Dans mon journal, à la date du 15 août 1965, j’ai noté :
Profession religieuse. Merci, Seigneur. Prier beaucoup pour ceux qui sont venus; surtout papa, maman et Raymond.
Rien de plus. Aucun commentaire sur mes états d’âme ou sur l’état de mon âme. Une certaine sécheresse dans le ton. Pourtant, la journée a été fertile en émotions. Après une retraite de dix jours — en silence, ce qui, pour moi, est un exploit en soi —, le grand jour arrivait. J’avais dix-sept ans.
Dans le film que mon frère a tourné en 8mm, ce jour-là, ma mère est radieuse. Pour elle, c’est un grand jour, peut-être plus que pour moi. Elle m’a encouragé à suivre ce que l’on qualifiait alors d’«appel» malgré l’entêtement et le refus de mon père. Même si le frère recruteur avait demandé à mon père, devant son hésitation qui avait tous les airs d’un refus de me laisser partir et, surtout, de devoir payer une pension : «Avez-vous pensé à ce que vous direz à Dieu, le jour du Jugement, si vous avez refusé que votre fils suive son appel?» Il commençait à se remettre des trois années payées à mon frère au collège Laval. Et voilà que son benjamin, avec lequel il n’avait de plus aucune affinité et dont le piètre était de santé en bas âge avait failli le ruiner, voulait partir à son tour pour étudier et devenir frère. Au moins quatre années de pension à payer onze mois sur douze, car nous n’avions qu’à peu près un mois de vacances en famille, l’été.
Mon père est tout de même souriant dans les images sautillantes que je me suis repassées, hier soir. Comme mon frère était le cinéaste du jour, je ne saurai jamais quel figure il faisait. Bien que je m’en doute… À ses yeux, les années de postulat et de noviciat que je venais de vivre, étaient de pures niaiseries : manger en silence, trois repas par jour, en écoutant la lecture mièvre de vies de saints; battre notre coulpe — confession publique de nos manquements publics et humble demande à nos confrère et au maître des novices de noter des manquements que nous aurions oubliés ou tus —; et autres «curiosités» alors à la mode. Curieusement, pour moi, malgré les difficultés vécues spirituellement, ces deux années furent sans doute les plus heureuses de mon parcours religieux. Les précédentes ne me laissaient que des souvenirs allant de la grisaille à la noirceur, et je ne savais pas encore que la suivante, celle de la première année de scolasticat, serait un enfer permanent.
Mon grand-père Guénette est de la fête ainsi que plusieurs oncles et tantes. Mes parents m’ont offert une montre, qui ne devait pas être dorée, par esprit de pauvreté. Je l’ai toujours; mon père l’a portée jusqu’à la fin de sa vie et je l’ai retrouvée dans ses choses après son décès. Sur la table du banquet qui suit la cérémonie — offert par mes parents — un magnifique bouquet de lys, symbole de la pureté, et un gros gâteau que je m’apprête à couper.
Une nouvelle vie commence pour moi. Ce jour-là, je crois fermement que ma route est déjà tracée. Je cheminerai jusqu’à mes vœux perpétuels, cinq ans plus tard. Mon supérieur me confiera un poste d’enseignant dans une école de la province. Et la vie continuera ainsi. Je deviendrai un «vieux moine», comme nous appelions alors les anciens.
Voilà ce que je serais devenu si la vie n’en avait décidé autrement, le 25 août plus précisément, en fin de soirée, au lac Morgan. Je raconterai, un jour, ce qui causa non seulement la perte de ma vocation, mais ma perte tout court. Mais, comme j’ai souvent terminé les textes de ce blogue et ceux de celui, disparu dans le monde virtuel, de celui qui l’a précédé : cela est une autre histoire. Infiniment triste, «bête à pleurer», comme chantait Aznavour.
J’aimerais qu’un jour, tu me racontes tout cela de vive voix. J’ai tellement de mal à imaginer ce Pierre qui semble encore terriblement souffrir de ce passé quand je pense à cet être lumineux et plein d’humour que je connais. Je t’embrasse.