Tyrannie de l’estimite de soi

J’entre au Jean Coutu. Je fais mes emplettes. Je me présente ensuite à la caisse. Comme je le fais et l’ai toujours fait avec tout le monde que j’aborde — mais à partir d’aujourd’hui, c’est fini, comme l’était Capri pour Hervé Villard —, je dis à la caissière :   

— Bonjour. Comment allez-vous?

Sa réponse me sidère : 

— Est-ce que je peux savoir en quoi cela vous regarde? C’est personnel.

Je regarde, stupéfait, la caissière et je comprends : une autre victime de l’estimite de soi. Elle en a sans doute été gavée. On a sûrement tenté — et réussi dans sons cas — de la convaincre qu’elle était une pierre précieuse qui méritait l’admiration, qu’en son noyau profond elle était radieuse, qu’elle devait développer une grande estime d’elle-même — pas grave si celle-ci la rend complètement dingue et fait suer — je suis poli — tout le monde autour d’elle. Comme l’a à peu près dit un autre, il y a très longtemps, avant ces charlatans de la psychopop qui l’applique à l’estime de soi : 

« Faites-la croître et multipliez-la! Répétez cette phrase jusqu’à la vomir avec vos tripes. Dites-vous, oui dites-le vous, répétez-le-vous : Je — très important le je, me, moi — M’AIME! JE M’ESTIME. Mon estime de moi-même me fait grandir. Elle me permet de faire un beau grand voyage en moi. J’y découvre beaucoup de choses, mais, surtout, oui surtout, j’y trouve la merveille que je suis. Ni plus ni moins que la p’tite fleur que pépère faisait sauter sur ses genoux dans Terre humaine.» (Pour mes lecteurs et trices, pépère était joué par Jean Duceppe et la p’tite fleur par Sylvie Léonard.) 

Si la caissière en question lit, par un heureux hasard, cette chronique, elle l’accueillera sans doute en souriant béatement, heureuse que son estimite d’elle-même ait fait une victime. Malheureusement pour elle, je ne souffre pas de victimite, maladie fort répandue dans notre époque de culs serrés et bénis, de bien-pensance à faire dégueuler, époque qui a fait de la délation la plus vile une vertu citoyenne et théologale. 

On nous l’a toujours dit que, dans cette pharmacie, on trouve de tout, même une amie!

Avatar de Inconnu

About pgue

Auteur, rédacteur, scripteur et «prête-plume», comme on dit maintenant dans le métier.
Cette entrée a été publiée dans Uncategorized. Mettre ce permalien en signet.

Laisser un commentaire