Chapitre 2

Un dimanche à Montfort

Marie-Rose et Maxime se sont revus d’abord une fois de temps en temps, puis une peu plus souvent. Maxime a demandé à Marie-Rose s’il pouvait monter, le dimanche, de Morin-Heights. Elle a acquiescé. Elle lui a cependant signifié qu’elle ne pouvait pas le recevoir à l’école. Qu’est-ce que les gens diraient si la maîtresse recevait un homme, seule, dans son école ? Cela ferait scandale et elle perdrait son poste. 

Leur relation, du moins à ses yeux à elle, semble devenir sérieuse — Maxime ne parle pas beaucoup et surtout pas de ses sentiments. Elle a décidé de passer l’été à Montfort au lieu de retourner à L’Anse-à-Gilles, comme elle le faisait d’habitude. Elle s’ennuie certes de ses parents, de ses frères et sœurs; elle s’ennuie du fleuve et de la terre à perte de vue. Mais quelque chose lui dit qu’elle fait mieux de rester dans le Nord. Elle n’ose se l’avouer, mais il y a du romantisme dans l’air. 

Elle a écrit à sa mère, Joséphine, et lui a même avoué qu’elle était courtisée par un garçon de Morin-Heights rencontré sur la voie ferrée en se rendant faire ses Pâques. Excellent présage, croit-elle. Est-ce que Joséphine a parlé de ce « détail » à Joseph-Édouard, son mari ? Marie-Rose en doute. Dans un passé encore récent, apprenant cette nouvelle, il aurait été capable de monter la chercher à Montfort et de la ramener à L’Anse, même si elle a la vingtaine avancée…

Aparté familial

Joseph Blacky Poitras ne plaisante pas avec les cavaliers de ses filles. Quand Édouard Laurent, un cousin germain de Marie-Rose, lui a demandé la permission de sortir avec elle, il a essuyé un refus catégorique et sans appel. 

Ce cousin, journaliste à L’Action catholique, épousera plus tard Jeanne Morency, une autre de ses cousines. Le couple aura bénéficié d’une permission spéciale de l’évêque de Québec… Après tout, Édouard était apparenté par sa mère à Gérard Raymond, un séminariste mort en odeur de sainteté. 

Des années plus tard, sa famille grandissant, Édouard Laurent quittera le journalisme, pas très payant, pour devenir le secrétaire du ministre Onésime Gagnon dans le cabinet de Maurice Duplessis, et ce, pendant presque tout le « règne » de ce dernier.

Fin de l’aparté

Durant l’été, Marie-Rose fait des ménages chez quelques dames irlandaises de Montfort. En plus de lui rapporter quelques sous — elle ne reçoit pas de salaire durant les mois de congé —, elle en profitera pour apprendre l’anglais. Ces dames sont gentilles avec elle. Elles lui enseignent la bonne façon de préparer le thé et l’invitent à cesser ses travaux ménagers le temps de le partager avec elle. À la fin de cet été-là, l’anglais de Marie-Rose s’est de beaucoup amélioré, mais ses mains sont calleuses et desséchées. Jusqu’à la fin de sa longue vie, Marie-Rose parlera anglais avec l’accent irlandais. 

Un dimanche, donc, Marie-Rose voit Maxime arriver dans un étrange engin qui ne ressemble ni à une voiture ni à un camion. Son frère Léo et lui se font parfois mécaniciens, apprendra-t-elle. Ils assemblent des pièces éparses de divers véhicules abandonnés et les font tenir ensemble… on ne sait trop comment. 

Une autre histoire d’engins à moteur

On apprendra quelques mois avant son décès que Maxime servait de chaperon à son frère Léo quand il fréquentait sa promise à Saint-Sauveur. La belle Gabrielle Léonard aurait donc eu droit, elle aussi, à des promenades dans cet engin à moteur. Maxime, à ce qu’il paraît, s’installait sur le siège (?) arrière avec Léone, la sœur de Gabrielle. Deux chaperons valent mieux qu’un… surtout que Marc n’était pas insensible aux charmes de Léone… 

Retour à Montfort

Marie-Rose ne parvient pas à cacher son étonnement… et surtout son hésitation à monter dans l’engin pour « aller faire une tour de machine », comme Maxime l’y invite. Le siège passager ne semble pas des plus propres. Sa robe est jaune pâle… Elle s’assure que son chapeau ne s’envolera pas et s’assoit à côté de Maxime, qui semble tout fier de promener sa cavalière. 

Quand ils passent devant la maison des O’Connor, Marie-Rose ne peut s’empêcher de jeter un coup d’œil, question de vérifier si Ernest, son ex-fiancé, ne la verrait pas… La redoutable madame O’Connor mère, qui se berce sur sa galerie, sursaute. Est-ce le fait de voir Marie-Rose ou l’étrange bolide que conduit son cavalier ? Elle a entendu parler du fait que la maîtresse d’école aurait vite remplacé son fils dans son esprit et son cœur. Elle n’est pas étonnée. À quoi en effet peut-on s’attendre de ces étrangères qui viennent d’on ne sait où et qui ne parlent même pas anglais ?

À un moment, Marie-Rose demande à Maxime de ralentir, si la chose est possible, elle voudrait dire quelques mots à madame Savaria. L’engin s’arrête dans un nuage de poussière. Celle-ci retombée, Marie-Rose présente Maxime à son amie. Même si sa « voiture » est quelque peu hors-norme, Marie-Rose éprouve un sentiment de fierté, « un petit velours », bien contente d’avoir un cavalier. Les deux amies bavardent quelques instants, puis Marie-Rose et Maxime reprennent la route.

Maxime parle — il crie, en fait, car l’engin n’a pas de toit — de lui faire découvrir la région : Lost River, Laurel, le Lac-des-Seize-Îles, le lac Écho et bien d’autres endroits. Il les connaît tous, soit qu’il y ait livré du bois de chauffage chez des clients de son père, soit qu’il ait parcouru ces routes forestières avec son frère Léo.  

C’est justement en plein bois que la promenade du dimanche risque de se terminer quand le véhicule de Maxime s’arrête au pied d’une côte. Il refuse d’aller plus loin, comme le vieux cheval d’Ernest O’Connor faisait parfois, pense Marie-Rose. Elle se garde bien de partager sa comparaison avec Maxime qui, tout en gardant son calme, essaie de redémarrer la voiture. Il crinque et crinque. « Motte ! s’exclame-t-il. » 

À propos de cette expression

Toute sa vie, Maxime l’utilisera sans que personne ne sache d’où elle venait. On comprendra qu’elle exprimait un échec, un refus, une paresse même.

Un samedi matin qu’il criera à son fils Raymond de se lever pour venir travailler au moulin et que celui-ci ne lui répondra pas, il dira : « Motte ! Un vrai paresseux ! »

Retour dans la forêt près de Montfort 

Marie-Rose s’inquiète de la suite de la promenade… Devront-ils revenir à pied jusqu’à Montfort ? Ses souliers fins ne résisteront pas aux cailloux de la route — ou du moins ce qui semble en être une. 

Dieu, ou le hasard, fait bien les choses : à force de le crinquer à la sueur de son front et de ses bras vigoureux — Maxime est un petit format, mais solide —, le véhicule repart. Ce qui s’annonçait désastreux se termine finalement bien. Maxime retraverse le village en direction de l’école, où il dépose Marie-Rose, contente de se retrouver chez elle. 

Elle s’apprête à descendre de ce qu’elle ne considère toujours pas comme une voiture, mais Maxime l’arrête en lui touchant délicatement le bras. 

— Voudriez-vous venir dîner dimanche prochain ? Moman m’a dit de vous le demander. Je monterais vous chercher après la messe…

Une première invitation officielle… Marie-Rose est contente… mais une jeune (?) fille de bonne famille ne doit pas trop le manifester. C’est ce qu’on lui a appris au couvent dans les cours de bienséance. Elle fait donc semblant d’hésiter… 

Elle a déjà rencontré les parents de Maxime, sa sœur Gabrielle, avec qui elle se sent particulièrement à son aise, et l’un ou l’autre de ses frères. Mais ce sera son premier repas dans la famille Guénette.  

— Oui, avec plaisir, s’entend-elle répondre à la demande de Maxime.

Celui-ci repart vers Morin-Heights dans un autre nuage de poussière, et Marie-Rose entre dans son école. Elle se dit que son intuition était bonne : quelque chose de sérieux se prépare, quelque chose qui changera peut-être sa vie. 

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Des histoires de ma famille

Chapitre 1

Semaine sainte 1930, un début d’après-midi

Maxime marche sur la voie ferrée, « sur la track » comme on disait alors, en direction de l’orphelinat de Montfort. Ce matin-là, Léondina, sa mère, ne lui a pas laissé le choix : elle lui a ordonné d’aller faire ses Pâques. Elle n’est pas du genre autoritaire, loin de là. Mais quand il s’agit de religion… Même si Maxime est majeur — il a vingt et un ans —, il obéit.

Maxime à 21 ans.

Pourquoi, au lieu de descendre à Saint-Sauveur, Maxime décide-t-il de monter à Montfort, à la chapelle de l’orphelinat ? Le destin ? Le hasard ? Un plan de la Providence ? On ne le saura jamais. 

Parole de quêteux

Comme c’était la coutume à cette époque, Philias et Léondina accueillaient un quêteux dans leur maison, lors de sa tournée annuelle. Celui qui se présenta au printemps 1909 décréta que le prénom qu’on avait donné au petit dernier n’allait pas. « Marc, déclara-t-il, c’est ben qu’tropcourt. » Sur-le-champ, il le rebaptisa « Maxime ». Et le prénom lui resta. 

Retour « sur la track »

En ce même début d’après-midi, Marie-Rose se dirige vers la chapelle de l’orphelinat de Montfort pour y faire ses dévotions de la Semaine sainte. Afin de raccourcir le trajet, elle a pris l’habitude d’emprunter la voie ferrée pour s’y rendre. 

Marie-Rose est la maîtresse d’école de Montfort. Voilà déjà deux ans qu’elle est partie de L’Anse-à-Gilles, au bord du fleuve « à perte de vue » où elle est née, pour se retrouver « en plein bois » d’épinettes noires et de mouches, noires elles aussi. Mais elle doit gagner sa vie.

École no2 Montfort 1928

Elle connaît heureusement quelques montfortains, dont le père Métreau. Il lui arrive d’aller jaser avec lui quand elle se sent trop seule. Elle s’est fait quelques amies irlandaises au village, mais elles ne parlent pas français. Leur fréquentation pour le thé du samedi fera en sorte que Marie-Rose parlera anglais avec l’accent irlandais jusqu’à la fin de sa vie. Une exception, madame Savaria, une Montréalaise qui « montait » souvent à sa maison de Montfort, même l’hiver. Leur amitié durera jusqu’à la mort de la très vieille dame dans les années 1960.

Marie-Rose avec ses élèves. 1928.

Malentendu

Pendant qu’elle marche en direction de l’orphelinat, Marie-Rose a encore le cœur un peu gros. L’automne précédent, elle a mis fin à ses fiançailles avec Ernest O’Connor, un cultivateur irlandais de Montfort, bel homme, mais un peu porté sur la « boisson ». Une malheureuse histoire de famille, comme il en existe des milliers. Madame O’Connor mère ne voyant pas d’un bon œil le mariage de son fils avec une Canadienne française avait fait disparaître, avec la complicité de sa fille, les lettres que Marie-Rose avait écrites à Ernest pendant ses vacances estivales à L’Anse-à-Gilles. Ne recevant aucune réponse d’Ernest, Marie-Rose y vit un désaveu de la part de son fiancé. 

À son retour à Montfort — après trois changements de train — quelques jours avant le début de l’année scolaire, Marie-Rose rendit sa bague de fiançailles à Ernest. Ils resteront amis, et ce n’est qu’à la mort de madame O’Connor que ce regrettable malentendu sera dissipé. 

(Ce que madame O’Connor ne savait pas encore, c’est que la remplaçante de Marie-Rose à l’école du village s’appellerait Simone Lamarre, une parente par alliance de Marie-Rose, et qu’elle marierait son Ernest quelques années plus tard.)

Ernest O’Connor à l’époque de ses fiançailles avec Marie-Rose.

Retour « sur la track »

Maxime et Marie-Rose, donc, marchent tous les deux sur la voie ferrée en direction de la chapelle de l’orphelinat. Ils se croisent, se dépassent, pour finalement se rejoindre… et se parler. Maxime salue poliment Marie-Rose et se présente :

— Je m’appelle Maxime Guénette. Je viens de Morin-Heights.

— Et moi, Marie-Rose Poitras. Je suis la maîtresse d’école de Montfort.

Maxime avale un peu de travers. Il est impressionné. Il a terminé ses études en troisième année; son institutrice était Jeanne Alarie. L’année précédente, il avait eu Marie-Anne Latour comme maîtresse. Des années plus tard, quand celle-ci devint sa voisine à Mont-Rolland, il lui rappela les claques qu’elle lui avait administrées. C’était une maîtresse femme à la « main généreuse » et au cœur d’or. 

Malgré tout, Maxime prend son courage à deux mains et demande à Marie-Rose : 

— Est-ce que je peux vous accompagner jusqu’à l’orphelinat ?

Marie-Rose accepte, non sans penser que la chose ne se fait peut-être pas. Elle vient à peine d’être accostée par un inconnu, et voilà qu’elle accepte de l’accompagner. Elle aurait pu, au moins, manifester une quelconque hésitation. 

Au cinéma, une musique accompagnerait leurs pas et leur rencontre serait soulignée par une sorte d’apothéose. En réalité, elle se fit dans le silence de la nature qui, en ce début de printemps, n’était pas encore sortie tout à fait de sa léthargie hivernale. Quelques moineaux peut-être… Les bruits, étouffés — il y a encore un peu de neige sur les ties de la track —, des bottines lacées de Marie-Rose… 

Un homme et une femme viennent de se rencontrer dans le majestueux décor des Laurentides. 

Ils se rendent tous les deux à la chapelle de l’orphelinat. Peut-être est-ce là une bénédiction ?

L’avenir — le faiseur de bonheur et de malheur — nous le dira.

Véridique, tout cela ?

Marc — il retrouva son vrai prénom dans des circonstances fort embarrassantes — et Marie-Rose n’ont jamais raconté à leurs enfants les circonstances exactes de leur rencontre. 

Plus de soixante-dix ans plus tard, à une question qui lui fut posée, Marc répondit : — On s’est rencontrés su’a track entre Morin et Montfort.

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Des histoires de ma famille

Présentation

Jour de l’An 2004. Raymond me prend par surprise : il annonce à mes parents, au beau milieu du repas, que j’écrirai leur histoire et que je la publierai. Leur cadeau du Nouvel An ! Comme je travaille dans le milieu de l’édition, à ses yeux, c’est chose faite. Revenu de ma surprise, je me place un sourire de circonstance sur les lèvres. Je ne peux me désister.  

Mon père, qui n’a jamais tiré quelque orgueil de sa vie pourtant bien remplie – et qui, il faut bien le dire, a toujours trouvé que je n’avais rien fait de très utile de la mienne –, me demande :

— Tu vas-tu parler de mon moulin ?

Je lui réponds par l’affirmative. Il me remercie; il dit même à Rose : 

— Tu me liras notre histoire quand on sera au ciel.

Depuis sa retraite, il va à la messe tous les matins. Il ne peut donc qu’aller au ciel…

Ma mère le lui promet, à travers ses larmes de joie. Elle ajoute, me connaissant, et sachant que je peux avoir la dent aussi acérée que la sienne, dans ses bonnes journées : 

— Sois fin, par exemple. Il y a des choses que tu ferais mieux de pas conter…

Je la rassure, tout en pratiquant la restriction mentale, si chère aux Jésuites : On verra… Manda, la charmante tante de mon père, n’a qu’à bien se tenir, je ne serai pas tendre avec elle.

*****

Aussi curieux que cela puisse paraître, Raymond et moi pensions très peu au grand âge de nos parents – mon père avait alors 95 ans, et ma mère, 97 ans – et à leur fin prochaine. Nous les avions vus vieillir, année après année. Moi qui les voyais moins souvent que mon frère – il les visitait toutes les semaines –, je m’étais rendu compte qu’« ils en perdaient »… Malgré tout, cela faisait partie, pour ainsi dire, de l’ordre des choses.

*****

Mon père était connu dans Sainte-Adèle comme « le p’tit vieux qui marche tout l’temps ». Première promenade vers 5 h 30 après un solide petit déjeuner; arrêt à la boulangerie Le vieux four pour saluer monsieur Desjardins. Visite des stations-service qui ouvraient l’une après l’autre. Il connaissait tout le monde. 

Retour à la maison. Sieste dans son fauteuil. 

Nouveau départ, cette fois pour le chapelet et la messe, à l’église, qu’il appelait encore « de Sainte-Adèle-en-haut ». Retour en faisant des courses pour quelques voisines de son immeuble – Le Cantonnier, chemin Notre-Dame, juste en face de l’ancienne maison de repos des Dames de la Congrégation. 

Dîner. Sieste. 

Nouvelle sortie, été comme hiver, vers une autre destination – il aimait bien, par exemple, monter au Chantecler par un chemin qu’il connaissait, au nord de la 117, près de la rivière aux Mulets. Il disait bonjour aux chevaux dans leur écurie et continuait son chemin. Parfois seul, parfois avec Arthur Groulx, un ami d’enfance avec qui il avait « appris » à fumer à dix ans, parfois aussi avec monsieur Michaudville, grand marcheur lui aussi. 

Ma mère avait un cercle d’amies qu’elle retrouvait quelques fois par semaine et avec qui elle prenait le thé –ou le café, selon les personnes présentes – au restaurant John le Grec, l’ancien Sainte-Rose des années 1950 et 1960. Elle avait eu auparavant une période Au Petit Chaudron, mais, avec le temps, elle le trouvait un peu loin. À partir de 2001, ses sorties s’espacèrent. La petite côte à monter en partant du Cantonnier et le boulevard à traverser la fatiguaient. Quand Raymond les visitait – tous les mercredis à partir de sa retraite – la tradition était d’aller manger Chez Milot

Après le repas de la fête des Mères 2003, ma mère décida de ne plus sortir. Elle ne l’annonça pas officiellement, mais cela devint… le nouvel ordre des choses. 

Jour de la fête des Mères 2003. Dernière photo de famille.

Le 29 avril 2004, la vie de mes parents bascula. Je raconterai en temps et lieu leur triste fin. Eux qui avaient trimé dur au cours de leur longue vie, le système de santé en fit de « vieux numéros », pour qui il n’était pas utile de se presser : « À leur âge… », entendait-on répéter à satiété. 

*****

Il y a eu paresse de ma part dans le fait d’avoir autant tardé à raconter l’histoire de notre famille. Mais pas seulement. Les deuils ont freiné mon élan créateur. Ma mère s’éteignit le 20 août 2004, victime d’une embolie pulmonaire, qui aurait pu être évitée si l’hôpital avait suivi les recommandations du médecin traitant. Mon père la rejoignit le 15 décembre 2005, après s’être battu contre une leucémie pernicieuse et galopante ainsi qu’une récidive d’un cancer de la peau. Alice, ma chatte bien-aimée, mourut le 18 janvier 2008, d’un cancer du rein. Et mon frère succomba à une embolie pulmonaire, après avoir lutté contre un cancer du rein, lui aussi, le 10 novembre 2009.

Il n’y a rien de simple à raconter l’histoire de sa famille. Le point de vue ne peut être que le mien. Bien sûr, je connais de grandes parties de l’existence de mes parents parce qu’ils me les ont contées. Mais tout cela a été pour ainsi dire « revu et corrigé » par mon imagination, que j’ai toujours eue fort fertile. Voilà pourquoi le titre : Des histoires de ma famille, celles que l’on m’a racontées et celles que j’ai vécues.

Raymond et moi avions huit ans et demi de différence d’âge. J’ai de vagues souvenirs de l’époque où il fréquentait le collège de Mont-Rolland et, qu’à son retour, il enfilait ses overalls pour aider mon père au moulin à scie. Quand j’ai enfin eu l’âge de raison… ou presque, il est parti étudier au collège Laval, à Saint-Vincent-de-Paul. J’ai certains souvenirs de nos visites dominicales; l’une d’elles, entre autres, avait été précédée d’une véritable tragédie. Après le collège Laval, il a quitté Mont-Rolland pour habiter, en chambre, chez la mère d’un confrère de Laval, Roger Thuot, au 10185 rue Saint-Firmin, dans Ahuntsic. Le jour, il travaillait dans un bureau de comptables agréés – Galarneau et Associés, boulevard Saint-Joseph – et, le soir, direction, en p’tits chars, les Hautes études commerciales – à l’actuel square Viger, après un souper rapide chez Da Giovanni à 0,99 $. Je le voyais les fins de semaine quand il montait à Mont-Rolland par le train. 

Et ce fut à mon tour de quitter le foyer familial pour le juvénat Notre-Dame à Iberville, le 30 août 1959. Je raconterai plus loin les bouleversements que mon « entrée en religion », comme on disait alors, a provoqués chez moi et dans ma famille. Je me suis retrouvé coupé non seulement du monde, mais de mon monde. Ma mère était, comme elle le disait, une « ennuyeuse ».

Les quatre premières années – à Iberville et à Saint-Vincent-de-Paul –, je voyais mes parents tous les deux mois sauf l’avent et le carême, et pendant de courtes vacances à Noël (26 décembre au 5 janvier) et à l’été (20 juin au 10 août). De ces brefs retours à la maison, je garde surtout des souvenirs joyeux, même si ma famille vivait de grands changements. En effet, le « progrès » avait rejoint le rang où nous habitions et, passage de l’autoroute oblige, mon père avait perdu son commerce et son gagne-pain. On n’avait pas touché au moulin à scie, mais le barrage qui alimentait sa turbine avait été blasté, comme avait dit le responsable des travaux à mon père, et le tube ainsi que la cour à bois avaient disparu du même coup. Mon père était devenu journalier.

À partir du postulat – à Saint-Hyacinthe –, il était chaudement recommandé d’avoir le moins possible de visites. C’était le grand détachement. Je voyais mes parents – rarement mon frère qui trouvait non sans raison que je donnais dans la « pieuseté », ce qui n’était pas vraiment sa tasse de thé – quelques fois par année.  Et mon « cousin » Alain, qui venait parfois me visiter avec ses parents, pour se moquer de moi. Raymond filma tout de même, en 8 mm, ma prise d’habit, en 1964, et ma profession religieuse, en 1965. Ces vidéos existent toujours. Je les ai, à moins que le crash de mon ordinateur ne les ait fait disparaître. 

Si je m’étends sur cette période de ma vie et de celle de ma famille, c’est que ma sortie de communauté asséna un sérieux coup à mes parents, qui mirent des années à s’en remettre, surtout qu’ils devaient payer mes frais de scolarité à l’École normale Jacques Cartier ainsi que ma pension à Montréal. Leur joie d’avoir un fils religieux – idéal de beaucoup de famille à l’époque – s’éteignait. Ma mère pleura, mais accepta la situation. Mon père ne pleura pas, mais regretta tous les sacrifices qu’il avait faits. Jamais, ô grand jamais, le sujet ne fut abordé par la suite, à l’exception du voyage de l’été 1966, où ma mère, rusée, s’arrangea pour que j’annonce moi-même à la famille mon départ de la communauté. Cet été-là, je dus affronter grand-maman Poitras, grand-père Guénette, oncles, tantes, cousins et cousines et répondre à la question : « As-tu des longues vacances ? » par un : « J’ai quitté la communauté », suivi d’un long silence gêné. Évidemment, personne sauf mon frère, ne sut que j’avais fait un court séjour à l’Institut Albert Prévost, comme quoi la vie religieuse est loin d’être un jardin de roses. J’avais de vieux parents – ma mère avait 59 ans et mon père 57 ans –, mais je suis conscient qu’en cet été 1966 – celui de mes 18 ans – je les ai brusquement fait vieillir encore plus.

Je trouve malgré tout très délicat de raconter l’histoire de mes parents, celle de mon frère, et la mienne du même coup. J’ai profondément aimé mes parents, malgré les mésententes surtout avec mon père – je pense qu’il n’a jamais compris ce que j’étais venu faire dans sa famille. 

Quant à Raymond, nous étions deux opposés en tout, ou presque. Pourtant, si j’ai pu faire ce que j’ai voulu dans la vie – écriture et production théâtrale, écriture télévisuelle, écriture romanesque (incluant deux romans style Arlequin, je ne m’en excuse même pas; ils ont même connu un certain succès), conseiller et auteur de matériel pédagogique, etc.), c’est grâce à lui. Il m’a encouragé monétairement d’abord, puis de son inébranlable optimisme, me ramassant combien de fois à la petite cuillère après une mauvaise critique ou autres aléas du métier que j’avais choisi de pratiquer.

Raymond et moi avons veillé sur nos parents, particulièrement durant l’année et demie de leur fin de vie, comme s’ils étaient devenus nos enfants. Comme mon frère ne pouvait mettre les pieds dans un hôpital sans risquer de perdre connaissance – terreur du personnel infirmier à cause de son poids –, je m’en suis chargé tant pour mon père que pour ma mère. Raymond gérait le tout financièrement, de main de maître. Nous les visitions tout de même à l’hôpital et à la résidence de mon père – ma mère est décédée avant de pouvoir se reposer enfin dans sa belle chambre du Manoir Louisiane.

À quelques jours de son décès, mon père me prit le bras pour que je m’approche de sa bouche – il n’avait plus de force –, et me dit : « T’es un bon garçon ! ». Ce jour-là, je le confesse, je me suis effondré. J’avais pourtant 58 ans… J’étais redevenu le petit gars qui voulait faire plaisir à ses parents et, surtout, ne pas leur déplaire, comme il avait fait une grande partie de sa vie. Heureusement, mon amie Danielle me raccompagna chez moi et prit soin de ma peine toute la soirée et toute la nuit, avec ma chatte Alice qui se fit colleuse pour l’occasion.

*****

Voilà. Je suis le dernier vivant de la petite cellule familiale que Marc et Marie-Rose créèrent en se mariant, en 1933, à l’église de Saint-Sauveur-des-Monts. 

Elle se dissoudra dans l’espace-temps quand on déposera mes cendres dans notre emplacement du cimetière de cette même paroisse. 

Notre famille sera à nouveau réunie. Nous deviendrons des souvenirs pour quelques personnes… et seule la pierre tombale – et nos noms qui y sont gravés – sera garante de notre passage sur terre.

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28 juillet 2009

Décès de Claude Laferrière. Un choc terrible. Je le savais reclus, depuis qu’il était à la retraite. Mais je ne le savais pas malade.

Il y a un passé entre Claude et moi. Nous nous sommes connus en 1969. Il était adjoint aux émissions jeunesse de Radio-Canada. J’y suis allé pour signer un contrat. Nous avons jasé. Clic! Nous sommes devenus des amis.

J’ai enseigné à ses comédiens du Théâtre de la Rampe. Grâce à lui, ma première série télévisée a été accueillie avec enthousiasme (il a remis un exemplaire du projet en mains propres à Robert Roy, le directeur). Un an plus tard, il devenait assistant à la production — on disait « régisseur », à l’époque, sur Le Grenier.

Nous avons traversé de rudes épreuves ensemble.

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À propos de l’écoute…

Je retrouve dans mon journal cette mention :

11 décembre 2009

Ce soir, j’ai cassé le party en parlant de la mort de Raymond. [Mon frère est décédé le 10 novembre 2009.] C’était un souper pour souligner mon anniversaire. Un ami m’a fait remarquer que le deuil, comme la maladie, relèvait du privé. Autrement dit, tu nous emmerdes avec ton deuil. C’est pourtant lui qui me répétait que je devais penser à moi… Ses paroles de ce soir me disent : pense à toi, mais pas en ma présence.

Ces paroles, je ne les oublierai jamais. C’est plus fort que moi, elles sont incrustées quelque part, et profondément, en moi.

Cela s’est répété à de multiples reprises, surtout quand j’ai eu un diagnostic de cancer. J’ai dû marcher sur des œufs pour le lui faire comprendre. Et la conversation, s’est arrêtée sec. On parle d’autres choses. Ton cancer tu peux te le mettre où je pense. Il tombait bien parce que c’était justement là qu’il se situait.

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Mésaventure théâtrale

Montréal-Nord, Scolasticat central de Montréal, automne 1965. J’ai dix-sept ans; j’aurai mes dix-huit ans dans quelques semaines. Comme on le dirait maintenant, « il n’y a rien là ». À cette époque, on était majeur à vingt-et-un an. Je n’étais pas beau comme un enfant ni fort comme un homme, comme le chantera Dalida, des années plus tard. Détail à ne pas oublier : je suis frère mariste. J’ai prononcé mes premiers vœux, le 15 août précédent.

***

Je détestais l’esprit de « séance » qui régnait au comité de théâtre du Scolasticat central. On (excluant la personne qui parle) avait choisi de monter Les péchés dans le hall, de Félix Leclerc, une niaiserie sans nom qui mettait en scène les sept péchés capitaux… Moi, je rêvais de « vrai » théâtre : Molière, Racine, Corneille, Beaumarchais — j’avais vu Le jeu de l’amour et du hasard à la Nouvelle compagnie théâtrale; Geneviève Bujold y faisait ses débuts —, etc.

Quelque temps plus tard, après avoir écrit une critique vitriolique de la pièce de Leclerc dans le journal du campus, mon supérieur me mit au défi de monter une pièce, si je m’en sentais capable. Je me précipitai à la bibliothèque centrale; celle du pavillon Champagnat, où j’habitais, ne contenait que des pieusetés ou des œuvres tronquées.

Le choix d’une pièce présentait un problème : il n’y avait pas de filles sur le campus. Pas question de travestir les acteurs. J’en avais déjà fait l’expérience en jouant Bélise des Femmes savantes. Moi qui étais déjà chétif du type asperge, ma prestation ajouta d’autres qualificatifs à la définition de ma personnalité. Le test de Le Senne m’avait révélé sentimental, nerveux, passionné, colérique. Le rôle de Bélise, où j’excellai par ailleurs — « Ah! tout beau, gardez-vous de m’ouvrir trop votre âme » —, ajouta à mon test de personnalité, et à mon grand déplaisir, des qualificatifs que la rectitude politique m’interdit d’écrire ici.

***

Des années plus tard, après son assassinat à Paris, je repenserai à Claude Vivier, qui avait été juvéniste à Iberville, lui aussi. Quel cran il avait! Il chantait et composait dans les corridors. Musicien accompli —déjà —, il était l’objet de quolibets, de surnoms douteux, de coups aussi, cela encouragé — pas découragé en tout cas — par les frères, du directeur au maître de salle, qui n’en avaient que pour le sport — Mens sana in corpore sano. C’était là leur crédo après celui de la sainte Église catholique et apostolique. Deux exceptions : le professeur de chant et le frère Louis-Armand, grand organiste s’il en fut.

***

Je découvris une pièce de Montherlant, La ville dont le prince est un enfant, qui se passait dans un collège. Moi qui n’avais rien connu d’autre depuis huit ans, le sujet m’attira. Et encore plus, quand j’en découvris l’intrigue. La pièce raconte en effet les déboires d’un adolescent de quatorze ans tiraillé entre l’« amitié » qu’il voue à un confrère un plus âgé et l’« amitié » qu’un abbé à ce même « plus âgé ». Une pièce sur les dangers des amitiés particulières; on nous en rebattait les oreilles dès notre arrivée au juvénat — Rarement un; jamais deux; toujours trois! écrit en fioritures sur un grand tableau de la salle de récréation. J’avais trouvé ma pièce! Et il n’y avait aucun rôle de femmes, donc pas d’obligation de se ridiculiser en se travestissant.

Je devais cependant obtenir la permission de mon supérieur. Je me présentai donc à son bureau et lui parlai d’une pièce de Montherlant…

— Ah! Montherlant! La Reine morte. Le cardinal d’Espagne. Les grandes œuvres. Oui, vous avez ma permission.

À mon grand étonnement, je n’eus pas à lui parler de la pièce que j’entendais monter, même pas de son titre. J’avais reçu le placet de mon supérieur. J’établis alors rapidement la distribution : trois frères des Écoles chrétiennes qui pouvaient facilement passer encore pour quatorze (Serge), seize (André) et dix-sept ans (Henriet); un frère du Sacré-Cœur (l’abbé Pradeau, le supérieur du collège); un frère de Saint-Gabriel (M. Habert, un surveillant) et… moi, en intransigeant abbé de Pradts, préfet de division). Je n’avais pas choisi de confrère mariste, car je craignais que le sujet de la pièce ne s’ébruite — il n’y a pas pires compères que des moines vivant sous le même toit.

Je tapai le texte de la pièce et le multipliai sur la vieille Gestetner, dont nous disposions. Je le distribuai ensuite à mes acteurs. Et je convoquai une première lecture. J’en oubliai mes cours, surtout ceux de physique et de chimie, où j’avais failli faire sauter le labo, quelques semaines auparavant.

J’étais en feu! La mélancolie et la délectation morose que l’on m’avait diagnostiquées — et reprochées — des années, plus tôt, semblaient s’être évanouies comme par enchantement. Je préparai ma mise en scène — il n’était pas question qu’un autre me dirige. Le théâtre me transformait.

La première lecture fut suivie d’un long, d’un très long silence. Un malaise s’était installé au fur et à mesure que les acteurs découvraient le véritable sujet de la pièce. Ils n’avaient pas cru bon de la lire avant cette première lecture officielle. D’où leur surprise, et le ton pour le moins faux de deux d’entre eux dans une scène… disons sentimentale. Les amitiés particulières n’existaient peut-être pas chez les frères des Écoles chrétiennes…

Convocation de tous les acteurs, deux jours plus tard, pour une seconde lecture. J’arrivai à l’avance à l’auditorium — devenu depuis la salle Désilets du cégep Marie-Victorin. J’avais travaillé le texte, creusé les intentions, débusqué le non-dit, etc.

Personne ne se présenta à la lecture. Je pensai à une erreur de ma part… Trente minutes plus tard, une porte s’ouvrit. Mon supérieur, laid de nature, me parut l’être encore plus, si la chose était possible. Laid et en beau maudit.

— Frère Pierre, vous me décevez beaucoup. Dans votre chambre immédiatement. Jeûne, ce soir. Pas de récréation. Je vous attends dans mon bureau avant le début des classes, demain.

Il était déjà parti.

Durant que je me dirigeais vers le pavillon Champagnat afin d’y regagner ma chambre et de m’y enfermer, je me sentais dans un état second. Je croisai des confrères. Leurs sourires me firent penser que la nouvelle s’était déjà répandue. Moi à qui l’on reprochait déjà mon goût pour la lecture, la musique, la culture, c’était ma chute. Par charité chrétienne, on ne me crierait pas de noms, mais on retiendrait un petit sourire entendu…

En entrant dans ma chambre, la mélancolie et la délectation morose s’insinuèrent en moi et y reprirent leurs aises. Je les accueillis avec un certain bonheur, celui que l’on ressent à retrouver des choses connues et, pour ainsi dire, confortables. La tristesse m’allait bien. Elle m’habitait depuis toujours. Pourquoi avais-je voulu la fuir? Elle me rattrapait. Et me pardonnait mes égarements.

Cette nuit-là ne fit pas exception aux autres. Je ne m’endormis qu’aux petites heures. Une ou deux, pas plus, avant la cloche du réveil à 5 heures 45. Je crois bien que, le jour même, l’idée de quitter la communauté commença sérieusement à me tarauder.

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Les voix

« Les voies du Seigneur sont impénétrables », dit la Bible. Tes voix, elles, sont incontrôlables. 

Novembre 1982. Tu ne vas pas bien — c’est peu de chose de le formuler ainsi. 

Tu as passé le printemps et l’été à Saint-Denis, sur le Richelieu. Tu t’y es retiré pour commencer l’écriture d’une pièce intitulée Un visage dans mon rêve. L’héroïne en est Laure Conan, première romancière québécoise. Un drame romantique. Presque un mélodrame, si ce n’était du souffle épique que tu t’es découvert et que tu as prêté, le temps de la pièce, à Laure, cette chère Laure, qui est devenue une sorte d’amie imaginaire.

Tu n’aurais peut-être justement pas dû te « retirer » ; les longues journées et soirées de solitude, les promenades à n’en plus finir pour tenter d’étouffer les voix qui t’agressent de plus en plus violemment.

***

Les voix ! Elles se sont tricoté un cocon douillet dans la bouillie qui te fait office de cerveau et elles en émergent quand bon leur semble. Elles ne te demandent aucune permission avant de t’envahir jusqu’à te faire paniquer. Quand tu étais enfant, on t’avait dit que c’était la voix de ta conscience. Tu la trouvais pas mal bavarde et, surtout, maniaque. Elle te répétait sans cesse de faire attention, de fuir non seulement le péché, mais l’occasion de pécher — l’impureté était la pire des abominations —, l’occasion, oui, fréquentée en toute conscience, était, elle aussi, un péché. En fait, tout était plus ou moins péché, du moins selon ta compréhension, et la façon que l’on avait eue de te présenter la chose. 

Tu connaissais parfaitement la classification des péchés.

1— L’imperfection : Dieu souriait malgré sa déception. 

2— Le péché véniel : Dieu fronçait ses sourcils broussailleux et te pointait de son index divin. 

3— Le péché mortel : Dieu, en colère, agitait son index dans ta direction et t’indiquait ensuite une immense horloge dont les battements scandaient : « Toujours ! Jamais ! » L’enfer t’attendait, à moins que tu ne te confesses… ou que, assurance contre un risque de mort subite, tu récites un acte de contrition bien senti qui masquerait partiellement la tache indélébile qui défigurait désormais ton âme depuis que tu avais péché mortellement. 

Et ce n’était pas tout.

4— Le sacrilège : le jack pot des péchés ! Dieu ne daignait plus te regarder; il n’agitait plus rien dans ta direction. Avec un sacrilège, tu recevais automatiquement un billet aller pour l’enfer en première classe. Plus de retour possible. 

Les voix te convainquirent, la veille de ta première communion, à six ans, que ton âme était noire comme le poêle à bois de votre cuisine. Tu t’étais confessé, mais tu avais peut-être caché volontairement un péché honteux ? Avais-tu avoué au curé un coup d’œil rapide sur les Playboy de ton frère ? Il les cachait pour ne pas que votre mère les trouve. Il savait qu’elle avait le ciseau censeur ! Mais, toi, son petit frère ! Tu avais caché un péché d’impureté, le pire de tous selon les voix. Pis encore, n’avais-tu pas ressenti quelque plaisir à regarder ces femmes nues ? La vitesse du regard ne comptait pas dans l’horreur du péché. Vite, pas vite, c’était un péché mortel.

Le lendemain, tu pensas remettre ta première communion. Mais quelle raison donner ? Te vomir les tripes en te mettant un doigt dans la gorge ? Pas très invitant. Dire que tu ne feelais pas bien ? Ta mère s’était acheté une belle robe neuve pour l’occasion; le repas de fête était prêt, et le gâteau avait été livré, la veille — un petit garçon agenouillé le décorait. Ton père ne serait peut-être pas mécontent, car il perdait une journée de travail au moulin à scie : « Pourquoi, veux-tu me dire, une première communion, un samedi ? » Ton frère, qui avait réponse à tout, te dirait que tu ne feelais pas parce que tu étais à jeun. Lui aussi se sentait bizarre quand il sautait un repas, ce qui lui arrivait, tous les dimanches matin, avant la messe. Il fallait être à jeun depuis minuit pour communier. 

Tu communias ! Sur la photo souvenir, tu ne souris pas beaucoup. Dans ta tête, les voix faisaient le sabbat… Elles t’avaient pourtant prévenu. Tu n’en avais fait qu’à ta tête. Tant pis pour toi. Vite un acte de contrition en attendant la confession du prochain vendredi du mois. Et encore, les voix n’étaient pas sûres que ça parviendrait à calmer le courroux divin; tu avais fait une première communion sacrilège !

Tu ne te souviens pas comment l’épisode de la première communion se termina. Tu crois bien que la conviction sacrilège t’habita jusqu’à ta communion solennelle.

***

L’automne venu, tu rentres fréquemment à Montréal. Tu espères que la grande ville bâillonnera les voix. Tu sors. Tu t’occupes. Tu t’étourdis. Tu fais des rencontres d’un soir, histoire de ne pas être seul, une nuit au moins.

Les voix profitent désormais de la nuit pour t’attaquer dans ton sommeil… ou ce qui lui ressemble. Un médecin te prescrit des comprimés de Halcion, un somnifère puissant qui te plonge, quelques minutes après l’avoir avalé, dans une sorte de torpeur et d’effacement. Tu n’es plus. Tu n’existes plus. Tu es inconscient. La belle vie ! Le beau vide !

Six heures pile plus tard, tu n’ouvres pas les yeux; ils décident d’eux-mêmes de s’ouvrir. Tu es revenu de l’abîme où les médocs t’avaient plongé. Les voix sont à nouveau là. Une peur, nouvelle, s’insinue dans ton cerveau plein de trous et de tunnels sans fin : la folie, l’une de ses filles du moins, la schizophrénie ou quelque chose qui s’en approche.

***

Les années suivantes, le combat sera presque continuel. La marche sera ton choix des armes. De jour comme de nuit, sortir, jusqu’à l’épuisement, qui t’accordera quelques heures d’un sommeil pas vraiment réparateur. Malgré cette affliction permanente, tu fonctionnes. Tu travailles. C’est le cas de le dire, tu te tues au travail : autre arme pour contrer les attaques qui se font dorénavant chorales.

***

En novembre donc — tu en as oublié les circonstances, mais tu en possèdes encore la preuve « papier » — une lueur semble poindre dans ton univers ténébreux. Un livre : Le chant de l’immédiat satori, un texte sacré du zen. Est-ce l’exotisme que ce titre dégage ? Toujours est-il que ta méfiance à l’égard des religions, surtout la catholique, qui t’a fait tant de mal et qui est à l’origine, en partie du moins, des voix qui t’assaillent — chose que tu découvriras bien plus tard –, ta méfiance donc baisse sa garde. 

Tu ouvres le livre. Brusquement, tu sais qu’il te faut le lire. Urgence. Tu le paies, sors de la librairie et t’attables à un café. Tu es possédé ! Ton démon s’appelle « paix ». Tu ne le connais pas, celui-là. Tu découvres, dès les premières pages, la source — du moins, l’une d’elles — de tes maux : l’espoir, l’espérance pour les gens vertueux « théologalement ». Pour marquer le moment, tu écris ton nom et la date sur la page blanche du livre. Tu ajoutes : « Avec l’espoir de ne plus espérer. »

Ce qui semble une plongée dans le désespoir prend, au contraire, les allures d’un chemin de libération. 

Le zen et sa pratique, le zazen, cette « liturgie » sans Dieu, te permettront de tenir le coup sans pour autant rendre les voix muettes. Et ce, pendant une dizaine d’années.

***

Les seuls moments où les voix t’ont foutu la paix sont celles, trop brèves, que tu qualifies encore d’« heureuses » : celles de la folie créatrice où tu as prêté à tes personnages toutes les bibites qui te trottaient dans les neurones. Tu ne leur laissais pas le temps de trop parler : leurs paroles se retrouvaient sur une page qui ne restait pas blanche — vierge ? — longtemps. Un mouvement perpétuel qui t’a fait écrire, en une dizaine d’années, trois séries télévisées (plus ou moins 165 épisodes de 30 minutes), trois pièces de théâtre, une vingtaine de vidéos éducatifs, un roman jeunesse, sans oublier ta « négritude » — on dit prête-plume maintenant —, ainsi que deux ou trois romans de type « Arlequin », publiés tu ne te souviens plus sous quel pseudonyme anglophone — l’un d’eux avait pour titre Brûlure, c’est le seul souvenir que tu en as gardé.

***

Le zen ne fait aucun miracle et ne guérit rien. Il te permet tout de même de tenir les voix en respect. Tu te tourneras vers les thérapies — elles sont multiples et à la mode dans les années 1980-1990 —, espérant — le maudit mot — te débarrasser des voix qui t’attaquent à l’improviste. 

L’une d’elles — une thérapie, bien sûr, pas une voix — te fera remonter dans tes vies antérieures. Rien de rutilant : fermier au Moyen Âge; insurgée — origine sans doute de ton « côté féminin » — sous la Commune de Paris, et quelques autres facéties semblables. Aucune trace d’anxiété, sauf la peur de perdre une récolte ravagée par une quelconque vermine ou de te faire couper la tête par d’autres insurgés qui ne partagent soudain plus ta vision, durant la Semaine sanglante du 21 au 28 mai 1871 — cette dernière précision vient d’un livre d’Histoire et non de la remonteuse de vies. 

Une rebirtheuse te fera par la suite revivre ta naissance pour y découvrir, t’a-t-elle promis, LA source de tes maux. Tu aurais pu économiser les 125 $ — et un bad trip — qu’elle t’a demandés en t’informant simplement auprès de ta mère… Elle t’aurait dit que tu étais né en détresse respiratoire. Plus tard, tu auras accès à ton dossier médical — tu as reçu en cadeau un rendez-vous avec une astrologue pour qu’elle établisse ta carte du ciel — où tu liras que tu es né à « 8 h 25 » — détail précieux pour l’astrologue —, et « bleu » de ton état. 

Dix ans ! Il te faudra dix ans de psys de toutes sortes, payés à prix fort, pour découvrir qu’ils ne peuvent rien pour toi, ou si peu. Dix ans à jouer le jeu du «ça va pas si mal», à faire «comme si» parce que tu sais que ça achale le monde quand tu ne vas pas bien. D’ailleurs, le monde en question ne se gêne pas pour te dire que tu es un emmerdeur de première avec tes maladies. Ça, ce sont tes amis… Tes ennemis… Quant à ta famille, tu ne lui en parles pas. Les problèmes « dans la tête » n’y sont pas bien vus : ton père te dirait de ne pas y penser; ta mère angoisserait autant que toi, et ton frère te prêcherait la bonne parole de la pensée positive. 

Un épisode d’éruptions cutanées autour de la bouche fait en sorte que les voix prennent le contrôle du peu de jugement et de raison qui te reste. Un médecin décrète qu’il s’agit d’un herpès — rien pour te rassurer, et tout pour les voix qui te crient que tu vas « pourrir deboute », provoquant du coup une crise d’angoisse telle que tu te retrouves aux urgences de Saint-Luc. 

Le médecin « de l’herpès » t’a prescrit une crème… qui se révèle inefficace. Un autre, plus rassurant, te dira que ton affection cutanée est un impétigo, une maladie d’enfant qui peut revenir si on en a déjà souffert à l’âge tendre, ce qui est ton cas. 

***

Tu es en deuxième année. Solange Boyer, ta maîtresse, te dit de rentrer chez toi parce que tu as d’étranges lésions autour de la bouche. Elle craint la contagion. Tu descends chez ta tante Simone, où tu téléphones à ta mère, qui se rend au moulin à scie afin de prévenir ton père d’aller te chercher. 

Quand tu entres dans la maison, ta mère est saisie en te voyant. Elle déteste tout ce qui est boutons, picote, lésions et autres blessures sanguinolentes. Elle appelle le docteur Villemaire, votre sauveur habituel. Il vient quelques heures plus tard. Il craint on ne sait trop quoi. Il conseille donc à tes parents de te faire voir le docteur Piette, le pédiatre qui t’a sauvé la vie à huit mois. Une légende veut que ce soit plutôt saint Joseph qui t’ait guéri. Mais, ça, c’est une autre histoire.

Ta mère fait un « longue distance », comme on disait alors, au bureau du pédiatre, à Montréal. Heureusement, il peut te voir dès le lendemain. Comme ton père travaille et ne peut pas t’y conduire avec ta mère, c’est en train que tu feras le trajet. Tu essuieras les regards dégoûtés des autres passagers, entre Mont-Rolland et la gare Jean-Talon. Deux trolleybus plus tard et une salle d’attente bondée, et tu entres enfin dans le bureau du médecin.

Examen. Réflexion. Ta mère est tendue comme une corde de violon. Toi, tu n’as qu’une envie : pleurer. Le diagnostic sort enfin de la bouche du spécialiste : tu fais un impétigo, une infection bactérienne. Rien de très grave, même si c’est extrêmement contagieux. Prescription : eau d’Alibour sur les éruptions cutanées plusieurs fois par jour. Rentrée dans l’ordre prévue dans une dizaine de jours. Ta mère paie la secrétaire du docteur. 

Retour à Mont-Rolland. Congé d’école jusqu’à ce que tu sois guéri. Un mal pour un bien, finalement. 

***

Le deuxième médecin — celui qui deviendra ton médecin de famille pendant plus de trente-cinq ans — te prescrit un antibiotique, et les éruptions cutanées, qui te donnaient des allures de tarte aux bleuets — dixit ton ami Louis-Marie —, disparaissent en quelques jours. Ton coloc peut arrêter de vomir en te voyant au petit-déjeuner.

Les voix, déçues, se sont tues ou presque. Tu profites du répit qu’elles semblent vouloir te laisser. Mais tu connais leur hypocrisie. Tu ne baisses pas complètement ta garde; tu t’en méfies. 

Quelques jours passent et… 

L’attaque en règle. Comme le mal de vivre chanté par Barbara, les voix ne préviennent pas, elles arrivent —, dans ton cas, elles reviennent en force. Elles te jettent par terre, te piétinent. L’angoisse est comme un torrent boueux qui menace de t’étouffer. Tu ne téléphones pas à ton médecin, tu te rends à la clinique. Tu ne gardes cependant aucun souvenir de ce déplacement. Tu te « réveilles » dans son bureau. Il te parle doucement, essaie de te redresser — tu ne fais qu’un avec ton plexus solaire — et t’invite à avaler une petite pilule.  

Il était sur son départ, mais, dans l’état où tu étais, il a accepté de te recevoir. Il te veille même, le temps que la pilule fasse son effet. Quand tu as retrouvé un peu de tes esprits et que ton rythme cardiaque se calme enfin, il te parle avec précaution d’un traitement qui pourrait se révéler efficace. Il te prévient : la médication ne fera pas taire les voix, mais elle te fera plutôt découvrir leur mode de fonctionnement. Il te fait même un dessin afin de t’expliquer comment ton cerveau semble fonctionner : tes neurotransmetteurs — le nœud de ton problème — tournent en rond — c’est évidemment une façon de parler — provoquant ainsi des troubles anxieux sévères, assortis — quel mot étrange ici — de troubles obsessionnels compulsifs. Pour dire la chose vulgairement : « ils pognent une chire » et se multiplient à qui mieux mieux en se neurotransmettant. Ce ne sont évidemment pas ses mots à lui. Il s’agit plutôt de la traduction que tu en fais. 

***

L’époque décrie la « pharmacopée du mieux-être », comme on l’appelle. Le Nouvel Âge triomphe dans les années 1980 et début 1990. Et avec lui, le retour à l’âge de pierre en ce qui concerne les médicaments. On ne jure alors que par les plantes, les tisanes, les jeûnes, le végétarisme, les enveloppements d’algues et autres médecines qualifiées de douces. On naturopathise. On homéopathise. On ostéopathise. On acupuncturise. En ce qui concerne les maux de l’âme ou de l’esprit, quelques gouttes d’élixirs floraux de Back sont recommandées; dans le pire des cas, une irrigation du côlon est censée faire merveille.

Une tienne amie qui donne dans le surnaturel te conseille de te laisser aller, de suivre les voix. Elles t’amèneront sûrement quelque part… Aux urgences, sûrement, où, sur le conseil de cette amie, tu attendras des heures et des heures en lisant un livre qui fait fureur : La petite voix, d’Eileen Caddy. Ton amie t’a proposé cette lecture sérieusement, convaincue qu’elle est que tu y trouveras apaisement et sérénité. Elle ne comprend visiblement pas le trouble dont tu souffres. 

***

Tu acceptes la médication — le mot est bien choisi puisqu’il s’agit de plus d’un médicament — que ton médecin te propose. Tu te dis qu’avaler une pilule ou deux tous les matins et tous les soirs ne peut pas être pire que ce que tu connais depuis longtemps. L’éventualité ne serait-ce que d’une accalmie te remplit de joie — figure de style, il va sans dire. Autre perspective qui n’est pas sans te réjouir : dormir plus que deux ou trois heures par nuit, ce que tu n’as à peu près pas connu depuis l’âge de treize ans.

Tu présentes les ordonnances au pharmacien sans oser le regarder. Tu es passé du blanc crayeux de ton arrivée à la clinique au rouge carminé, humilié que tu es d’avoir une maladie probablement aussi honteuse qu’une chaude-pisse, même si elle se situe tout de même dans une région plus noble de ta personne. Sur le chemin du retour vers le taudis que tu habites, angle De La Gauchetière et Saint-Denis, juste au-dessus d’un tourist room et à côté d’une maison de passes, d’autres voix se manifestent, celles de certaines connaissances : « Ne prends pas anxiolytiques, ne prends pas d’antidépresseurs, ne prends pas… ne prends pas… » Elles se voient déjà, pauvres elles, obligées de te visiter à Saint-Jean-de-Dieu. Non, en fait, elles savent que jamais elles ne te visiteront, car tu n’as pas suivi leurs conseils. Leurs voix, comme les tiennes, te parlent toujours sur le ton de l’injonction : « Il ne faut pas… tu ne dois pas… c’est pas correct… c’est mal… c’est un péché… », cette dernière n’est pas nouvelle, elle remonte loin dans le temps.

On pense que les personnes qui souffrent de ce genre de trouble ne sortent plus de chez elles, tout occupées à vérifier si les éléments de leur cuisinière sont bien éteints ou leurs robinets bien fermés. D’autres prennent cinq, six douches par jour, certaines qu’elles sont sales et que la moindre chose les souille. Tu as connu une femme qui a dû être hospitalisée, attachée à son lit, pour éviter qu’elle ne se lave les mains à répétition.  Les siennes s’étaient infectées par excès de propreté. 

Bien que ce genre de manifestations se produisent parfois, les TOCs prennent, chez toi, une forme plus… « artistique ». Le mot est sans doute mal choisi, mais il exprime simplement que le trouble dont tu souffres prend la forme de scénarios qui… L’instant d’avant, ton coeur battait normalement ou presque; celui d’après, il bat « la chamade » — hommage à Françoise Sagan. Tu dois alors déconstruire et réécrire le scénario qui t’assaille au plus sacrant, car l’orage menace. Si tu n’y parviens pas : sueurs froides, sentiment d’asphyxie, tremblements, nausées. Durant la nuit, les crises se font plus perverses; elles commencent par la fin. Tu te réveilles trempé, étouffé, noyé dans une angoisse gluante et, aussitôt, la projection commence : l’enfer de ton enfance, dont tu avais tellement peur, est remplacé par des visions de mort, de maladie, de rejets de toutes sortes.

***

Les années passent. Les TOCs restent. Ils reviennent en force dans les moments plus difficiles de la vie. Le cancer et les TOCs ne font pas bon ménage. Les deuils non plus. Contrairement à la solitude que chantait Moustaki, ils ne deviendront jamais de « vieilles habitudes ».

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Un autre départ

31 mai 1966

Parler, encore et encore, à l’adolescent que tu as été, celui qui t’obsède dans tes vieux jours. Tu croyais l’avoir enfermé dans un recoin de ton esprit pour toujours.

Ça doit être cela le retour d’âge.

***

Ce jour-là, tu notas dans ton journal : Ma dernière journée complète ici. Merci, Seigneur, pour les grâces que tu m’as données.

Rien de plus sur cette dernière journée et dernière nuit « ici », c’est-à-dire en communauté, sauf que le 1er juin au matin, tu avais un examen de biologie.

La veille, tu avais réussi haut la main l’examen de français du tout récent ministère de l’Éducation. Tu terminais ta deuxième année d’école normale chez les frères maristes au Scolasticat central de Montréal, le cégep Marie-Victorin actuel. Six communautés religieuses y avaient emménagé, l’automne précédent.

Tu croyais trouver la liberté en quittant la vie religieuse. Tu pensais avoir soupesé les pour et les contre. En mars, tu avais décidé, péniblement, de « partir », euphémisme pour « défroquer ». Un grand besoin de liberté (de penser, de croire), une foi plus que chancelante et trouée de doutes, des difficultés avec le vœu d’obéissance, des problèmes de santé physique — et mentale, une honte que tu as dû garder cachée à tes confrères — et une passion amicale à température variable, selon les humeurs de l’« ami » en question.

Tu croyais marcher vers la libération, qu’une vie merveilleuse t’attendait. Tu croyais… Encore la foi!

***

Tu avais quitté le « monde », comme on appelait en religion la société laïque, à onze ans. Tu y retournerais à presque dix-neuf, l’âme et le cœur en lambeaux. À l’évidence, ton terreau n’était absolument pas fait pour la vie religieuse : une sensibilité à fleur de peau, le découragement facile, une carence en espoir et en espérance, et un immense besoin d’aimer et d’être aimé — le mot « amour », réservé à Dieu, étant remplacé, en communauté, par celui d’« amitié ».

Tu as déjà raconté comment le maître des novices, qui avait pris connaissance des résultats de ton test de caractérologie, t’avait dit que ton « équipement » psychologique serait en lui-même un obstacle à ton engagement dans la vie religieuse : tu étais sentimental, nerveux, passionné, colérique, selon le test de Le Senne. L’année suivante, celle de ton noviciat, tu avais travaillé à devenir l’exact contraire. Car, pour toi, cet engagement était sérieux, très sérieux même, bien que teinté de crainte. N’avais-tu pas compris, dès ton entrée au juvénat, que Dieu t’appelait, et que l’enfer te guettait si tu ne répondais pas à son appel?

***

Cette dernière année fut la plus éprouvante de toutes. Avant de prendre la décision de partir, tu consultas ton supérieur, qui t’interdit, au nom de la sainte obéissance, de partager tes doutes et tes craintes avec qui que ce soit, sauf lui. Rien ne devait paraître. Sauver la face! Surtout, il te dit de prier sans cesse pour chasser cette idée qui ne pouvait venir que du Malin.

Tu t’en ouvris tout de même, par lettre, à ton ami le frère Raymond P., un ancien sous-directeur, qui t’avait grandement aidé, quelques années auparavant, à traverser le scandale causé par une « amitié particulière » que tu étais censé entretenir — tu l’appris en même temps que les 149 autres juvénistes quand le directeur t’en accusa publiquement pendant de longues minutes, les plus humiliantes de ta vie… bien que… — avec un camarade plus vieux que toi.

Depuis, le frère Raymond avait été nommé directeur de l’école Laporte, à Sherbrooke. En guise de réponse à ta lettre, il te téléphona, au grand dam du supérieur du scolasticat. Le frère Raymond te fut d’un grand secours. Il sut reconnaître ton état de dépression profonde. Il comprit comment allait ce grand adolescent efflanqué de dix-huit ans (6 pieds 3 pouces; 130 livres).

La Révolution tranquille était commencée, mais on n’en sentait aucun effet dans ta communauté. D’autres s’émancipaient. Mais pas les Maristes. Avec les frères des Écoles chrétiennes, vous étiez les seuls sur le campus à porter encore la soutane. La Règle était rigide et sotte dans sa rigueur, du moins à tes yeux. Et le frère Raymond n’était pas loin de partager ta vision, bien qu’en y apportant des bémols…

Il te fallut beaucoup de temps pour te sortir de cet embrigadement, qui t’avait été des plus néfastes. Le frère Raymond t’accompagna de son amitié plusieurs années après ton départ de communauté. (Tu as encore votre correspondance.) À sa mort, tu le remercias, en pensée, d’avoir été là pour toi dans les moments, sans doute, les plus sombres de ta vie.

Ton médecin « de la tête » t’aida aussi du mieux qu’il put. Sa fréquentation fit, elle aussi, l’objet d’une mise en garde de ton supérieur : n’en parler à personne. Inutile de dire que ton court séjour à l’institut Albert-Prévost fut transformé en visite de famille… À ton retour, tes amis te demandèrent qui était malade? Ton supérieur t’obligea à leur mentir. À ses yeux, l’obéissance à la Règle, la prière et la grâce de Dieu auraient dû suffire à la tranquillité de ton âme et de ton esprit. Le psychiatre émit certains doutes au sujet des médicaments préconisés par ton supérieur… Il reconnut l’état d’épuisement physique et psychologique dans lequel tu étais. Tu le revois sursauter quand tu lui parlas des problèmes de sommeil que tu avais depuis au moins cinq ans; que tu ne parvenais à dormir que deux ou trois heures par nuit, juste avant que la cloche sonne à 5 heures 15. Tu l’as dit, ce psychiatre te fut d’un « certain » secours. Si celui-ci ne fut pas plus manifeste — tu le réalisas plus tard —, c’est que tu ne voulus jamais mettre des mots sur une souffrance, plus grande encore que celles imposées par la vie religieuse : celle causée par cette passion d’amitié pour un confrère qui t’habitait depuis des mois, presque une année. Jamais, durant tes nombreux rendez-vous chez le psychiatre, tu ne parvins à laisser passer les mots qui auraient peut-être été libérateurs, emmuré que tu étais dans la foi et la morale étouffante que tu vivais jusqu’alors.

***

30 mai, dans ton journal : Longue conversation avec fr. X à ma chambre, hier soir. J’étais content, et ce n’est pas peu dire. J’ai éprouvé un grand bonheur à sentir sa présence… que j’ai cherchée toute l’année. Et si c’était encore possible?

Tu eus l’illusion de croire, l’avant-veille de ton départ, que cette amitié pourrait être encore possible. Trop beau, trop tard. Y avait-il une sincérité dans les mots qu’il prononça à ce moment? Tu ne le sauras jamais.

***

Le matin du 1er juin, tu te passas de déjeuner. Tu n’avais pas faim.

Tu fermas ta petite valise de carton sur tes maigres possessions, vœu de pauvreté oblige.

Tu te rendis à ton examen de biologie, le dernier.

Au retour, tu enlevas ta soutane et la plias sur ton lit, comme le supérieur t’avait ordonné de le faire. Jamais plus tu ne dirais cette prière en la mettant : « Revêtez-moi, Seigneur, de l’homme nouveau comme il a été créé selon Dieu dans une justice et une sainteté véritables. »

Tu restas dans ta chambre jusqu’à la fin de l’après-midi.

Vers 17 heures 30, ta valise à la main, tu te dirigeas, en faisant des détours pour ne rencontrer personne, jusqu’à l’entrée principale du pavillon Champagnat.

Tu sortis, t’assis dans les marches et attendis l’arrivée de ton frère, qui te ramènerait chez tes parents.

« Pourquoi faut-il que, dans la vie, il y ait des jours où c’est fin? Pourquoi faut-il que, dans ma vie, ce soit toi qui me l’aies appris? »

Tu aurais pu fredonner ces paroles de Léveillée. En nourrissant quelques fois tes espoirs, et en les décevant plus souvent encore, le frère X avait mis fin à ton rêve d’amitié. Et celui-ci avait eu raison de ton idéal religieux.

Quand l’auto prit la route du départ ou du retour, c’est selon, la radio jouait une chanson d’Aznavour — on ne le croira pas, mais c’est la pure vérité :

« Il faut savoir encore sourire/quand le meilleur s’est retiré

et qu’il ne reste que le pire/dans une vie bête à pleurer.

Il faut savoir coûte que coûte/garder toute sa dignité

et malgré ce qu’il nous en coûte/s’en aller sans se retourner,

face au destin/qui nous désarme/et devant le bonheur perdu

il faut savoir/cacher ses larmes

Mais, moi, mon cœur, je n’ai pas su.

***

Des années durant, tu garderas un sentiment d’échec, de ne pas avoir été à la hauteur… De quoi? De qui? Tu ne sais pas. De toi-même, peut-être?

On ne guérit jamais de sa jeunesse.

 

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Un rêve

Un rêve,

un mauvais rêve,

pas dans le sens « mouillé » du mot

ou dans celui de « péché mortel », si l’on y a pris du plaisir.

Non.

Un rêve mauvais,

qui vous garde captif durant des heures après,

comme l’araignée, sa proie.

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Raymond Guénette (1939-2009)

Raymond,

Permets-moi de malmener ton humilité et de raconter une belle histoire où tout le monde reconnaîtra tes qualités de cœur.

Mont-Rolland, le 12 août 1948. Un garçon de neuf ans assiste, impuissant, à la détérioration de la santé de son petit frère de neuf mois, dont la peau bleuit et enfle de partout. Selon le docteur Millette, l’enfant doit être transporté d’urgence à l’hôpital Notre-Dame de Montréal. La mère laisse le bébé une minute sous la surveillance de son grand frère, le temps de prendre une couverture. Un peu plus tard, le garçon de neuf ans voit sa mère, sa tante Simonne Rochon et son petit frère partir en taxi vers la grande ville. Lui, il reste sagement à la maison.

Le samedi suivant, avec son père, il descend en train à Montréal pour visiter son frère à l’hôpital. La mère est au chevet du bébé qui, heureusement, prend du mieux. Il n’est pas encore tiré d’affaire, mais il est sur la bonne voie. Au cours de la conversation, elle raconte qu’à leur arrivée à l’hôpital, quand l’infirmière l’a déshabillé, le bébé avait désenflé et sa peau avait retrouvé une couleur un peu plus normale. Même le docteur qui l’a examiné n’a pas compris que l’état du bébé se soit amélioré aussi rapidement. La mère ajoute qu’à sa grande surprise, elle a trouvé une médaille de saint Joseph sur le ventre du bébé. Elle se demande comment cette médaille a abouti là. Confus, le garçon de neuf ans avoue : « C’est moi qui ai mis la médaille sur son ventre. Je ne voulais pas que mon petit frère meure. »

Raymond, ce grand frère de neuf ans, c’était toi. Et le bébé mal en point, c’était moi. Notre vie à tous les deux venait de prendre un tournant. Malgré notre différence d’âge, malgré nos personnalités si différentes, bien que tu fusses « un Poitras » et moi « un Guénette », un lien très fort nous a toujours unis. Tu as toujours été là pour moi et j’ai essayé, tant bien que mal parfois, d’être là pour toi. Si j’ai fait à peu près tout ce que j’ai voulu faire dans la vie, c’est beaucoup grâce à toi. Tu as toujours suivi mes réalisations, me félicitant de mes réussites, me soutenant dans mes échecs.

Bien sûr, j’ai essayé de te rendre le plus possible tout ce que tu avais fait pour moi. Mais, moi, je n’ai pas pu te sauver la vie. J’aurais tant aimé, quand tu es entré à l’hôpital, le 3 novembre, déposer, moi aussi, une médaille sur ton ventre — une médaille de sainte Anne envers qui tu avais une dévotion, un legs de papa et maman — donner du souffle à ton cœur malmené, te voir prendre du mieux et te remettre de ta maladie. Au lieu de cela, je t’ai revu, diminué, sur ton lit d’hôpital, puis sur une civière, les yeux fermés. Mince consolation, mais tout de même, tes traits étaient détendus, comme si la mort t’avait rendu la sérénité.

Je te remercie d’avoir été mon grand frère.

Merci à Yvonne d’avoir si bien veillé sur toi jusqu’au bout. Merci à Christian, à Philippe et à Johnny qui étaient près de toi dans tes derniers moments, alors que, moi, je n’y étais pas. Je souhaite que papa et maman et tous ceux qui t’ont aimé t’aient organisé un magnifique comité d’accueil dans ta nouvelle vie, car il faut qu’il y ait une autre vie, ailleurs, quelque part, une vie renouvelée où je te retrouverai un jour.

J’espère que je ne t’ai pas fait pleurer. Je sais que tu n’aimais pas les émotions fortes. Mais je tenais à partager avec nos parents et amis ce dernier adieu.

Ton frère, Pierre

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