« S’il a eu une enfance, il lui semble qu’il s’en souviendrait. »
Comme un chien qui regarde le monde.
Je retrouve cette phrase d’un abécédaire que j’écrivis au début de la dernière décennie du XXe siècle.
Bizarre de parler de moi comme d’un écrivain — le mot est sans doute un peu fort — d’un autre siècle.
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J’avais des vieux parents. Peut-être est-ce cela qui m’a fait vieillir trop vite au point de me demander, un jour, si j’avais eu une enfance.
J’ai, bien sûr, j’ai des souvenirs épars de la période où j’étais enfant. Ainsi, je peux dire : « Je me rappelle du voyage en Abitibi. Je me souviens du décès de grand-mère Guénette. » Mais je ne parviens pas à me faire une image de cette plage de temps, trop vite passée sans doute, qui s’appelle l’enfance. Je pourrais, si j’en avais le talent, concevoir un tableau qui exprimerait — une sorte d’instantané — ce qu’a été ma vie d’adulte : un tableau plutôt sombre, malgré quelques fulgurances de bonheur, aux contours assez précis. Mais il me serait impossible ne serait-ce que d’esquisser un tableau d’ensemble de mon enfance.
Mon départ de la maison à onze ans a sûrement contribué à effacer de ma mémoire la vie que j’avais eue jusqu’alors. J’y revins aux vacances de Noël et d’été durant mes quatre années de juvénat, puis il se passa trois ans ou presque — une année de postulat, une année de noviciat et les premiers mois de scolasticat — avant que j’y retourne, l’espace d’un repas, sans plus. Après mon départ de la communauté, j’emménageai à Montréal pour y terminer mes études. Mon frère avait reçu de nos parents le mandat de veiller sur moi; mais, heureusement, il ne prit pas trop son rôle au sérieux.
Je me rends compte que même mon adolescence se passa, pourrais-je dire, sans que je m’en rende compte, à l’exception de l’éveil de ma sexualité que la prière et les lectures pseudoéducatives imposées (Toi qui deviens homme, de Mgr Thiamer Thot; Aimer, ou le journal de Dany, de Michel Quoist) ne parvinrent pas à réfréner chez l’aspirant au vœu de chasteté que j’étais. Même les vies de saints, lectures elles aussi imposées, ne réussirent à chasser les « mauvaises pensées », comme on appelait alors les rêveries plus ou moins érotiques auxquelles les adolescents se laissaient parfois aller. Je me souviens que, sans doute en désespoir de cause, le maître des novices m’imposa de relire le journal de Gérard Raymond, un cousin de ma mère, mort, disait-on, en odeur de sainteté quelque part dans les années 1930. Je n’en étais pas, hélas! à ma première lecture de cette apologie de la souffrance et du sacrifice. Même dans mes rares périodes de foi intense, il ne me vint jamais à l’idée d’utiliser les cilices dont usa le bon cousin. Au noviciat, au début de l’avent et du carême, périodes de sacrifice par excellence, semblables instruments de torture « décoraient » le mur de l’escalier qui menait au dortoir. Je sais que certains confrères les utilisaient pour calmer les ardeurs de leur sexualité et s’entraîner à y renoncer pour toujours. En ce qui me concerne, je n’ai jamais éprouvé le moindre désir de ce genre de mortification.
Donc, mon arrivée au juvénat — je peux la dater : 30 août 1959, un dimanche ensoleillé — me fit entrer dans un monde où les douces folies de l’enfance, s’il y en eut, n’avaient plus leur place. Je me devais de répondre à l’appel de Dieu sans me poser de questions, et la Règle, à laquelle je devais me soumettre, exprimait, selon les dires du frère directeur, la volonté de Dieu à mon égard. Avant de nous demander de nous agenouiller pour notre première prière du soir en commun, il ajouta : « Dieu vous a appelés à le suivre sur le chemin de la vie religieuse. À vous d’être fidèles à son appel. »
En nous rendant à la chapelle pour y chanter le Salve Regina, mon ange gardien — un « grand » de Syntaxe chargé de veiller sur le petit nouveau d’Éléments latins que j’étais — rompit le silence de rigueur pour me murmurer que ceux qui ne suivaient pas leur vocation risquaient de brûler éternellement en enfer. « L’enfer de ceux qui ont dit non », ajouta-t-il, en baissant les yeux.
Cette nuit-là, je ne parvins à peu près pas à fermer l’oeil. J’avais toujours eu ma chambre à moi, à la maison, et je devais désormais en partager une, immense, avec une bonne centaine d’autres. De mon deuxième étage du lit superposé que je partageais avec mon ange gardien, je fixai le plafond du dortoir jusqu’au petit jour, me répétant que je devais être fidèle à l’appel de Dieu, sinon… Toujours! Jamais! sonnait l’horloge de l’enfer. Je me rendais compte — probablement avec horreur — que ma vie était déjà jouée. Le chemin était tracé, celui de la voie étroite, dont parlent les Évangiles. Et cela, à cause d’un appel de Dieu que je n’étais soudain plus certain d’avoir entendu.
Je venais sans doute de m’assoupir quand, après avoir claqué plusieurs fois dans ses mains, le maître de salle hurla plus qu’il ne dit : « Laudetur Jesus Christus! » Réveillé en sursaut, je me rappelai alors que mon ange gardien m’avait prévenu, la veille, de ce genre de réveil-matin ainsi que des consignes à suivre à ce moment. Je me dégageai donc rapidement de mes couvertures et me mis à genoux… oubliant que j’étais haut perché.
« AYOYE! »
Au lieu de répondre — Et Maria mater ejus! Amen. — à l’invocation criée par le surveillant, je laissai bien malgré moi échapper cette plainte qui fit s’éclater bruyamment de rire plusieurs de mes congénères. L’atterrissage avait été pénible et je m’étais blessé à un genoux — celui où l’on doit m’administrer dans quelques semaines une infiltration de cortisone pour soulager l’arthrose de la personne vieillissante que je suis devenu. Cela ne me fit pas trouver grâce aux yeux du surveillant qui m’avertit que, si cela se reproduisait, je ferais du piquet, le soir, dans l’allée centrale du dortoir. Il ajouta : « Il n’y a pas de place ici pour ceux qui veulent faire les bouffons! »
C’est sans doute à ce moment que, si elle a existé, la « belle plage de temps de mon enfance » disparut à tout jamais. À moins, à bien y penser, qu’elle ne soit disparue, la veille, quand j’avais regardé la Ford de mon père s’éloigner, empruntant la longue allée bordée d’arbres qui conduisait à la route du retour vers Mont-Rolland, où mes parents retournaient sans moi.