Malgré que les forces te manquent, à certains moments de la journée, tu fais le décompte de tes souvenirs. Tu en as des boîtes et des boîtes, sans compter tous ceux, nombreux aussi, de tes parents et de ton frère, qui t’ont quitté. Tu es seul, maintenant. Seul de la famille qu’ont formée, en 1933, Marc Guénette, scieur et menuisier, et Marie-Rose Poitras, enseignante qui a dû quitter son métier pour cause de mariage. (Qu’on se rassure, tu n’es venu au monde que beaucoup plus tard, pas attendu, sortant de la boîte à surprise bien maganée qu’était déjà le corps de ta mère.) Pas attendu, peut-être, mais aimé, aimé à en étouffer parfois. Mais cela, c’est une autre histoire. Et une belle histoire.
Reviens à ton carton de souvenirs de ce matin. Plein de choses disparates. Épars, les souvenirs.
Une page d’un manuel d’enseignement d’enseignement religieux, que tu as écrit, et où tu as rendu hommage à Alice, ta chatte bien-aimée, qui t’a donné dix-huit ans de bonheur. Elle est superbe, elle en photo, intégrée dans une illustration. Tu as souligné, dans une autre publication, la mémoire d’un autre chat, Harold, une sorte d’aristocrate du monde félin, mort de sa belle mort à vingt ans et quatre mois.
Une partition. Celle du Hodie Christus natus est, un motet pour le temps de Noël de Samuel Rousseau. Noël 1959, au juvénat Notre-Dame à Iberville, tu as chanté le solo soprano de ta voix cristalline — qui allait te lâcher, l’année suivante, et t’empêcher de répéter ta prouesse. Cette nuit-là — les trois messes commençaient à minuit — ta mère a pleuré, selon ton frère qui, lui, s’ennuyait à mourir, pas plus pieux qu’il le fallait, et qui se rendait compte que l’heure avançait et qu’on n’avait toujours pas terminé la première des trois messes. Il se voyait conduire au retour jusqu’à Mont-Rolland. Surtout que tu ne pouvais voir tes parents après la messe. Tu ne rendrais visite à ta famille que le lendemain de la fête, et devrais revenir le 5 janvier, car la fête des Rois se célébrait en communauté. Comme disait ton frère, « tu avais juste douze ans, bout de criss »!
Une photo de Raymond Plante. Il a été ton mentor, d’une certaine façon. Quand tu as mis les pieds pour la première fois à Radio-Canada pour une réunion de production de ta première série, tu voulais rentrer chez toi, tout oublier, dire que c’était quelqu’un d’autre qui avait présenté le projet. Il a fallu que Raymond — déjà un vieux routier de la télé — à qui tu partageais tes états d’âme, te brasse et te fasse bien comprendre toute la chance que tu avais. Tu étais terrorisé.
L’année suivante, vous avez écrit une bonne partie, ensemble, du spectacle soulignant le vingt-cinquième anniversaire de la Section jeunesse, qui faisait, à cette époque, la gloire de Radio-Canada. Quelques années plus tard, vous avez été, Raymond et toi, les deux derniers auteurs à écrire ce qui s’appelait alors des dramatiques pour la jeunesse.
À Radio-Québec — c’était son nom alors —, Raymond et toi avez coécrit Téléressources, une émission d’informations d’une heure par semaine pour les jeunes. Une armée de recherchistes vous alimentaient et vous écriviez des textes tous plus fous les uns que les autres. Quand Raymond quitta la série pour prendre les rennes d’une nouvelle collection jeunesse chez Québec Amérique, il fut remplacé par une femme de cœur et d’intelligence, Pauline Michel, que tu avais croisée à quelques reprises auparavant, auteure d’une série animée par Jacques Piperni et Johanne Garneau.
Tu étais déçu de ton travail à Radio-Québec quand Raymond Plante, lui encore et toujours, te demanda un roman pour sa nouvelle collection. Comme il te le demandait, c’est qu’il savait que tu pouvais faire la job. Et tu l’as faite. Tu as écrit Pas d’hiver, quelle misère!, un été durant, à Hudson Heights dans la vieille maison — Bozo — que ton frère louait sur le domaine Chandler, et au chalet de ta fidèle amie Danielle, à Rigaud, la rivière des Outaouais à tes pieds, à t’en saucer les orteils. Et ce fut un succès.
Puis tu as perdu Raymond de vue. Et un mauvais jour de la mi-2000, tu appris par la radio que Raymond était mort. Un autre deuil à faire. Professionnel.
Fin du demi-carton de souvenirs. Une révélation à venir : tu as retrouvé le manuscrit qui a donné naissance aux personnages de ta première série, Le Grenier. Deux cents pages d’aventures rocambolesques à Saint-Odilon-du-Petit-Ruisseau, aventures vécues par Dollard Desbouleaux, Antoinette Orthographe, Sadhu Bidishah, Frimousse et Étienne. Sans compter la maîtresse de poste et ses chats, la propriétaire du magasin général, les amies de Frimousse, dont Avriette Durocher, une charmante Haïtienne à l’accent mélodique.
La suite…