Mort de Ruwen Ogien

Ruwen Ogien, philosophe allemand d’origine juive, vient de mourir. Son dernier livre, Mes mille et une nuits, La maladie comme drame et comme comédie, chez Albin Michel, m’a particulièrement touché. Il y raconte sa lutte contre le cancer, celui qui vient de l’emporter.

Farouche adversaire du dolorisme, si présent dans le « monde » des cancéreux, il s’inscrivait en faux contre les formules toutes faites censées aider les personnes atteintes. Ainsi, il refusait l’idée que la maladie ferait « grandir » la personne qui la vit. (Maintenant, nous ne sommes pas atteints par la maladie, mais on la vit — comme une certaine vinaigrette des années 1980. Du vocabulaire en porte à faux. Un faux-fuyant. Un faux semblant.)

Ruwen Ogien ne trouvait aucune grandeur à la souffrance et à la douleur. À ses yeux, «ce qui tue ne rend pas plus fort», et la résilience – elle est maintenant partout, utilisée à toutes les sauces sans en connaître le sens véritable – n’est pas la panacée. À une autre époque, on disait aux malades qu’il devait souffrir pour expier leurs fautes et gagner le paradis. Maintenant, la religion de la psycho, de la psycho pop et du Nouvel Âge, qui prend de l’âge et n’est plus vraiment nouveau, prêche le dolorisme et la résilience. Pour gagner, on ne sait trop quoi.

Pour Owen, la maladie avait peut-être des causes, mais sûrement pas des raisons. Et vlan dans les gencives de cet idiot de psy qui m’a demandé le plus sérieusement du monde : «Pourquoi vous êtes-vous donné un cancer?» Et ce, avant même de m’inviter à m’asseoir. Je sortais du bureau de la chirurgienne. Elle m’avait annoncé que le polype, pour lequel on avait oublié de m’opérer, mon dossier étant «tombé dans une craque», s’était transformé, le vilain, en un «carcinome» heureusement in situ! Sur le moment, le latin, que j’ai pourtant étudié avec grand plaisir pendant huit ans, m’est devenu complètement étranger. L’explication de la chirurgienne m’a rassuré – le mot est un peu fort, j’en conviens : le mal ne s’était pas répandu et ne se situait qu’à un seul endroit de mon rectumtibus – nous avions inventé ce mot, en Éléments latins, pour nous éviter de prononcer «rectum», que nous trouvions quelque peu déplacé.

Cela pour dire que, finalement, comme Ruwen Ogien, les métaphores au sujet du cancer et de ses vertus m’ont plus fait vomir que la chimiothérapie. Et l’«expérience», vécue grâce aux brûlures du deuxième degré provoquées par la radiothérapie sur mon fondement rouge comme le derrière de certains singes, ne m’a pas fait grandir. Elle m’a cependant fait crier. Surtout quand le radio-oncologue m’a conseillé de prendre des bains en ajoutant du gros sel à l’eau… Cela devait, selon lui, aider à cicatriser plus rapidement les brûlures. Son seul effet fut que ma douce Cannelle, prise de frayeur en m’entendant hurler et, surtout, en me voyant sortir de la baignoire à une vitesse dont elle ne me savait pas capable, se mit à miauler comme je ne l’avais jamais entendu le faire.

Owen a mis des mots sur ce que je ressentais et sur ce que je pense encore quand il est question de douleur, de souffrance et de pensée positive. Combien de fois ne m’a-t-on pas conseillé, de bonne foi, j’en conviens : «Pense positif.»

«Je défends cependant, écrivait-il, un certain nombre d’arguments généraux, presque tous dirigés contre le dolorisme, l’idée que la maladie physique ou mentale possède des vertus positives. Pour le doloriste, la maladie est un défi enrichissant, une épreuve qui donne au patient un avantage épistémique et moral sur les bien-portants.» (p. 12)

«Pour les doloristes, la maladie nous détache de la vie matérielle et nous met en position de nous élever spirituellement, d’œuvrer à notre perfection personnelle.

Ils estiment que cette expérience de désengagement n’est pas contingente, dépendante de notre psychologie personnelle ou de nos conceptions philosophiques ou religieuses.

Ils croient que cette expérience est le propre de la condition de malade, sa vérité, son essence.

C’est une affirmation douteuse au mieux, fausse au pire.» (p. 226)

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Auteur, rédacteur, scripteur et «prête-plume», comme on dit maintenant dans le métier.
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