Angoisse de la page blanche. J’avais trouvé une façon de l’exprimer sans que cela ne débouchât — ah! le subjonctif… J’adore l’utiliser, même si, c’est ici le cas, je ne suis pas sûr de son emploi — sur une page noircie.
«Tu cherches l’incipit, l’élan, la poussée. Mais la révélation ne se révèle justement pas. Tu ne peux pourtant pas attendre que le Pneuma, l’Esprit Saint, la Volaille céleste, comme le surnommait un ancien patron, se manifeste dans un bruissement d’ailes.
Tu n’as pas « fait l’acte » d’écrire depuis si longtemps. Tu y avais même renoncé. Puis, le goût — subtil, rien de violent — t’est revenu. Chaque jour, croissant. Chaque jour, angoissant. Car l’incipit ne se manifeste toujours pas.»
Puis, la nouvelle est tombée. Comme une date de tombée. Quand il n’y a pas de sursis à espérer, et que l’article que l’on doit remettre n’est pas prêt. La tumeur était revenue. Troisième prise, comme au base-ball. Et, cette fois, si je voulais pas être «out», il fallait envisager chimio+radio, cocktail abrutissant, mais probablement salvateur, ou salvifique, comme se plaisent à utiliser ce mot certains auteurs «r’ligieux» — le mot est toujours du même ancien patron.
La nouvelle a eu l’effet d’une castration sur mon membre intellectuel qui cherchait à mettre en branle — décidément, c’est une obsession — l’acte d’écrire. L’angoisse s’est déplacée. Elle a quitté la page blanche pour élire domicile dans mes tripes — c’est le cas de le dire puisque la tumeur était au côlon. Et elle ne m’a pas lâché pendant des semaines, des mois même.
Mais je m’en suis sorti. Du moins, jusqu’à maintenant. Un an et quelque plus tard, le goût de me remettre à écrire revient peu à peu. Je ne parlerais pas ici d’excitation, mais plutôt d’un chatouillis. À mon âge, je m’en contente. Ce n’est pas si mal, un chatouillis. C’est doux, délicat, duveteux.
Poussé par cette titillation, j’ai même noirci quelques pages. Toutes teintées d’une certaine mélancolie — au noviciat, on me disait que je souffrais de délectation morose — qui m’a toujours habité. Combien de fois n’ai-je pas écrit, dans ce journal que j’ai tenu pendant si longtemps, que ma vie se conjuguait au passé? Il y avait eu un «avant» les années de collège, et un «après». Mon enfance et mon adolescence « à l’eau bénite », pour paraphraser un titre de Denise Bombardier.
Tu es tellement drôle, Pierre tout en mettant beaucoup de profondeur dans ce que tu écris!
Envoyé à partir de mon iPhone