouvrage : « Je ne doute pas que le pape François témoigne d’une souriante indulgence pour l’hommage qu’a souhaité lui rendre l’athée que je suis en lui faisant audacieusement endosser le premier rôle dans ce conte subversif et humaniste. »

Un dimanche de Pâques, le pape François s’adresse à la foule, place Saint-Pierre. Au grand étonnement des pèlerins, il prononce trois mots qui vont changer la face du monde : « Dio non esiste. »

Depuis mes années « religieuses », j’ai toujours éprouvé un certain plaisir à la désobéissance sous toutes ses formes. On m’a tellement dit que je devais être un bon garçon, que je devais obéir à Dieu qui m’appelait à le suivre, que mes parents seraient tellement déçus d’apprendre mes méfaits… J’en suis venu à désobéir en pensée! Ni vu ni connu. Et désobéissant tout de même.  

Arrête avec tes mensonges de Philippe Besson

Besson à qui sa mère répétait « Arrête avec tes histoires », lui obéit. Il dit la vérité sur un amour d’adolescence, qu’il a toujours gardé secret, et qui ne l’en a pas moins rattrapé, des années plus tard.

Un grand roman tout simple dont Bernard Pivot a écrit dans le Journal du dimanche : « Philippe Besson est un spéléologue de l’intime. »

Un récit sans mièvrerie qui raconte pourtant une histoire douloureuse. Deux adolescents découvrent un lien qui les unit. L’un s’y attache. L’autre le fuit. Et des années plus tard…

Une démarche de chat, Notes sur une façon de vivre de Gilles Archambault

Quelques pages sur le métier d’écrire. J’ai le plus grand des respects pour Gilles Archambault. Ses livres m’ont toujours emballé. Sa voix… Ses pas… Sa « musique », pour utiliser un cliché.

J’ai pratiqué le métier de l’écriture, mais je ne suis pas un écrivain. Tout au plus, un auteur de télévision, dont les séries pour enfant ont connu, à l’époque, un certain succès.

Écrivain peut-être en quelques occasions : lors de l’écriture d’un roman (inédit) qui a donné vie quelques années plus tard à ma série Le Grenier; lors de la parution chez Québec Amérique de mon roman Pas d’hiver, quelle misère! et, enfin, lors de l’écriture d’Un visage dans mon rêve, un drame romantique (inédit) sur un épisode de la vie de Laure Conan, notre première romancière canadienne-française.

Combien de temps encore? de Gilles Archambault

«Vient un temps où l’existence d’un être n’est plus faite que de souvenirs, d’amours anciennes et de retrouvailles avec son passé, éclairés ça et là par des moments de grâce et de lucidité d’autant plus précieux qu’ils ne reviendront plus.» (Quatrième de couverture)

Tout est dit.

Éloge du blasphème de Caroline Fourest

Un titre choc, peut-être. Mais un livre phare pour notre société où la laïcité est si souvent malmenée. Une réponse au «oui, mais» de nos politiciens à-plat-ventristes qui, en ménageant la chèvre et le chou et, ainsi, se gagner des votes, malmènent les idéaux de nos démocraties.

La quête de la fille disparue de Pauline Michel et Mario Pelletier

Si ce titre arrive en dernier, il ne faut pas y voir une critique de sa qualité. Simplement, que je l’ai terminé hier soir.

Beau, très beau. Étonnant, aussi. Surprenant, parfois. Envoûtant.

Mon amie Pauline me surprendra toujours. Je garde de nos collaborations passées un souvenir ému. Il y avait de la folie, de la grâce, de la souffrance aussi quand nous nous sentions incompris. Oui, le mot « grâce » me vient tout de suite à l’esprit quand je pense à Pauline et à son œuvre. 

Mes mille et une nuits de Ruwn Ogien

Un essai d’un philosophe qui vient de mourir du cancer dont il parle dans ce livre. Une transgression, une désobéissance, un questionnement sur les clichés qui entourent la maladie. Des exemples; Le cadavre du dolorisme bouge encore (chapitre 1); Ce qui ne tue pas ne rend pas plus fort (chapitre 6); Pourquoi faudrait-il être “résilient”? (chapitre 7); Les cinq stades du deuil : une fantaisie New Age (chapitre 10); Les malades ont-ils une supériorité intellectuelle et morale sur les bien-portants? (chapitre 13); La maladie comme drame et comédie (chapitre 14); La souffrance ni nécessaire ni suffisante (chapitre 19).

Malgré la gravité du sujet, un livre réjouissant qui m’a réconcilié avec ce que je ressentais pendant que je “combattais” (je le combats toujours) un cancer.

Le Québec n’existe pas de Maxime Blanchard

Il n’y va pas de main morte, ce Blanchard, professeur à la City University of New York. Son personnage, Éric Langevin, regarde son pays – le Québec, car il est indépendantiste – « chavirer dans l’insignifiance », dixit la quatrième de couverture. De découverte en découverte, de mélancolie en mélancolie, il effectue une véritable descente aux enfers.

Un livre qui secoue, qui débusque nos bêtises et nous les place en pleine face.

 

 

 

 

 

 

 

 

 

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Mort de Ruwen Ogien

Ruwen Ogien, philosophe allemand d’origine juive, vient de mourir. Son dernier livre, Mes mille et une nuits, La maladie comme drame et comme comédie, chez Albin Michel, m’a particulièrement touché. Il y raconte sa lutte contre le cancer, celui qui vient de l’emporter.

Farouche adversaire du dolorisme, si présent dans le « monde » des cancéreux, il s’inscrivait en faux contre les formules toutes faites censées aider les personnes atteintes. Ainsi, il refusait l’idée que la maladie ferait « grandir » la personne qui la vit. (Maintenant, nous ne sommes pas atteints par la maladie, mais on la vit — comme une certaine vinaigrette des années 1980. Du vocabulaire en porte à faux. Un faux-fuyant. Un faux semblant.)

Ruwen Ogien ne trouvait aucune grandeur à la souffrance et à la douleur. À ses yeux, «ce qui tue ne rend pas plus fort», et la résilience – elle est maintenant partout, utilisée à toutes les sauces sans en connaître le sens véritable – n’est pas la panacée. À une autre époque, on disait aux malades qu’il devait souffrir pour expier leurs fautes et gagner le paradis. Maintenant, la religion de la psycho, de la psycho pop et du Nouvel Âge, qui prend de l’âge et n’est plus vraiment nouveau, prêche le dolorisme et la résilience. Pour gagner, on ne sait trop quoi.

Pour Owen, la maladie avait peut-être des causes, mais sûrement pas des raisons. Et vlan dans les gencives de cet idiot de psy qui m’a demandé le plus sérieusement du monde : «Pourquoi vous êtes-vous donné un cancer?» Et ce, avant même de m’inviter à m’asseoir. Je sortais du bureau de la chirurgienne. Elle m’avait annoncé que le polype, pour lequel on avait oublié de m’opérer, mon dossier étant «tombé dans une craque», s’était transformé, le vilain, en un «carcinome» heureusement in situ! Sur le moment, le latin, que j’ai pourtant étudié avec grand plaisir pendant huit ans, m’est devenu complètement étranger. L’explication de la chirurgienne m’a rassuré – le mot est un peu fort, j’en conviens : le mal ne s’était pas répandu et ne se situait qu’à un seul endroit de mon rectumtibus – nous avions inventé ce mot, en Éléments latins, pour nous éviter de prononcer «rectum», que nous trouvions quelque peu déplacé.

Cela pour dire que, finalement, comme Ruwen Ogien, les métaphores au sujet du cancer et de ses vertus m’ont plus fait vomir que la chimiothérapie. Et l’«expérience», vécue grâce aux brûlures du deuxième degré provoquées par la radiothérapie sur mon fondement rouge comme le derrière de certains singes, ne m’a pas fait grandir. Elle m’a cependant fait crier. Surtout quand le radio-oncologue m’a conseillé de prendre des bains en ajoutant du gros sel à l’eau… Cela devait, selon lui, aider à cicatriser plus rapidement les brûlures. Son seul effet fut que ma douce Cannelle, prise de frayeur en m’entendant hurler et, surtout, en me voyant sortir de la baignoire à une vitesse dont elle ne me savait pas capable, se mit à miauler comme je ne l’avais jamais entendu le faire.

Owen a mis des mots sur ce que je ressentais et sur ce que je pense encore quand il est question de douleur, de souffrance et de pensée positive. Combien de fois ne m’a-t-on pas conseillé, de bonne foi, j’en conviens : «Pense positif.»

«Je défends cependant, écrivait-il, un certain nombre d’arguments généraux, presque tous dirigés contre le dolorisme, l’idée que la maladie physique ou mentale possède des vertus positives. Pour le doloriste, la maladie est un défi enrichissant, une épreuve qui donne au patient un avantage épistémique et moral sur les bien-portants.» (p. 12)

«Pour les doloristes, la maladie nous détache de la vie matérielle et nous met en position de nous élever spirituellement, d’œuvrer à notre perfection personnelle.

Ils estiment que cette expérience de désengagement n’est pas contingente, dépendante de notre psychologie personnelle ou de nos conceptions philosophiques ou religieuses.

Ils croient que cette expérience est le propre de la condition de malade, sa vérité, son essence.

C’est une affirmation douteuse au mieux, fausse au pire.» (p. 226)

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31 mai 1966

Ce jour-là, il notait dans son journal : « Ma dernière journée complète ici. Merci, Seigneur, pour les grâces que tu m’as données. »

Rien de plus sur cette dernière journée et la dernière nuit « ici », c’est-à-dire en communauté, à part la mention que, le lendemain, 1er juin au matin, il avait un examen de biologie. Son dernier.

La veille, il avait réussi haut la main l’examen de français du tout récent ministère de l’Éducation. Il terminait sa deuxième année d’école normale chez les frères maristes au Scolasticat central de Montréal, le cégep Marie-Victorin actuel. Six communautés religieuses y avaient emménagé, l’automne précédent.

Il croyait trouver la liberté en quittant la vie religieuse. Il pensait avoir soupesé les pour et les contre. En mars, il avait décidé, péniblement, de « partir », euphémisme pour « défroquer ». Un grand besoin de liberté, une foi chancelante, des difficultés avec le vœu d’obéissance, des problèmes de santé physique — et mentale, une honte qu’il dut garder cachée à ses confrères — et une passion refoulée, jamais nommée, l’avaient conduit à prendre cette décision. Il croyait marcher vers la libération. Il croyait qu’une vie merveilleuse l’attendait. Il croyait… Encore la foi! La foi, et surtout la morale qui l’accompagnait, avait déjà gâché sa jeune vie.

Il avait quitté le « monde », comme on appelait la société laïque, à onze ans. Il y retournait à presque dix-neuf, l’âme en lambeaux. À l’évidence, son terreau n’était absolument pas fait pour la vie religieuse : une sensibilité à fleur de peau, l’optimisme en veilleuse, une carence en espoir et en espérance, et un immense besoin d’aimer et d’être aimé — le mot « amour », réservé à Dieu, étant remplacé dans son monde par celui d’« amitié ».

Il a déjà raconté comment le maître des novices, qui avait pris connaissance des résultats de son test de caractérologie, lui avait dit que son « équipement » psychologique serait en lui-même un obstacle à son engagement dans la vie religieuse : il était sentimental, nerveux, passionné, colérique! Et il voulait, avec ce bagage, devenir frère éducateur? Toute l’année suivante, il travailla à devenir l’exact contraire. Pour lui, cet engagement était sérieux, bien que teinté de crainte. Pas question que sa personnalité interfère avec l’idéal qu’on lui avait présenté, et auquel il s’était accroché. N’avait-il pas compris, dès son entrée au juvénat, que si Dieu l’appelait, l’enfer le guettait s’il ne répondait pas à son appel?

Cette dernière année de vie religieuse fut la plus éprouvante de toutes. Avant de prendre la décision de partir, il consulta. Son directeur, à qui il s’ouvrit de son projet de vie, lui interdit, au nom de la sainte obéissance, de partager ses doutes et ses craintes avec ses confrères, même les plus proches de lui.

Il consulta son ami Raymond P., un ancien sous-directeur, qui l’avait grandement aidé quelques années auparavant à traverser le scandale causé par une « amitié particulière », qu’il était censé entretenir — il l’apprit en même temps que les 149 autres juvénistes quand le directeur l’humilia publiquement — avec un camarade plus vieux que lui. Il téléphona à Raymond. Son poste de remplaçant à la porterie lui laissait quelques latitudes téléphoniques. Raymond lui fut d’un grand secours, au grand dam de son directeur quand il le découvrit. Il ne tolérait pas que le frère scolastique s’ouvre à quelqu’un d’autre que lui.

Raymond reconnut son état de dépression profonde. Il comprit comment se sentait ce grand efflanqué de dix-huit ans (6 pieds 3 pouces; 130 livres). La Révolution tranquille était commencée, mais on n’en sentait aucun effet dans sa communauté. D’autres s’émancipaient. Mais pas les maristes. Avec les frères des Écoles chrétiennes, ils étaient les seuls sur le campus à encore porter la soutane. La Règle était rigide, et sotte dans sa rigueur, du moins à ses yeux. Et Raymond n’était pas loin de partager sa vision. Il l’accompagna de son amitié des années après son départ.

(On comprendra qu’il fallut au jeune homme des années pour se sortir — et encore! — de cet embrigadement qui avait été des plus néfastes pour lui. Le décès de Raymond l’affligea comme s’il s’était agi de quelqu’un de sa famille. Il lui arrive encore parfois de lui parler. De le remercier d’avoir été là dans les moments, probablement les plus noirs de sa vie. Quoique « sa vie » se passât la majeure partie du temps sous une épaisse couverture nuageuse. Il a combattu — il la combat toujours — une dépression insidieuse, donnant le change la plupart du temps, après qu’on lui eut fait comprendre que sa « couverture nuageuse » n’intéressait personne, et qu’elle cassait les pieds de tout le monde.)

Son médecin « de la tête » l’aida aussi du mieux qu’il put. Sa fréquentation faisait aussi l’objet d’une mise en garde du directeur : n’en parler à personne. À ses yeux, l’obéissance à la Règle, la prière et la grâce de Dieu auraient dû suffire à la tranquillité d’âme du jeune frère. Il lui reprocha même d’alimenter une certaine mélancolie, ce qui s’appelait alors, en termes religieux, de la « délectation morose ».

(Le jeune homme nota dans un calepin Spirex, le 31 décembre 1965 : « Je me complais dans ma tristesse, c’est ma façon à moi d’être heureux. […] Seigneur, je coule, et je suis trop lâche pour m’en sortir, dirait-on. »)

Ce psychiatre, donc, lui fut d’un certain secours. Il reconnut son état d’épuisement. Il sursauta même en l’entendant lui dire qu’il avait des problèmes de sommeil depuis cinq ans. Qu’il ne parvenait à dormir que deux ou trois heures par nuit, au petit matin, juste avant que la cloche sonne à 5 heures 15. Oui, ce médecin lui fut d’un « certain » secours. Mais si celui-ci ne fut pas plus grand, c’est que — il le réalisa plus tard — il ne voulut jamais mettre des mots sur une souffrance, plus grande encore que celles imposées par la vie religieuse, qui le minait.

Une passion… d’amitié pour un confrère l’habitait depuis des mois, presque une année, en fait. Et, comme souvent dans ces histoires d’amitié, elle n’était pas partagée. Jamais, durant ses nombreux rendez-vous chez le psychiatre, il ne parvint à laisser passer les mots qui auraient peut-être été libérateurs, emmuré dans la foi et la morale étouffantes qu’il avait choisi de vivre jusqu’alors.

Il eut l’illusion de croire, l’avant-veille de son départ, que cette amitié aurait pu être possible. Le 30 mai 1966, il nota : « Longue conversation avec frère *** à ma chambre, hier soir. J’étais content, et ce n’est pas peu dire. Je ressentais un bonheur certain en sa présence… que j’ai recherchée toute l’année. Mais c’est trop tard. » Y avait-il une sincérité dans les mots que son confrère prononça à ce moment? Il ne le saura jamais.

Il ne pouvait plus revenir en arrière. Le matin du 1er juin, il se passa de prière du matin, d’office religieux, de messe et de déjeuner. Il ferma sa petite valise de carton sur ses maigres possessions, vœu de pauvreté oblige. Il se rendit à son examen de biologie. Au retour, il enleva sa soutane et la laissa sur son lit, comme le directeur le lui avait ordonné. Jamais plus il ne dirait cette prière en la mettant : « Revêtez-moi, Seigneur, de l’homme nouveau comme il a été créé selon Dieu dans une justice et une sainteté véritables. » Il s’enferma dans sa chambre jusqu’à la fin de l’après-midi. Puis, vers 17 heures 30, sa valise à la main, il se dirigea, en faisant des détours pour ne rencontrer personne, jusqu’à l’entrée principale du pavillon Champagnat. Il sortit, s’assit dans les marches et attendit l’arrivée de son frère, qui devait le ramener chez ses parents.

Quand l’auto prit la route du départ ou du retour, c’est selon, la radio jouait une chanson d’Aznavour — on ne le croira pas, mais c’est véridique :

Il faut savoir encore sourire

quand le meilleur s’est retiré

et qu’il ne reste que le pire

dans une vie bête à pleurer

il faut savoir garder toute sa dignité

et malgré ce qu’il nous en coûte

s’en aller sans se retourner…

Des années durant, il garda un sentiment d’échec, de ne pas avoir été à la hauteur… De quoi? De qui? Il ne le sut jamais. De lui-même peut-être?

On ne guérit jamais de sa jeunesse.

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Doux souvenir

Été 1982. Je viens de recevoir une bourse du Conseil  des Arts du Canada pour écrire une pièce sur Laure Conan, notre première romancière canadienne-française. Ma recherche est terminée. Elle m’a mené chez les Ursulines de Québec, chez les religieuses du Précieux-Sang à Saint-Hyacinthe et, bien sûr, à La Malbaie. Je connais déjà le point de vue que je veux adopter. Mais j’habite Montréal, rue De La Gauchetière au coin de Saint-Denis… La concentration n’y est pas facile, disons. Et il y a toujours la tentation de sortir. Le cinéma Berri n’est pas loin ainsi que celui du Complexe Desjardins. Il faut que je quitte Montréal.

Mes parents bien sûr m’offrent le gîte et le couvert à Sainte-Adèle. Mais je ne peux leur demander de garder le silence et de ne pas faire de bruit parce que j’écris… C’est alors que Mirielle Lachance, une amie comédienne, m’offre de partager la maison qu’elle possède au bord du Richelieu, à Saint-Denis. J’y serai seul une bonne partie de la semaine. Le décor en est un de rêve. Et il y aura le silence propice au recueillement et à l’écriture.

Cet été-là, Mirielle joue à L’Escale. Les soirs de représentation, elle offre le gîte à Denise Morelle, qui joue elle aussi à ce théâtre d’été, fort couru à l’époque. Nous passons des parties de nuit à jaser. Denise est intarissable. Je n’en reviens juste pas : Dame Plume est là devant moi! Et elle a la gentillesse de me dire qu’elle a suivi avec grand intérêt les deux séries pour enfants que j’ai écrites à Radio-Canada. Je lui parle de ma pièce en chantier. Je lui dis même qu’elle en serait l’interprète idéale. Elle est ravie. Et moi aussi.

Avant de rentrer à Montréal, Mirielle me demande, quelques semaines plus tard, si j’accepterais de préparer un repas, le dimanche suivant, pour ses camarades de L’Escale. Oui, bien sûr. Elle me dit alors que Janine Sutto sera du groupe. Panique! Déjà, préparer un repas pour un groupe d’actrices, qui fréquentent les meilleures tables de Montréal, me rend nerveux, mais d’apprendre que Janine Sutto y sera… Je me dis que j’ai la semaine pour composer le menu… et apprivoiser l’idée que la grande comédienne sera à notre table. Qu’on me comprenne bien : les autres comédiennes sont toutes de grand talent. Mais Janine Sutto!

Cette semaine-là, l’écriture de ma pièce est difficile. Mes angoisses prennent le pas sur celles de Laure Conan. Je téléphone à Mirielle trois fois par jour pour lui faire part de mes idées de menu. Chaque fois, elle tente de me rassurer, sans jamais y parvenir tout à fait.

Le dimanche arrive ainsi que les invitées à notre table. Denise Morelle a déjà goûté aux plats que j’ai préparés. Elle me dit de ne pas m’en faire, que tout est parfait. Janine Sutto entre. On me la présente. Je crois que je tremble. En une phrase pourtant, elle me met tout de suite à l’aise. Mon trac tombe. Nous passons à table. On me félicite pour mes talents de cuisinier (!). Mais le meilleur reste à venir.

Après le repas, Janine Sutto me dit : « Pierre, vous me feriez le plus grand des plaisirs si vous me prêtiez votre bras pour une promenade dans ce beau village de Saint-Denis. » Je n’en crois pas mes oreilles. Nous sortons donc, elle et moi, suivis des autres invitées. Saint-Denis nous voici! Les quelques personnes que nous croisons s’arrêtent pour parler à madame Sutto (je n’oserai jamais l’appeler «Janine»). Elle a l’accueil facile. Son rire fuse. Quelques minutes plus tard, nous formons une sorte d’attroupement dans le parc magnifique à côté de l’église. Jacques Létourneau, oui le pirate Maboule lui-même, sort de sa maison pour nous rejoindre. Le fun est pogné! C’est l’effervescence dans le parc.

***

Ce souvenir est tout de suite remonté à mon esprit quand j’ai entendu l’annonce du décès de cette immense dame de théâtre, ce matin, aux nouvelles de 6 heures. Un souvenir tout doux, comme son bras qui tenait le mien au cours de cette promenade.

Adieu, Madame.

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14 mars 1907

Le 14 mars 1907, ma mère, Marie-Rose Poitras venait au monde à L’Anse-à-Gilles. Elle était la septième enfant de Joseph Poitras et de Joséphine Gamache. Après ses années d’études chez les Soeurs de la Charité au couvent de Cap Saint-Ignace, elle obtint son brevet d’enseignement, à dix-sept ans. On lui décerna même une mention honorable attribuée par la supérieure mère Saint-Christine. Comme sa sœur Alice, elle pratiqua son métier dans les écoles de rang des environs jusqu’à ce qu’une attaque subite de ce que l’on appelait alors la « tuberculose des os » l’oblige à prendre une année de repos, qui ne ressemblait en rien à nos « années sabbatiques » de maintenant. Remèdes à son mal : des bains dans le fleuve quand le temps le permettait, d’autres bains, de soleil ceux-ci, des badigeons d’iode sur ses genoux attaqués et enflés, et du repos. Grand-maman, qui était la bonté et la douceur même, la dorlotait. Un jour vint pourtant, où, se sentant mieux, Marie-Rose proposa à nouveau ses services comme enseignante. Mais il n’y avait rien pour elle… Tous les postes étaient occupés.

Marie-Rose décida alors de monter à Montréal. Elle ne voulait pas rester à la charge de sa famille plus longtemps. Elle trouva refuge chez sa sœur Alice, à la Pointe-Saint-Charles. Engagée comme bonne chez des Juifs d’Outremont, les Schwartz, elle succéda à sa sœur Germaine, qui avait trouvé un autre emploi, chez les Lévy. Elle se risqua même à suivre un cours d’infirmière… Échec total. Elle s’évanouit, le premier matin, en voyant un pansement qui saignait. À l’époque, les infirmières apprenaient leur métier sur le tas, à l’hôpital, dès la première journée. Marie-Rose se résolut à retourner chez ses parents dans l’espoir de trouver une école où enseigner.

Chez les Poitras, on lisait L’Action catholique, un journal où un cousin issu de germain, comme on disait alors, Joseph-Édouard Laurent, était journaliste. La petite histoire veut qu’il tenta sa chance pour sortir avec Marie-Rose, une « sortie » que son père ne vit pas, paraît-il, d’un bon œil. Le cousin journaliste maria finalement une autre cousine issue de germain, la merveilleuse Jeanne Morency — que mon frère et moi adorions, mais ça, c’est une autre histoire.

Donc, le hasard fit que Marie-Rose découvrit dans L’Action catholique une petite annonce : on y demandait une enseignante à Montfort. N’écoutant que son désir de se remettre à enseigner, elle répondit de sa belle main d’écriture à l’offre d’emploi. Quelques semaines plus tard, le secrétaire de la commission scolaire de Montfort lui annonçait qu’il l’attendrait au train, un soir de la fin août. Son père déplia alors la carte du Québec, et Marie-Rose découvrit alors que son départ était finalement une sorte d’exil. Montfort lui semblait au bout du monde, au nord de Montréal, au nord de Saint-Sauveur, au nord de tout… Pas autant cependant que l’Abitibi où sa sœur Simone élevait sa famille, son mari travaillant dans une mine.

Courageuse, Marie-Rose prit le train avec sa grosse malle de jeune fille rangée. Changement à Québec. Changement à Montréal. Arrivée à Montfort… Une catastrophe à ses yeux. Habituée à voir le fleuve des fenêtres de la maison de mon grand-père, elle arrivait « en plein bois ». Le secrétaire de la commission scolaire l’attendait en voiture à cheval. Il la conduisit à son école, un bâtiment des plus rustiques en comparaison des écoles où elle avait enseigné par chez elle. Un soir de mélancolie de 2004, quelques mois avant son décès, elle nous raconta, à mon frère et à moi, que son premier soir à Montfort, elle s’était couchée toute habillée, décidée à prendre le premier train du retour dès le lendemain matin. Mais le destin en décida autrement. Ce fut le « criard » du train qui la réveilla… Trop tard pour courir à la cabane en rondins qui servait de gare… Elle se retrouva prise au piège de ce Nord auquel elle ne s’habitua jamais. C’était dans les environs de 1927.

Marie-Rose fit donc l’école aux quelques élèves qui venaient des rangs environnants. Le village même de Montfort était tout petit; il devait son nom aux Montfortains qui y avaient ouvert un orphelinat en 1883. Ma mère se fit quelques amies au village, pour la plupart irlandaises — elle parla anglais jusqu’à la fin de sa vie avec l’accent de ces dames qui recevaient la maîtresse d’école pour le thé —, à l’exeption de madame Savaria. Nous avons visité cette vieille dame plusieurs fois par année jusqu’à sa mort, dans les années 50, soit dans sa maison de Montfort, soit dans celle de Montréal, rue Rivard, à l’emplacement de l’actuelle station de métro Mont-Royal.

L’année suivante, Marie-Rose se fiança à Ernest O’Connor, un grand Irlandais dégingandé, qui buvait sec et fumait comme l’engin du train qui avait emporté tous les rêves de ma mère. Madame O’Connor, ne voyant pas d’un bon œil la relation de son fils avec une Canadienne française, manigança tant et si bien que ma mère rompit ses fiançailles quelques mois plus tard. Ironie du sort, Ernest épousa Simone Lamarre, qui était apparentée à ma mère. Celle-ci ne se laissa pas manger la laine sur le dos par la vieille harpie irlandaise. Comme beaucoup de femmes de cette époque, elle fit une femme d’elle et prit les choses en main. Ernest se fit obéissant. Ma mère s’en réjouit et la félicita d’avoir mâté celle qui avait eu sa peau.

Un jour que Marie-Rose marchait « sur la track » en direction de l’orphelinat, elle croisa un jeune homme, qui y montait depuis Morin-Heights. Il s’appelait Marc, mais il ne le savait pas parce que tout le monde l’avait toujours appelé « Maxime ». Il se présenta : « Maxime Guénette. » Elle se présenta : « Marie-Rose Poitras. » Il lui demanda s’il pouvait partager la track avec elle jusqu’à l’orphelinat…

Quelque temps plus tard, Maxime demandait à Marie-Rose s’il pouvait venir la visiter à son école de Montfort. Qu’on se rassure : un chaperon l’accompagnait. Et puis, Marie-Rose fut présentée à la famille Guénette. Et, un poste d’enseignante se libérant, elle descendit de Montfort à Morin-Heights, ce qui mit Manda, la tante de mon père, en beau joual vert. Comme elle avait l’œil sur quelqu’une d’autre pour enseigner dans la petite école, elle fit à Marie-Rose toutes les misères du monde. Elle n’était pas du Nord. C’était une étrangère. On ne connaissait pas sa famille. Tout y passa. Ma mère souffrit énormément des racontars de Manda, la mégère. Mais elle lui tint tête. Il n’était pas question que la marâtre ait sa peau. Et elle ne l’eut pas! En partie, il faut le dire, grâce à sa future belle-mère, Léondina Laurion.

Ma mère enseigna donc à l’école no 2 de Morin-Heights — elle eut sa future belle-sœur Anne-Marie et son futur beau-frère Fernand pour élèves —, se défendant des assauts répétés de Manda lors des réunions de la commission scolaire. À l’automne 1932, Maxime fit sa grande demande. Le couple se maria le 1er juillet de l’année suivante. Il n’y a pas de photo de l’événement, car il pleuvait à boire debout, paraît-il. Manda, qui vint pourtant aux noces, convainquit la commission scolaire de ne pas renouveler le contrat d’enseignante de Marie-Rose. Une affaire pour que de pauvres enfants la voient avec un gros ventre!

Marie-Rose se rangea du côté de l’ordre établi. Ce fut sans doute difficile pour elle, car, née Poitras, elle avait du caractère. Elle devint femme au foyer. Les mois passèrent. Les commères du village, Manda en tête, guettaient le moindre signe qui indiquerait que la maîtresse d’école serait enceinte. Bientôt, ce fut un an, puis deux… Marie-Rose n’attendait toujours pas d’enfant. Cette fois, les propos des commère changèrent : Manda répandit la rumeur que l’ancienne maîtresse d’école empêchait la famille… Horreur! Morin-Heights et Saint-Sauveur la pointaient du doigt. Si c’était pas effrayant! Le curé de Saint-Sauveur lui refusa l’absolution. Elle dut reprendre la track, et monter chez les Montfortains qui étaient, paraît-il, plus conciliants et surtout plus compréhensifs. Heureusement que sa belle-sœur Yvonne était là pour la réconforter. La famille de Maxime ne se prononçait pas, quoique… Mais ça aussi, c’est une autre histoire.

Le jour béni où elle apprit qu’elle était enceinte — elle avait dû être opérée pour que cela se produise — Marie-Rose se garda bien de pavoiser. Maxime, qui était redevenu Marc après son mariage, et elle confièrent leur secret à mon grand-père et à ma grand-mère. Ce qui permit, un jour, à cette dernière de clouer le bec à sa belle-sœur Manda.

Après… Il y eut mon frère qui naquit en 1939. Une fausse-couche. Déménagement en 1942 à Mont-Rolland, où mon père bâtit son moulin à scie et sa maison au bord du ruisseau Saint-Louis, dans le pied de la côte à Baptiste. Et moi qui m’annonçai au début de 1947. Ordre du médecin : vous vous couchez et vous ne bougez pas. Tout au plus, vous faites de la chaise longue. Pas simple avec un enfant de huit ans… C’est à ce moment que la Providence lui accorda l’aide de tante Simone et de sa plus vieille, ma cousine Fleurette, qui se dévouèrent comme ce n’était pas permis. Lucien Rochon, le mari de Simone, avait aidé mon père à « se construire ». Heureusement, car à part son frère René, personne de sa famille ne s’était montré pour l’aider. Mais ça aussi, c’est une autre histoire. Triste, très triste, celle-là. Je la raconterai un jour, car je dois bien cela à mon père qui a travaillé si fort pour que nous puissions manger et faire des études, mon frère et moi.

Bon anniversaire, maman, en ce 14 mars. Malgré cette vie mouvementée, vous avez tenu jusqu’à 97 ans — et encore, si vous aviez reçu des soins adéquats dans les deux hôpitaux montréalais où vous vous êtes retrouvée, vous auriez peut-être atteint les cent ans que vous souhaitiez tant célébrer. En lieu et place, je vous ai accompagnée dans votre agonie. Je vous ai murmuré à l’oreille : Partons, la mer est belle, une chanson que vous aimiez tant. J’ai cueilli votre dernier souffle. Et j’espère tant, oui tant, que vous êtes quelque part et que vous recevez mes vœux à l’occasion de votre 110e anniversaire. Je vous aime. Salutations à papa, à Raymond et peut-être à ma chatte Alice, si votre paradis est le même que celui des chats.

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Et ils passèrent des menottes aux fleurs

J’emprunte ce titre à Arrabal, dénonciateur des exactions de la dictature de Franco, en Espagne. Il convient bien à ce conte triste — ou ce triste conte —, que m’a inspiré, l’an passé à pareille date, ce qu’il faut appeler « une malheureuse affaire ».

*****

Il était une fois un peuple qui aimait par-dessus tout offrir des funérailles nationales à un homme d’affaires, agent d’artiste, fabriquant de divas et joueur de poker; pleurer toutes les larmes de son corps en voyant la jeune veuve jouer plus ou moins bien son rôle; et se payer une immense poussée d’adrénaline en assistant, les crocs sortis, à différents lynchages publics. Ce peuple avait fait de la vindicte populaire sa règle éthique.

On dressa un gibet, place des Médias. On y pendit le fantôme d’un cinéaste, mort il y a trente ans — incapable, à l’évidence, de se défendre — sans autre forme de procès ou de jugement que celle de la vengeance, que réclamait à corps et à cris le peuple bien-pensant, assoiffé de pain, de jeux, de sexe, de sang, et d’humour. Car ce peuple — certains l’avaient déjà qualifié d’« abruti » — se régalait de choses « camiques », comme il aimait prononcer ce mot. Rien d’autre ne le faisait lâcher son téléviseur que les spectacles de camiques, ces produits fabriqués sur mesure pour lui plaire, et le hockey. Il payait des coûts faramineux pour passer une soirée en compagnie la plupart du temps d’hommes — les femmes occupaient une maigre place dans le monde du camique — tous plus vulgaires les uns que les autres. Il y avait bien sûr des exceptions, des filles et des gars intelligents, pour qui la dérision relevait du grand art. Ils se comptaient malheureusement sur les doigts d’une main.

La ministre de la Culture, désireuse de plaire au peuple qui avait élu le gouvernement dont elle faisait partie, assassina le cinéaste post mortem sans procès ni jugement. Elle interdit même l’accès à ses archives, et ordonna à un lieu culturel, qui, inconscient à l’époque, avait donné son nom à l’une de ses salles, de le retirer illico. Quand elle se mit au lit, ce soir-là, la ministre s’endormit paisiblement, repue de bonne conscience et de bien-pensance.

Un maire populiste ordonna, sans procès, sans jugement — dans tous les sens de ce mot en ce qui concernait cet élu —, de déboulonner tout ce qui portait le nom du cinéaste fantôme. Il fut suivi — suiveur, mouton : des surnoms que l’on donnait fréquemment à ce peuple de bien-pensants —, par deux autres maires, dont l’un était encore plus populiste que le premier — oui, la chose était possible. Quant au troisième, il se contenta de suivre ce que son voisin d’en face faisait. Le bon peuple ne posa pas de questions à ses élus. Pourquoi, en effet, ces derniers devraient-ils fournir des preuves justifiant leur décision?

Comment tout cela avait-il commencé? Une rumeur — la première, la plus maligne, déguisée en fielleuse interrogation — avait vu le jour dans les pages d’une biographie du cinéaste fantôme. Aucune accusation, mais des questions, des ouï-dire, des peut-être… Si ces questions étaient posées, répétèrent ad nauseam les chacals médiatiques, c’est qu’elles devaient avoir des réponses, et que celles-ci exprimeraient à coup sûr la vérité. Il devait bien y avoir, encore vivantes, des victimes, ou, à tout le moins, des gens qui avaient entendu dire que peut-être, même s’ils n’étaient pas sûrs… La rumeur suffit à dresser le gibet auquel se balançait celui que la justice populaire traitait maintenant de monstre.

Inspiré par un éditorial toxique du directeur d’un quotidien, qui avait été, jadis et naguère lui aussi, « libre de penser » — il s’agit bien sûr du quotidien —, on atomisa, entre autres, le square qui portait le nom du cinéaste fantôme. Plusieurs lecteurs manifestèrent leur consternation devant les propos de cet ancien président de la FPJQ, apôtre de la liberté d’opinion. Il refusa non seulement d’atténuer ses propos, mais traita ceux et celles qui payaient son salaire de « pleureuses exaltées ».

Un lecteur de nouvelles, qui se prenait pour un journaliste d’envergure internationale, prit un air compassé pour susurrer au peuple bien-pensant le scandale qui venait d’être découvert. Il multiplia les conditionnels — ça donne bonne conscience, le conditionnel — se souvenant peut-être, qui sait, de quelques normes de l’éthique journalistique. Aucune victime ne s’était encore manifestée. Il ne s’agissait que de suppositions. Un précieux ridicule, supposément fin analyste de la chose cinématographique, sema lui aussi le doute dans les esprits du bon peuple, qui n’en demandait pas plus.

Et la meute se déchaîna. Le soir même, la mémoire et le nom de celui que la vindicte publique appelait déjà le « monstre » furent traînés dans la boue. Il s’éleva bien quelques voix pour protester de ce que l’on avait jugé le cinéaste fantôme sans aucune preuve. Mais elles ne furent pas entendues. On n’écoute jamais les gens qui dérangent la bonne conscience. Encore des chialeux! Des gauchistes! Des « communisses », comme aurait dit Duplessis, à une autre époque, ou le cardinal Léger, tout de même désolé que ce mot ne contienne pas de r qu’il aurrraient pu rrrrouler majuestueusement dans sa ville qui l’avait accueilli comme un prrrince.

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Ainsi alla la vie dans cette province qui, il fallait l’espérer, le resterait longtemps. Elle avait une si grande mentalité « provinciale » qu’elle ne méritait sûrement pas de devenir un pays.

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Enfin!

Il t’aura fallu des années et des années pour te rendre compte, viscéralement, que le christianisme est un mythe comme tous les autres qui l’ont précédé. « Arrive en ville », comme on disait dans le temps.

À ce propos, Onfray écrit :

« Le judéo-christianisme, qui nomme notre civilisation en train de s’effondrer, s’est constitué pendant mille cinq cents ans en essayant de donner une forme à ce Christ conceptuel. Cette forme, c’est notre civilisation. Il aura fallu des disciples à ce Christ sans corps, des artistes pour donner corps à ce Verbe sans chair, des empereurs pour contraindre à croire à cette fiction, des croyants ayant fini par souscrire à cette fable pour les enfants, et des philosophes qui, petit à petit, ont douté un peu que cette histoire fût vraie. Certes, Jésus a encore plusieurs milliards de disciples sur la planète. Mais une hallucination collective a beau être collective et rassembler des foules, elle n’en demeure pas moins une illusion. Comme Isis et Osiris, Shiva et Vishnou, Zeus et Pan, Jupiter et Mercure, Thor et Freia, Baptiste et Jésus sont des fictions. Les civilisations se construisent sur des fictions et on ne sait qu’il s’agissait de fictions que quand les civilisations qu’elles ont rendues possibles ne sont plus. Plus on croit à ces fictions avec force, plus la civilisation est puissante. La courbe de la croyance épouse celle de la civilisation : la fable de Jésus est généalogique des mille cinq cents ans de la nôtre. »

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Fin d’année

Gabriel Matzneff écrit dans la préface du premier tome de son Journal : « Cette camisole de flammes (c’est le titre) est le journal d’un adolescent rebelle, d’un jeune homme réfractaire, d’un outsider qui n’allait jamais cesser de l’être, si cher que cela dût lui coûter, car la seule chose que la société ne nous pardonne pas, c’est de ne pas jouer son jeu, c’est de n’être pas conforme. Être différent, c’est être coupable. »

Si j’avais lu cela au cours de ma propre adolescence, si on m’avait permis de lire ces auteurs considérés comme sulfureux, peut-être me serais-je moi aussi révolté, résolument, contre ces vertus et ces valeurs dont on m’a gavé. Ce sentiment de révolte était pourtant là, en moi; mais on me disait que je devais le mater à coups de prières, de neuvaines et de chemins de croix. L’indignation et l’injustice aussi me brûlaient les veines. Même l’amour, pourtant si chaste, que j’ai pu éprouver alors m’était interdit. Je ne compris que plus tard pourquoi le directeur du collège me conseillait les mortifications et les douches froides.

Folies religieuses, folies vertueuses, folies de la conformité, qui me menèrent, au fil des ans, aux limites de l’autre, bien pire encore que celle du logis. Heureusement, un jour, mon médecin vit clair en moi. Il découvrit la profondeur de ma souffrance. Il sentit que je me dirigeais vers une frontière que l’on repasse rarement en sens inverse.

Quand un pseudopsy me demanda, à la suite du diagnostic de cancer que je reçus en 2011, pourquoi je me l’étais donné, j’aurais dû lui répondre, au lieu de lui cracher ma colère au visage, que la bête sommeillait en moi depuis toujours et qu’elle venait de se réveiller.

Maintenant que j’ai entamé ma soixante-dixième année, et que je suis proche de la fin de cette vie que je n’ai pas demandé à vivre, je n’aspire qu’à une chose, pour paraphraser Éluard : « sur mes cahiers de vieillesse, j’écris ton nom, Liberté! »

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Après-midi au lac des Chats

Henri Poitras, oui le Jambe de bois des Belles histoires des Pays d’en haut, était un cousin éloigné de ma mère. Il se faisait toujours une joie de nous inviter à son chalet du lac des Chats — nom prémonitoire pour moi, amoureux des chats — une fois ou deux par été.

Natif du Faubourg Québec, à Montréal, Henri a étudié au Conservatoire Lassalle avec son fondateur. Sergent à Valcartier durant la Première Guerre mondiale, il a ensuite embrassé, comme on disait alors, la carrière d’acteur. Il pratiquera son métier jusqu’à sa mort en 1971. Il jouera à Montréal, au théâtre Chanteclerc et à l’Arcade entre autres, ainsi qu’en tournée partout au Québec, et même en Nouvelle-Angleterre. Chanteur, il fera les belles soirées — encore une expression de l’époque — de la Société canadienne d’opérette et des Variétés lyriques de Montréal. Au cinéma, il tournera ici, en France et à New York. Professeur d’art dramatique, il contribuera à la formation de nombreux acteurs et actrices.

Henri se faisait toujours une joie de revoir ma mère, qu’il appelait « cousine Rose ». Ses parents étaient décédés depuis longtemps, et il n’avait ni frère ni sœur. Ses « cousines et cousins », même éloignés, étaient sa seule famille.

Lors de nos visites estivales, nous voyions ses filles Andrée et Francine. Je retrouvai cette dernière à Radio-Canada, des années plus tard, où elle fit une belle carrière de costumière. Quant à Lucie, la femme d’Henri, on ne la voyait jamais. Immanquablement, chaque été, elle était souffrante et s’était retirée dans sa chambre.

Les langues acérées de la famille disaient d’elle qu’elle était snob. Un acteur, décédé récemment, qui avait joué avec elle à l’Arcade (que je vois de ma fenêtre dans sa version TVA), m’a confié qu’elle était effectivement snob, et — il baissait la voix — que ce n’était sûrement pas à cause de la qualité de son jeu ou de son talent.

Mais l’absence de sa femme n’enlevait rien à la chaleur et à la joie de vivre de Henri. Mon frère et moi ne l’appelions évidemment pas ainsi. Il nous intimidait, malgré sa simplicité et son sourire. Pour nous, après l’avoir vu à la télévision et entendu à la radio, il avait une sorte d’aura… Ma mère nous avait bien averti de l’appeler « Monsieur ». Pour nous occuper, Henri nous prêtait des « vessaux », comme il disait à l’ancienne, et nous permettait de cueillir toutes les framboises que nous pouvions trouver.

Homme très simple, il ne faisait jamais étalage de sa popularité. Il s’intéressait au métier de mon père — il avait un moulin à scie et confectionnait des portes et des fenêtres —, l’interrogeant même sur les différentes espèces d’arbres présentes sur son grand terrain. Henri lui proposa, un été, d’effectuer des rénovations à son chalet. Mon père, qui n’avait pas une grande confiance en lui malgré son talent certain, refusa poliment. Il lui recommanda quelqu’un de Mont-Rolland, dont c’était la spécialité. Henri, satisfait du travail de cet ouvrier et homme d’une exquise politesse, écrivit un mot de remerciement à mon père pour le conseil qu’il lui avait donné.

Je me souviens de la dernière fois que je vis Henri. J’étais juvéniste à cette époque, et nous avions quelques semaines de vacances, l’été. C’était le dernier, celui de 1963, avant que j’entre au postulat de Saint-Hyacinthe. J’avais fait part à Henri de mon amour du théâtre, même si j’en avais peu vu jusque-là — la première pièce professionnelle à laquelle j’assistai était Le barbier de Séville, où Geneviève Bujold faisait ses débuts professionnels dans le rôle de Rosine, à la Nouvelle compagnie théâtrale. Je me fis une joie de raconter aux quelques amis que j’avais au postulat — la popularité ne faisait pas partie de mon trousseau — du merveilleux après-midi que j’avais passé avec mes parents au lac des Chats avec Jambe de bois. Oui, le quêteux lui-même. J’eus droit de leur part à une minute de silence admirative et, probablement aussi, dubitative.

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Enfance

« S’il a eu une enfance, il lui semble qu’il s’en souviendrait. »

Comme un chien qui regarde le monde.

Je retrouve cette phrase d’un abécédaire que j’écrivis au début de la dernière décennie du XXe siècle.

Bizarre de parler de moi comme d’un écrivain — le mot est sans doute un peu fort — d’un autre siècle.

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J’avais des vieux parents. Peut-être est-ce cela qui m’a fait vieillir trop vite au point de me demander, un jour, si j’avais eu une enfance.

J’ai, bien sûr, j’ai des souvenirs épars de la période où j’étais enfant. Ainsi, je peux dire : « Je me rappelle du voyage en Abitibi. Je me souviens du décès de grand-mère Guénette. » Mais je ne parviens pas à me faire une image de cette plage de temps, trop vite passée sans doute, qui s’appelle l’enfance. Je pourrais, si j’en avais le talent, concevoir un tableau qui exprimerait — une sorte d’instantané — ce qu’a été ma vie d’adulte : un tableau plutôt sombre, malgré quelques fulgurances de bonheur, aux contours assez précis. Mais il me serait impossible ne serait-ce que d’esquisser un tableau d’ensemble de mon enfance.

Mon départ de la maison à onze ans a sûrement contribué à effacer de ma mémoire la vie que j’avais eue jusqu’alors. J’y revins aux vacances de Noël et d’été durant mes quatre années de juvénat, puis il se passa trois ans ou presque — une année de postulat, une année de noviciat et les premiers mois de scolasticat — avant que j’y retourne, l’espace d’un repas, sans plus. Après mon départ de la communauté, j’emménageai à Montréal pour y terminer mes études. Mon frère avait reçu de nos parents le mandat de veiller sur moi; mais, heureusement, il ne prit pas trop son rôle au sérieux.

Je me rends compte que même mon adolescence se passa, pourrais-je dire, sans que je m’en rende compte, à l’exception de l’éveil de ma sexualité que la prière et les lectures pseudoéducatives imposées (Toi qui deviens homme, de Mgr Thiamer Thot; Aimer, ou le journal de Dany, de Michel Quoist) ne parvinrent pas à réfréner chez l’aspirant au vœu de chasteté que j’étais. Même les vies de saints, lectures elles aussi imposées, ne réussirent à chasser les « mauvaises pensées », comme on appelait alors les rêveries plus ou moins érotiques auxquelles les adolescents se laissaient parfois aller. Je me souviens que, sans doute en désespoir de cause, le maître des novices m’imposa de relire le journal de Gérard Raymond, un cousin de ma mère, mort, disait-on, en odeur de sainteté quelque part dans les années 1930. Je n’en étais pas, hélas! à ma première lecture de cette apologie de la souffrance et du sacrifice. Même dans mes rares périodes de foi intense, il ne me vint jamais à l’idée d’utiliser les cilices dont usa le bon cousin. Au noviciat, au début de l’avent et du carême, périodes de sacrifice par excellence, semblables instruments de torture « décoraient » le mur de l’escalier qui menait au dortoir. Je sais que certains confrères les utilisaient pour calmer les ardeurs de leur sexualité et s’entraîner à y renoncer pour toujours. En ce qui me concerne, je n’ai jamais éprouvé le moindre désir de ce genre de mortification.

Donc, mon arrivée au juvénat — je peux la dater : 30 août 1959, un dimanche ensoleillé — me fit entrer dans un monde où les douces folies de l’enfance, s’il y en eut, n’avaient plus leur place. Je me devais de répondre à l’appel de Dieu sans me poser de questions, et la Règle, à laquelle je devais me soumettre, exprimait, selon les dires du frère directeur, la volonté de Dieu à mon égard. Avant de nous demander de nous agenouiller pour notre première prière du soir en commun, il ajouta : « Dieu vous a appelés à le suivre sur le chemin de la vie religieuse. À vous d’être fidèles à son appel. »

En nous rendant à la chapelle pour y chanter le Salve Regina, mon ange gardien — un « grand » de Syntaxe chargé de veiller sur le petit nouveau d’Éléments latins que j’étais — rompit le silence de rigueur pour me murmurer que ceux qui ne suivaient pas leur vocation risquaient de brûler éternellement en enfer. « L’enfer de ceux qui ont dit non  », ajouta-t-il, en baissant les yeux.

Cette nuit-là, je ne parvins à peu près pas à fermer l’oeil. J’avais toujours eu ma chambre à moi, à la maison, et je devais désormais en partager une, immense, avec une bonne centaine d’autres. De mon deuxième étage du lit superposé que je partageais avec mon ange gardien, je fixai le plafond du dortoir jusqu’au petit jour, me répétant que je devais être fidèle à l’appel de Dieu, sinon… Toujours! Jamais! sonnait l’horloge de l’enfer. Je me rendais compte — probablement avec horreur — que ma vie était déjà jouée. Le chemin était tracé, celui de la voie étroite, dont parlent les Évangiles. Et cela, à cause d’un appel de Dieu que je n’étais soudain plus certain d’avoir entendu.

Je venais sans doute de m’assoupir quand, après avoir claqué plusieurs fois dans ses mains, le maître de salle hurla plus qu’il ne dit : « Laudetur Jesus Christus! » Réveillé en sursaut, je me rappelai alors que mon ange gardien m’avait prévenu, la veille, de ce genre de réveil-matin ainsi que des consignes à suivre à ce moment. Je me dégageai donc rapidement de mes couvertures et me mis à genoux… oubliant que j’étais haut perché.

« AYOYE! »

Au lieu de répondre — Et Maria mater ejus! Amen. — à l’invocation criée par le surveillant, je laissai bien malgré moi échapper cette plainte qui fit s’éclater bruyamment de rire plusieurs de mes congénères. L’atterrissage avait été pénible et je m’étais blessé à un genoux — celui où l’on doit m’administrer dans quelques semaines une infiltration de cortisone pour soulager l’arthrose de la personne vieillissante que je suis devenu. Cela ne me fit pas trouver grâce aux yeux du surveillant qui m’avertit que, si cela se reproduisait, je ferais du piquet, le soir, dans l’allée centrale du dortoir. Il ajouta : « Il n’y a pas de place ici pour ceux qui veulent faire les bouffons! »

C’est sans doute à ce moment que, si elle a existé, la « belle plage de temps de mon enfance » disparut à tout jamais. À moins, à bien y penser, qu’elle ne soit disparue, la veille, quand j’avais regardé la Ford de mon père s’éloigner, empruntant la longue allée bordée d’arbres qui conduisait à la route du retour vers Mont-Rolland, où mes parents retournaient sans moi.

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