Marie-Rose Poitras Guénette (1907-2004)
Marie-Rose Poitras naît à L’Anse-à-Gilles. Elle est la sixième — vivante — des enfants de Joseph Poitras et de Joséphine Gamache. Après ses études au couvent des Soeurs de la charité, au Cap-Saint-Ignace, elle suit les traces de sa sœur Alice, et devient maîtresse d’école, en 1923.
Elle doit prendre une « année sabbatique » quand ce que l’on appelait alors la tuberculose des os s’attaque à un de ses genoux. À la fin de sa convalescence, il n’y a plus de poste d’enseignante disponible dans son coin de pays. Marie-Rose répond à une offre d’emploi publié dans L’Action catholique : Montfort est à la recherche d’une institutrice. Sans vraiment savoir où cela se trouve, elle propose, par lettre, ses services au secrétaire de la commission scolaire. Son offre est acceptée.
Trois trajets de train plus tard et des centaines de kilomètres plus loin, Marie-Rose arrive dans ce petit village des Laurentides, au nord de Saint-Sauveur et de Morin-Heights, fin août 1927. Elle découvre, selon ses mots, « qu’il n’y a que du bois, pas d’eau », elle qui a été élevée sur une ferme au bord du fleuve. Bien décidée à repartir chez elle dès le train du lendemain, elle le rate, et se retrouve « prisonnière » de son école de rang.
Prenant son courage à deux mains, elle prépare sa classe : à l’époque, tous les niveaux sont dans une même classe, du cours préparatoire à la septième année. Elle découvre aussi que, contrairement aux écoles où elle a enseigné par chez elle, la préparation de classe inclut : faire le ménage de l’école, laver les planchers de bois mou avec une brosse, et, l’hiver venu, fendre le bois de chauffage et le transporter dans l’école, après avoir pelleté pour se faire une trail.
Comme il n’y a pas d’église à Montfort, la messe et les autres offices religieux ont lieu à l’orphelinat, que des Montfortains français ont construit quelques années auparavant. Bonne catholique, Marie-Rose s’y rend tous les dimanches. Elle se lie d’amitié avec quelques pères. Elle se fait aussi quelques amies dans le village, des dames irlandaises pour la plupart, chez qui elle prend le thé et avec qui elle apprend l’anglais, qu’elle parlera avec l’accent irlandais jusqu’à la fin de sa vie.
Le temps passe et, un jour, elle se fiance à Ernest O’Connor, un habitant du coin. La mère de celui-ci, qui ne voit pas d’un bon œil que son fils épouse une French Canadian, fait en sorte que les fiançailles soient rompues. Cruelle déception pour Marie-Rose, qui commençait à trouver quelques qualités à ce paradis des maringouins et de la mouche noire que sont les Laurentides. Elle rend sa bague de fiançailles à Ernest qui, quelques années plus tard, épousera une parente de ma mère, une autre French Canadian, qui la remplacera à l’école de Montfort.
Le temps passe encore une fois et Marie-Rose rencontre Marc Guénette, le Vendredi saint 1931, « sur la track », alors qu’ils empruntent tous les deux ce raccourci pour se rendre à l’orphelinat et y faire leurs Pâques. À la rentrée suivante, elle est «promue» à Morin-Heights. Sa première année scolaire y est pénible. Manda, une tante de Marc avec qui Marie-Rose s’est fiancée, lui fait la vie dure. La mégère n’a aucune confiance dans cette étrangère, qui vient d’« en bas de Québec », comme on disait alors dans les Laurentides. Marie-Rose doit se défendre devant la commission scolaire. Elle a finalement gain de cause. Mais la guerre n’est pas finie pour autant. Quand Marc et Marie-Rose annoncent leur mariage prochain, Manda remonte aux barricades. La maîtresse d’école ne peut pas être mariée. Imaginez le scandale si, un beau matin, elle se présentait devant sa classe avec des rondeurs laissant présager une grossesse!
Marie-Rose se marie, le 1er juillet 1933, et devient donc femme au foyer. Les années passent… et elle ne « tombe » pas enceinte. Manda, toujours aussi acariâtre et belliqueuse, répand alors fielleusement la rumeur que l’ancienne maîtresse d’école «empêche» la famille. Une horreur digne des feux de l’enfer! Le curé de Saint-Sauveur lui refuse l’absolution au confessionnal. On la montre du doigt. Heuresement, sa belle-mère — un étrangère de Montréal — la console du mieux qu’elle peut et se fâche même avec sa belle-soeur. Marie-Rose dira, plusieurs années plus tard, que si « grand-mère Guénette » n’avait pas été là durant ces années, elle ne sait pas ce qu’elle aurait fait…
Finalement, six ans après s’être mariée, et quelques mois après avoir subi une intervention chirurgicale, Marie-Rose est enfin enceinte, et mon frère, Raymond, vient au monde le 3 juin 1939. Il faut lire son « livre de bébé » pour se rendre compte de la joie et du bonheur qu’il a apportés à mes parents. Ma mère le promène fièrement dans son « carosse ». Elle passe devant chez Manda, la tête haute. Elle organise chaque année une fête d’anniversaire.
Neuf ans plus tard, après être déménagée à Mont-Rolland, où mon père à construit sa maison et son moulin à scie, Marie-Rose apprend qu’elle est à nouveau enceinte. Le docteur Magnan, après la naissance de Raymond, lui avait conseillé de ne pas avoir d’autres enfants, car cela mettrait sa vie en danger. Mais « le bon Dieu en a décidé autrement », comme elle le dira plus tard. Un jour neigeux de novembre 1947, à l’hôpital Notre-Dame de Montréal, je fais mon entrée — tout bleu, en détresse respiratoire — dans la famille de Marc et de Marie-Rose. Je ferai moi aussi leur joie. Et celle de mon frère, qui me prendra sous son aile, et ce, sa vie durant.
Je garde de ma mère le souvenir d’une femme courageuse — au caractère bien trempé, il est vrai —, et d’une mère aimante. La veille de sa mort, aux urgences de l’hôpital Fleury, à bout de souffle — elle faisait une ambolie pulmonaire —, elle me murmurera : « Dis à Raymond que je ne veux pas qu’il entre ici. Je sais qu’il n’aime pas les hôpitaux. Je n’ai pas envie qu’il fasse une crise cardiaque. Dis-lui que je vais bien. »
20 août 2019
Il y a quinze ans aujourd’hui, j’étais auprès de ma mère quand elle a rendu son dernier souffle. Inconsciemment, j’ai levé les yeux vers une horloge : elle indiquait 4 h 15.
Ce matin, Cannelle a effleuré ma joue de sa patte pour me réveiller. J’ai regardé l’heure : 4 h 15. Coïncidence? Message de l’au-delà? Cannelle serait-elle une médium? Ou mieux encore : un ange placé par ma mère pour veiller sur son p’tit gars?
Je le saurai peut-être un jour…