À propos du cancer

Le 29 novembre 2011, j’apprends que j’ai un cancer. Je m’effondre. Il est heureusement — façon de parler — opérable et les chances de survie sont bonnes. C’est censé me rassurer.

Du même coup, on me dit que, si l’on n’avait pas perdu mon dossier, on m’aurait enlevé le polype au colon qui, à ce moment n’était peut-être pas cancéreux. Mais, on informatisait le système de santé et mon dossier n’a pas eu le bonheur de l’être. L’opération prévue en février n’a eu lieu que le 30 août…

Le soir même, un psy me demande pourquoi je me suis donné un cancer. J’ai le goût de lui sauter dans la face, mais je suis tellement anémique depuis des mois que je n’en ai pas la force. Une autre, plus tard, me reprendra: «Vous n’êtes pas cancéreux, vous « vivez avec le cancer »» Je n’aime déjà pas les psys — sauf celui qui m’a sauvé du suicide à 17 ans —, à partir de ce moment, je les déteste officiellement. Je les haïs. J’ai tenu parole. J’ai toujours refusé d’en consulter depuis, même si ma tête n’est pas forte, forte.

Je note alors dans mon journal — oui, je sais, ça fait vieux jeu, mais j’assume :

«Certains matins, ou certains soirs, selon ton humeur, tu réalises que ce cancer pourrait t’être fatal. Que tu pourrais mourir ! Tu as de la difficulté non seulement à écrire, mais à prononcer ce mot. Même dans ta tête, il ne se meut pas bien dans le flot de tes pensées. 

«Mourir. Tout quitter, même ce qui t’a fait souffrir pendant ta vie. Souffrir à l’idée de mourir. Laisser ton compagnon derrière toi. Et ta Cannelle, la plus aimante des chattes. Et tes amis, tous plus attentionnés les uns que les autres. 

«Mourir. Ne plus être.»

On s’étonnera peut-être que je me tutoies. Je me parlais, en fait.

Je suis opéré à nouveau le 13 janvier 2013. En avril, on m’apprend que… Solution : radiothérapie. Mes «chances» sont bonnes, me dit-on. Quelles chances, en effet!

On me confie aux soins d’un radiooncologue muet, du moins pourrait-on le croire. Il ne dit pas un mot. Je ne sais pas si je dois m’asseoir ou non. On m’a averti que le docteur D. est un peu spécial. Un peu? Je suis certain que, pour utiliser un mot à la mode, il doit vivre avec «un spectre» quelconque. Plus off que ça, t’es un zombie. À mon grand étonnement, il me parle tout à coup : «Vingt-cinq traitements de radio. Vous pouvez vous en aller.»

Fling, flang, je me retrouve dans le corridor. L’assistante du docteur D. me fait signe de la rejoindre. Très gentiment, elle me dit : «Je veux confirmer votre rendez-vous, la semaine prochaine, avec le docteur T., votre oncologue pour votre chimiothérapie.» Elle doit se rendre compte que je ne me sens pas bien, car elle m’offre tout de suite un café. Puis… «Le docteur D. ne vous a pas dit que vous auriez huit traitements de chimio?» J’ai peine à secouer un peu ma tête de droite à gauche.

À nouveau, mon journal : 

«La date fatidique se rapproche. L’étau se resserre. Dans quelques jours, ce sera pour vrai. Il n’y aura plus de distance à parcourir avant de…

«Tu seras assis dans le bureau de l’oncologue — tu as failli écrire de « ton » oncologue, mais tu n’as pas à ce point le besoin de propriété. Il te livrera son plus récent bulletin de nouvelles, qui te concernent toutes. Tu sais déjà que ton cœur battra à se rompre. Tu tenteras, en vain, de respirer doucement. 

«Jamais bulletin de nouvelles ne t’aura autant stressé. Il parlera de protocoles. Et les dés seront joués. Tu devras t’en remettre à la chance, au hasard. Tu espéreras — ce sera nouveau pour toi, car tu as plutôt tendance à désespérer — faire partie des 80 % de ceux et de celles qui s’en tirent indemnes. Indemnes ? Pas sûr. En mots plus simples, tu espéreras vivre encore quelques années.»

Octobre et novembre 2013, à l’hôpital Notre-Dame, cinq fois la semaine. Plus le temps passe, plus je m’affaiblis. Mais je marche chaque jour. Comme racontait Clémence : «Il peut neiger, grêler, pleuvoir…» Le gentil oncologue m’a suggéré de marcher le plus possible — j’en étais encore capable à l’époque.

Le 25 novembre, jour de mon anniversaire et dernier des traitements de radiothérapie, les technologues ont attaché un bouquet de ballons à la table du supplice. Je ne sais comment les remercier. Je me contente de brailler comme une fontaine.

Cinq ans plus tard, ce sera l’horrible docteur D. qui me délivrera des rendez-vous mensuels, puis espacés de plus en plus. Il me dira — oui, il a parlé: «C’est fini. Je ne veux plus vous voir.» en m’indiquant la porte de son nouveau bureau au CHUM.

Juste pour en être sûr, j’appelle mon médecin — oui, on pouvait leur parler au téléphone à cette époque lointaine. Il me confirme que cette façon de parler du docteur D. signifie que je suis en rémission.

Une bonne âme, à qui je confiais la bonne nouvelle à mon retour chez moi, a cette parole des plus réconfortantes : «Quand on a le cancer, on l’a toujours.»

J’entre dans mon appartement. Je serre Cannelle dans mes bras. Elle ronronne de bonheur. Je m’étends. Elle se love contre moi. La vie reprend son cours. «Pourvu que ça doure…»

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Auteur, rédacteur, scripteur et «prête-plume», comme on dit maintenant dans le métier.
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