Caractère

À leur arrivée au noviciat de Saint-Hyacinthe, les nouveaux postulants étaient invités — en fait, cela leur était imposé — à remplir le test de caractérologie, très populaire à l’époque, de René Le Senne. Une foule de questions auxquelles ils devaient répondre sans trop réfléchir. Et le résultat, analysé par le maître des novices, lui servirait à les guider de façon personnalisée. À remarquer que le maître des novices était aussi celui des postulants.

Quand ce fut à mon tour de me présenter en « direction », comme nous appelions la direction spirituelle, je ne savais pas ce qui m’attendait. Ceux qui étaient passés avant moi restaient très flous sur leur rencontre avec le frère maître.

J’entrai dans son bureau. Il m’invita à m’asseoir. Il déplia les feuillets du formulaire de mon test… Et le verdict tomba : « Vous êtes sentimental, nerveux, passionné, colérique », m’annonça-t-il sur un ton qui me sembla être celui du découragement. Comme je ne saisissais pas la portée du verdict qui venait d’être prononcé, je n’ouvris pas la bouche.

Une petite voix — la même qui me parlerait si souvent par la suite et qui tente encore parfois de me faire obéir à ses ordres — me murmura qu’il y avait probablement là quelque chose dont je ne devrais pas me vanter. Comme j’avais toujours eu, quoi que je fasse, le sentiment d’être pris en faute, je me dis que le verdict devait bien s’accompagner d’une sentence.

« Sentimental, nerveux, passionné, colérique, répéta le frère maître. Vous aurez beaucoup de travail à faire. La route vers la sainteté sera difficile pour vous, car de nombreuses embûches sont là, en vous. Vous êtes en quelque sorte vos propres obstacles… »

Un long silence suivit cette déclaration. Le frère maître venait de me dire que Jésus avait appelé à le suivre un gringalet — on me surnommait alors, au choix, l’asperge, le poteau de téléphone, le grand fouet — sentimental, nerveux, passionné et colérique. Comme s’il voulait le narguer. Pourquoi? Pourquoi cet appel dont on m’avait parlé afin de me convaincre d’entrer au juvénat, quatre ans plus tôt? Un appel que, le premier soir, le directeur avait qualifié de définitif… Sinon, l’enfer me guettait, moi et ceux qui viendraient non seulement à en douter, mais à refuser d’y répondre. Le sentiment de m’être fait f… de m’être fourvoyé commença alors de hanter mon esprit.

Quand je sortis du bureau du frère maître, je n’avais retenu qu’une chose : pour devenir un bon frère, il me fallait devenir quelqu’un d’autre, renoncer à ce que j’étais. Beau programme! Surtout que la maudite petite voix s’amusait fort de ma déconvenue.

Demers, à qui je confiai mon trouble, me dit que mon cas n’était peut-être pas désespéré. L’espoir me revint, un bref instant. En fait, pour lui, c’était simple : je n’avais qu’à semer, arroser, cultiver et sarcler les opposés des quatre composantes de mon caractère, et le tour était joué. Rien de plus simple, en effet, que de passer de sentimental, nerveux, passionné et colérique à, dans l’ordre exactement inverse, amorphe, apathique, flegmatique et sanguin. Un bémol pour le côté sanguin… Toujours selon Demers, cet aspect de mon nouveau caractère serait à surveiller, car il me prédisposait à me laisser aller à l’appel des sens, ce qui serait incompatible avec l’idéal de pureté que tout bon frère mariste devait viser. Marie était notre étoile, notre mari stella, notre guide sur le chemin de la perfection.

En m’endormant, ce soir-là, je réalisai qu’il ne me restait que deux ans — c’est court deux ans sur la voie de la sainteté — pour virer « boutte pour boutte » celui que j’étais. Deux ans avant que, allongé sur la pierre froide du chœur de la chapelle, je prononce mes vœux de pauvreté, chasteté et obéissance, qui, j’en déciderais plus tard, seraient les premiers et les derniers.

 

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1 Response to Caractère

  1. Avatar de pgue pgue dit :

    A reblogué ceci sur Images passéeset a ajouté :

    Un souvenir plus personnel.

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