Suis-je vieux?

Question existentielle et sartrienne.

Salutations en passant à ce philosophe qui m’a révélé certaines choses à moi-même. Ces choses se sont «révélées avérées», comme écrivait une mauvaise auteure, emmerdeuse de surcroît, dont j’ai révisé le dernier livre. Malgré les difficultés de lecture et de compréhension des œuvres philosophiques de Sartre, elles n’en ont pas moins éveillé ma conscience. L’existentialisme est un humanisme et Les mots, son autobiographie, resteront à jamais gravée dans ma mémoire. Je n’oublierai pas non plus la gifle que je reçus, mal assis dans un vieux fauteuil du Rideau-Vert, en entendant l’un des personnages de Huis-clos prononcer: «L’enfer, c’est les autres.» Une claque en pleine face. Cette phrase en rejoignait une autre du même auteur qui ne m’en frappa alors que plus: «L’Homme, un être pour mourir dans une solitude en commun.» Je comprenais enfin mon mal-être. Encore adolescent — je venais d’avoir dix-huit ans et, contrairement à l’amant de Dalida, je n’étais pas «beau comme un enfant» ni «fort comme un homme» —, j’éprouvais un mal de vivre — comme celui de Barbara — qui me faisait parfois envisager de disparaître. Ne plus être là. Ne plus être. Point. Même ensoutané, chez les frères, j’avais déjà ressenti ce vide et l’angoisse qui l’accompagnait. J’avais cru m’en libérer en défroquant. Mais non. Déception.

Je me suis égaré. Quelle était la question déjà? Suis-je vieux? Et si oui, qu’est-ce qui me le prouve?

Je ne parle pas ici de la vieillesse physique. Celle-là, je l’ai en pleine face chaque fois que je sors de la douche et que mon regard se porte sur l’image que me renvoie mon miroir. Ça pendouille de partout. Et le bedon. Et la peau. Alouette! Malgré les crèmes qu’une amie m’a convaincu d’appliquer soir et matin, le visage manifeste lui aussi les ravages de l’âge. Les poches sous les yeux. Les rides qui s’incrustent. Le cheveu se fait rare, aidé par la chimiothérapie. Le bas du dos est gris cendres, résultat de la radiothérapie qui l’a brûlé trente-trois fois plutôt qu’une. Et on m’a laissé entrevoir qu’il restera gris. Je mourrai, n’ayons pas peur des mots, le cul gris. Et imberbe, autre résultat des traitements. On comprendra que je ne me fais aucune illusion sur les méfaits physiques de l’âge.

Mais qu’en est-il de mon esprit? Il y a à peine deux ans, durant le printemps érable, j’ai vécu des sursauts de jeunesse, participant même en quelques occasions à des manifestations, sans casserole tout de même. Je trouvais les jeunes beaux. Il faut dire que ceux et celles qui sortaient dans la rue étaient allumés, porteurs d’espoir. Les autres, les éteints — pour plusieurs, étudiants en administration, en gestion et en comptabilité — réclamaient qu’on leur rende leurs cours. Ils avaient hâte d’empocher leurs gros salaires pour enfin changer de char et mettre le comptant sur leur premier condo. Mais dans la rue, c’était autre chose.

Deux ans plus tard, je me rends compte que je ressemble de plus en plus aux éteints que je viens de décrire. Non pas que je veuille changer d’auto — je n’ai jamais conduit de ma vie, sauf pour un message publicitaire où j’ai démoli le devant d’une voiture — ou m’acheter un condo près du Centre Bell. Je n’en ai ni les moyens ni même l’idée. Mais il me semble que je pense «en vieux» depuis quelque temps. Pas aussi à droite que mon père et mon frère — ma mère, étonnamment, et malgré son grand âge, a toujours gardé une fougue et un sens de la révolte devant l’injustice —, ce serait difficile de les y rejoindre. Mais je dirais «tendance» droitière. Les cris des enfants m’énervent. Les ados et les adulescents percés de part en part, le cheveu bleu ou rouge, un pétard aux lèvres, ne me font plus sourire. L’art contemporain — je reviens de visiter une exposition — me laisse de plus en plus indifférent. Je me suis surpris à penser, devant un tableau, qu’un enfant de maternelle aurait pu peindre la même chose…

Shame on me!

Les films de Marguerite Duras m’endorment, mais cela n’est pas nouveau, ils m’ont toujours endormi. Et que dire de ce spectacle Duras sans âme que j’ai vu, l’hiver dernier, où je me suis demandé, pendant la longue heure et demie que durait la pièce, comment la comédienne avait pu mémoriser un texte aussi ennuyeux. Autre spectacle où j’ai en vain cherché une âme : Les liaisons dangereuses, chez Duceppe. Deux longues heures de parade de costumes, magnifiques, de François Barbeau. Et un Valmont bellâtre, cul nu, qui, à l’évidence, ignore qu’il n’est pas fait pour jouer au théâtre. Ennui! Autre preuve que je suis vieux dans mon esprit: les «médèmes» des premières rangées vantaient le talent de l’acteur, à la sortie. Elles l’avaient trouvé ad-mi-ra-ble!

Et les gens de mon âge me tapent souvent sur les nerfs. Autre signe que je suis en train de les rejoindre dans leur âge d’or. Tant que je portais un regard un peu condescendant sur les «personnes âgées», je me sentais différentes d’elles, donc, plus jeunes. Mais mon regard a changé…

Je prends donc acte, en ce jeudi soir de printemps, et après avoir emprunté des sentiers tortueux, que je suis moi-même une vieille affaire dont les années sont comptées. Je me sers tout de suite un verre de chablis pour noyer mon chagrin.

 

 

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About pgue

Auteur, rédacteur, scripteur et «prête-plume», comme on dit maintenant dans le métier.
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1 Response to Suis-je vieux?

  1. Avatar de Jacques R Forget Jacques R Forget dit :

    Bonsoir, cher Pierre,

    Je viens de lire ton nouveau blogue intitulé « Suis-je vieux? » et je me demande ce qui se passe avec toi, ce soir. Ce n’est définitivement pas un vieux éteint que j’ai rencontré quand je t’ai revu à Iberville, le mois dernier, bien au contraire. Remarque que j’ai deux ans de plus que toi, je sais bien que je ne suis plus jeune mais je ne suis pas vieux et toi, non plus. On s’en reparle. Bonne nuit. Toi, tu es au Chablis, moi, je suis au Grand Marnier pour oublier la défaite des Canadiens. A+

    Jacques

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