Enfance I

Parler à l’enfant que tu as été, même si tu n’es pas certain d’en garder de bons souvenirs. Le temps est passé. Et il n’en reste que des lambeaux. Mais rien de très heureux. Enfant, déjà, tu étais torturé. Par Dieu, son ciel et son contraire. Tu as fait ta première communion en état de péché mortel. Tu en étais certain. Sacrilège. Tu l’as peut-être confessé plus tard, bien plus tard, dans tes moments de — trop — profonde religiosité. Car ta religion n’avait rien de religieux. Elle n’était que crainte, peur, deal à passer avec Celui qu’on t’avait enseigné à craindre par-dessus tout. Puis, un jour de lucidité, tu t’es rendu à l’évidence que ce père Fouettard, menaçant et timoré, n’existait pas.

Et pourtant, encore maintenant, il t’arrive, dans des moments de fragilité — dans l’ascenseur, l’autre jour, qui te menait en radio-oncologie —, de le supplier d’être bon pour toi.

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Solitude

La maladie isole. C’est comme une couche d’amiante toxique qui établit une barrière entre la personne malade et les autres. Et ce n’est pas nécessaire que la maladie soit mortelle. Bénigne ou maligne, elle dérange. C’est emmerdant une personne malade. Surtout si elle ose le dire, sans bien sûr s’étendre sur le sujet. C’est casse-pied une personne malade. Ça casse aussi les partys.

Mais la maladie crée en même temps un cocon dans lequel la personne malade retrouve un certain confort. Même si la douleur fait ses ravages, même si la peur rampe discrètement, sûre qu’on ne soupçonne pas sa présence, la solitude peut parfois être bienfaisante. Elle nous replonge dans l’essentiel, dans le lien avec soi-même. Elle nous ramène à l’essentiel, c’est-à-dire soi-même.

Il arrive parfois même, paraît-il, qu’on la qualifie de bienheureuse.

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Au salon funéraire, 15 juin 2013

Sa douleur n’enlevait rien à sa dignité. Elle portait son deuil avec grâce. Dans le plus pur sens du mot.

Elle nous donnait le goût de grandir pour la rejoindre dans sa peine. Une grandeur intérieure, bien sûr.

Elle m’a pris par le bras et m’a conduit jusqu’à la dépouille de son mari. Elle m’a dit, en lui caressant doucement le front : « Il est l’homme de ma vie. On s’est connus à quatorze ans. »

Elle l’avait écrit sur la carte qui accompagnait le tapis de fleurs sur le cercueil.

Moment de grâce bouleversante.

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Samedi matin

Samedi matin

La radio joue. Une émission spéciale vacances. Remontée dans le temps.

L’été en Gaspésie avec mes parents et mon frère : Le temps des vacances de Pierre Lalonde.

Un autre été, antérieur, Le mur par Les trois ménestrels. Ma mère m’avait interdit de l’écouter, car on y disait qu’il ferait bon vivre nus, inondés de soleil. Elle avait des périodes scrupuleuses. Était-ce à la même époque qu’elle découpait minutieusement toutes les photos de femmes nues ou peu habillées du Playboy de mon frère?

Un autre été, c’était Padre dom José, chanté par Guylaine Guy, je crois. Cette chanson, ma mère l’aimait beaucoup. Il y a était question d’un mariage malheureux, mais béni par l’Église.

Au collège, nous avions aussi nos hits, mais pré-été. En effet, la veille du départ pour les grandes vacances — qui n’étaient pas si longues que cela, du 21 juin au 15 août — nous nous réunissions à la chapelle pour demander à la Vierge de nous protéger de l’impureté pendant ces journées chaudes et moites de l’été. LA tentation à éviter : nous retrouver seuls avec une fille. Danger de perdre non seulement notre pureté — qui, avouons-le, était déjà un peu entachée — mais notre vocation religieuse. Ces hits disaient L’ombre s’étend sur la terre, vois tes enfants à genoux… Et Sois du Canada, notre Vierge, ô Marie! Avec de telles armures, nous étions prêts à affronter toutes les attaques!

Curieusement, on ne nous parlait pas des dangers à nous retrouver seuls avec un garçon. Probablement qu’aux yeux de nos éducateurs, jouer au docteur présentait un danger beaucoup plus grand si c’était une patiente plutôt qu’un patient qui s’étendait sur notre table d’examen.

 

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Malaise

UQAM, entrée métro. Travaux de réfection. On emprunte une sorte de passerelle.

Deux agents de sécurité jasent tranquillement.

Soudain, surgie de nulle part, une femme. Cheveux courts gris, lunettes. Elle fait un « sparage », là juste devant moi; un coup de talon sur le bois de la passerelle qui me fait sursauter.

Je me retourne. J’essaie de comprendre ce qui vient de se passer. Elle dit quelque chose que je n’entends pas.

Un agent de sécurité répète ce que la femme vient de me dire : « C’est pour ton geste raciste. »

Je ne comprends toujours pas. Les agents non plus.

Elle revient sur ses pas et dit aux agents : « OK. On s’est expliqués. »

Je comprends encore moins puisque je n’ai échangé avec elle aucune explication.

Un agent me dit : « Vous n’êtes sans doute pas le premier homme à qui elle fait le coup aujourd’hui. »

Elle semble connue.

Reste dans ma mémoire sa figure. Quelque chose qui s’approche de la laideur. Quelque chose qui ressemble à une volonté perverse d’exprimer son pouvoir. Son pouvoir sur les hommes.

Malaise. Répulsion.

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En écoutant Aznavour

Cette année-là, au printemps, j’écoutais Il faut savoir, une chanson d’Aznavour. Je la remettais une fois après l’autre sur la platine : «Et malgré ce qui nous en coûte, partir sans se retourner…»

On n’oublie jamais son premier amour. Surtout quand on a pensé qu’on ne pourrait pas vivre sans lui. «L’amour, c’est comme un jour; ça s’en va, ça s’en va l’amour…» Encore Aznavour. Une autre chanson.

C’était au temps jadis. Je venais d’avoir dix-huit ans. Je n’étais ni beau comme un enfant ni fier comme un homme (ça, c’est une chanson de Dalida). J’étais immensément grand, maigre, rien pour attirer le regard. Surtout pas celui que j’avais tant désiré. Je venais d’avoir dix-huit ans et ce fut la pire année de ma vie.

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Rêve d’amour

Je suis perdu dans une ville étrangère. La foule est partout compacte. J’avance difficilement sur les trottoirs bondés.

Je décide d’entrer dans un bâtiment — ai-je vraiment décidé? je n’en suis pas certain. Toujours est-il que je me retrouve dans ce qui ressemble à une salle des pas perdus d’une gare. Mais beaucoup de monde y perd ses pas. La foule est aussi dense que dans la rue. Mais j’avance.

Tout à coup, juste devant moi, les gens s’écartent d’un côté et de l’autre. Comme une haie d’honneur. Je lève les yeux. Et ma mère est là, à l’autre bout de la haie. Elle est habillée comme quelqu’un qui voyagerait à pied. Pantalon, manteau court léger et, sur la tête, un chapeau qui semble être en paille. Elle tient un bâton de marche. Elle me regarde, me sourit. C’est bien elle. Les mêmes beaux yeux bleus derrière les verres de ses lunettes — les mêmes qu’elle portait à la fin de sa vie.

Moi, je ne bouge pas. Ma mère s’avance vers moi d’un bon pas, me semble-t-il. Elle ne tient plus son bâton de marche quand elle m’ouvre les bras. Je m’y love.

Je me réveille.

Une vraie rencontre? Un tour de mon cerveau? Un message de je ne sais où, que l’on nomme généralement l’«au-delà»? Ma mère est-elle venue me dire qu’elle était là, près de moi? À la veille d’une autre marathon que je devrai courir pour mettre ma santé à jour.

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Rêverie

Certains jours, je voudrais être un doux, soyeux et mousseux nombril. Pour m’y réfugier, à l’abri du regard, des silences et des rejets des autres. Depuis toujours, je m’entête à vouloir répondre à toutes leurs attentes. En vain. C’est rêverie — une autre sorte — que de penser réussir à les satisfaire. Inutilité. Énergie vaine. Échec appréhendé.
Oui, je rêve de douceur et de sérénité bien à l’abri de ceux qui veulent mon bien.
Rêverie, certes, mais consolation aussi.

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Perfection

Tôt dans sa vie, on l’abonna à la « perfection » en tout. Ce mot ne fut jamais prononcé durant sa petite enfance. On peut cependant parler d’esprit avant la lettre. On ne dit pas le mot, mais on en fait deviner le sens…

Au juvénat, une sorte de serre destinée à la culture de futurs frères, la perfection devint son mot d’ordre. Il fit tout ce qui était en son pouvoir pour le respecter. Au risque de sa vie. Sa vie psychologique surtout. L’atteinte de la perfection se transforma vite en obsession — il présentait un terrain fertile pour cela.

Au primaire, il avait vogué entre la première et la troisième place, lors de la remise mensuelle des bulletins. Les choses se gâtèrent quand il entra au juvénat et entreprit son cours classique. Il excella dans certaines matières (latin, français, anglais, histoire, géographie, religion, histoire sainte), mais d’autres provoquèrent chez lui des cauchemars, de jour et de nuit.

On lui entra de force l’algèbre et la géométrie à coups de règles de bois sur les jointures des mains. Il fut dispensé, une année entière, de labo de physique et de chimie parce qu’il faillit le faire sauter en s’adonnant à un mélange savant qui ne donna pas du tout le résultat escompté. Et son pire ennemi fut l’éducation physique. Sa maigreur, sa fragilité et sa maladresse firent de lui le pire des loosers, comme on dirait aujourd’hui, le fif à battre, et l’arbitre au hockey qu’on ne craignait tellement pas qu’un jour, au lieu de se diriger vers le banc des punitions, un joueur récalcitrant s’empara d’une rondelle et la lui splashoota dans le ventre. On ne craignit pas pour sa vie, mais il eut tout de même une pensée émue pour ses bijoux de famille auxquels il tenait, même s’il n’en avait pas l’usage à cause de son besoin de perfection qui lui intimait l’ordre de respecter le vœu de chasteté qu’il avait prononcé, quelques temps avant que ne survint ce que les autorités appelèrent un « accident », regrettable, bien sûr.

C’était aux temps anciens de sa longue entrée dans la vie religieuse. Son maladif besoin de perfection avait trouvé le lieu idéal pour se multiplier, tel un virus qu’aucun antibiotique ne peut guérir. Depuis, chaque jour, il doit affronter cet ennemi intime, tenter de le dompter, lui dire de respirer par le nez. Et il n’y parvient pas toujours.

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Encore des funérailles!

Je vieillis. Et avec l’âge, les pertes. La famille immédiate. Les animaux domestiques, nos compagnons de vie.. Et les oncles, les tantes, les cousins et les cousines.

Hier, nous avons dit adieu à Paul Coulombe. Il s’appelait Paul-Aimé, ce que ne savais pas. On l’avait toujours appelé Paul. C’était, aux yeux des cousines et cousins (parfois) le beau brummel de la famille Coulombe. Son Aimée vient du nom de son parrain : Aimée Poitras, oncle de sa mère. Je ne me souviens pas de lui, mais je garde un souvenir impérissable de sa femme, Olympe, qui de son vivant avait déjà l’air d’une morte. Souvenir aussi de leur fille, Isabelle, Isa pour les intimes, qui, à force d’accumuler les journaux et les magazines dans son appartement, a dû faire percer un mur pour avoir accès à l’appartement d’à côté où elle a pu continuer de collectionner tranquillement.

Paul-Aimé est mort après quelques années, brèves heureusement, d’un mélange d’Alzheimer et de Parkinson. Joyeuseté! Il était un Coulombe, plus que certains de ses frères et sœurs, qui, eux, sont plus Poitras, héritage maternel.

Beauté de voir ses enfants et petits-enfants tendrement unis. Et des grands garçons qui pleuraient à chaudes larmes. Chose impossible, il y a de cela encore quelques années. Il n’y a pas si longtemps que « les hommes ne pleuraient pas ». Cette tendresse illuminait la cérémonie des adieux.

Et une phrase sur le signet qui a remplacé la carte mortuaire de mon enfance. Une phrase de la grande Marguerite Yourcenar : Personne ne sait encore si tout vit que pour mourir ou ne meurt que pour renaître. Pour les agnostiques comme moi, un baume sur le doute perpétuel.

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