Cauchemar

Nuit éprouvante. Nuit d’orage dans mes rêves. 

Comme c’est le cas de plus en plus souvent, un rêve où je suis humilié. J’ai beau essayer de m’affirmer, de tenir tête, je me réfugie dans un silence lourd, attendant que la tempête de rires, de paroles blessantes et de mauvais jeux de mots passe. Elle ne passe pas vite. Elle s’étire, semble se retirer pour mieux attaquer à nouveau et creuser bien profond le sillon de l’humiliation. 

Les lieux changent, mais l’intensité, la terreur de l’humiliation, elle, ne change pas. Mes rêves me font revivre avec une précision douloureuse des événements de ma vie que je croyais avoir oubliés. 

Mont-Rolland, École Saint-Joseph, 6e année

Je suis nul en sport à l’exception du Mississippi. C’est tout dire. Pourtant, un jour de printemps, à la récréation du midi, je frappe un coup de circuit à la balle molle. Je n’en crois ni mes yeux ni mes oreilles, habitué que je suis d’essuyer les huées et les moqueries de mes congénères. Je suis un premier de classe, mais cela ne me confère aucune notoriété. Je chante des solos dans la chorale ainsi qu’aux mariages avec ma cousine Jeannine, et je connais un certain succès dans les pièces pieuses que les frères montent chaque année pour la fête de Monsieur le Curé. Rien cependant pour m’élever aux yeux de mes congénères. À Mont-Rolland, dans les années cinquante, les arts « artistiques », comme a déjà laissé échapper un ministre de la Culture du Québec, ne font pas une réputation de vrais gars.

Alors, je cours en prenant bien soin de toucher aux trois buts, et je rentre au home sous les applaudissements de mes coéquipiers. J’ai à peine le temps de quitter l’aire de jeu, fier de mon exploit, que la « petite terreur » de ma classe me crie que c’est une erreur, que j’ai triché, que le pitcher m’a aidé en m’envoyant une balle facile. J’ose lui répondre qu’il peut rire s’il veut, que, pour une fois, j’ai été meilleur que lui. Je lui lance même un défi : quand ce sera son tour, qu’il essaie de faire mieux que moi s’il est capable. J’aurais mieux fait d’avoir la victoire humble. J’aurais mieux fait de ne pas oublier que cette petite terreur règne sur les autres, surtout sur les plus faibles comme moi, à coup de menaces et de chantages.

Bang ! Il m’assène un coup de poing « sua yueule », comme il a coutume de dire. Il m’avait déjà dit qu’un jour, il me péterait la face. Cette fois, c’est vrai. Je ne sais pas comment réagir. Je sais bien que je n’aurai jamais le dessus si je décide de lui rendre son coup. L., un de mes amis, me crie de lui faire saigner le nez à mon tour. Mais, je suis dans un état second. Je ne bouge pas. Ma paralysie passagère et mon mutisme, sans oublier le sang qui coule de mon nez, vont vite me transformer de héros en victime feluette. Même les gars de mon équipe, les mêmes qui m’encourageaient quelques minutes auparavant, sont pliés en deux de rire. Ils se moquent de moi, me traitent de peureux. Je ne bouge toujours pas. Je fixe le sol à mes pieds sans vraiment le voir. Je voudrais être ailleurs. En réalité, je voudrais disparaître comme par enchantement. Ou m’écrouler, mort, pour que la petite terreur et tous les autres aient des remords jusqu’à la fin de leur jour.

Je ne me rappelle plus comment cela s’est terminé. Le frère surveillant s’est sans doute mêlé de la situation. La petite terreur a dû être punie jusqu’à sa prochaine fureur.

En moi, l’humiliation est entrée pour n’en jamais ressortir.

(à suivre :

• Un après-midi de mai au Juvénat Notre-Dame.

• Je monte en grade, pour un court moment, au Scolasticat central de Montréal.

• Un soir de première à la Nouvelle compagnie théâtrale.)

Publié dans Uncategorized | Laisser un commentaire

Janvier 2023

Je reprends bientôt la publication de l’histoire de ma famille. 

Au chapitre 8, j’ai laissé mon père et ma mère le jour de leur mariage, le 1er juillet 1933. Une journée sous la pluie. 

Malgré la musique, les chansons à répondre et les sets carrés, quelque chose turlupine Léondina… mais elle ne sait pas au juste quoi . Cela ne lui gâche pas la fête, mais tout de même. 

*****

Extrait du chapitre 9

— Philias, réveille !

Léondina est assise « carré » dans son lit. Il fait encore nuit. Elle brasse Philias qui, selon son habitude, dort profondément du sommeil du juste. 

— Philias !

Celui-ci un ouvre un œil. Il ne sait pas trop s’il rêve…

— Qu’est-ce qu’y a ?

— J’sais ce qui me tracasse depuis le mariage de Maxime, hier !

— Es-tu sûre que t’es ben réveillée ?

— Certaine. Envoye, lève-toi.

Cette fois, Philias résiste. 

— Léondina, on est en pleine nuit. Pourquoi y faudrait que je m’lève ?

— Je l’sais pas, mais lève-toi.

Elle-même tente de s’extirper du lit, empêtrée dans sa longue chemise de nuit. Philias lui prend le bras.

— Léondina, tu peux m’dire ce qui te tracasse sans qu’on s’lève, tu penses pas ? Recouche-toi. Pense à ton cœur !

Léondina s’arrête. Après quelques instants d’hésitation, elle choisit de s’étendre à côté de son mari qui, lui, ne demande qu’à dormir. Déjà, elle perçoit un léger ronflement qui va s’amplifiant. 

Elle presse sa poitrine pour tenter de calmer son cœur qui s’emballe. Elle ferme les yeux en murmurant : 

— Pauvre Maxime ! Pauvre Marie-Rose !

Elle sait qu’elle ne redormira pas, mais, les yeux fermés, il lui semble que son cœur a moins tendance à faire le fou.

*****

Dans ce chapitre, nous apprendrons pourquoi Léondina se sentait mal. Et les conséquences que cela aurait pu avoir sur le couple de Maxime et de Marie-Rose.

*****

Chapitre 10 : Voyage de noces à L’Anse-à-Gilles

Chapitre 11 : La vie reprend à Morin-Heights (et M [celle que l’on ne nomme plus] fait encore des siennes)

Chapitre 12 : Un conseil de madame Albert Corbeil

Chapitre 13 : Grande nouvelle !

Chapitre 14 : Heureux événement.

Chapitre 15 : Maxime songe à s’établir à son compte (rencontre avec M. Jean-Baptiste Latour, à Mont-Rolland)

*****

La suite fera partie d’un second « volume » : Mont-Rolland 1942-1972 

Publié dans Uncategorized | Un commentaire

Après les funérailles de Linda

Flora et Hector doivent être contents de leur clan. À Saint-Sauveur, les Chartier sont réunis autour de leur frère Audé et de sa femme Judith, qui pleurent la mort de leur fille Linda qui, jusqu’à il y a quelques mois, était leur bâton de vieillesse. 

Le cancer a écrit son œuvre démente dans ses cellules. Il s’en est emparé, les a rendues folles et les a lâchées lousses. « Croissez et multipliez-vous », a-t-il dit, comme le père éternel à barbe blanche de notre enfance. En avril, Linda a consulté. Ses cellules avaient perdu le peu de raison qu’il leur restait. La terrible, la « longue » maladie avait pris le contrôle. Linda n’y pouvait plus rien. Elle se trouvait sans doute jeune pour mourir. Liberté 55, qu’ils disaient ! Pas de liberté dans son cas, pas de choix. Oui, tout de même, celui d’accepter l’inéluctable, de partir, la tête haute.

Heureusement que, dans leur malheur, Audé et Judith ne sont pas seuls. Flora et Hector, les parents d’Audé, se sont arrangés pour que tout se passe le mieux possible. Ils ont lancé des invitations : « Venez à Saint-Sauveur, le 12 août, venez dire à notre garçon et à sa femme qu’ils ne sont pas seuls. » Réal, Alcide et Yvon, qui sont déjà dans le grand monde de l’Éternel, de l’Infini, ont prêté main-forte.  

Et le clan des Chartier s’est réuni. Marielle, l’aînée, frêle et souffrante, est descendue de Saint-Adolphe. Claude et Serge ont répondu à l’appel. Et le chœur des filles est là lui aussi : Pierrette, Monique, Lucie et Claudette. On dirait les tantes qui veillaient sur l’héroïne de Kamouraska, dans le roman de Anne Hébert. Huguette, la veuve de Réal, et quelques-un(e)s de son propre clan sont aussi présents. Flora et Hector ont de quoi être fiers.

Flora a communiqué avec sa petite sœur Anne-Marie, quatre-vingt-onze ans (Ti-Pit pour les intimes) : « Laisse pas mon gars tout seul ! » qu’elle lui a dit de sa voix d’aînée du clan des Guénette. Anne-Marie, obéissante – du moins, c’est ce qu’on a toujours dit d’elle – a rameuté ses enfants. Suzanne et Christiane ont répondu oui. Elles ont pourtant leurs propres soucis, mais il n’était pas question qu’elles restent chez elles pendant que leur cousin et sa femme vivent un deuil difficile – en existe-t-il de faciles ?

Il y avait aussi (ton des litanies des jours anciens) :

Arsène à Simone, et Louise. 

Laurent à Lionel, et Suzanne. 

Lisette à René. 

Isabelle à Hervé. 

Jocelyne à Fernand. 

Eux aussi, ils ont leurs soucis, mais aucun d’entre eux n’a voulu laisser leur cousin endeuillé seul en ces moments de détresse. 

J’y suis, moi aussi, Pierre à Marc. 

Il m’est venu à l’idée que, dans leur éternité, mon père et ma mère participent à une grande réunion de famille organisée par Flora et Hector pour accueillir Linda, leur petite-fille. 

Fernand, un bout de doigt en moins, accorde son violon, pour la veillée qui se prépare. 

Simone a préparé quelques bonnes tartes. Ça se mange tout seul après les sets carrés. 

Lionel, Hervé et Marc sont dans une grande discussion de moulins à scie. 

René, parti si jeune, est lui aussi de la fête. Il sourit, un sourire qu’il est seul à avoir – un sourire de Lorion, disait-on. 

Gabrielle est là, sur ses deux jambes, bien droites, et met la main à la pâte. Dans sa vie terrestre, elle était handicapée.

Raymond, mon frère, semble un peu surpris de voir Marie-Rose, notre mère, et Flora se jaser comme elles ne l’ont jamais fait depuis qu’il avait deux ans. À croire que l’éternité réchauffe les refroidissements qui se produisent parfois dans la vie des gens.

Léondina et Philias, dans leur berceuse, sourient devant tant de beauté. Ils ont de bons enfants. 

Audé, Judith, reposez-vous. Soyez en paix. Votre Linda est entre bonnes mains. Flora et Hector l’ont accueillie. 

La fête bat son plein. Le party est pogné ! 

Et Linda revit, belle, fière et heureuse. Elle vous embrasse.

Publié dans Uncategorized | 8 commentaires

Enfance

« S’il a eu une enfance, il lui semble qu’il s’en souviendrait. »

Comme un chien qui regarde le monde

Je retrouve cette phrase d’un abécédaire que j’écrivis au début de la dernière décennie du XXe siècle. Bizarre de parler de moi comme d’un écrivain — le mot est sans doute un peu fort — d’un autre siècle.

*****

J’avais de vieux parents. Peut-être est-ce cela qui m’a fait vieillir trop vite au point de me demander, un jour, si j’avais eu une enfance.

J’ai, bien sûr, des souvenirs épars de la période où j’étais enfant. Ainsi, je peux dire: « Je me rappelle le voyage en Abitibi. Je me souviens du décès de grand-mère Guénette. » Mais je ne parviens pas à me faire une image de cette plage de temps, trop vite passée sans doute, qui s’appelle l’enfance. Je pourrais, si j’en avais le talent, concevoir un tableau qui exprimerait — une sorte d’instantané — ce qu’a été ma vie d’adulte: un tableau plutôt sombre, malgré quelques fulgurances de bonheur, aux contours assez précis. Mais il me serait impossible, ne serait-ce que d’esquisser un tableau d’ensemble de mon enfance.

Mon départ de la maison à onze ans a sûrement contribué à effacer de ma mémoire la vie que j’avais eue jusqu’alors. J’y revenais aux vacances de Noël et d’été durant mes quatre années de juvénat, puis il se passa trois ans ou presque — une année de postulat, une année de noviciat et les premiers mois de scolasticat — avant que j’y retourne, l’espace d’un repas, sans plus. Après mon départ de la communauté, j’emménageai à Montréal pour y terminer mes études. Mon frère avait reçu de nos parents le mandat de veiller sur moi; mais, heureusement, il ne prit pas trop son rôle au sérieux, sauf en de rares exceptions. 

Je me rends compte que même mon adolescence se passa, pourrais-je dire, sans que je m’en rende compte, à l’exception de l’éveil de ma sexualité que la prière et les lectures pseudoéducatives imposées (Toi qui deviens homme, de Mgr Thiamer Thot; Aimer, ou le journal de Dany, de Michel Quoist) ne parvinrent pas à réfréner chez l’aspirant au vœu de chasteté que j’étais. Même les vies de saints, lectures elles aussi imposées, ne réussirent à chasser les « mauvaises pensées », comme on appelait alors les rêveries plus ou moins érotiques auxquelles les adolescents se laissaient parfois aller. Je me souviens que, sans doute en désespoir de cause, le maître des novices m’imposa de relire le journal de Gérard Raymond, un cousin de ma mère, mort, disait-on, en odeur de sainteté, quelque part dans les années 1930. Je n’en étais pas, hélas ! à ma première lecture de cette apologie de la souffrance et du sacrifice. Même dans mes rares périodes de foi intense, il ne me vint jamais à l’idée d’utiliser les cilices dont usa le bon cousin. Au noviciat, au début de l’avent et du carême, moments de sacrifice par excellence, semblables instruments de torture « décoraient » le mur de l’escalier qui menait au dortoir. Je sais que certains confrères les utilisaient pour calmer les ardeurs de leur sexualité et s’entraîner à y renoncer pour toujours. En ce qui me concerne, je n’ai jamais éprouvé le moindre désir de ce genre de mortification. 

Donc, mon arrivée au juvénat — le 30 août 1959, un dimanche ensoleillé — me fit entrer dans un monde où les douces folies de l’enfance, s’il y en eut, n’avaient plus leur place. Je me devais de répondre à l’appel de Dieu sans me poser de question, et la Règle, à laquelle je devais me soumettre, exprimait, selon les dires du frère directeur, la volonté de Dieu à mon égard. Avant de nous demander de nous agenouiller pour notre première prière du soir en commun, il ajouta : « Dieu vous a appelés à le suivre sur le chemin de la vie religieuse. À vous d’être fidèles à son appel. »

En nous rendant à la chapelle pour y chanter le Salve Regina, mon ange gardien — un « grand » de Syntaxe chargé de veiller sur le petit nouveau d’Éléments latins que j’étais — rompit le silence de rigueur pour me murmurer que ceux qui ne suivaient pas leur vocation risquaient de brûler éternellement en enfer. « L’enfer de ceux qui ont dit non », ajouta-t-il, en baissant les yeux.

Cette nuit-là, je ne parvins à peu près pas à fermer l’œil. J’avais toujours eu ma chambre à moi, à la maison, et je devais désormais en partager une, immense, avec une bonne centaine d’autres. De mon deuxième étage du lit superposé que je partageais avec mon ange gardien, je fixai le plafond du dortoir jusqu’au petit jour, me répétant que je devais être fidèle à l’appel de Dieu, sinon… Toujours ! Jamais ! sonnait l’horloge de l’enfer. Je me rendais compte — probablement avec horreur — que ma vie était déjà jouée. Le chemin était tracé, celui de la voie étroite dont parlent les Évangiles. Et cela, à cause d’un appel de Dieu que je n’étais soudain plus certain d’avoir entendu. 

Je venais sans doute de m’assoupir quand, après avoir claqué plusieurs fois dans ses mains, le surveillant hurla plus qu’il ne dit : « Laudetur Jesus Christus! » Réveillé en sursaut, je me rappelai alors que mon ange gardien m’avait prévenu, la veille, de ce genre de réveil-matin ainsi que des consignes à suivre à ce moment. Je me dégageai donc rapidement de mes couvertures et me mis à genoux… oubliant que j’étais haut perché. 

« AYOYE ! »

Au lieu de répondre « Et Maria mater ejus ! Amen. » à l’invocation hurlée par le surveillant, je laissai bien malgré moi échapper cette plainte qui fit s’éclater bruyamment de rire plusieurs de mes congénères. L’atterrissage avait été pénible et je m’étais blessé à un genou. Cela ne me fit pas trouver grâce aux yeux du surveillant qui m’avertit que, si cela se reproduisait, je ferais du piquet, le soir, dans l’allée centrale du dortoir. Il ajouta : « Il n’y a pas de place ici pour ceux qui veulent faire les bouffons ! »

C’est sans doute à ce moment que, si elle a existé, la « belle plage de temps de mon enfance » disparut à tout jamais. À moins, à bien y penser, qu’elle n’ait disparu, la veille, quand j’avais regardé la Ford de mon père s’éloigner, empruntant la longue allée bordée d’arbres qui conduisait à la route vers Mont-Rolland, où mes parents retournaient sans moi.

Publié dans Uncategorized | 3 commentaires

Mourir en automne

Rubinstein joue les Nocturnes de Chopin. Alain Lefebvre lui rend hommage au cours de son émission dominicale. Cette musique m’emporte vers un passé très lointain. 

C’est l’automne. Le taxi Paquette me laisse à l’entrée de la cour. Je marche vers la maison, monte les marches du long escalier qui mène à la cuisine, et j’entre. 

Maman fait son repassage. On doit être mardi. Comme la plupart de mes tantes, ma mère lave le lundi, mais le repassage attend au lendemain. Je sais que je ne dois pas faire de bruit en déposant mon sac d’école, car un indicatif musical — un Nocturne, mais ma mémoire me trompe peut-être — annonce le début d’une émission radiophonique que ma mère ne raterait pas pour tout l’or du monde : Les événements sociaux, une sorte de carnet mondain, où en fait d’événements, ce sont majoritairement des décès que l’on annonce. Maman écoute son programme religieusement. 

Exilée — depuis son mariage, et même un peu avant, elle vit « dans le bois », comme elle dit, loin du fleuve qui a bercé son enfance et sa jeunesse —, elle tente de se tenir au courant des nouvelles de sa région et d’un peu partout au pays. Sa sœur Simone habite Rouyn-Noranda, où son mari travaille à la mine; son frère cadet, Édouard, a rendu la ferme familiale à sa mère pour déménager à Trois-Rivières et réaliser son rêve : travailler à la Shawinigan Water and Power. Gabriel, un cousin, exerce son ministère sacerdotal au Manitoba. Des événements sociaux, il peut s’en produire partout.

Ma mère, donc, repasse, bercée par la voix de Camille Leduc — je crois bien que c’était le nom de l’annonceur des événements sociaux. « À Saint-Jean-Port-Joli, le 9 novembre est décédé… » Maman arrête son mouvement de va-et-vient, le fer à repasser « en l’air », pour ne rien brûler. Le temps s’arrête. La voix monocorde semble irréelle. Le nom du défunt fait son chemin dans la pensée de ma mère… 

— Pour moi, c’est le frère de Réona Richard à qui j’ai enseigné. Ils habitaient à l’Anse, dans le temps, mais maman m’a dit qu’ils ont déménagé à Saint-Jean-Port-Joli.

Avant de parler, elle s’est assurée que l’« événement social » suivant n’avait aucun intérêt pour elle. 

La litanie des décès reprend et s’égrène lentement, comme les ave du chapelet que ma mère récitera sans doute, le soir même avant de s’endormir, à la mémoire du frère de Réona, « pour que les âmes des fidèles défunts reposent en paix ». 

Quand CKAC décidera, quelques années plus tard, de retirer ses événements sociaux des ondes, ma mère en sera mortifiée. Elle s’abonnera au journal La Presse. Je la surprendrai parfois à en commencer la lecture par les pages nécrologiques. 

Souvenir ? Hommage ? Coïncidence ? Toujours est-il que les avis de décès et autres nécrologies ont toujours eu sur moi un certain attrait. En fait, il s’agit plutôt d’une curiosité qui me pousse à les consulter aussitôt que j’ouvre un journal. J’y ai souvent appris la mort de personnes que je connaissais. Celle, par exemple, de Raymond Proulx, un frère mariste qui, après avoir été mon sous-directeur au grand juvénat, demeura pour moi un ami, un grand ami même, jusqu’à sa mort. Quand j’ai vu sa photo dans le journal, je l’ai tout de suite reconnu; je l’ai même entendu rire, m’a-t-il semblé; il avait un rire qu’on ne pouvait oublier. J’y ai aussi appris le décès d’autres éducateurs qui avaient, comme on le disait alors, formé ma jeunesse. Certains pour mon bonheur, comme Raymond Proulx; d’autres, pour mon malheur. 

Il m’est déjà arrivé, en consultant les avis de décès, d’éprouver l’étrange surprise de ne pas m’y retrouver. Depuis le décès de mes parents, et encore plus depuis celui de mon frère, une petite voix me murmure parfois à l’oreille que, dans un avenir plus ou moins lointain, je disparaîtrai moi aussi. Son ton n’est ni funeste, ni triste, ni épeurant. La petite voix me rappelle simplement mes fins dernières, comme on appelait la chose à une certaine époque. 

★★★★★

Les fins dernières me furent révélées en des circonstances qui resteront à jamais gravées dans ma mémoire. Aucun rapport avec le deuil de grand-mère Guénette ou de tante Gabrielle, que je vécus pourtant bien jeune. Rien à voir non plus avec le décès de ma cousine Éliane, morte après avoir donné naissance à une petite fille. Les circonstances de sa mort m’avaient marqué, mais pas au point de me faire perdre le sommeil, comme cela se produisit, le premier jeudi soir du mois de septembre 1961 quand les fins dernières firent brusquement irruption dans mon champ de conscience. Je me souviendrai toujours de la terreur qui m’envahit alors, en cette veille du premier vendredi du mois, dans la rangée A du dortoir du juvénat… 

Les lumières s’éteignent, comme chaque soir, puis des lueurs rouges, vertes ou bleues s’allument au plafond du dortoir. Comme chaque soir encore, le frère surveillant répète : « On se trouve une position confortable — le ton se fait insistant — sur le dos ou sur le côté, et on dort ! » Si, par malheur, en faisant sa ronde, le frère surveillant nous surprend « vautrés », à plat ventre, il braque le puissant faisceau lumineux de sa flashlight dans nos yeux endormis et nous fait nous retourner sur le dos. Au cours d’une lecture spirituelle, nous avons appris que la position « sur le ventre » pouvait éveiller des idées impures dans nos esprits adolescents. Or, « Impudique point ne sera, de corps ni de consentement », disait le sixième commandement de Dieu. 

Donc, les lumières s’éteignent, les feux rouges, verts et bleus s’allument, et juvéniste obéissant, je tente de m’endormir sur le dos. Soudain, sortie d’on ne sait où, une voix lugubre se fait entendre : « Cette nuit sera peut-être votre dernière nuit. Êtes-vous prêts à rencontrer votre Sauveur ? » Je me retrouve assis dans mon lit, le cœur battant à une vitesse que je ne le savais pas capable d’atteindre. Je ne suis pas le seul à être été terrorisé par la voix d’outre-tombe. Mes compagnons de la rangée A — du moins, les nouveaux arrivés comme moi — sont eux aussi assis dans leur lit, l’œil hagard, l’oreille tendue. Dans le dortoir, on entend les rires des « anciens », les grands de Versification qui, au courant de cette pratique des fins dernières, se sont bien gardés de mettre au courant les jeunes flos de Méthode que nous sommes. 

À nouveau, la voix lugubre — je la reconnais, c’est celle du directeur, mais elle me terrorise encore — se fait entendre : « Préparation à la mort. » Suivent des prières, des invocations et un examen de conscience qui doivent nous préparer… si la mort décidait de faucher nos jeunes âmes pendant la nuit. Après avoir passé en revue les commandements de Dieu et de l’Église auxquels nous sommes susceptibles d’avoir désobéi, la voix nous invite à réciter l’acte de contrition. Elle insiste sur la ferveur que nous devons y mettre. Il nous faut regretter nos fautes, sinon le pardon de Dieu ne les effacera pas…

Ce périlleux exercice de préparation à la mort me frappa l’esprit, le cœur et l’âme de plein fouet. Et la peur de m’endormir me saisit. S’il fallait que Dieu vienne me chercher au cours de la nuit sans que je sois tout à fait prêt à le rencontrer ! C’est ainsi que la mort fit effraction dans ma vie jusque-là paisible, me semblait-il, et que sa crainte jamais ne me quitta. Les tunnels lumineux, dont j’entendis parlé par la suite, les rencontres consolantes avec ceux et celles qui m’auront aimé et que j’aurai aimés durant ma vie ne me feront jamais oublier cette voix sépulcrale qui m’annonça, un jeudi soir de septembre, que j’étais mortel. 

★★★★★

Quand ma mère s’est éteinte à 97 ans, j’ai vu son souffle sortir de sa bouche pour ne plus renaître. Mon père, pour sa part, reposait paisiblement quand je me suis rendu à son chevet. Il y avait déjà longtemps — cela était perceptible — que la vie se retirait lentement de lui après une vie bien remplie qui l’avait mené à l’âge respectable de 96 ans. On m’a dit qu’il s’était éteint tout doucement après avoir avalé une bouchée de tarte au sucre, sa gourmandise préférée. Ma chatte Alice est partie, elle aussi, sur la pointe de ses vieilles pattes de 18 ans, après que la vétérinaire lui eut injecté une dose massive d’anesthésiant. Je n’avais pas eu le courage de rester avec elle jusqu’au bout, et cela, je me le reprocherai probablement toujours. Trois morts à un âge très avancé : mes parents presque centenaires, et ma vieille Alice qui les battait en années de chat. 

Un après-midi de novembre 2009, j’attendais des nouvelles de mon frère. On lui faisait une intervention qui devait lui sauver la vie. À l’heure du souper, c’est son décès que j’appris par la voix éplorée de sa conjointe. Lui non plus, paraît-il, n’avait pas souffert. Mais il n’avait pas atteint le grand âge de nos parents. Mourir centenaire, c’était bon pour leur génération. En ce qui me concerne, il me faut revoir à la baisse mon espérance de vie. Et me faire à l’idée qu’un jour ou l’autre, je quitterai « cette terre qui est parfois si jolie », comme l’écrivait Prévert après avoir dit à Dieu : « Notre Père qui êtes aux cieux, restez-y ! » 

Si je veux que mes fins dernières se passent pour moi aussi en douceur, je dois jour après jour faire le deuil de ma propre vie. Pour ne pas être surpris, une nuit de premier vendredi du mois, l’âme à la panique et le cœur aux abois. 

J’ai composé les avis de décès de ma mère, de mon père et de mon frère — je n’ai pas osé annoncer le décès d’Alice, ma chatte, cela aurait été mal perçu. Un jour — je souhaite que ce soit à l’automne, ma saison préférée, et que de gros nuages emportent mon souvenir —, mon avis de décès paraîtra dans les colonnes d’un journal. Quelques lignes, une photo : les dernières traces de ce qui aura été ma vie. 

Publié dans Uncategorized | 4 commentaires

Dies irae, dies illa

Jour de colère que ce jour-là, jour de détresse que ce premier jour de juin 1966. Il fait beau soleil depuis le matin, mais je ne m’en suis pas rendu compte, tout entier à la dernière préparation d’un départ qui changera ma vie. Depuis presque huit ans, je vis dans un cocon inconfortable, étouffant, mais tout de même sécurisant. Et en ce jour d’été avant la saison, je vais me transformer… Je quitterai la chrysalide et je m’envolerai, papillon pas très beau à voir, l’air plutôt d’une grosse manne que d’un élégant monarque.

J’ai plié soigneusement mes deux soutanes et les ai déposées sur mon lit, comme on me l’a demandé. Elles seront récupérées et vêtiront un grand novice fait sur le long, dont les parents sont désargentés. Les miennes, mes parents me les ont offertes, le jour de ma prise d’habit. Ils ont aussi organisé une grande fête pour l’occasion. Même grand-père Guénette est venu, tout petit, tout courbé, déjà, même s’il ne devait décéder que plusieurs années plus tard. Sur une photo de cette fête, il est assis à côté de papa, qui ne peut cacher qu’il soit son fils. Raymond a filmé la cérémonie en 8 mm. J’ai retrouvé les bobines après son décès. Je n’ai pas encore eu le courage de les regarder. Je ne le trouverai peut-être jamais. 

Pour l’instant, je suis debout, droit pour ne pas dire raide, dans les marches du pavillon Champagnat, une des résidences du Scolasticat central de Montréal qui, quelques années plus tard, deviendra le Cégep Marie-Victorin. Je m’apprête à tourner une page de ma jeune vie. Je m’en vais sur mes dix-neuf ans; je les aurai en novembre. Je ne suis pas encore majeur — à l’époque, il fallait attendre nos vingt et un ans pour l’être — et je vais planter un couteau — l’expression mélodramatique n’est pas de moi, mais du frère supérieur — dans le cœur de mes parents. 

Retour en arrière

Huit ans auparavant, je leur ai planté une autre sorte de couteau, plus légère m’a-t-on dit, en entrant au juvénat, à Iberville. Mon père n’était pas du tout d’accord; l’idée d’avoir encore une pension à payer lui rappelait tous les sacrifices auxquels il avait dû consentir pour que mon frère puisse étudier au Collège Laval pendant trois longues années. Le premier du mois revenait vite, trop à son goût. 

Mon père était un gagne-petit, le cœur à l’ouvrage, pas séraphin de son temps pour accomplir une bonne besogne, mais il n’avait pas le sens des affaires. Après son fils aîné qui ne prendrait pas sa relève pour une question de santé — on lui avait diagnostiqué un souffle au cœur —, voilà que le cadet l’abandonnait à son tour. Même s’il se doutait que son plus jeune n’avait absolument pas la fibre du moulin à scie, il vivait tout de même son départ pour la communauté comme un abandon. Malheureusement pour lui, ce ne serait pas la dernière fois que son bébé — il m’appelait encore ainsi l’année de sa mort, au grand plaisir des autres résidants qui trouvaient qu’à 58 ans, le bébé était pas mal vieux — l’abandonnerait à son sort. Peut-être ai-je voulu racheter mes abandons à son égard en essayant de rendre la fin de sa vie la plus heureuse possible. Mais semblable rédemption existe-t-elle? Était-il secrètement déçu, encore, après toutes ces années? J’en ai bien peur. 

Ma mère me trouvait bien jeune pour la vie religieuse. Son petit garçon, qu’elle avait eu tant de misère à sauver de la mort, à sa naissance et quelques mois plus tard, la quittait. Elle n’aurait plus à guetter son retour de l’école. Elle se sentirait bien seule désormais dans sa grande maison isolée « de la civilisation », comme elle disait. Mais, grande croyante, elle était prête à ce sacrifice. 

Le frère recruteur avait bien sûr ébranlé leurs résistances en jouant sur la peur et le regret. Que répondraient-ils à leur Juge quand il leur demanderait pourquoi ils avaient empêché, égoïstement, une vocation religieuse d’éclore? La religion de l’époque — a-t-elle changé? — misait sur la culpabilité… et remportait souvent, trop souvent, la mise.

1966, dans l’escalier du pavillon Champagnat, j’attends que mon frère vienne me chercher 

J’ai été de la première cohorte à habiter le pavillon mariste du nouveau campus. J’y suis arrivé en septembre 1965, rempli d’espérance, souhaitant que ma vie y soit heureuse. On m’avait pourtant répété que, selon le père Desmarais, « l’essentiel, c’était le ciel », et que le bonheur terrestre était peu de choses à comparer avec celui, éternel, qui m’attendait si je suivais ma vocation. On avait aussi tenté de me convaincre que ce n’était pas grave si je n’étais pas heureux maintenant, car je le serais é-ter-nel-le-ment! Mais on n’avait pas réussi, pas profondément en tout cas. 

Un doute m’accompagna chaque heure et chaque jour de cette année. Je m’en ouvris au directeur. Il me recommanda la pénitence pour éloigner la tentation du découragement, qui ne pouvait mener qu’à la perte de ma vocation. Heureusement, notre aumônier, me prêta une oreille plus attentive et se fit un devoir de m’accompagner dans mon questionnement qui allait grandissant au fur et à mesure que ma première année de scolasticat avançait. Et mon ami Raymond, à qui je téléphonais en cachette — j’étais portier remplaçant, ce qui me donnait un accès inespéré à un téléphone — à Sherbrooke, où il était directeur de l’école Laporte. 

L’aumônier et Raymond m’ont aidé à voir clair dans ce qui était le marasme de ma vie d’alors. Eux seuls ont su la vraie raison de mon départ. Officiellement, j’avais découvert que « ma place » n’était pas dans la vie religieuse. Officieusement, mon passage à l’âge adulte — on y arrivait plus jeune que maintenant — m’avait plongé dans une sorte de désert de l’âme et du cœur. Cette dernière année, particulièrement, m’avait fait faire le deuil de l’espérance. L’« avenir » était un mot qui n’avait plus vraiment de sens pour moi. Heureusement que ces deux anges gardiens se sont trouvés sur ma route, car je ne sais pas ce que je serais devenu. Ils m’ont porté, littéralement, jusqu’à la fin de l’année. Ils m’ont aidé à trouver le courage d’annoncer ma décision de quitter la vie religieuse à mon directeur et au provincial. Et à mes parents! 

Sur ce point, ce ne fut pas réussite. J’avais eu la mauvaise idée de les inviter à Iberville, où nous passions la Semaine sainte et le congé pascal. Mes parents vinrent m’y visiter sans se douter une seconde de ce que je m’apprêtais à leur annoncer. Ma mère était émue à la seule idée de rentrer dans le parloir ou, sept ans auparavant, elle venait me visiter, pas aussi souvent qu’elle l’aurait souhaité — une fois par mois, pas de visite durant l’avent et le carême. Même les animaux empaillés semblaient la rendre nostalgique. Avant de les inviter à s’asseoir, je leur annonçai de but en blanc que je quittais la communauté le 1er juin. Ma décision était prise. Je n’y reviendrais pas. 

Un court silence suivit ma tirade de départ. Puis, soudain, mon père dit : « Viens-t’en, Rose, on a pu rien à faire icitte. » Je les ai regardés sortir, descendre les marches, marcher jusqu’à l’auto… et partir. Je n’eus pas de leurs nouvelles dans les semaines qui suivirent. Mon frère m’en donnait quand il venait me voir. Pour sa part, il n’était pas mécontent du tout que je quitte ce monde de pieuseté. Nous étions dans les années 1960, il était dans la JOC avec mon cousin Jacques, son ami Philippe et Jean-Claude Turcotte comme aumônier. Engagé, oui, mais pas bondieusard pour autant. Il voyait que j’étouffais dans ce monde qui, à ses yeux, n’était pas fait pour moi. Pas pour grand monde, d’ailleurs, à son avis.

Ma mère a ressenti mon départ de la communauté comme un échec personnel. Elle s’était battue pour que mon père accepte que je suive ma vocation. Et voilà comment je la remerciais. En descendant de l’auto de Raymond, qui m’avait ramené à la maison, j’ai entendu ma mère s’écrier, des sanglots dans la voix : « Je ne peux pas le croire. Il me semble que ça se peut pas! » 

Jour de colère que ce jour-là! Une colère rentrée, refoulée qui commença à sortir. Enfin! Colère contre la vision bornée du christianisme, une sorte de camisole de force où on m’avait enfermé, me semblait-il, à mon arrivée au juvénat. Colère contre l’étouffement que l’on nous y imposait. Colère contre le refoulement des sentiments. Colère contre les mensonges dont on nous bourrait le crâne.

Dies iræ, dies illa!

Publié dans Uncategorized | Un commentaire

Chapitre 8, 3e partie

Aparté

Maxime aimait Le reel du pendu, joué par Isidore Soucy. Pour Marie-Rose, c’était Parlez-moi d’amour, chanté par Lucienne Boyer.

Plus tard, il aimera le Soldat Lebrun, Willie Lamonthe et Rita Germain. Pour sa part, elle soupirera en écoutant Aimé Major. 

Leurs goûts musicaux pourraient laisser présager qu’un certain fossé se creuserait entre eux. Pourtant, ils vieillirent ensemble. La seule émission de télévision qui les réunira dans une même ferveur sera Soirée canadienne

Les années passeront, et le 1er juillet de chacune d’elles, leurs fils souligneront leur anniversaire de mariage. 

En 2004, pour leur 71e anniversaire, ils devront les fêter séparément, pour cause d’hospitalisation. 

Le midi avec leur mère, à l’hôpital Marie-Clarac, où elle tentait bravement, malgré le poids de ses 97 ans, de reconquérir une certaine autonomie après une opération pour une fracture de la hanche. 

Le soir, avec leur père, à l’Hôtel-Dieu de Montréal, où il se battait, lui aussi bravement à 95 ans, contre la bactérie C difficile, très à la mode cette année-là. Il passa même outre à la diète sévère qui lui était imposée et mangea avec un bel appétit sa part de gâteau d’anniversaire.

Leur surdité les empêchant de se parler au téléphone, leurs fils se firent leurs messagers, chaque jour leur apportant les nouvelles de l’un à l’autre.

Ils mourront sans jamais se revoir.

Ils s’étaient unis devant Dieu et devant les hommes, un 1er juillet pluvieux. Au moins, le jour de leur inhumation à Saint-Sauveur – le 25 août 2004, pour elle; le 21 décembre 2005, pour lui – le soleil brillait.

Ne nous arrêtons pas sur la triste fin de cet aparté. Le chapitre suivant fera revivre Marie-Rose et Maxime, nouveaux mariés. Et nous connaîtrons un peu mieux la famille de Marie-Rose.

Une grande aventure les attend. L’aventure d’une longue vie.

Publié dans Uncategorized | Un commentaire

Chapitre 8, 2e partie

Léondina pleure encore et encore. Son grand garçon, son deuxième réchappé, se marie ! Et tout son clan est là avec elle, à commencer par Anne-Marie qui n’en finit plus de lui essuyer les yeux avec le petit mouchoir brodé qu’elle a reçu de Marie-Rose lors de son anniversaire. 

Après avoir fait la monition habituelle aux mariés, le curé se gourme et demande ensuite : 

— Maxime Guénette, est-ce que vous acceptez de prendre pour épouse Marie-Rose Poitras, ici présente ? Promettez-vous de lui rester fidèle dans le bonheur et dans les épreuves, dans la santé et dans la maladie, pour tous les jours de votre vie ?

Léondina s’arrête net de pleurer. Elle ne sait pas de quoi il s’agit, mais elle est certaine que quelque chose cloche… La pauvre, elle sera dérangée par ce « quelque chose » tout au long de la cérémonie, et même plus tard.

L’assemblée ne s’en rend pas compte, mais Marie-Rose a un petit mouvement de recul en entendant le curé prononcer les mots « obéissance à son mari ». Heureusement, elle se ravise au moment d’articuler le « oui » l’unissant pour la vie à Maxime, qui lui passe ensuite une alliance au doigt. Le curé conclut qu’ils sont désormais mari et femme. Signature du registre. Place à la messe.

Saut dans le temps – 1er juillet 1983

Comme l’usage de l’époque ne prévoyait pas que l’épousée passe une alliance au doigt de son mari, Marie-Rose se reprend le jour de leurs noces d’or en lui offrant un jonc. Au même moment – ça ne s’invente pas – Georges Guétary chante Cet anneau d’or dans les haut-parleurs du restaurant La Vieille ferme, à Saint-Sauveur, où leurs fils ont invités leurs parents. Marie-Rose, d’habitude réservée sur les larmes, se permet d’en verser quelques-unes. 

Retour à 1933

Après la messe de mariage, tout le monde affronte à nouveau la pluie. Édouard a avancé son auto le plus près possible du perron de l’église. Les mariés s’y engouffrent sous le dais improvisé des parapluies de madame Jamieson et de madame Bouchard.

— Mon doux Seigneur, s’exclame M en se signant, envoyez-nous pas un autre déluge. On n’a pas de bateau comme Noé, nous autres !

Malheureusement, personne ne remarque sa connaissance de l’Histoire sainte. En effet, on s’affaire. On ouvre les parapluies. On court vers les voitures. Les plus jeunes s’amusent à sauter dans les flaques d’eau, vitement ramenés à l’ordre par leurs mères qui leur ont acheté des souliers neufs pour l’occasion.

Malgré le mauvais temps, un cortège se forme et accompagne les mariés jusqu’au repas de noces chez Philias et Léondina. De mémoire de vieux, il n’a jamais autant mouillé sur Morin-Heights que ce 1er juillet 1933.

Il n’existe aucune photo du mariage de Maxime et de Marie-Rose. Aucun souvenir non plus, si ce n’est une liste des invités. 

***

Heureusement pour Léondina, le repas de noces qu’elle a préparé avec ses filles lui change les idées; elle parvient à oublier, pour un temps, le « quelque chose » qui la turlupine. Elles ont travaillé fort, Simone, Flore, Gaby, Gabrielle, la femme de Léo, et même Anne-Marie et Marielle qui ont plus d’une fois risqué d’être ébouillantées, ou enfournées en même temps que les tartes et les gâteaux. 

Il était évident que la noce ne pouvait pas se tenir chez les parents de la mariée… Voyez-vous ça, un cortège nuptial de Saint-Sauveur à L’Anse-à-Gilles ! Quelques semaines auparavant, Marie-Rose a remis à Léondina une enveloppe. Léondina l’a ouverte : 

— Mon père m’a envoyé ça par la malle. C’est pour payer la noce, lui a dit Marie-Rose. C’est la coutume.

Léondina ne l’a pas écoutée et encore moins pris le temps de compter l’argent dans l’enveloppe : 

— Il n’en est pas question ! Il sera pas dit que, moi, Léondina Lorion, je vais faire payer sa noce à ma future belle-fille. Je suis certaine que Philias pense comme moi. Si ça a du bon sens, des idées de même !

Marie-Rose insiste. Léondina refuse toujours.

Il faudra que Gaby et Anne-Marie s’en mêlent pour que leur mère finisse par accepter. 

— Marie-Rose, vous remercierez votre père. Je vous promets de vous préparer le meilleur repas de noces. Ça sera peut-être pas les mêmes recettes que par chez vous, mais on en a des pas pires par icitte.

***

À n’en pas douter, Léondina et ses filles se sont surpassées dans la préparation du repas. Monsieur le curé a dit quelques mots. Les verres ont tinté; les mariés se sont embrassés. 

Après le repas, ils ont ouvert la danse. Marie-Rose a sûrement demandé à Dieu de lui pardonner ce manquement à sa promesse et repoussé l’idée qu’une crise de rhumatisme inflammatoire lui tombe dessus juste à ce moment, en guise de punition divine. On ne sait jamais. Dieu a parfois de ces fureurs !

L’alcool a coulé à flots… mais Philias a veillé à ce que personne, surtout ses garçons, n’agisse de façon déplacée. Il est sévère là-dessus. Léondina a servi son vin de cerises aux femmes. C’est plus doux pour leur gosier que le caribou et le whisky de son mari. 

Comme le soir tombe tard en juillet, la noce a duré, et on a même mangé les restants du dîner. Après, on a conduit les nouveaux mariés à leur nouvelle maison, non loin de l’école où Marie-Rose a enseigné.

***

Ce soir-là, après la prière du soir récitée avec Philias, chacun de son côté du lit, juste au moment où elle fermait les yeux, le « quelque chose » ressenti au mariage a repris du service dans l’esprit de Léondina. Elle se remémore la cérémonie, la revoit dans les moindres détails à travers un rideau de larmes, mais elle ne trouve pas. Elle s’endort finalement au son des ronflements de Philias, qui lui rappellent en moins beau les premières notes de la marche nuptiale.

Publié dans Uncategorized | Laisser un commentaire

Chapitre 8

« Une cloche sonne, sonne… »

Pauvre Maxime, y est pas chanceux ! pense Léondina en refermant le rideau d’un geste plus brusque qu’elle ne l’aurait voulu.

***

— My dear Marie-Rose, you are not lucky ! dit madame Smith en lui servant son thé matinal ainsi qu’à son frère Édouard, qui est arrivé la veille. Marie-Rose a eu beau suspendre son chapelet à la corde à linge – un geste que madame Smith, anglicane de son état, a trouvé bizarre –, le ciel ne l’a pas entendue. Édouard essaye de remonter le moral à sa sœur, mais, comme leur père, elle n’a jamais été douée pour l’optimisme. 

***

Que se passe-t-il donc, ce 1er juillet 1933 ?

Il tombe des cordes. 

Il pleut à boire debout. 

Y mouille à siaux ! 

Cela, on le sait, mais encore ?

C’est en ce jour à pleurer – c’est le cas de le dire – que Maxime et Marie-Rose se marient à l’église de Saint-Sauveur. Les bans ont été publiés et personne ne s’est opposé à leur union. 

— Ça aurait ben été le boutte ! 

Marie-Rose réfléchit tout haut en revêtant la belle robe que madame Savaria, sa grande amie de Montfort, lui a confectionnée. Madame Smith, qui l’aide, n’ose pas lui demander de traduire sa réflexion. 

Marie-Rose se regarde dans le miroir… Ce qu’elle voit lui remonte le moral pour quelques minutes : elle se trouve belle, élégante, ravissante même. 

— C’est peut-être un péché d’orgueil, mais si une mariée peut pas se trouver belle, le jour de son mariage, c’est que quelque chose fonctionne pas dans le grand catalogue des péchés. 

Marie-Rose a encore pensé tout haut. Nouveau regard interrogatif de madame Smith, qui ne demande toujours pas une traduction.

Marie-Rose ne prend que sa part de crédit, laissant l’autre au doigté fabuleux de madame Savaria. Quand madame Smith pose le voile sur sa tête, Marie-Rose éclate en sanglots. C’est trop beau ! Elle se trouve trop belle !

***

Digression sur les promesses faites au Ciel

Heureusement, à cette époque, la mode du maquillage ne s’était pas encore trop répandue chez les femmes… ordinaires, disons. Elles laissaient cela aux vedettes de cinéma et de la chanson. Même que… une femme qui se maquillait, c’était parfois mal vu. Et cela déclenchait la machine à rumeurs. 

M – celle que l’on ne nomme plus dans cette histoire –, avait, pas plus tard que quelques semaines auparavant, effacer le rouge que sa fille, pourtant si réservée, avait osé mettre sur ses lèvres. 

— Y s’ra pas dit que ma fille va avoir l’air d’une guidoune !

Quant à Marie-Rose, parfois pieuse à l’excès, elle avait promis – elle ne se rappelle plus quand, pour quoi et pour combien de temps – de ne pas mettre de rouge à lèvres. Elle sera délivrée de sa promesse, des années plus tard, grâce à un confesseur compréhensif. Mais elle se contentera du rouge à lèvres, parfois d’un peu de fard à joues, sans en abuser.  

Hélas, ce n’était pas tout : elle avait aussi promis de ne jamais danser si elle guérissait du rhumatisme inflammatoire qui l’avait rendue presque handicapée, quelques années auparavant. Pour son bonheur – ou son malheur, car elle adorait danser –, elle avait été guérie un an plus tard. Depuis, elle se contentait de taper du pied pendant que le calleur s’époumonait et que les danseurs virevoltaient sur les sets carrés et autres quadrilles.

Depuis quelques jours, cette dernière promesse la chiffonnait. Elle ne pouvait tout de même pas refuser d’ouvrir la danse, le jour de ses noces. D’autant plus qu’elle avait appris par Léondina que Gabrielle, la sœur de Maxime et amie de Marie-Rose, avait enseigné quelques pas de valse à son frère pour le grand jour. 

D’habitude, dans les soirées dansantes, Maxime jouait du violon. Son père lui en avait montré les rudiments quand il était encore enfant ou presque. Raymond et Pierre, ses fils, ne l’apprendront que quelques semaines avant son décès, en 2005. Ils se souviendront alors d’un vieux violon « écordé » et d’un morceau d’arcanson, trouvés dans le grenier de la maison de Mont-Rolland au moment du déménagement de leurs parents en 1972.

Comme Marie-Rose était forte sur les promesses, elle en avait fait une autre pendant une solide indigestion : ne plus jamais manger de chocolat. Elle y sera fidèle jusqu’à la fin de sa vie, achetant alors du sucre à la crème sans noix chez Marie-Claude, à Sainte-Adèle, plutôt que les savoureux chocolats que son mari dégustait au moins trois fois par jour sous son nez. 

***

Marie-Rose sort de la maison de madame Smith tout enrobée de beauté et de sent-bon. Ses sœurs Alice et Germaine lui ont en effet offert une bouteille de parfum pour ses fiançailles… qui, finalement, n’ont pas eu lieu. Au moins, le parfum ne fait pas partie des sanctions qu’elle s’était imposées. Une goutte derrière l’oreille; une à la saignée du bras et une autre au poignet. Pas trop ! Le parfum, c’est comme le maquillage, ça fait jaser. Il lui vient tout à coup à l’esprit que M sera à la noce ! Vite, vite, elle chasse cette mauvaise pensée, pire que les vraies qui, elles, pouvaient parfois avoir quelque chose d’agréable… 

Édouard a disposé des planches de bois en guise de trottoir jusqu’à l’auto. Madame Smith suit Marie-Rose et tient sa robe relevée, décemment tout de même. Son anglicanisme ne fait pas d’elle une dévergondée. La future mariée avance à petits pas dans ses beaux souliers blancs satinés. Deux amies – madame Jamieson et madame Bouchard – pataugent dans la boue en bottes à jambe, tenant chacune un parapluie au-dessus de Marie-Rose. Elles sourient malgré le malheur qui leur tombe dessus en trombes d’eau poussées par le vent.

Marie-Rose monte enfin dans l’auto de son frère. Les deux amies et madame Smith rentrent vite chez elles pour se faire belles. Leur amie Marie-Rose se marie; c’est un grand jour ! Mouillé, mais grandiose !

***

Maxime a revêtu son habit de noces. Léondina et Gabrielle l’ont aidé.

— T’es beau, Maxime, lui dit la petite Anne-Marie, en entrant dans la chambre. 

— C’est pas de sa faute, souligne Léondina, le ton sévère, mais le sourire aux lèvres. 

Quelques semaines auparavant, Maxime lui a dit : 

— J’en ai un habit.

Cette fois, Léondina a failli se fâcher. 

— Tu veux nous faire honte, à ton père et à moi.

Elle pense tout à coup que son gars est pas mal comme son père… Ce dernier n’aurait pas honte de voir son fils dans son vieil habit acheté pour les noces de Flora, sept ans auparavant. Il aurait probablement dit, après avoir tiré sur sa pipe : 

— Vieille viande ! Quossa fait ?

Léondina « a fait un maître » d’elle-même et a traîné Maxime à Montréal. Elle connaît un grand magasin où il trouvera un bel habit de noces. Elle veut être fière de son gars quand il entrera dans l’église, Philias à ses côtés – lui aussi, elle l’a entrepris pour qu’il renouvelle sa garde-robe. 

— Tu te trouves pas beau d’même, mon Maxime ?

— Ben oui, moman. 

Léondina sent que le cœur n’y est pas. Et elle ne se trompe pas : son fils, comme on dirait maintenant, ne tripe pas sur les vêtements. Surtout qu’il ne distingue pas vraiment les couleurs, bien qu’il affirme le contraire. 

Un appel du bas des marches de l’escalier fait sortir Léondina de sa réflexion.

— Coudon, Maxime, tu t’maries-tu ou si tu t’maries pas ? Faut descendre à Saint-Sauveur, s’impatiente Philias. 

Léondina fait passer tout le monde devant elle. Elle essuie une larme. C’est plus fort qu’elle : chaque fois qu’un de ses enfants la quitte, elle pleure. Elle sent aussi que sa pression monte… 

***

Philias s’engage sur le chemin de Saint-Sauveur, Maxime à ses côtés. Quelques instants plus tard, il voit qu’une auto suit la sienne. Il ne sait pas qu’il s’agit de celle d’Édouard, le frère de sa future bru. 

Cortège sous un déluge. 

Philias sourit. Son Maxime se marie. Il va quitter la maison. Ça fera un peu de place aux plus jeunes. Mais il ne s’en va pas loin. Pas comme Simone qui s’est exilée à Mont-Rolland avec son Lucien. Au moins, Flore est à Saint-Sauveur et Léo à Piedmont, ce n’est pas trop loin. Maxime, lui, va rester à Morin et continuer à travailler avec lui au moulin et à la boutique. C’est tellement un bon travaillant. 

Il jette un coup d’œil en direction de Maxime, qui admire le paysage. Il sait que son fils est plutôt silencieux de nature, alors, il ne le dérange pas, même si c’est le jour de son mariage.

Au loin, le clocher de l’église de Saint-Sauveur apparaît.

Quand il se gare devant l’église, Philias ne remarque pas que l’auto qui suivait la sienne s’est elle aussi arrêtée non loin.  

***

La cloche sonne : 

— Oyez, tout le monde. Deux enfants de Dieu vont s’unir devant lui et les hommes — la formule, alors, n’incluait pas les femmes. C’est une bonne et joyeuse nouvelle.

À l’intérieur de l’église, les invités se sont regroupés « par famille ». La rangée de la mariée fait « pic-pic ». Il y a bien ses deux sœurs de Montréal, Alice et Germaine, qui sont montées avec leur Joseph respectif : un Coulombe et un Labelle. Il y a aussi son oncle Louis et sa tante Lydia ainsi que son oncle Aimé et sa tante Olympe. Ses parents n’ont évidemment pas fait le voyage de l’Anse-à-Gilles jusqu’à Saint-Sauveur. Joseph-Édouard son père est souffrant; cela fait quelques années que ça dure. Il a souvent mal à la tête… Et deux amies de Marie-Rose sont venues au mariage, même si elles ne sont pas catholiques : madame Smith, évidemment, et madame Jamieson. Madame Bouchard a été touchée de l’invitation au mariage; elle étrenne une belle robe. Madame Savaria est descendue de Montfort. Elle a non seulement dessiné et confectionnée la robe de Marie-Rose, mais elle partage avec elle une amitié indéfectible. Elle l’a soutenue après la rupture de ses fiançailles avec Ernest O’Connor, et elle a été sa confidente et sa dose d’optimisme dans les moments de découragement, à des centaines de milles de chez elle et si loin de son fleuve. 

La rangée du mariée, elle, est presque pleine. Dans le premier banc en avant, Léondina essuie encore une larme. 

— Maman, arrête de pleurer. Maxime est pas mot, y s’marie

Anne-Marie, la petite dernière, la préférée de Maxime — elle le sait, même s’il ne le lui a jamais dit clairement — essuie les larmes qui coulent sur les joues de sa mère.

Après l’avoir consolée, pour l’instant, la petite se tourne carrément vers l’assistance derrière elle. Elle multiplie les ta-tas : à ses frères et sœurs, à ses neveux et nièces — oui, elle en a déjà, dont la petite Marielle, la fille de Flore qui a à peine deux ans plus jeune qu’elle; à ses mononcles et ses matantes. 

Léondina la rappelle à l’ordre. On est à l’église après tout. En se retournant vers sa mère, Anne-Marie lui murmure : 

— Mon oncle Alderic vient juste d’arriver. 

Léondina a soudain le souffle court et sa pression monte à nouveau d’un cran.

— Mon Dieu, chuchote-t-elle, faites qu’il n’y ait pas de chicane! Je l’aime bien ma belle-sœur, mais, vous le savez comme moi, il faut toujours qu’elle mette le trouble. 

Elle se signe après cette courte supplique.

Soudain, l’organiste ajuste ses jeux. Anne-Marie se tourne vers le jubé. Puis, c’est plus fort qu’elle, elle s’écrie : 

— Moman! Y’arrivent! Maxime et pâpâ!

Tout le monde se tourne. Le marié et son père s’avancent lentement dans l’allée principale. 

Quelque chose d’autre attire l’attention de l’assemblée : des gens semblent s’agiter dans le portique de l’église. Des parapluies se ferment. Un homme au physique imposant leur bloque partiellement la vue… Aussi bien revenir au marié qui s’installe du côté droit de la sainte table. 

Un court silence, puis… 

Moment magique! La marche nuptiale se fait entendre. D’un seul mouvement, l’assemblée se retourne. 

Marie-Rose fait son entrée au bras de son frère Édouard. Elle sourit. On lui a dit que ce serait le plus beau jour de sa vie, et elle a décidé de le croire, même si elle a vingt-six ans et que l’âge des rêves est passé. 

L’orgue, les fleurs sur l’autel, l’odeur de l’encens qui brûle déjà sur ses braises, ses soeurs, ses oncles et ses tantes, ses amies, d’un côté, et de l’autre, l’immense famille de Maxime : elle est presque étourdie. Il y a plusieurs personnes qu’elle ne reconnaît même pas. Un sourire tout ce qu’il y a de plus fabriqué attire cependant son attention : elle reconnaît M avec mari et enfants! Encore une fois, elle s’interdit d’avoir des pensées désobligeantes. Elle se concentre sur le sourire d’Émile, un des oncles de son futur mari.

Arrivée à la sainte table, Marie-Rose remarque qu’Anne-Marie lui envoie des becs et que Léondina pleure à chaudes larmes, un main sur sa poitrine généreuse. Elle prend place, aux côtés d’Édouard, son frère-père pour l’occasion.

Tout le monde est à sa place. La cérémonie peut commencer. 

Publié dans Uncategorized | 2 commentaires

Après l’exorcisme

Note

J’ai écrit ceci deux ans après la chronique intitulée Exorcisme.

Récidive. Nouvelle opération. Récidive. Et ceci…

Tu aurais pu écrire ce qui suit. Mais tu l’empruntes tout de même à un auteur philosophe, découvert il y a quelques années dans l’Éloge de la faiblesse et Le philosophe nu, et qui dit ces choses bien mieux que tu ne les aurais dites.

« Certaines nuits, je me réveille en songeant que l’univers est vaste et que dans quelques années, je ne serai plus là. J’ai des angoisses et cet univers me paraît dépourvu de sens. Certains matins, je me lève avec la confiance absolue en mon cœur et je suis sûr que Dieu, qui n’est pas Dieu c’est pourquoi je l’appelle Dieu, existe et qu’il est infiniment bienveillant. »

(Alexandre Jollien, Petit traité de l’abandon, Paris, Seuil, 2012, p. 63)

∞∞∞

Certains matins, ou certains soirs, selon ton humeur, tu réalises que ce cancer pourrait t’être fatal. Que tu pourrais mourir ! Tu as de la difficulté non seulement à écrire, mais à prononcer ce mot. Même dans ta tête, il ne se meut pas bien dans le flot de tes pensées. 

Mourir. Tout quitter, même ce qui t’a fait souffrir pendant ta vie. Souffrir à l’idée de mourir. Laisser ton compagnon derrière toi. Et ta Cannelle, la plus aimante des chattes. Et tes amis, même ceux qui ne veulent pas entendre parler de ta maladie. 

Mourir. Ne plus être. 

∞∞∞

La date fatidique se rapproche. L’étau se resserre. Dans quelques jours, ce sera pour vrai. Il n’y aura plus de distance à parcourir avant de… Tu seras assis dans le bureau de l’oncologue – tu as failli écrire de « ton » oncologue, mais tu n’as pas à ce point le besoin de propriété. Il te livrera son plus récent bulletin de nouvelles, qui te concernent toutes. Tu sais déjà que ton cœur battra à se rompre. Tu tenteras, en vain, de respirer doucement. 

Jamais bulletin de nouvelles ne t’aura autant stressé. Il parlera de protocoles. Et les dés seront joués. Tu devras t’en remettre à la chance, au hasard. Tu espéreras – ce sera nouveau pour toi, car tu as plutôt tendance à désespérer – faire partie des 80 % de ceux et celles qui s’en tirent indemnes. Indemnes ? Pas sûr. En mots plus simples, tu espéreras vivre encore quelques années. 

Publié dans Uncategorized | Un commentaire