Jour de colère que ce jour-là, jour de détresse que ce premier jour de juin 1966. Il fait beau soleil depuis le matin, mais je ne m’en suis pas rendu compte, tout entier à la dernière préparation d’un départ qui changera ma vie. Depuis presque huit ans, je vis dans un cocon inconfortable, étouffant, mais tout de même sécurisant. Et en ce jour d’été avant la saison, je vais me transformer… Je quitterai la chrysalide et je m’envolerai, papillon pas très beau à voir, l’air plutôt d’une grosse manne que d’un élégant monarque.
J’ai plié soigneusement mes deux soutanes et les ai déposées sur mon lit, comme on me l’a demandé. Elles seront récupérées et vêtiront un grand novice fait sur le long, dont les parents sont désargentés. Les miennes, mes parents me les ont offertes, le jour de ma prise d’habit. Ils ont aussi organisé une grande fête pour l’occasion. Même grand-père Guénette est venu, tout petit, tout courbé, déjà, même s’il ne devait décéder que plusieurs années plus tard. Sur une photo de cette fête, il est assis à côté de papa, qui ne peut cacher qu’il soit son fils. Raymond a filmé la cérémonie en 8 mm. J’ai retrouvé les bobines après son décès. Je n’ai pas encore eu le courage de les regarder. Je ne le trouverai peut-être jamais.
Pour l’instant, je suis debout, droit pour ne pas dire raide, dans les marches du pavillon Champagnat, une des résidences du Scolasticat central de Montréal qui, quelques années plus tard, deviendra le Cégep Marie-Victorin. Je m’apprête à tourner une page de ma jeune vie. Je m’en vais sur mes dix-neuf ans; je les aurai en novembre. Je ne suis pas encore majeur — à l’époque, il fallait attendre nos vingt et un ans pour l’être — et je vais planter un couteau — l’expression mélodramatique n’est pas de moi, mais du frère supérieur — dans le cœur de mes parents.
Retour en arrière
Huit ans auparavant, je leur ai planté une autre sorte de couteau, plus légère m’a-t-on dit, en entrant au juvénat, à Iberville. Mon père n’était pas du tout d’accord; l’idée d’avoir encore une pension à payer lui rappelait tous les sacrifices auxquels il avait dû consentir pour que mon frère puisse étudier au Collège Laval pendant trois longues années. Le premier du mois revenait vite, trop à son goût.
Mon père était un gagne-petit, le cœur à l’ouvrage, pas séraphin de son temps pour accomplir une bonne besogne, mais il n’avait pas le sens des affaires. Après son fils aîné qui ne prendrait pas sa relève pour une question de santé — on lui avait diagnostiqué un souffle au cœur —, voilà que le cadet l’abandonnait à son tour. Même s’il se doutait que son plus jeune n’avait absolument pas la fibre du moulin à scie, il vivait tout de même son départ pour la communauté comme un abandon. Malheureusement pour lui, ce ne serait pas la dernière fois que son bébé — il m’appelait encore ainsi l’année de sa mort, au grand plaisir des autres résidants qui trouvaient qu’à 58 ans, le bébé était pas mal vieux — l’abandonnerait à son sort. Peut-être ai-je voulu racheter mes abandons à son égard en essayant de rendre la fin de sa vie la plus heureuse possible. Mais semblable rédemption existe-t-elle? Était-il secrètement déçu, encore, après toutes ces années? J’en ai bien peur.
Ma mère me trouvait bien jeune pour la vie religieuse. Son petit garçon, qu’elle avait eu tant de misère à sauver de la mort, à sa naissance et quelques mois plus tard, la quittait. Elle n’aurait plus à guetter son retour de l’école. Elle se sentirait bien seule désormais dans sa grande maison isolée « de la civilisation », comme elle disait. Mais, grande croyante, elle était prête à ce sacrifice.
Le frère recruteur avait bien sûr ébranlé leurs résistances en jouant sur la peur et le regret. Que répondraient-ils à leur Juge quand il leur demanderait pourquoi ils avaient empêché, égoïstement, une vocation religieuse d’éclore? La religion de l’époque — a-t-elle changé? — misait sur la culpabilité… et remportait souvent, trop souvent, la mise.
1966, dans l’escalier du pavillon Champagnat, j’attends que mon frère vienne me chercher
J’ai été de la première cohorte à habiter le pavillon mariste du nouveau campus. J’y suis arrivé en septembre 1965, rempli d’espérance, souhaitant que ma vie y soit heureuse. On m’avait pourtant répété que, selon le père Desmarais, « l’essentiel, c’était le ciel », et que le bonheur terrestre était peu de choses à comparer avec celui, éternel, qui m’attendait si je suivais ma vocation. On avait aussi tenté de me convaincre que ce n’était pas grave si je n’étais pas heureux maintenant, car je le serais é-ter-nel-le-ment! Mais on n’avait pas réussi, pas profondément en tout cas.
Un doute m’accompagna chaque heure et chaque jour de cette année. Je m’en ouvris au directeur. Il me recommanda la pénitence pour éloigner la tentation du découragement, qui ne pouvait mener qu’à la perte de ma vocation. Heureusement, notre aumônier, me prêta une oreille plus attentive et se fit un devoir de m’accompagner dans mon questionnement qui allait grandissant au fur et à mesure que ma première année de scolasticat avançait. Et mon ami Raymond, à qui je téléphonais en cachette — j’étais portier remplaçant, ce qui me donnait un accès inespéré à un téléphone — à Sherbrooke, où il était directeur de l’école Laporte.
L’aumônier et Raymond m’ont aidé à voir clair dans ce qui était le marasme de ma vie d’alors. Eux seuls ont su la vraie raison de mon départ. Officiellement, j’avais découvert que « ma place » n’était pas dans la vie religieuse. Officieusement, mon passage à l’âge adulte — on y arrivait plus jeune que maintenant — m’avait plongé dans une sorte de désert de l’âme et du cœur. Cette dernière année, particulièrement, m’avait fait faire le deuil de l’espérance. L’« avenir » était un mot qui n’avait plus vraiment de sens pour moi. Heureusement que ces deux anges gardiens se sont trouvés sur ma route, car je ne sais pas ce que je serais devenu. Ils m’ont porté, littéralement, jusqu’à la fin de l’année. Ils m’ont aidé à trouver le courage d’annoncer ma décision de quitter la vie religieuse à mon directeur et au provincial. Et à mes parents!
Sur ce point, ce ne fut pas réussite. J’avais eu la mauvaise idée de les inviter à Iberville, où nous passions la Semaine sainte et le congé pascal. Mes parents vinrent m’y visiter sans se douter une seconde de ce que je m’apprêtais à leur annoncer. Ma mère était émue à la seule idée de rentrer dans le parloir ou, sept ans auparavant, elle venait me visiter, pas aussi souvent qu’elle l’aurait souhaité — une fois par mois, pas de visite durant l’avent et le carême. Même les animaux empaillés semblaient la rendre nostalgique. Avant de les inviter à s’asseoir, je leur annonçai de but en blanc que je quittais la communauté le 1er juin. Ma décision était prise. Je n’y reviendrais pas.
Un court silence suivit ma tirade de départ. Puis, soudain, mon père dit : « Viens-t’en, Rose, on a pu rien à faire icitte. » Je les ai regardés sortir, descendre les marches, marcher jusqu’à l’auto… et partir. Je n’eus pas de leurs nouvelles dans les semaines qui suivirent. Mon frère m’en donnait quand il venait me voir. Pour sa part, il n’était pas mécontent du tout que je quitte ce monde de pieuseté. Nous étions dans les années 1960, il était dans la JOC avec mon cousin Jacques, son ami Philippe et Jean-Claude Turcotte comme aumônier. Engagé, oui, mais pas bondieusard pour autant. Il voyait que j’étouffais dans ce monde qui, à ses yeux, n’était pas fait pour moi. Pas pour grand monde, d’ailleurs, à son avis.
Ma mère a ressenti mon départ de la communauté comme un échec personnel. Elle s’était battue pour que mon père accepte que je suive ma vocation. Et voilà comment je la remerciais. En descendant de l’auto de Raymond, qui m’avait ramené à la maison, j’ai entendu ma mère s’écrier, des sanglots dans la voix : « Je ne peux pas le croire. Il me semble que ça se peut pas! »
Jour de colère que ce jour-là! Une colère rentrée, refoulée qui commença à sortir. Enfin! Colère contre la vision bornée du christianisme, une sorte de camisole de force où on m’avait enfermé, me semblait-il, à mon arrivée au juvénat. Colère contre l’étouffement que l’on nous y imposait. Colère contre le refoulement des sentiments. Colère contre les mensonges dont on nous bourrait le crâne.
Dies iræ, dies illa!
Bonjour Pierre
Combien de jeunes hommes ont eu à subir ce jour de colère! La religion a cette époque était tellement étouffante. C’était la pierre angulaire de notre mode de vie. La peur, la culpabilité faisait parti de notre quotidien. Comme cette période a dû être difficile pour vous. Vos écrits nous démontrent toute la détresse que vous avez eu à subir. Le départ de la vie religieuse n’a pas dû être facile, mais combien libérateur.
Merci d’avoir partagé ce souvenir.