Note de lecture

« Pour lui prouver mon existence, il me fallait la décevoir. C’était comme fatal. Ce lien nous a unis plus profondément que la mort. »

(Kamel Daoud, Meursault, contre-enquête, Paris, Actes Sud, 2014, p. 69)

Le personnage exprime ici, me semble-t-il, une sorte de vérité existentielle. Pour parvenir à être ce que nous sommes vraiment, n’est-ce pas le chemin à emprunter? Malheureusement, faudrait-il ajouter. Nous ne devenons vraiment quelqu’un qu’à force de décevoir.

Pour devenir l’artiste que je sentais grandir en moi, il m’a fallu faire abstraction de l’indifférence de mon père, et le décevoir. Il ne comprenait rien à rien de l’univers dans lequel je rêvais d’évoluer. Et, quand enfin je devins acteur, puis scénariste d’émissions jeunesse et auteur de romans, il comprit encore moins ce qui m’arrivait. On me payait — trop cher, à ses yeux, et sur ses impôts qui plus est, car j’étais radio-canadien — pour écrire! Mes émissions ne l’intéressaient pas. Il ne lut jamais mes livres. Il ne me parla jamais de ce que je faisais.

Mes liens avec mon père eurent toujours couleur de déception. Une sorte de gris sale, pas excitant du tout. On pourrait croire qu’il en fut ainsi jusqu’à la fin de sa vie. Toujours le même gris? Eh non. Les derniers mois de sa vie, malgré la vieillesse et la maladie, furent, sur le plan de nos relations père-fils, j’ose écrire « lumineux ». Quand il eut fini de penser que je l’avais « placé » contre sa volonté, il sut reconnaître mes gestes à son égard. La première fois que je le fis manger — ses mains ne répondaient plus à ses désirs —, il commença par refuser. Quand il accepta, finalement, une larme coula sur sa joue. Je crus qu’il se sentait humilié. Mais non. Lui, homme de peu de paroles, il me dit un simple merci, qui, aux yeux du vieil enfant qui avait toujours déçu son père, prit des allures de fête. Mon geste le touchait. Il m’en était reconnaissant. Et il me le disait!

Que de méandres suivis à la suite d’une simple phrase d’un livre admirable!

Avatar de Inconnu

About pgue

Auteur, rédacteur, scripteur et «prête-plume», comme on dit maintenant dans le métier.
Cette entrée a été publiée dans Uncategorized. Mettre ce permalien en signet.

Laisser un commentaire