Je ne sais pourquoi

Je ne sais pourquoi…

Un souvenir de début d’été monte en moi, en ce matin froid du début de mars. Rien ne s’y prête. Et pourtant…

Je sors sur la galerie de la maison, par la porte de la cuisine. La porte de « scring » est déjà posée. C’est l’été, même si ce n’en est que le début.

— Pierre, tu as oublié ton vaisseau.

C’est ma mère qui m’interpelle depuis la cuisine.

Je retourne sur mes pas. Elle me donne une petite chaudière — mon père prononcait : cheyère — pour ma cueillette de fraises des champs. J’ai la permission d’aller de l’autre côté de la clôture de broche, sur le bout de terre de monsieur Latour, qui jouxte notre terrain.

— Fais attention de ne pas piler dans les bouses de vaches!

Encore ma mère, qui ne veut pas avoir à relaver son plancher à mon retour des fraises.

— Emmène Mickey avec toi — on prononçait : Meckey.

Mickey, c’est son chien, le seul dont elle n’ait pas peur. Il lui obéit au doigt et à l’œil, alors que, nous, il nous envoie promener.

— Mickey, tu surveilles Pierre pour ne pas qu’il s’éloigne trop. Ne le laisse pas s’approcher de la dam et du ruisseau — mon père disait le crick.

En cela aussi, Mickey lui obéit, aboyant comme un fou si j’ose me diriger vers le ruisseau Saint-Louis, où mon père prend son eau pour alimenter la turbine de son moulin à scie. On n’a jamais dit «scierie», dans la famille. Mon grand-père, mon père, mon oncle Léo, mon oncle Hervé ont tous eu des moulins à scie et non des scieries. Mon grand-père avait aussi une «boutique à bois», tout comme mon oncle Fernand.

Et me voici parti. Le soleil brille; le ciel est d’un bleu magnifique d’avant les grandes pollutions. Mickey me précède, le nez au vent. Je marche «délicatement» pour ne pas écraser malencontreusement une belle talle de fraises. J’ai l’impression de partir à l’aventure. C’est la première fois que ma mère me laisse sauter la clôture de monsieur Latour. Elle me «fait confiance», m’a-t-elle dit. Je suis certain maintenant qu’elle a dû prier sainte Anne, sa préférée, jusqu’à mon retour.

Pourquoi ce souvenir? Et pourquoi ce matin?

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About pgue

Auteur, rédacteur, scripteur et «prête-plume», comme on dit maintenant dans le métier.
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1 Response to Je ne sais pourquoi

  1. Avatar de Bernard Bernard dit :

    C’est un si joli souvenir ! Il pourrait bien convenir tous les jours. Mais peut-être est-ce un besoin de chaleur et de fruits frais dans cet hiver trop rigoureux. Bisou.

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