J’ai attendu qu’il fasse brun pour t’écrire ce mot, en ce jour de l’anniversaire de ton décès. Cinq ans! J’ai attendu ton heure, celle où ton cœur surmené n’a pas résisté à l’envie de faire un petit somme…
J’étais rempli d’espoir après les nouvelles encourageantes que Yvonne m’avait fait parvenir à l’heure du midi. J’avais même fait brûler un lampion à Saint-Pierre-Apôtre, en remerciement. Tu étais sauvé! Du moins, je l’espérais. Et tellement! Parce que je n’avais qu’un frère. Parce que nos parents étaient morts. Et surtout, « parce que c’était toi », comme disait Montaigne au sujet de La Boétie.
Vers 17 h 30, le téléphone a sonné. C’était Yvonne. Elle pleurait : « Le médecin vient de m’avertir. Raymond a fait un arrêt cardiaque pendant qu’on lui installait un stimulateur cardiaque — en fait, elle a dit un pacemaker. Ils ont tenté de le réanimer, mais ça n’a pas marché. » C’était son deuxième arrêt cardiaque de la journée, c’est dur pour un cœur déjà fatigué et qui, en plus, lutte contre une embolie pulmonaire depuis deux jours. Un cœur déjà plus gros que la moyenne, et ce, depuis toujours. Même le rein qu’on t’avait enlevé était, paraît-il, d’une grosseur étonnante. Tu étais né comme ça. Et c’est sans doute ce muscle trop gros, au propre comme au figuré, qui a fait de toi l’être humain extraordinaire que tu étais.
Oui, je sais, je n’ai pas toujours dit cela. Et toi non plus, tu n’as pas toujours été tendre avec moi. J’avais la dent dure et acérée parfois… Souvent même. Mais avec les années — et la grande vieillesse de nos parents, dont nous nous sommes occupés, soudés l’un à l’autre —, nos différends se sont aplanis. Nous avons retrouvé un terrain d’entente qui, ma foi, s’est révélé vaste, comme les vastes étendues de Charlevoix que tu aimais tant ou la vastitude du fleuve que tu contemplais de la galerie de ta maison de L’Anse-à-Gilles. Tu y as passé ton dernier été et tu projetais d’y faire ta convalescence. La vie — la mort plutôt — en a décidé autrement. Il n’y a pas de justice dans son monde à elle. Quand la date de péremption est arrivée, elle coupe le courant. Elle ne fait pas de sentiment.
Je voudrais tellement que tu sois quelque part d’autre, avec nos parents, la famille et tes amis, et qu’un jour — qui n’en serait plus un puisque nous serions dans l’éternité — je te retrouverais, moi qui n’étais pas là pour te dire adieu dans la froide salle d’opération où tu nous as quittés.
Je continue de me sentir orphelin — un vieil orphelin de bientôt 67 ans —, mais j’essaie de « rester positif », comme tu tentais toi-même de le faire. Tu savais peut-être qu’on ne te croyait pas tout à fait, mais tu ne voulais pas nous partager tes peurs. Comme ton père, et le mien, que tu admirais tant!
Repose en paix, Raymond.
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Je suis de tout coeur avec toi. Maintenant, quand je passerai à l’Anse-à-Gilles (à la belle saisons, nous longeons souvent le fleuve.) je penserai à vous deux. Bises.