29 octobre : gros party chez les Rochon

Simone a fait ses tartes aux pommes, celles qu’elle réussit le mieux, même si toutes les autres valent le déplacement.

Lucien a préparé un stock de rouleuses, de bière et de «fort».

C’est l’anniversaire d’Arsène, le plus jeune des gars, qui a rejoint sa famille en mai dernier.  

Simone et Lucien ont invité le monde — «comme dans l’temps du jour de l’an —, sauf Jeannine qui n’a pas encore fait le grand saut dans cet inconnu où ils «vivent» depuis un bon bout de temps déjà.

Jean-Paul «Caillou» s’est un peu fait tirer l’oreille; il n’est pas vraiment un gars de party. 

Denis n’aurait manqué pour rien au monde — peut-être faudrait-il dire «au paradis» — la fête d’anniversaire de son jeune frère.

Fleurette a mis sa plus belle robe; elle est arrivée au bras de Gaston, son mari. 

Léandre, comme toujours, s’est mis sur son 36; il a même une fleur à la boutonnière. Sa jumelle l’accompagne. Elle n’a malheureusement pas survécu à leur naissance.

Roger est là, lui aussi. Il n’est pas sûr qui, de lui ou de sa soeur Fleurette, a franchi le premier le mur vers l’invisible. De toutes façons, il est bien content de revoir son monde. Marguerite l’accompagne, comme au doux temps de leurs amours. 

Quand Arsène fait son entrée, ils sont tous là pour lui chanter «Bonne fête»! Ils lui disent aussi que c’est à son tour de se laisser parler d’amour. 

Il pleure; il a déjà avoué à un de ses cousins qu’il devenait un peu «braillard» en vieillissant.

Il sait que, dans cet ailleurs qu’il a quitté, Louise, sa conjointe, ses enfants, France, Chantal, Martin et Normand ainsi que Lucille, leur mère, pensent à lui en ce grand jour. Et ses cousins. Et ses cousines. Et sa tante Anne-Marie, la plus jeune sœur de sa mère.

Simone embrasse son fils tendrement. Elle a tellement aimé ses enfants. Lucien n’est pas en reste, mais, par pudeur typiquement masculine d’un temps passé, il donne une solide poignée de main à Arsène.

Simone et Lucien ont même invité un violonneux, qui, d’ltemps, était de toutes les noces à Mont-Rolland. 

Le party va pogner! Arsène va même s’offrir pour être le barman. Il connaît bien le métier. 

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Le mal à l’âme

N.B. J’emprunte ce titre à une pièce de Jean Daigle.

Parler à l’adolescent qu’il a été.

Le pauvre! Il n’a rien vécu de vraiment heureux. Il a connu, parfois, des éclairs de bonheur, mais pas très souvent. Il avait dix-sept ans, et il ne voyait pas d’avenir, ennoirci qu’il était dans une malheureuse histoire d’amitié, dont il ne voulait pas voir le sens unique.

Il n’était pas fait pour le bonheur (il ne l’est toujours pas). Il a même voulu en finir. Il a essayé, mais il avait semé, semble-t-il, des indices de son projet, qui, en fait, n’en était pas vraiment un. Il voulait seulement qu’on l’écoute. Sa mélancolie, son mal de vivre l’éloignaient de ses confrères. Son directeur lui avait ordonné de faire une neuvaine pour demander à la Vierge la grâce de l’espérance!

Cette presque année-là, le désespoir s’est infiltré en lui pour ne jamais le quitter. Il sonnera le glas du peu de foi qu’il lui restait. Il éliminera le peu d’optimisme qui tentait de surnager à la surface de son âme — du moins ce qu’il appelait de cette façon. Il lui faudra plusieurs années avant de se rendre compte que cette « chose », que le péché mortel tachait d’un noir indélébile que seule la confession sincère pouvait effacer… et encore, n’existait pas. Il y a bien une conscience dans l’être, mais elle prend vie dans les synapses du cerveau. Il a compris cela, des années plus tard, trop tard peut-être.

Il s’est fait au malheur comme au bonheur. Il s’est fait au désespoir comme à n’importe quoi d’autre. Il s’est fait à son mal à l’âme. Celui-ci l’a envahi cette presque année-là.

Maintenant, il ose avouer qu’il préfère de beaucoup Cioran aux vendeurs d’optimisme, qu’ils soient religieux, nouvelâgeux ou autres istes ou logues. Au fil des ans, et des décennies, il s’est fait une éthique à sa ressemblance. Et il a fui comme la peste les moralisateurs de tout acabit. Il relit Camus, désespéré viscéral, qui le travaille toujours autant de l’intérieur.

*****

Pour lui, l’année 1965 a véritablement commencé le 15 août, jour où il a prononcé ses vœux religieux. Il s’était préparé à cet événement avec tout le sérieux dont il était capapble. Les dix jours de retraite préparatoire lui avait bien paru quelque peu longs, mais il fallait ce qu’il fallait. Il s’apprêtait à choisir une fois pour toutes — même s’il prononçait des vœux annuels pendant cinq ans — ce que serait sa vie.

Durant la retraite, il a fait une confession générale. Il a vécu cette horreur dignement. Il ne savait pas encore qu’il souffrait de troubles anxieux sévères, « assortis » de troubles obsessionnels compulsifs et de tendances à la dépression — ces diagnostics ne tomberaient qu’une trentaine d’années plus tard. Ses TOCs en particulier — qu’il appelera « ses voix » — gâchaient depuis toujours sa vie spirituelle et sa vie tout court. Il voyait des péchés partout; il se torturait l’âme à la recherche de fautes qu’il aurait peut-être commises. Il arriva même un moment où l’aumônier lui interdit la confession. Le seul péché qu’il aurait alors pu commettre aurait été celui de lui désobéir. Mais la confession générale au prédicateur de la retraite n’entrait pas dans cette catégorie. Prenant son courage à deux mains, il entrouvrit les portes de sa conscience et remonta jusqu’à son enfance. Il pensa même qu’il avait probablement fait sa première communion en état de péché mortel. À six ans!

À partir de midi, le 8 août, le grand silence fut décrété. Et ce, jusqu’après la profession religieuse du 15. Il a noté dans son journal : Aujourd’hui, trois directions spirituelles : l’une avec le père prédicateur, l’autre avec le frère provincial et une dernière avec le maître des novices. Il n’a pas inscrit d’autres souvenirs de cette journée. Étonnant, car elle fut horrible. La tête pleine de tortures mentales au sujet de ses péchés, réels ou inventés, il avait dû se livrer à ni plus ni moins que trois confessions en une seule journée.

Est-ce à cette occasion que le frère maître lui fit part d’une lettre qu’il avait reçue de Rome? Il se rappelle qu’il la lui fit lire en sa présence et qu’il exigea ensuite qu’il la lui remette. Un de ses anciens directeurs lui écrivait depuis son second noviciat. Il s’excusait des torts qu’il avait causés à sa réputation.

(Parenthèse)

Un certain soir de 1962, le frère directeur l’avait humilié devant tout le monde. Il lui avait reproché une amitié, qu’il avait qualifiée de « particulière », avec J.-P. Il l’avait sermonné, lui seul — pas un mot à ce supposé ami « particulier», durant une vingtaine de minutes. Il l’avait même menacé de renvoi s’il ne mettait pas fin à cette relation.

Après cette première humiliation, d’autres suivirent. En arrivant au dortoir, le surveillant lui indiqua que son lit avait été transféré trois rangées plus loin. Au réfectoire, le lendemain matin, il lui fit un geste de la main : il avait été changé de place là aussi. Même à la chapelle, on l’avait éloigné de J.-P. Certains confrères ne se gênèrent pas pour continuer les humiliations : quoi de mieux qu’un ballon en pleine face pour lui rappeler qu’il n’était qu’une mauviette — en fait, c’est le mot « fif » qu’ils avaient prononcé. D’autres, plus vicieux — dans tous les sens du mot — prirent un malin plaisir à répéter qu’il n’était pas farouche… La rumeur était lancée. Et elle le suivrait jusqu’à son départ de la communauté.

(Fin de la parenthèse)

Il comprit à demi-mots, dans la lettre que son ancien directeur lui avait écrit, qu’une certaine jalousie avait faussé son jugement. Jaloux de lui à cause de son amitié. Il comprendra plus tard qu’il s’agissait bel et bien de cela. Ce directeur n’avait pas su résister aux yeux bleus et aux cheveux blonds de J.-P.

Le frère maître lui dit alors que s’offrait à lui, à la veille ou presque de sa profession religieuse, une occasion exceptionnelle de pardonner le mal qui lui avait été fait. Il ressortit de la direction spirituelle, sonné, abasourdi. Il reconnaissait une certaine grandeur dans le geste posé par son ancien directeur, mais il lui était difficile d’oublier pour autant les moqueries dont il avait depuis été l’objet.

*****

Le 15 août 1965, il prononça ses vœux en présence de sa famille dans la chapelle du grand séminaire de Saint-Hyacinthe, convaincu que sa vie prenait la seule et unique orientation voulue par Dieu. (On lui avait enseigné que la volonté de Dieu primait sur la sienne.) Ce jour-là et les jours qui suivirent, le mal à l’âme se fit discret, laissant la place à une grande ferveur religieuse.

Quelques semaines plus tard, au lac Morgan, un doute s’infiltra dans son esprit : et si la vie religieuse était plus une sorte d’enfer que le paradis promis… Il tenta de le chasser par la prière et la fréquentation des sacrements, comme on le lui avait aussi enseigné.

Il fut parmi les premiers à entrer au pavillon Champagnat du Scolasticat central de Montréal (devenu depuis le cégep Marie-Victorin). Son confrère Maurice et lui avaient été chargé de fabriquer et de poser une bonne centaines de paires de rideaux du tout nouveau pavillon des frères maristes.

Avec l’arrivée des autres scolastiques, le doute revint en force, accompagné du mal à l’âme qui s’était tapi dans un recoin de son esprit pour mieux l’assaillir. Il ne soupçonnait pas que ce mal aurait raison de sa raison et le détruirait.

 

 

 

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Avec le recul

Je lis une entrevue avec Martin Scorcese dans L’Obs. Certains de ses propos trouvent une résonnance en moi. Quand il parle du silence de Dieu qu’il interroge, par exemple. Et encore, quand il utilise cette expression pour décrire la foi de son enfance : « la foi sombre ».

Moi, elle m’a gâché la vie et elle continue, incrustée dans les moindres replis de mon cerveau, qu’on appelait à cette époque  » l’âme ». Depuis que le chimie m’a partiellement libéré de mes troubles mentaux, causés en grande partie par cette « foi sombre », je ne peux que croire en la science. Quand on pense que les cellules du cerveau peuvent être perverties par les choses que l’on nous inculque… Cela laisse à réfléchir.

Et quand Onfray craint la décadence de l’Occident judéo-chrétien, on se surprend à s’en réjouir.

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À propos de mon ventre et de mes démons

30 août 2011

Je subis une intervention en gastro-entérologie : on m’enlève un polype « mal placé » au côlon. Ce domaine de la médecine ne traite pas l’une des parties les plus nobles de l’anatomie humaine, mais c’est comme ça. Dieu, ayant, paraît-il, créé l’homme à son image et à sa ressemblance, a peut-être lui aussi un système gastrique. Même divins, ses boyaux n’en restent pas moins des boyaux.

Bizarrement, ce qui m’inquiète le plus, c’est l’allure que doit me conférer le petit chapeau bleu en chiffon J, une charlotte que l’on m’a placée sur la tête avant d’entrer en salle d’opération. Est-ce pour protéger mon crâne dégarni de la froidure ambiante? Je ne sais pas. Mais, comme je n’ai pas une tête à chapeau, je suis préoccupé par l’allure que je dois avoir ainsi coiffé. C’est tout moi : j’ai le « fondement » exposé à la vue de celles qui m’opèrent, mais je me soucie plus de ce ridicule chapeau bleu. L’image de Gilles Duceppe me vient à l’esprit. Sauf que, moi, je ne suis pas un visiteur; je suis le « visité ».

30 août 1959

J’entre au juvénat Notre-Dame à Iberville. J’ai onze ans. Je quitte mon foyer pour la première fois. J’ai l’estomac noué et j’ai mal au ventre.

Je ne suis généralement pas amateur de coïncidences ou de phénomènes paranormaux, mais j’ai l’intime conviction — c’est comme la foi, ça ne s’explique pas — que le problème « intérieur », dont je souffrirai par la suite, s’est noué, c’est le cas de le dire, en ce beau dimanche de fin d’été 1959. Ce jour-là a commencé sans doute le plus long et le plus douloureux mal de ventre de l’histoire! De la mienne, en tout cas.

Que de visites à l’infirmerie, je ferai : j’ai mal au ventre, je suis bloqué — on n’utilise pas le mot «constipé», je ne sais pourquoi. Trop cru, sans doute. Trop « signifiant », pour utiliser un terme de la sémiologie. On lui préfère « bloqué », prononcé en se passant la main sur le ventre et en grimaçant juste assez pour que l’infirmier comprenne. Comme au temps du malade imaginaire, on traite ces maux avec des purgations, des émétiques et des lavements. Tout juste si l’on ne fait pas une saignée! Chaque fois, je retarde le moment de me présenter à l’infirmerie; l’embarras, la timidité, une certaine pudeur. Mais la douleur se montre toujours plus forte que ma gêne, même si je n’ai jamais été très fort sur le déculottage en public. Cela explique peut-être aussi ma détestation de tout ce qui s’appelle thérapie par le parlottage, le radotage et le remuage de déjections psychologiques.

30 août 2011

Malgré l’effet relaxant du médicament que l’on m’a administré avant l’anesthésie — ou peut-être est-il la cause d’une hallucination—, dans l’étrange posture où je me trouve, je suis soudainement convaincu que je subis un exorcisme. Rien de moins. Je porte en moi un démon. Et on est en train de l’extirper de force de mon ventre!

30 novembre 2011

J’ai la preuve de ma malédiction, trois mois plus tard. La chirurgienne m’annonce que le polype qu’elle m’a enlevé était en fait une tumeur maligne. Maligne, comme le Malin, le démon, le diable et ses comparses!

Il n’y a pas de coïncidences, mais il y a peut-être des malédictions.

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Le grand jour

En 1959, le 30 août tombait un dimanche.

Il n’a pas beaucoup dormi, la nuit précédente. Il s’est même levé plus tôt que son père, un exploit.

Pas de petit-déjeuner; s’il veut communier, il doit être à jeun.

Il a attendu la dernière minute avant de s’habiller : pantalon gris, blazer bleu — sur la poche poitrine, sa mère a cousu un écusson —, chemise blanche et cravate bleue. Souliers noirs et chaussettes noires. Il est prêt… pour la messe.

Pour son premier grand départ, c’est autre chose.

Il a onze ans. Il ne sait pas trop dans quoi il s’embarque. On lui a parlé d’idéal, de sainteté. Et de la vie religieuse, le chemin le plus sûr, et le plus court, pour y arriver.

Son père ne voulait rien savoir. Mais le frère recruteur l’a convaincu de laisser son fils suivre sa vocation. Il a obéi. Sa mère n’a pu s’empêcher de dire qu’elle trouvait son fils bien jeune pour quitter la maison. D’ailleurs, elle s’est demandé ce que le frère avait pu détecter dans… l’âme… le regard… de son fils pour y découvrir une vocation religieuse. Mais elle ne s’opposera pas à la volonté de Dieu.

Au dîner, elle lui a cuisiné son plat préféré. Mais il n’a pas faim. Il sent que, s’il mange, il risque de faire des dégâts dans la belle Ford vert forêt de son père.

Il dit bonjour à Mickey, son chien qu’il adore, et qui le lui rend si bien. S’il ne se retenait pas, il pleurerait comme le bébé qu’il n’est plus censé être. Puis, sans se retourner, il descend le long escalier de la cuisine jusqu’à l’auto. Il place la valise de carton qui contient tout son trousseau — pantalons, chemises, sous-vêtements, chaussettes et une autre paire de souliers, ceux du dimanche. Il ne le sait pas encore, mais sa mère y a aussi placé une boîte de ses fameux carrés aux dattes.

La route est longue, mais elle lui paraît soudain courte quand, le pont Jacques-Cartier traversé, son père suit la direction d’Iberville. Il ne parle pas. Il ne chante pas non plus son grand succès, qui faisait enrager son frère : Pâle étoile du soir/messagèèèèèère lointaine/dont le front sort brillant/des voiles du couchant…

Il n’a pas le goût de chanter. Sa gorge est trop serrée. Il a le souffle court. Il n’en dit bien sûr rien.

Il n’a jamais été condamné pour quoi que ce soit, mais il se dit que ça doit être ça que les méchants qui ont fait des mauvais coups doivent ressentir. Il devrait pourtant être heureux. Le frère recruteur lui a dit qu’il faisait la volonté de Dieu; rien de plus beau, semble-t-il, ne pouvait lui arriver.

Ils approchent. Ils arrivent. Une énorme bâtisse. Une statue. Des plates-bandes fleuries. Des arbres à profusion. Mais tout est plat. Il est habitué aux montagnes des Laurentides. Il y a le Richelieu, mais il ne lui semble pas aussi beau que le ruisseau Saint-Louis au bord duquel il a été élevé. Il pense à Mickey. Il s’empresse de passer à autre chose, sinon il va arriver là en braillant comme le veau de monsieur Latour, leur voisin.

Son père est silencieux. Sa mère aussi. Quant à lui, il ne sait plus quoi retenir : ses larmes, ses mots… S’il n’avait pas peur de faire de la peine à Jésus, et à ses parents qui font de grands sacrifices pour lui, il resterait dans la voiture et s’y embarrerait jusqu’à ce que ses parents acceptent de le ramener à la maison, chez lui, avec son chien. Il redoublerait sa septième année et retrouverait ses amis. Lui qui a toujours trouvé Mont-Rolland plutôt ordinaire, il se surprend tout à coup à s’en ennuyer.

Le monde inconnu qui l’attend l’intimide et lui fait peur. Il résiste à la tentation de l’enfermement. Il descend de l’auto.

Au parloir, il rencontre son « ange gardien », Jacques, un jeune homme énergique et sportif. Heureusement, l’ange en question n’est pas encore au courant des déboires sportifs de celui qu’il devra initier à la vie de juvéniste, les premiers pas de la montée jusqu’à la vie religieuse. La prise d’habit et la profession lui semblent bien lointaines. En fait, il n’y pense pas vraiment. Il est figé. Il attend.

Sa mère est autorisée — seule et unique fois — à se rendre dans le grand dortoir pour y ranger le trousseau de son fils dans la table de nuit. Elle lui a acheté une belle robe de chambre et des pantoufles. Il ne sait pas trop comment réagir : son lit est « à l’étage » au-dessus de celui de son ange gardien. Et il y a une bonne centaine d’autres lits, sinon plus, dans cet immense dortoir. Il se sent bien loin de sa chambre où il faisait monter Mickey, malgré l’interdiction de sa mère.

Retour au parloir. Encore le silence. Il regarde les animaux empaillés qui le décorent avec les inévitables sansevières, les larmes de belle-mère, qui se retrouvent dans tous les parloirs de toutes les communautés religieuses.

C’est le temps pour ses parents de remonter à Mont-Rolland. Le temps de donner un bec à sa mère et une poignée de main à son père. Il les raccompagne à l’auto. Puis il la regarde s’engager dans la longue allée… Il ne reverra ses parents que dans deux mois, exigence de la Règle. Pas de parloir non plus durant l’Avent et le Carême. Il ne retournera à la maison familiale que le 26 décembre; Noël comme les Rois et Pâques se fêtent en communauté.

Non, il ne faut pas qu’il pleure. Surtout pas devant son ange gardien si énergique. Ensemble, ils rejoignent les autres juvénistes, les anciens et les nouveaux. Il ne connaît personne. Il ne retient pas les noms de ceux qui lui sont présentés.

Ses parents sont déjà loin. Sa mère doit pleurer toutes les larmes de son corps et son père, allumer rouleuse sur rouleuse. Ils ne parlent pas. Ils trouvent tout de même que leur autre fils aurait pu se forcer et accompagner son petit frère en ce grand jour… Même s’il leur crève le cœur, ce jour est tout de même grand à leurs yeux de bons catholiques qui viennent d’offrir leur fils à Dieu.

Grand jour? a-t-il lui-même pensé pendant longtemps… avec un point d’interrogation.

À cinq heures de l’après-midi — on ne disait pas encore dix-sept heures —, premières Vêpres chantées en latin suivies du salut au Saint Sacrement.

Le souper à six par table. La vaisselle.

Le jeu, maudit jeu qui fera de lui un paria durant toutes ses années de « vie religieuse ».

La prière du soir. Le directeur parle de la grandeur de l’appel de Dieu… et des conséquences pour ceux qui n’y répondent pas. Une odeur de soufre plane sur la salle d’études. L’odeur de l’enfer qui le terrorise depuis son jeune âge.

La longue montée, en rang et en silence, jusqu’au dortoir. Il est un des premiers dans les rangs. Il n’a pas encore connu ses premières poussées de croissance.

Douche : une fois par semaine. Le matin, on se lave la figure et les dents à l’eau froide. Le soir, les dents et les pieds, toujours à l’eau froide.

Tentative d’escalade pour rejoindre sa couche. Échec. L’ange l’aide, non sans lever les yeux au ciel, sans doute découragé de ce garçon maladroit dont il a la garde.

Première nuit… blanche, ou presque. Il s’endort au petit matin. En fait, une heure pas plus avant le lever : Laudetur, Jesus Christus. Et Maria mater ejus. Amen.

Sa première journée d’appelé par Dieu commence.

***

Soixante ans plus tard, il n’est toujours pas convaincu que ce fut le plus grand jour de sa vie. Il le subit encore, chaque année… que le 30 août tombe un dimanche, ou non.

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Vous nous avez tant aimés!

Marie-Rose Poitras Guénette (1907-2004)

Marie-Rose Poitras naît à L’Anse-à-Gilles. Elle est la sixième — vivante — des enfants de Joseph Poitras et de Joséphine Gamache. Après ses études au couvent des Soeurs de la charité, au Cap-Saint-Ignace, elle suit les traces de sa sœur Alice, et devient maîtresse d’école, en 1923.

Elle doit prendre une « année sabbatique » quand ce que l’on appelait alors la tuberculose des os s’attaque à un de ses genoux. À la fin de sa convalescence, il n’y a plus de poste d’enseignante disponible dans son coin de pays. Marie-Rose répond à une offre d’emploi publié dans L’Action catholique : Montfort est à la recherche d’une institutrice. Sans vraiment savoir où cela se trouve, elle propose, par lettre, ses services au secrétaire de la commission scolaire. Son offre est acceptée.

Trois trajets de train plus tard et des centaines de kilomètres plus loin, Marie-Rose arrive dans ce petit village des Laurentides, au nord de Saint-Sauveur et de Morin-Heights, fin août 1927. Elle découvre, selon ses mots, « qu’il n’y a que du bois, pas d’eau », elle qui a été élevée sur une ferme au bord du fleuve. Bien décidée à repartir chez elle dès le train du lendemain, elle le rate, et se retrouve « prisonnière » de son école de rang.

Prenant son courage à deux mains, elle prépare sa classe : à l’époque, tous les niveaux sont dans une même classe, du cours préparatoire à la septième année. Elle découvre aussi que, contrairement aux écoles où elle a enseigné par chez elle, la préparation de classe inclut : faire le ménage de l’école, laver les planchers de bois mou avec une brosse, et, l’hiver venu, fendre le bois de chauffage et le transporter dans l’école, après avoir pelleté pour se faire une trail.

Comme il n’y a pas d’église à Montfort, la messe et les autres offices religieux ont lieu à l’orphelinat, que des Montfortains français ont construit quelques années auparavant. Bonne catholique, Marie-Rose s’y rend tous les dimanches. Elle se lie d’amitié avec quelques pères. Elle se fait aussi quelques amies dans le village, des dames irlandaises pour la plupart, chez qui elle prend le thé et avec qui elle apprend l’anglais, qu’elle parlera avec l’accent irlandais jusqu’à la fin de sa vie.

Le temps passe et, un jour, elle se fiance à Ernest O’Connor, un habitant du coin. La mère de celui-ci, qui ne voit pas d’un bon œil que son fils épouse une French Canadian, fait en sorte que les fiançailles soient rompues. Cruelle déception pour Marie-Rose, qui commençait à trouver quelques qualités à ce paradis des maringouins et de la mouche noire que sont les Laurentides. Elle rend sa bague de fiançailles à Ernest qui, quelques années plus tard, épousera une parente de ma mère, une autre French Canadian, qui la remplacera à l’école de Montfort.

Le temps passe encore une fois et Marie-Rose rencontre Marc Guénette, le Vendredi saint 1931, « sur la track », alors qu’ils empruntent tous les deux ce raccourci pour se rendre à l’orphelinat et y faire leurs Pâques. À la rentrée suivante, elle est «promue» à Morin-Heights. Sa première année scolaire y est pénible. Manda, une tante de Marc avec qui Marie-Rose s’est fiancée, lui fait la vie dure. La mégère n’a aucune confiance dans cette étrangère, qui vient d’« en bas de Québec », comme on disait alors dans les Laurentides. Marie-Rose doit se défendre devant la commission scolaire. Elle a finalement gain de cause. Mais la guerre n’est pas finie pour autant. Quand Marc et Marie-Rose annoncent leur mariage prochain, Manda remonte aux barricades. La maîtresse d’école ne peut pas être mariée. Imaginez le scandale si, un beau matin, elle se présentait devant sa classe avec des rondeurs laissant présager une grossesse!

Marie-Rose se marie, le 1er juillet 1933, et devient donc femme au foyer. Les années passent… et elle ne « tombe » pas enceinte. Manda, toujours aussi acariâtre et belliqueuse, répand alors fielleusement la rumeur que l’ancienne maîtresse d’école «empêche» la famille. Une horreur digne des feux de l’enfer! Le curé de Saint-Sauveur lui refuse l’absolution au confessionnal. On la montre du doigt. Heuresement, sa belle-mère — un étrangère de Montréal — la console du mieux qu’elle peut et se fâche même avec sa belle-soeur. Marie-Rose dira, plusieurs années plus tard, que si « grand-mère Guénette » n’avait pas été là durant ces années, elle ne sait pas ce qu’elle aurait fait…

Finalement, six ans après s’être mariée, et quelques mois après avoir subi une intervention chirurgicale, Marie-Rose est enfin enceinte, et mon frère, Raymond, vient au monde le 3 juin 1939. Il faut lire son « livre de bébé » pour se rendre compte de la joie et du bonheur qu’il a apportés à mes parents. Ma mère le promène fièrement dans son « carosse ». Elle passe devant chez Manda, la tête haute. Elle organise chaque année une fête d’anniversaire.

Neuf ans plus tard, après être déménagée à Mont-Rolland, où mon père à construit sa maison et son moulin à scie, Marie-Rose apprend qu’elle est à nouveau enceinte. Le docteur Magnan, après la naissance de Raymond, lui avait conseillé de ne pas avoir d’autres enfants, car cela mettrait sa vie en danger. Mais « le bon Dieu en a décidé autrement », comme elle le dira plus tard. Un jour neigeux de novembre 1947, à l’hôpital Notre-Dame de Montréal, je fais mon entrée — tout bleu, en détresse respiratoire — dans la famille de Marc et de Marie-Rose. Je ferai moi aussi leur joie. Et celle de mon frère, qui me prendra sous son aile, et ce, sa vie durant.

Je garde de ma mère le souvenir d’une femme courageuse — au caractère bien trempé, il est vrai —, et d’une mère aimante. La veille de sa mort, aux urgences de l’hôpital Fleury, à bout de souffle — elle faisait une ambolie pulmonaire —, elle me murmurera : « Dis à Raymond que je ne veux pas qu’il entre ici. Je sais qu’il n’aime pas les hôpitaux. Je n’ai pas envie qu’il fasse une crise cardiaque. Dis-lui que je vais bien. »

20 août 2019

Il y a quinze ans aujourd’hui, j’étais auprès de ma mère quand elle a rendu son dernier souffle. Inconsciemment, j’ai levé les yeux vers une horloge : elle indiquait 4 h 15.

Ce matin, Cannelle a effleuré ma joue de sa patte pour me réveiller. J’ai regardé l’heure : 4 h 15. Coïncidence? Message de l’au-delà? Cannelle serait-elle une médium? Ou mieux encore : un ange placé par ma mère pour veiller sur son p’tit gars?

Je le saurai peut-être un jour…

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Ça

Certaines nuits, la douleur de vieillir se fait tellement intense qu’il voudrait que tout ça s’arrête. Mais ça ne s’arrête pas. Ça ne finit pas.

Ça dure et ça s’étire — inutilement —, mais ça ne lâche pas, ça s’accroche. Ça s’entête. Ça fait suer — il est poli.

La solitude — pas la belle, celle qu’il a parfois choisie —, l’autre, la maudite, celle qui s’impose, qui s’incruste.

Il l’entend ricaner : Il ne te reste pas grand temps. Et tu ne peux même pas en profiter. Pas chanceux, le vieux!

Si, au moins, il pouvait se raccrocher à quelques images passées! Mais, justement, elles sont passées. 

Il ferme les yeux. Il espère que ça partira, que ça cessera, que ça le laissera en paix. 

Rêve de vieux fou : la paix, il ne l’a jamais connue. Pas celle en tout cas qui, paraît-il, remplit l’âme et l’envoie en l’air, comme dans une sorte d’orgasme, si intense l’orgasme que l’âme éclate comme… Il ne lui vient à l’esprit que la vieille image d’un feu d’artifice. Écaillée, la métaphore. Arraché, le papier peint.

Il a pourtant beaucoup joui dans sa vie. Mais, chaque fois ou presque, la seconde après le cri, une voix lui murmurait : C’est ça, la petite mort. Ce n’était que ça, la jouissance! Ce n’était donc que ça, le désir? La mécanique s’est enrayée. De plus en plus jusqu’à plus rien. Il n’a même pas eu à renoncer. Ça l’a largué. Un problème de moins. Des efforts en moins. Ne plus ahaner comme un vieux cheval au bout de ses forces. Il a espéré — maudit espoir — que le désir éteint, la paix peut-être…

Ça rêvera encore et toujours dans sa tête. Il le sait pourtant. Ses neurones n’en ont toujours fait qu’à leur tête… Certaines nuits, la douleur de vieillir se fera encore tellement intense qu’il voudra que tout ça s’arrête. Mais ça ne s’arrêtera pas. Ça ne finira pas.

Alors, il capitule, le vieux, il abandonne. Il serre très fort sa vieille compagne de vie, qui ronronne dans son cou. Il se permet une larme, et une autre. Il s’endormira, au bout de ses larmes, quand le jour se lèvera.

Et la nuit suivante, ça recommencera.

 

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Adieu, Arsène

Mon cousin Arsène s’en est allé sans faire de bruit. Il n’aimait pas déranger. Du moins, c’est le souvenir que j’en garde. Et son sourire aussi. Et ses histoires qu’il racontait.

Il était fier de sa famille, très fier même. Ses enfants, il en parlait avec admiration. Et de Louise, sa compagne depuis presque trente ans!

Il a vu partir ses parents; sa sœur, Fleurette, et ses frères, Jean-Paul, Denis, Léandre et Roger. Seule Jeannine lui survit.

Mon père disait de lui : « Arsène, il travaille tout le temps! » C’est sans doute pourquoi tout le monde le connaissait à Mont-Rolland, à Sainte-Adèle et dans toute la région.

Nous nous voyions assez souvent, lui et moi, depuis le décès de mon frère Raymond. Deux ou trois fois par année, on mangeait ensemble : Louise et lui, ma belle-sœur, Yvonne, et moi.

J’ai une pensée affectueuse pour Louise, sa compagne, pour France, Chantal, Martin et Normand, sans oublier leur mère, Lucille.

Repose en paix, mon cousin, qui aimait tant la vie. Tu vas manquer à tes amis golfeurs.

 

 

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Éphéméride

Certains matins, au réveil, il se dit qu’il devrait demander l’aide à mourir.

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Lettre

Chers amis? (le point d’interrogation est voulu)

Ce qui s’annonçait comme un lunch de retrouvailles s’est terminé dans un embarras… très malaisant, pour utiliser un néologisme à la mode. 

Je veux ici m’excuser pour l’impair que j’ai commis. J’hésitais depuis un bon moment à me rendre à l’évidence que je ne «fittais» plus dans l’air du temps, du moins dans le vôtre. Peut-être ne voulais-je pas m’en rendre compte. Peut-être espérais-je que je me faisais des idées. Cela aurait été normal à mon âge, surtout chez quelqu’un dont la tête n’est pas des plus solides. Maintenant, c’est fait. Et je l’assume.

Que voulez-vous? Comme on disait, dans le temps, je suis «ancien». J’ai encore certaines valeurs qui collent à ma vieille peau. L’une d’elles est l’importance que j’accorde à l’amitié. Pour moi, du moins me semble-t-il, l’amitié est comme une allée où l’on ne craint pas à tout moment de trébucher. Avec des amis, on ne devrait pas avoir l’impression — encore une lubie de vieux — de préparer une omelette avec les œufs sur lesquels on marche. L’image est facile, j’en conviens. Mais, comme chantait Martin Léon, «c’est ça qu’y é ça».

Mea culpa! Mea culpa! Mea maxima culpa! 

Un alzheimer naissant m’a sans doute fait oublier qu’en bonne société — même amicale —, l’argent et la maladie sont des sujets tabous qui relèvent du privé. J’ai osé vous «partager» mes soucis financiers. Si j’avais le moindrement réfléchi, j’aurais dû penser que ceux-ci n’intéressent personne, même pas vous. 

Étonnement. Doute. Silence malaisé. Long silence de votre part. 

Compassion, encouragement, compréhension? Tous aux abonnés absents. 

Silence malaisant. Long silence.

On règle les additions. 

Départ frileux. 

Je rentre dans mon Centre-Sud, mon petit paquet de soucis sous le bras, pendant que vous remontez la côte qui, heureusement, vous en sépare. Je me retire dans mon appartement «de pauvre»… avec, tout de même, vue sur le fleuve.

Soyez rassurés : cela ne se reproduira jamais. Désormais, je vivrai mes soucis en silence, comme une maladie honteuse dont on ne doit pas parler dans le beau monde.

Comme disait la dame dans une publicité : « Je note! » Et c’est noté pour longtemps.

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