30 août 2011
Je subis une intervention en gastro-entérologie : on m’enlève un polype « mal placé » au côlon. Ce domaine de la médecine ne traite pas l’une des parties les plus nobles de l’anatomie humaine, mais c’est comme ça. Dieu, ayant, paraît-il, créé l’homme à son image et à sa ressemblance, a peut-être lui aussi un système gastrique. Même divins, ses boyaux n’en restent pas moins des boyaux.
Bizarrement, ce qui m’inquiète le plus, c’est l’allure que doit me conférer le petit chapeau bleu en chiffon J, une charlotte que l’on m’a placée sur la tête avant d’entrer en salle d’opération. Est-ce pour protéger mon crâne dégarni de la froidure ambiante? Je ne sais pas. Mais, comme je n’ai pas une tête à chapeau, je suis préoccupé par l’allure que je dois avoir ainsi coiffé. C’est tout moi : j’ai le « fondement » exposé à la vue de celles qui m’opèrent, mais je me soucie plus de ce ridicule chapeau bleu. L’image de Gilles Duceppe me vient à l’esprit. Sauf que, moi, je ne suis pas un visiteur; je suis le « visité ».
30 août 1959
J’entre au juvénat Notre-Dame à Iberville. J’ai onze ans. Je quitte mon foyer pour la première fois. J’ai l’estomac noué et j’ai mal au ventre.
Je ne suis généralement pas amateur de coïncidences ou de phénomènes paranormaux, mais j’ai l’intime conviction — c’est comme la foi, ça ne s’explique pas — que le problème « intérieur », dont je souffrirai par la suite, s’est noué, c’est le cas de le dire, en ce beau dimanche de fin d’été 1959. Ce jour-là a commencé sans doute le plus long et le plus douloureux mal de ventre de l’histoire! De la mienne, en tout cas.
Que de visites à l’infirmerie, je ferai : j’ai mal au ventre, je suis bloqué — on n’utilise pas le mot «constipé», je ne sais pourquoi. Trop cru, sans doute. Trop « signifiant », pour utiliser un terme de la sémiologie. On lui préfère « bloqué », prononcé en se passant la main sur le ventre et en grimaçant juste assez pour que l’infirmier comprenne. Comme au temps du malade imaginaire, on traite ces maux avec des purgations, des émétiques et des lavements. Tout juste si l’on ne fait pas une saignée! Chaque fois, je retarde le moment de me présenter à l’infirmerie; l’embarras, la timidité, une certaine pudeur. Mais la douleur se montre toujours plus forte que ma gêne, même si je n’ai jamais été très fort sur le déculottage en public. Cela explique peut-être aussi ma détestation de tout ce qui s’appelle thérapie par le parlottage, le radotage et le remuage de déjections psychologiques.
30 août 2011
Malgré l’effet relaxant du médicament que l’on m’a administré avant l’anesthésie — ou peut-être est-il la cause d’une hallucination—, dans l’étrange posture où je me trouve, je suis soudainement convaincu que je subis un exorcisme. Rien de moins. Je porte en moi un démon. Et on est en train de l’extirper de force de mon ventre!
30 novembre 2011
J’ai la preuve de ma malédiction, trois mois plus tard. La chirurgienne m’annonce que le polype qu’elle m’a enlevé était en fait une tumeur maligne. Maligne, comme le Malin, le démon, le diable et ses comparses!
Il n’y a pas de coïncidences, mais il y a peut-être des malédictions.