Léondina pleure encore et encore. Son grand garçon, son deuxième réchappé, se marie ! Et tout son clan est là avec elle, à commencer par Anne-Marie qui n’en finit plus de lui essuyer les yeux avec le petit mouchoir brodé qu’elle a reçu de Marie-Rose lors de son anniversaire.
Après avoir fait la monition habituelle aux mariés, le curé se gourme et demande ensuite :
— Maxime Guénette, est-ce que vous acceptez de prendre pour épouse Marie-Rose Poitras, ici présente ? Promettez-vous de lui rester fidèle dans le bonheur et dans les épreuves, dans la santé et dans la maladie, pour tous les jours de votre vie ?
Léondina s’arrête net de pleurer. Elle ne sait pas de quoi il s’agit, mais elle est certaine que quelque chose cloche… La pauvre, elle sera dérangée par ce « quelque chose » tout au long de la cérémonie, et même plus tard.
L’assemblée ne s’en rend pas compte, mais Marie-Rose a un petit mouvement de recul en entendant le curé prononcer les mots « obéissance à son mari ». Heureusement, elle se ravise au moment d’articuler le « oui » l’unissant pour la vie à Maxime, qui lui passe ensuite une alliance au doigt. Le curé conclut qu’ils sont désormais mari et femme. Signature du registre. Place à la messe.
Saut dans le temps – 1er juillet 1983
Comme l’usage de l’époque ne prévoyait pas que l’épousée passe une alliance au doigt de son mari, Marie-Rose se reprend le jour de leurs noces d’or en lui offrant un jonc. Au même moment – ça ne s’invente pas – Georges Guétary chante Cet anneau d’or dans les haut-parleurs du restaurant La Vieille ferme, à Saint-Sauveur, où leurs fils ont invités leurs parents. Marie-Rose, d’habitude réservée sur les larmes, se permet d’en verser quelques-unes.
Retour à 1933
Après la messe de mariage, tout le monde affronte à nouveau la pluie. Édouard a avancé son auto le plus près possible du perron de l’église. Les mariés s’y engouffrent sous le dais improvisé des parapluies de madame Jamieson et de madame Bouchard.
— Mon doux Seigneur, s’exclame M en se signant, envoyez-nous pas un autre déluge. On n’a pas de bateau comme Noé, nous autres !
Malheureusement, personne ne remarque sa connaissance de l’Histoire sainte. En effet, on s’affaire. On ouvre les parapluies. On court vers les voitures. Les plus jeunes s’amusent à sauter dans les flaques d’eau, vitement ramenés à l’ordre par leurs mères qui leur ont acheté des souliers neufs pour l’occasion.
Malgré le mauvais temps, un cortège se forme et accompagne les mariés jusqu’au repas de noces chez Philias et Léondina. De mémoire de vieux, il n’a jamais autant mouillé sur Morin-Heights que ce 1er juillet 1933.
Il n’existe aucune photo du mariage de Maxime et de Marie-Rose. Aucun souvenir non plus, si ce n’est une liste des invités.
***
Heureusement pour Léondina, le repas de noces qu’elle a préparé avec ses filles lui change les idées; elle parvient à oublier, pour un temps, le « quelque chose » qui la turlupine. Elles ont travaillé fort, Simone, Flore, Gaby, Gabrielle, la femme de Léo, et même Anne-Marie et Marielle qui ont plus d’une fois risqué d’être ébouillantées, ou enfournées en même temps que les tartes et les gâteaux.
Il était évident que la noce ne pouvait pas se tenir chez les parents de la mariée… Voyez-vous ça, un cortège nuptial de Saint-Sauveur à L’Anse-à-Gilles ! Quelques semaines auparavant, Marie-Rose a remis à Léondina une enveloppe. Léondina l’a ouverte :
— Mon père m’a envoyé ça par la malle. C’est pour payer la noce, lui a dit Marie-Rose. C’est la coutume.
Léondina ne l’a pas écoutée et encore moins pris le temps de compter l’argent dans l’enveloppe :
— Il n’en est pas question ! Il sera pas dit que, moi, Léondina Lorion, je vais faire payer sa noce à ma future belle-fille. Je suis certaine que Philias pense comme moi. Si ça a du bon sens, des idées de même !
Marie-Rose insiste. Léondina refuse toujours.
Il faudra que Gaby et Anne-Marie s’en mêlent pour que leur mère finisse par accepter.
— Marie-Rose, vous remercierez votre père. Je vous promets de vous préparer le meilleur repas de noces. Ça sera peut-être pas les mêmes recettes que par chez vous, mais on en a des pas pires par icitte.
***
À n’en pas douter, Léondina et ses filles se sont surpassées dans la préparation du repas. Monsieur le curé a dit quelques mots. Les verres ont tinté; les mariés se sont embrassés.
Après le repas, ils ont ouvert la danse. Marie-Rose a sûrement demandé à Dieu de lui pardonner ce manquement à sa promesse et repoussé l’idée qu’une crise de rhumatisme inflammatoire lui tombe dessus juste à ce moment, en guise de punition divine. On ne sait jamais. Dieu a parfois de ces fureurs !
L’alcool a coulé à flots… mais Philias a veillé à ce que personne, surtout ses garçons, n’agisse de façon déplacée. Il est sévère là-dessus. Léondina a servi son vin de cerises aux femmes. C’est plus doux pour leur gosier que le caribou et le whisky de son mari.
Comme le soir tombe tard en juillet, la noce a duré, et on a même mangé les restants du dîner. Après, on a conduit les nouveaux mariés à leur nouvelle maison, non loin de l’école où Marie-Rose a enseigné.
***
Ce soir-là, après la prière du soir récitée avec Philias, chacun de son côté du lit, juste au moment où elle fermait les yeux, le « quelque chose » ressenti au mariage a repris du service dans l’esprit de Léondina. Elle se remémore la cérémonie, la revoit dans les moindres détails à travers un rideau de larmes, mais elle ne trouve pas. Elle s’endort finalement au son des ronflements de Philias, qui lui rappellent en moins beau les premières notes de la marche nuptiale.